OUVRAGES DE MÉDECINE HISTORIQUE , DU D-^ CABANES
Le Cabinet secret de l'Histoire. ... 4 vo.
Lss Indiscrétions de l'Histoire .... 6 —
Les Morts mystérieuses de l'Histoire . 2 —
Légendes et Curiosités de l'Histoire. . 4 —
Marat inconnu (Épuisé) \ —
La Névrose révolutionnaire (en collaboration avec le D'' L. Nass) i —
Poisons et Sortilèges (en collaboration avec
le D»- L. Nass) 2 —
Folie d'Empereur 1 —
Fous couronnés 1 —
Napoléon jugé par un Anglais (Épuisé).
Pour les aiitres ouvrages, se rapportant à l'histoire de la médecine et à l'histoire des Mœurs du passée demander le Catalogue d'ALBiN Michel, éditeur, 22, rue Huyghens, Paris (XI V^).
Leçons professées, en 1919-1920, à VJnsHtut des Hautes-Études, de Bruxelles.
Le cercle des questions où le médecin peut, doit intervenir, s'élargit chaque jour davan^ tage ; chaque jour s'étend le champ des sciences biologiques, qui débordent de plus en plus leur cadre. De ce champ, déjà vaste, il n'est pas interdit de pousser des pointes dans les terrains voisins et de montrer, par l'heureuse action qu'il exerce, que le médecin y est encore et toujours chez lui.
Dans une étude publiée par M. Berthelot, à l'occasion d'un de nos ouvrages (1), l'illustre savant s'exprimait en ces termes : « L'esprit scientifique, sous ses formes multiples et par ses méthodes diverses, étend son domaine
(1) Etude sur le « Cabinet secret de l'Histoire », publiée dang le Journal des savants, sous le titre de : La Pathologie dans l'histoire : cf. Science et libre pensée, du même, 190 et suiv.
dans tous les ordres... en histoire, notamment, il fournit des contrôles et introduit des intelligences inattendues. Les moins intéressantes ne sont p'as celles qu'apportent les sciences médicales. » La médecine, écrivait dans une autre circonstance un physiologiste notoire (1), (( la médecine, par la grandeur de son objet, qui est l'homme, est, de toutes les sciences, la plus mêlée à toutes les autres; et le médecin, digne de ce nom, un des types les plus élevés de culture intellectuelle et morale. La mission sociale qu'il est appelé à remplir, l'étendue et la variété des connaissances qu'elle exige, le nombre et l'importance des applications qui en découlent, lui assignent, dans notre société, un rang qui ne le cède à aucun autre. Il a le droit de se faire partout sa place. »
Loin de nous la pensée de revendiquer trop fièrement les droits de la Science, c'est à les limiter que nous nous sommes, au contraire, toujours efforcé de borner notre ambition; encore devons-nous veiller à ne point les laisser contester.
Nous y serions encouragé, si besoin était, non pas seulement par nos maîtres, dont l'apologie pourrait semblait intéressée, mais par
(1 BÉCLA.RD.
les esprits les plus éminents entre ceux qui sont dégagés de toute attache professionnelle.
On a pu regarder, dans certains milieux, comme un défi, cette déclaration de Berthelot, formulée à l'occasion de son jubilé, en 1901 : « La Science est aujourd'hui en mesure de revendiquer la direction morale et matérielle des sociétés. » Cette hautaine réponse du savant chimiste à un critique, ce jour-là mal avisé, qui avait proclamé un peu bruyamment la faillite de cette même Science, donne le ton d'une polémique qui eut de la peine à se maintenir dans les limites d'une discussion courtoise.
