CHAPITRE VI LA BARRE ET FRONTENAC
Nouvelles hostilités des Iroquois
Pendant que de ln Salle reculait, au prix de sa vie, les limites de la No'ivelle-France, le Canada se voyait menacé d'une guerre de la part des Iroquois. Depuis le grand coup préparé contre eux par M, de Tracy, ceux-ci s'étaient tenus en paix pendant dix-huit ans ; mais ils n'étaient point domptés. Garakonthié, le chef chrétien qui les avait tenus en soumission pendant quinze ans, était mort ; et, depuis sa mort, les conditions du traité de paix n'étaient guère observées,
Plusieurs autres causes contriiai nt, au reste, à préparer une rupture entre les Français ct les Iroquois ou Cinq-Nations. Le monopole que l'on persistait, en France, à donner à certaines compagnies, était fatal aux colons. Ainsi, la Compagnie des Indes Occidentales avait le droit de prélever le quart des castors et le dixième des fourrures apportées à la traite. Il est clair que les colons français, tenant compte de cet impôt, payaient les sauvages le moins possible, Les Anglais, au contraire, n'ayant point d'impôt semblable, pouvaient donner davantage aux Iroquois : de plus, ils fournissaient aux sauvages, en abondance et à meilleur compte que les Français, eau-de-vie, poudre, armes à feu, haches, chaudières et mille autres articles dont les Iroquois ne laissaient pas d'avoir besoin. Somme toute, appuyés par les colons anglais qui les animaient toujours secrètement, les sauvages de la rive droite du Saint-Laurent n'attendaient qu'une occasion favorable pour attaquer les Français.
Au milieu de ce sentiment général J’hostilité de la part des Iroquois contre les Français, la religion chrétienne produisait encore parfois des effets admirables dans quelques âmes. Un des bourreaux du P. de Brébeuf était devenu le catéchiste le plus zélé de la mission du Sauit- Saint-Louis. Une jeune Iroquoise de vingt ans avait été grandement édifiée par le maintien et la piété d un missionnaire qu'elle avait observé secrètement, tandis qu'il récitait son bréviaire : elle se fit instruire et reçut le baptême. Persécutée Par ses compatriotes, Catherine Tegahkouita vint à la mission Saint-François-Xavier, et elle s'éleva à une si haute perfection qu'elle fut nommée la « Geneviève du Canada », Morte à vingt-deux ans (1678), elle est honorée de la dévotion populaire par suite de miracles opérés à son tombeau ; aussi les évêques et les fidèles du Canada ont-ils demandé à Rome, en 1885, l'introduction de sa Cause en canonisation.
Le gouverneur La Barre
Vers cette époque, tout espoir de rétablir la paix entre Frontenac et l'intendant Duchesneau étant perdu, la cour les rappela tous deux, en 1682. M. de la Barre fut nommé gouverneur et M. de Meulles, intendant.
Si M. de Frontenac avait rebuté tout le monde par sa hauteur et par
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son opiniâtreté, M. de la Barre découragea les meilleurs esprits par ses irrésolutions et sa faiblesse — et cuia d'autant plus qu'il arrivait juste au moment où l'on avait besoin d'un homme énergique. L'alliance de. Anglais et des Iroquois, l'extermination des alliés des Français, la destruction du commerce des peaux ; tels étaient les dangers qui faisaient face à M. de la Barre, Celui-ci porta, cependant, la guerre chez les Iroquois. 11 s'avança même jusqu'au lac Ontario. 1l était à la tête de 130 réguliers, de 700 miliciens et 200 sauvages. Si ces troupes eussent été bien conduites, elles auraient suffi pour dompter l'ennemi ; mais de la Barre s'attarda inutilement, s'amusa sur la route, et ne fut rendu que deux semaines après les autres. Les provisions étaient épuisées ou gâtées ; un grand nombre .de soldats étaient malades des fièvres. Bref, le Pauvre gouverneur fut réduit à signer, à l'Ansede-la-Famine, une paix accordée à des conditions qui étaient pour lui fort honteuses. Déconfit non moins qu'étonné, il décampa por: s'en revenir au plus vite.
La nouvelle de l'expédition de l'Anse-de-la-Famine fut portée en France par Mgr de Laval. Le vénérable évêque, usé par vingt-cinq ans de luttes et de courses dans ces régions incultes, se demanda, en même temps, un successeur, dans l'intérêt de l’œuvre commencée. Louis XIV lui en laissa le choix. M. l'abbé de Saint-Valier fut choisi et nommé évêque coad juteur de Québec, avec droit de succession.
Denonville, gouverneur — Ses expéditions
Le successeur de M. de la Barre fut le marquis de Denonville. Celui-ci ne tarda pas à comprendre que la meilleure politique à suivre était d'humilier et d'affaiblir les Iroquois, au point de leur faire trouver leur sûreté dans la soumission ou la neutralité.
