CHAPITRE VII LA SITUATION EN ACADIE
De Grandfontaine et Saint-Castin
Ce fut en 1670 que sir Richard Walker remit l’Acadic et ses dépendances à M. de Grandfontaine. Ce dernier devenait donc gouverneur de l’Acadie, La région qui lui était confiée comprenait : 10 l’État du Maine, le sud du nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse $
Les postes principaux étaient Passamaquoddy, Pentagoët, Jemsek, Miramichi, Nepisiguit, Chédabouctou, la Hève, Cap-Sable et Port- Royal. De tous ces établissements, les trois derniers étaient les seuls où il se trouvât des familles européennes fixées définitivement et adonnées sérieusement à la culture de la terre. Le Cap-Sable était occupé par Philippe Mius d'Entremont et les siens. Miramichi, Nepisiguit et Chédabouctou appartenaient toujours aux enfants de Denys.
Le premier soin de M. de Grandfontaine fut de connaître le chiffre exact de la population de sa colonie. Le recensement qu'il fit dresser, en 1671, donne le nombre de 394 habitants français.
En descendant de Québec à Pentagoët, le nouveau gouverneur s'était fait accompagner de plusieurs officiers parmi lesquels il y avait le capitaine Vincent de Saint-Castin dont le nom a été mentionné dans la leçon
précédente. Ce dernier était basque d'origine. Dans l'expédition de 1670, Saint-Castin fut le chef de file de cette marche pénible. Il devait être, plus tard, en Acadie, le héros de bien des luttes. Dans les montagnes du Kennebec, il fascina tellement les Abénakis Par sa démarche leste et vigoureuse, par son âpreté à la fatigue, par son sang-froid dans le danger, que ces sauvages s'attachèrent à lui, disent les historiens, comme le chien s'attache à son maître.
Plus tard, Saint-Castin se fixa parmi les tribus abénakisses. En 1680, il épousa Mathilde Madokawando, fille d’un chef abénaki, et sa postérité s’y conserva pendant de longues générations.
Gouverneurs de l’Acadie — Phips à Port-Royal et à Québec
M. de Grandfontaine s’eflorça de rétablir dans le pays l’ordre et la paix. Sous ses successeurs, de Chambly et de la Vallière, cette paix fut souvent troublée. Des maraudeurs étrangers débarquèrent plusieurs fois sur ces côtes et, comme la colonie ne recevait de France ni immigrants, ni secours d'aucune sorte, ces invasions contribuèrent beaucoup à retarder les progrès de l'Acadie. On peut dire que les Anglais de la Nouvelle-York s'en seraient alors emparés, n'eût été de Saint- Castin qui, avec ses Abénakis, savait tenir l'ennemi à distance.
En 1684, M. Perrot, ci-devant commandant de Montréal, fut envoyé à Port-Royal, à titre de gouverneur ; fonction qu'il remplit durant trois ans. Il fut remplacé, en 1687, par M. de Menneval. Le pays n'était pas alors soutenu par la mère patrie et, au printemps de 1690,
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sir William Phips, avec une flotte de six vaisseaux et 800 hommes, s'empara de Port-Royal. Menneval n'avait au dedans de son fort que 80 hommes. Il fit cependant une courageuse défense et capitula à des conditions honorables, àsavoir: 1°qu'il pourrait se retirer à Québec avec sa garnison ; 2° que les propriétés des colons ne seraient pas pillées et que ces derniers auraient leur liberté de culte.
Quand Phips, entré dans le fort, ne vit qu'une poignée d'hommes comptant absolument sur les habitants de la campagne pour leurs provisions, il viola son traité de Capitulation et il amena gouverneur et garnison à Boston.
Presque tous les postes français de l'Acadie tombérent alors aux mains des Anglais.
La même année, les colonies anglaises mirent en mer une seconde flotte de 35 voiles portant 2,000 hommes de débarquement, sous le commandement de l'amiral Phips. Il s'agissait de faire la conquête de toute la Nouvelle-France. Cette flotte parut devant Québec, le 16 octobre. Elle y rencontra une si vigoureuse résistance qu'après quatre jours de canonnade, elle s’en retourna, après avoir perdu 600 hommes et dix vaisseaux. Faute de pilotes compétents, elle fut presque entièrement détruite en descendant le fleuve. Dans le même
temps, une tentative faite par Winthrop pour attaquer Montréal échoua complètement.
Autres gouverneurs en Acadie
Le chevalier de Villebon succéda à Menneval, à titre de gouverneur d'Acadie. Il résida à Nachouac, sur la rivière de ce nom. En 1692, Phips chercha à réparer son échec de Québec en dirigeant quelques vaisseaux et des troupes contre le fort de Nachouac ; mais, grâce à la vigilance et à la fermeté de Villebon, cette agression fut repoussée.
Le traité de Ryswick, signé en 1697, laissa la situation telle qu'elle était auparavant.