En affirmant que la Science avait failli à des engagements qu'elle n'a, d'ailleurs, jamais pris ; qu'elle est impuissante à donner la solution de questions qui ne sont pas de sa compétence, on ne posait pas le problème sur son véritable terrain. « La Science, déclare justement Renan, donne le bonheur quand on se contente d'elle et qu'on ne lui demande que ce qu'elle peut donner; si elle ne répond pas à toutes les questions que lui adressent les avides et les empressés, du moins ce qu'elle apprend est sûr. Pour être acquis par des oscillations successives, les résultats de la science moderne n'en sont pas moins précieux. Les délicates approximations, cet affinage suc-
8 l'histoiue éclairée par la clinique
côssif qui nous amène à des manières de voir de plus en plus rapprochées de la vérité, sont les conditions même de l'esprit humain (1). »
A quelle branche de nos connaissances s'adressait, au surplus, ce réquisitoire d'une contestable opportunité? Visait-on k Physiologie, à laquelle nous devons des hommes comme Magendie et Claude Bernard ; la Chimie, qui nous a donné un Lavoisier et un Pasteur ; ou la Physique, représentée par un Chevreul, un Ampère, un Foucault? Nous pourrions passer successivement en revue toutes les manifestations de l'activité scientifique, et nous n'arriverions qu'à justifier cette comparaison de l'immortel auteur du Discours sur la méthode^ qui assimile la science universelle à un arbre, « dont la métaphysique est le tronc; dont les trois grandes ramifications sont : la mécanique, la médecine^ et la morale où s'épanouissent enfin tous les fruits qu'il est donné à l'homme de cueillir (2) ».
Pense-t-on que la médecine aurait tenté tant
(1) Cette même thèse vient d'être brillamment soutenue par un de nos hommes de lettres, de l'intelligence la plus aiguisée, M. André Beaunier; nous nous plaisons à signaler l'article paru sous. sa signature, dans VÉeho de Paris du 14 septembre 1920, sous le titre : les Tribulations de la Science.
(2) Les Grands Écrivains français : Descartes, par Alfred Fouillée. 1893.
' AVANT-PROPOS y
de hautes intelligences, si depuis longtemps n'avaient été reconnus sa vertu éducative^ le rayonnement de son bienfaisant pouvoir ? « Malgré tout, et quoi que la médecine m'ait coûté, aimait à répéter Littré, je ne voudrais pas qu'elle eût manqué à mon éducation générale. C'est, moralement et intellectuellement, une bonne école, sévère et rude, mais fortifiante (1). »
Qu'il nous soit permis de recueillir encore l'opinion d'un homme étranger à notre profes^ sion et qui a exprimé tout haut le regret de ne l'avoir point embrassée : « La physiologie et les sciences naturelles, reconnaît l'auteiir de la Vie de Jésus, m'auraient entraîné... L'ardeur extrême que ces sciences vitales excitaient dans mon esprit, me fait croire que si je les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des résultats de Darwin que j'entrevoyais... C'est par la chimie à un bout, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la physiologie générale, que nous tenons vraiment le secret de l'être, du mondé, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est d'avoir choisi pour mes études un genre qui ne s'imposera jamais et restera toujours à
(1) Médecine et Médecins, Préface^ v.
l'état d'intéressantes considérations sur une réalité à jamais disparue; mais pour l'exercice et le plaisir de ma pensée, je pris certainement la meilleure part (1). » C'est l'auteur de V Avenu' de la Science qui, à un autre endroit de son œuvre, féconde en suggestions, s'exprime en ces termes : « La physiologie et l'anatomie comparées, la zoologie, la botanique sont, à mes yeux, les sciences qui apprennent le plus de choses sur l'essence de la vie, et c'est là que j'ai puisé le plus d'éléments pour ma manière d'envisager l'individualité et le mode de conscience résultant de l'organisme (2). » Écrivant à son ami Berthelot, du bord de la mer où il se trouvait au mois d'août 1863, Renan exprimait une fois de plus le regret d'avoir préféré les sciences historiques à celles de la nature, surtout à la physiologie comparée. « Autrefois, confesse-t-il, au séminaire d'issy ces études me passionnèrent au plus haut degré ; à Saint-Sulpice, j'en fus détourné par la philologie et l'histoire ; mais chaque fois que je cause avec vous, avec Claude Bernard, je regrette de n'avoir qu'une vie... Les philosophes de l'école littéraire, hostiles ou indifférents aux résultats venant des sciences
. (1) Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse, 262-4. (2) L'Avenir de la Science, 258-9.