Tout en préparant une expédition contre ces indigènes, M. de Denonville envoya, en 1686, un parti de 90 hommes à la baie d'Hudson, afin dereprendreles postes occupés parles Anglais.Leshommesles plus célèbres de cette expédition sont les sieurs d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, tous les trois, fils de Charles Le Moyne. Dans cette campagne, les Anglais perdirent tous leurs établissements de la baie d'Hudson, à l'exception du fort Nelson situé au nord. C'est là que le chevalier d'Iberville jeta les fondements de cette gloire militaire qu'il augmenta, dans la suite, sur beaucoup d'autres théâtres.
Le premier acte d'hostilité contre les Iroquois fut malheureusement un acte d'imprudence doublée de perfidie. L'intendant Champigny
quarante des principaux Iroquois qu'il envoya en France pour y servir sur les galères de Marseille. En outre, il impliqua dans cette trahison deux saints missionnaires, les PP. Milet et de Lamberville. Le P. Millet fut condamné au feu, quoiqu'il n’eût rien su des projets du Souverneur. Les sauvages ordonnérent au P. Lamberville de fuir et, en cela, ces barbares se montrèrent plus justes que les hommes civilisés.
La plus importante expédition contre les Iroquois eut lieu en 1687. Le gouverneur fut victorieux ; mais, à peine était-il de retour à Québec,
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que les ennemis recommencérent leurs incursions. Ils se répandirent dans la colonie et assiégèrent Chambly, d'où is furent repoussés, On apprit bientôt que ce mouvement avait été encouragé par les Anglais de la Nouvelle-Angleterre dont Dongan était le gouverneur. C'était le commencement de la politique nouvelle que les colonies de la Nouvelle- Angleterre allaient suivre vis-à-vis des établissements de la Nouvelle- France.
* Kondiaronk : ou « Le Rat.
Bientôt après, Dongan, gouverneur de New-York, ayant été rappelé en Angleterre, les Iroquois se décidèrent à demander la paix. Elle était à la veille d'être conclue quand un malin et perfide chef huron, Kondiaronk, autrement appelé « Le Rat », vint tout déranger. Le rusé compère savait bien que quand les Iroquois auraient cessé leurs hostilités avec les Français, ils se jetteraient sur les Hurons. Kondiaronk, part avec une troupe choisie, traverse le lac Ontario et va se poster à l'Anse-de-la-Famine.
Là, il attend les députés et otages iroquois qui doivent y passer, en descendant à Montréal où sera conclu le traité de paix.
Au bout de quelques jours, les Iroquois arrivent. « Le Rat » les attaque à l’improviste, en tue un bon nombre et fait le reste prisonniers.
«— Pourquoi nous attaques-tu ? disent les Iroquois, nous sommes des députés envoyés auprès d'Ononthio ; nous allons conclure la paix.
— Que le { nd-Esprit me le pardonne ! s'écrie « Le Rat » quelle noire trahison ! ah :S êtes des ambassadeurs et j'ai violé vos personnes sacrées ; malheu: ! mais sachez que c’est Ononthio qui est le coupable ; c'est lui qui m'a. nvoyé vous attendre au passage afin de vous massacrer. Agréez mes profonds regrets d’avoir exécuté cet ordre barbare et pafide. Vous voyagez comme ambassadeurs ; alors vous êtes libres et vous pouvez retourner dans votre pays ».
Le « Rat » ne garda qu'un seul prisonnier qu'il fit mettre à mort comre rebelle par le commandant d'un fort français.
Après cela, Kondiaronk pouvait se vanter d’avoir tué la paix. Au reste, le gouverneur français ne se faisait pas illusion sur le triste état de la colonie, car il écrivait alors en France : « Il n’y a que Dieu qui ait Pu garantir, cette année, le Canada. Je dois vous dire que jusqu'ici c'est l’habileté des missionnaires qui a soutenu les affaires du pays par le nombre d’âmes et des Sympathies qu'ils se sont acquises chez les sauvages »,
Situation en Europe — Massacre à Lachine
Les événements qui prenaient alors leur cours en Europe devaient avoir, dans la suite, une grande influence sur les affaires de la Nouvelle- France. Ils allaient permettre aux sauvages de se venger librement.
Le 5 novembre 1688, Guillaume d'Orange débarqua en Angleterre avec des troupes et détrôna Jacques II, son beau-frère, qui e réfugia auprès de Louis XIV. Le stathouder Guillaume était l’enn: ni déclaré du grand roi, Son premier soin fut de former la ligue d’Augsbourg, dirigée contre le roi de France. Il entraîna dans cette ligue l’Allemagne et d'autres pays. La guerre rallumée en Europe allait recommencer en Amérique, entre la France et l'Angleterre.
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Dès le mois de mai 1689, ( sume d'Orange déclara formellement la guerre à Louis XIV. Parm motifs donnés pour cette déclaration, il est fait mention de l'envahissement de la Nouvelle-York, de la baie d'Hudson et des empiétements sur les pêcheries de Terre-Neuve.