De Villebon mourut en 1700 et fut remplacé par M. de Brouillan, qui avait commandé à Plaisance, Terre-Neuve. Comme ses prédécesseurs, M. de Brouillan fit des demandes répétées auprès de la cour de Versailles, mais il n’obtint rien. Déjà, à cette époque, l'Acadie était un poste de première importance dans l'Amérique du Nord, non par sa population, mais par sa situation géographique. C'était la sentinelle avancée de la Nouvelle-France. Sa population montrait d'excellentes qualités. On voyait ses cultures, ses produits, le nombre de ses familles
croître avec une rapidité prodigieuse, La France n'aurait eu qu'à Envoyer une centaine d'hommes et elle aurait protégé ses enfants ; hélas ! des circonstances malheureuses ne lui permirent pas de le faire.
Depuis une dizaine d'années, ‘tes détachements mobiles de F rançais, appuyés par les Indiens, et adroitement dispersés dans les forêts voisines des colonies anglaises, maintenaient celles-ci dans une inquiétude sans fin. En 1704, une expédition anglaise, sous les ordres du colonel Church, entra dans la rade de Port-Royal. Le Colonel respecta la vie des colons acadiens, mais il pilla leurs propriétés et emporta tout ce qu'il put. Ii se rendit de là à Beaubassin où, huit ans auparavant, il avait déjà fait ses premiers exploits. Abordant la côte avec cinq vaisseaux légers, il prit terre à la pointe du jour. Sous le couvert de la
brume, il brûla vingt maisons, tua quelques bestiaux et se retira sans enlever de prisonniers.
Subercase — Prise de Port-Royal
Durant l'hiver de 1704, M. de Brouillan se rendit en France où l'appelaient depuis longtemps des affaires personnelles, Il laissa le commandement, par intérim, à Denys de Bonaventure, officier de marine qui appartenait à l’ancienne famille des Denys.
De Brouillan ne devait plus revoir l’Acadie, car il mourut en pleine mer, en revenant d'Europe, durant l'été de 1705.
Son cœur seul fut conservé et rapporté à Port-Royal où il fut enterré. M. de Subercase, qui avait été gouverneur à Plaisance, Terre-Neuve, lui succéda. Ce fut alors que les colonies anglaises envoyèrent le colonel March avec de bons renforts Pour prendre Port-Royal. Le colonel fut vigoureusement repoussé. Enfin le gouvernement anglais intervint. Il fournit assez d'argent aux colons anglais pour préparer quatre vaisseaux de &uerre et d'autres navires de transport. II leur donna en même temps l'assurance que si, cette fois, les Bostonnais s'emparaient du littoral français, jamais l'Angleterre ne le céderait par traité à la France. La Nouvelle-Angleterre, forte de cet appui, fut prête dans quelques mois.
De son côté, Subercase fit des instances répétées pour avoir des secours de la France. Encore même refus ; rien ne fut obtenu.
Alors il fit appel à Saint-Castin. Celui-ci n'avait qu’une poignée d'hommes et était
SUBERCASE dégoûté de l’insouciance de la cour française. Au Canada, le Souverneur Vaudreuil envoya un faible détachement de milice canadienne.
Nicholson, qui était à la tête de l'expédition anglaise, partit le 18 septembre 1710 et, le 24, il atteignit l'entrée du bassin de Port-Royal. Il avait sous ses ordres 3,400 soldats ; Subercase n'en avait que 300. Aussitôt arrivé, Nicholson somma Subercase de rendre les forts. Le Souverneur de Port-Royal répondit fièrement : Venez en chercher les clefs.
Cependant Subercase fut obligé de capituler, non sans avoir fait une héroïque résistance de dix-huit jours.
Les conditions furent honorables et les Anglais les firent exécuter bien loyalement. La garnison et les officiers furent envoyés en France. La permission fut donnée aux habitants de rester autour de Port-Royal et d'y garder leurs terres, récoltes, bestiaux et meubles, pourvu qu'ils prissent le serment d'allégeance dans un an.
Le 13 octobre 1710 fut le dernier jour de la domination française en Acadie. Les Anglais changèrent aussitôt le nom de Port-Royal en celui d’Annapolis, en l'honneur de la reine Anne. L'Acadie reçut le nom de Nouvelle-Écosse : les vainqueurs laissèrent dans le fort, à titre de commandant ou de Souverneur, le colonel Vetch qui retint 450 soldats sous sa garde.
Le reste de l’armée anglaise se rembarqua pour Boston, douze jours après la capitulation.
Événements divers jusqu'au traité d’Utrecht
Frontenac, depuis 1690 jusqu'à sa mort, sut défendre habilement et énergiquement le Canada contre les Iroquois et les Anglais. Dans deux expéditions faites en 1693 et en 1697, il fit maintenir l'honneur du drapeau français dans les régions de la baie d'Hudson.
