PREFACE
De Belloy a écrit un volume entier de recherches et de dissertation en forme sur Thistoire du châtelain de Coucy et de la dame, de fayel, dans le but d'établir la vérité historique du sujet de sa tragédie de Gabnelle de Vergyy et de démontrer aux plus incrédules que l'événement n'en est pas fabuleux. «Concluons, dit l'auteur tragique, « après avoir déduit toutes ses preuves, qu'il y a dans « l'histoire peu d'événemens particuliers auxquels on « puisse ajouter foi , si celui-ci ne paroit mériter aucune « croyance. » (i)
De La Borde a composé des Mémoires historiques sur Raoul de Coucy, pour prouver que Raoul P% sire de Coucy, n'est pas plus l'auteur des chansons qu'on lui a attribuées, qu'il n'étoit l'amant de la dame de Fayel, et que l'amour et les chansons regardent le châtelain de Coucy, son neveu , qui naquit, vers 1 165 , d'Enguerrand
(i) Œuvres complètes de De Belloy, Citoyen de Calais, tom. IV, p. 335, édit. de 1779* M. Michaad, autear de V Histoire des Croisades, page 435, tome II , édit. de 181 8, remarque que la dissertation de De Belloy n'a point été réfutée, et qu'elle prouve la vérité des faits principaux rapportés par la chronique en vers de la Bibliothèque royale.
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de Coucy, frère de Raoul P% et qui se nommoit aussi Raoul, comme son oncle, ou Renaud, selon le manuscrit de la Bibliothèque royale. D'un autre côté , Le Grand d'Aussy, dans une note de son Recueil des Fabliaux du douzième et du treizième siècle (tom. m, p. ^280, édit. de 1779) > tranche toute discussion , en déclarant » qu'il c( a lu le poème manuscrit avec attention , et qu'il peut « assurer que c'est un vrai roman , dans toute l'étendue « de la signification que nous donnons aujourd'hui à ce « mot , laissant d'ailleurs aux anthropophages le plaisir « de prouver la vérité de ces abominations dégoûtantes. » Cependant , la liste des auteurs qui ont rapporté l'événement tragique de la dame de Fayel , et l'ont présenté comme une tradition publique et constante, comprend une multitude de poètes et d'historiens depuis le quatorzième siècle, parmi lesquels le président Fauchet, qui écrivoit en i58o, produit l'autorité d'une chronique de plus de deux cents ans de date, qu'il avoit en sa possession, (i)
Mais j'abandonne tout examen du fait historique, tant j'ai horreur de l'anthropophagie; et m'en tenant à mes fonctions d'éditeur, je ferai seulement quelques remar-
(i) L'histoire da châtelain de Gouçy a été traduite en vers anglois, et cette version a été imprimée dans Ritson , Ancient EngUsh metrical Romances , tome III , p. igS , sous le titre de : The Knight of Curiesy-y and the fair Lady of Faguell. Les notes se trouvent à la page 553 du même volume.
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ques sur le poème manuscrit , imprimé pour la première fois dans ce volume , et le seul que Ton connoisse aujourd'hui.
Deux des trois auteurs que j'ai nommés ont fait usage de ce manuscrit pour appuyer l'opinion qu'ils vouloient faire prévaloir, et le troisième s'en est servi pour condamner le fond historique de l'événement , par un seul mot tiré de l'ouvrage même; ce mot est celui de conte, qui se présente deux fois dès le début du poème, et auquel Le Grand attribue toute la valeur qu'il a aujourd'hui dans la langue , pour prouver que l'auteur a inventé son sujet. J'avoue que je n'ai pas ainsi traduit ce mot, parce que je me suis assuré qu'il signifioit, dans l'ancien langage, discours, récit\ et que l'on disoit tenir conte, pour converser, discourir. Au reste, si Le Grand avoit lu jusqu'à la (in , il auroit trouvé , au vers 8166,
Atant vous fineray Vistore Et li contes des vrais amans ;
« Maintenant, je vais finir l'histoire des vrais amans, et tt mon récit » \ ce qui confirme que le mot conte signifioit aussi récit, discours. Cette simple explication suffira, je le pense, pour motiver la révision du jugement porté par Le Grand d'Aussy. En tout état de cause, on pourroit se demander pourquoi ce laborieux et savant littérateur, qui a rendu de si notables services à l'histoire et aux lettres françoises, n'a pas donné un extrait du Roumans dou Chastelain, conte ou histoire, plutôt que de rapporter
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Taventure douze fois plus horrible du Lai d'Ignaurès. On y voit en effet douze maris, trompes par ce cheyalier Ignaurès, le mettre à mort, lui arracher le cœur, et le faire servir à leurs douze infidèles, qui , après s'être rassasiées de ce mets abominable, se retirent dans leurs appartemens, et s'y laissent mourir de faim. Qui ne voit dans ce conte une absurde et grossière imitation de la catastrophe de la dame de Fayel , composée par quelque jongleur pour déguiser la véritable aventure, et pouvoir la réciter, dans les châteaux et les villes , à des auditeurs un peu durs à émouvoir : comme on voit aujourd'hui tous les crimes qui ont réellement affligé l'humanité , amplifiés et reproduits sur les théâtres des boulevarts pour le plus grand amusement et l'édification des spectateurs ?
Sans la déclaration formelle de Le Grand, qui dit avoir lu avec attention le poème du châtelain de Coucy, et qui le juge si légèrement, j'aurois pensé qu'il en a voit à peine regardé le manuscrit \ et Ton va voir que les deux autres auteurs qui en ont donné l'analyse avec quelques citations , en ont assez mal profité , et qu'ils n'ont dû sans doute qu'à des plumes étrangères une communication inexacte de cet ouvrage.
J'ai dit que La Borde vouloit prouver que le châtelain de Coucy étoit l'auteur des chansons attribuées à Raoul , sire de Coucy. H fit à ce sujet des recherches sur la maison de Coucy, insérées dans V Essai sur la Musique,