naturelles, seront toujours fermés au véritable progrès... Si les sciences historiques laissaient le public aussi calme que la chimie, elles seraient bien plus avancées (1). »
Pour Renan, « l'avenir de l'humanité est dans le progrès de la Raison par la Science. Le seul instrument de connaissance est la science inductive : au premier rang, les sciences historiques, en tant qu'elles empruntent les procédés analytiques du naturaliste, du chimiste. Tout est illusion et vanité, sauf le trésor de vérités scientifiques lentement acquises et qui ne se perdront plus jamais (2) ». Ailleurs, Renan déclare que la « médecine est à la fois le plus honorable des états et la plus passionnante des sciences (3) » ; et il entrevoit l'heure où la critique, qui « a admiré jusqu'ici les chefs-d'œuvre des littérateurs, comme nous admirons les belles formes du corps humain... les admirer^ comme l'anatomiste, qui perce ces beautés sensibles pour trouver au delà, dans les secrets de l'organisation, un ordre de beautés mille fois supérieur. Un cadavre dissé-
(1) Les sciences de la nature et les sciences historiques (lievue des Deux Mondes, 16 octobre 18G3).
(2) Renan apprécié par M. de Vogué (Revue des Deux Mondes, Jô novembre 1892).
(3) Discours de réception à TAcadémie française, en remplacement de Claude Bernard.
que est, en un sens, horrible ; et pourtant, l'œil de la Science y découvre un monde de merveilles (1) ».
Mettons en regard de ce jugement celui qu'a porté, plus particulièrement sur la science médicale, le prestigieux écrivain du Génie du Christianisme ; il est à l'honneur d'une profession trop souvent et injustement décriée. Chateaubriand, à son habitude, s'exprime avec cette grandiloquence qui n'exclut pas la profondeur de la pensée. « L'art merveilleux qui vient au secours de la vie, remonte à l'origine des sociétés. Il a môme devancé le labourage, puisque la femme a porté des enfants avant qu'il y eût des moissons, et que le berceau de l'homme est chargé de douleurs. Le premier médecin qu'a vu le monde a été sans doute quelque mère qui cherchait à soulager son enfant. La pitié et le génie étendirent ensuite la médecine à tous les hommes : l'une découvre le malade, l'autre trouve le remède... Considérée sous tous les rapports, la classe des médecins ne saurait être trop respectée. C'est chez elle qu'on rencontre la véritable philosophie. Dans quelque lieu que vous soyez jeté, vous n'êtes pas seul, s'il s'y trouve un
(1) L'Avenir de la Science, 201.
médecin. Les médecins ont fait des prodigeg d'humanité. Ce sont les seuls hommes, avec les prêtres, qui se soient sacrifiés dans les pestes publiques. Et quels philosophes ont plus honoré l'humanité qu'Hippocrate et Galien ! Cessons de ra,valer une science admirable, qui tient aux sentiments les plus nobles et les plus généreux ; chantée par Homère et Virgile, elle réclame tout ce qu'il y a de beau en souvenirs. Les études auxquelles elle oblige sont immenses ; elle nous donne une merveilleuse idée de nous-mêmes, puisque, pour connaître seulement notre édifice matériel, il faut connaître toute la nature (1). »
Chateaubriand est un des premiers, sinon le premier, qui ait porté, sur cette convulsion sociale que fut le cataélysme de 1793, une sentence que les médecins qui ont décrit « la névrose révolutionnaire » n'ont fait que confirmer, en la paraphrasant. Combien lapidaire la formule de Chateaubriand : « La terreur ne fut point une invention de quelques géants; ce fut tout simplement une maladie morale^ une peste. Un médecin, dans son amour de l'art, s'écriait plein de joie : « On a retrouvé la lèpre (2) ! »
Cette assimilation de la société humaine à
(1) Chronique médicale, 1898, 515-6.
(2) Études historiques^ édit. Garnier '{188G), 58.
un organisme vivant pouvait paraître, à l'époque où Chateaubriand traçait ces lignes, une nouveauté hardie ; depuis, cette idée a pris corps, et l'on est arrivé à découvrir un parallélisme saisissant entre le monde social et le monde biologique.