Ce gouverneur avait pour but d'étendre le territoire et les postes de la colonie du côté de l'Ouest. Les Jésuites, et même ses propres intendants, ne voyaient pas les choses du même œil. Aussi ces derniers obtinrent-ils du roi un décret par lequel les comptoirs de l'Ouest seraient abandonnés et en vertu duquel on enlèverait aux marchands toute licence pour le commerce des fourrures dans ces régions. On s'empressa cependant de révoquer ce décret ; car, comme Frontenac l'avait prévu, il jetait toutes les peuplades sauvages de l'Ouest dans les bras des marchands anglais d’Albany, au détriment des meilleurs intérêts de la colonie française.
Au mois de novembre 1698, M. de Frontenac mourut à l'âge de 78 ans. Il eut pour successeur le chevalier de Callières, gouverneur de Montréal.
Au mois de juin 1700, M. de la Mothe-Cadillac, un pionnier de grand mérite, commença l'établissement de Détroit avec cent Can.diens et deux missionnaires.
En 1701, une paix générale fut signée, à Montréal, entre toutes les tribus sauvages qui y avaient envoyé des députés. : En 1703, le gouverneur de Ca’iières mourut à Québec : il fut remplacé par le marquis de Vaudreuil. Cette année-là, l'Angleterre déclara la
guerre à la France.
En 1704, les Anglais capturèrent un vaisseau français qui transportait à Québec Mgr de Saint-Valier, successeur de Mgr Laval, un gr..d nombre d'ecclésiastiques et une cargaison estimée à un million de livres tournois, c'est-à-dire environ 750,000 dollars, car la livre ou le franc valait alors trois à quatre fois plus qu'aujourd'hui. Mgr de Saint- Valier fut conduit en Angleterre. On le traita avec égard, mais on l'y retint prisonnier durant cinq ans.
En 1709, M. de Saint-Ovide marcha contre les établissements anglais de Terre-Neuve et prit d'assaut Saint-Jean, leur ville principale.
L'année 1712 fut remarquable par le massacre d’une nation perfide, mais très brave et indomptable. Les Outagamis ou Renards s'étaient alliés aux Anglais et avaient juré de massacrer tous les Français qui tomberaient entre leurs mains. M. du Buisson, gouverneur de Détroit, envoya en diligence avertir les Sauvages, ses alliés. Ces derniers vinrent, en grand nombre, au secours des Français et tuèrent, en diverses rencontres, plus de deux mille Outagamis. Les Anglais, à la suite de cette défaite, perdirent tout espoir de s'établir à Détroit.
Attaque de Québec — Traité d'Utrecht En Europe, la guerre de la reine Anne, comme les Anglais l'ont appe-
lée, est remarquable à cause des brillantes victoires obtenues par les Anglais à Blenheim, Ramillies, Oudenarde et Malplaquet. Quand,
en 1710, le parti tory vint au pouvoir, en Angleterre, il voulut s'illustrer, à son tour, par des victoires aussi éclatantes que celles gagnées durant l'administration des whigs et, dans ce but, il résolut de s'emparer du Canada. On adopta la vicille méthode d'attaque — Québec, par mer, Montréal par terre,
Nicholson, À la tête de 2,000 hommes, se rendit à la tête du lac Champlain, où il se tint prêt à avancer vers Montréal, quand il saurait la flotte arrivée devant Québec. Sir Hovenden Walker était amiral en chef de la flotte anglaise, Lorsque celle-ci sortit du havre de Boston, en juillet 1711, elle portait tout près de 12,000 hommes. Le général Hill, mieux connu sous le nom de « Jack Hill», commandait les troupes de terre, Walker ct Hill n'étaient certainement pas à la hauteur de leur charge, ni en habileté, ni en esprit de prévoyance, D'abord, avec leurs mauvais pilotes, ils eurent bientôt fait de jeter leurs navires sur des écucils dans le bas du fleuve Saint-Laurent, où au delà de mille hommes furent noyés,
Il restait encore, cependant, une force suflisante pour prendre la ville de Québec ; mais les chefs n'avaient déjà plus la confiance de leurs troupes. Hill et Walker abandonnèrent l'entreprise et battirent en retraite,
Quand Nicholson, qui s'était mis en marche pour tomber sur Montréal, apprit cette nouvelle, à Woodereek, il entra dans une telle colère que tout son vocabulaire de jurons y passa, disent les chroniqueurs anglais. Il brûla ses forts, licencia ses troupes et s'en retourna.
Le Canada pouvait respirer librement : plus heureux que l'Acadie, il restait encore sous la domination française.
En 1712, les gouverneurs généraux du Canada et des colonies anglaises reçurent de leurs souverains respectifs l'ordre de faire cesser tout acte d'hostilité entre les sujets des deux nations et leurs alliés. Par le traité conclu à Utrecht (Hollande), en 1713, entre Louis XIV et la reine Anne, la France céda à l'Angleterre l'Acadie, la baie d'Hudson, le pays des Iroquois et Terre-Neuve.
Dans les régions maritimes, la France se réserva, sans condition, Cap-Breton, l'île Saint-Jean (appelée aujourd'hui île du Prince- Édouard) et certaines îles 111 jacentes,
TABLEAU CH RONOLOGIQUE