Les colonies anglaises de l'Amérique voulaient s'emparer du Canada ; mais elles n'étaient pas assez préparées, ni surtout suffisamment unies. Au mois de juin 1689, elles renouvelèrent solennellement leur alliance avec les Iroquois, autrement dits les Cinq-Nations,
Les Iroquois les plus judicieux comprenaient parfaitement que le Souverneur français du Canada n'avait été pour rien dans la trahison de Kondiaronk ; mais le nouveau gouverneur des colonies anglaises leur avait défendu de traiter de la paix. Aussi, n'écoutant plus que leurs anciennes haines, ces sauvages partent au nombre de douze à quinze cents; ils descendent sans bruit le grand fleuve et dans la nuit du 4 au 5 août, ils s'arrêtent, au milieu d'une tempête et à la faveur des ténébres, à la pointe de l'île de Montréal, où personne ne les attendait. Ils se dispersent sur un espace d'environ dix milles et ils commencent leur œuvre de massacre et d'horrible carnage.
Le village de Lachine fut le théâtre principal de leur barbarie, Ils brûlérent et massacrèrent près de 400 personnes, sans compter ceux qu'ils conduisirent en captivité. Les actes de cruauté auxquels ils se livrèrent font frémir d'horreur. Empalant des petits enfants, ils obligèrent leurs mères à tourner la broche pour les faire rôtir.
Le village de Lachenaie eut le même sort que Lachine. Le gouverneur Denonville vit, à Montréal, deux de ses détachements taillés en pièces. A cause de ces boucheries humaines, l'année 1689 a été longtemps appelée « l'année du massacre ».
un plan que celui-ci devait soumettre au roi pour la conquête de la Nouvelle-Angleterre. Lonis XIV approuva le projet, mais il ne voulut pas en confier l'exécution à Denonville ; il remplaça ce dernier par le comte de Frontenac.
Louis de Buade, comte de Frontenac, arriva à Québec, le 12 octobre 1689. Il n'était pas étranger au Pays ; il comprit la situation d'un coup d'œil, Il vit que les colonies anglaises, dont l'ardeur belliqueuse n'était plus contenue comme au- = trefois par Jacques II, Pouvaient faire la
FRONTENAC lutte sur trois points, nommément entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre, entre le Canada et la Nouvelle-York, et à la baie d'Hudson.
Frontenac prit donc pour tâche d'arrêter l'empiétement des Anglais, à l'est, à l'ouest et au nord. De plus, il résolut d'abattre les Iroquois.
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Peut-être son caractère absolu, dominateur l'avait-il empêché d'être, jadis, l'homme de la Position : aujourd'hui, c'était le seul gouverneur qui pôt sauver la colonie,
Jamais le Canada n'avait été si proche de sa perte. Les Anglais des colonies voisines étaient beaucoup plus nombreux que les Français de la Nouvelle-France, L'alliance des Iroquois et des Anglais avait déjà été faite solennellement. Enfin le prestige des Français était tellement obseurci que l'on avait toutes les peines du monde à empêcher les tribus alliées de se joindre à leurs anciens ennemis contre les Français.
Succès de Frontenac
Frontenac avait alors soixante-dix ans, mais son énergie n'avait pas vieilli, 11 divisa son expédition contre les colonies de la Nouvelle- Angleterre en trois partis de guerre. La première division, commandée par le Moyne et d'Ailleboust partit de Montréal Pour se diriger sur Shenectady, non loin d'Albany.
Le second parti, formé aux Trois-Rivières, ne comptait que vingthuit Canadiens et vingt-quatre sauvages. Le brave Hertel le commandait. Il fut envoyé au Nouveau-Hampshire,
Le troisième parti, organisé à Québec et commandé par M. de Portneuf, était composé d'une Compagnie de réguliers tirée de l'Acadie et de quelques Abénaquis à la tête desquels figurait le jeune Saint-Castin, un brave. Il fut dirigé sur Casco, à l'embouchure de la rivière Kennebec.
Ces trois incursions eurent un succès complet, Shenectady fut pris à l’improviste, plusieurs habitants Mmassacrés, le village brûlé et l'on en ramena un grand nombre de prisonniers. Le second parti tomba sur Salmon Falls, village anglais défendu Par une maison fortifiée et par deux forts de pieux. Tout fut emporté d'assaut. Trente des assiégés furent tués : les autres, au nombre d'à peu près soixante, restèrent prisonniers. Ces vainqueurs se joignirent alors au troisième parti. Descendant vers Casco, ils rasèrent le fort Royal (aujourd'hui Portland), bien fourni de muitions et monté de huit pièces de canon. Ils démolirent en même temps quatre autres petits forts qui tombèrent par là même au pouvoir des Canadiens. Les habitations furent réduites en cendres à deux lieues à la ronde.
Encouragé par ces victoires, Frontenac attaqua les Iroquois, en 1690. Il ne put les abattre complètement, à cause de la faiblessé de ses res-
descendre les grands lacs et se rendre à Montréal, — un événement qui ne s'était pas produit depuis de longues années. : Un peu plus tard, en 1696, les frères Le Moyne prirent le fort Nelson,