‹ L'histoire éclairée par la cliniqueChapitre 17 sur 17 · DE GONCOURT · texte numérisé non relu

DE GONCOURT

(1) H. PiÉRON, Revue scient-ifique, t. V, n" 16 (analyse de l'ouvrage du docteur Naegeli Akerblom, 1905, et intitulé : Quelques résultats de l'examen des preuves historiques employée^ par les auteurs traitant de V hérédité.

(2) Société médico-historique: assemblée constitutive, allocution du docteur Cabales : Chronique médicale, 15 mars 1908.

néfice de cette communion intime d'esprits ayant reçu une discipline différente, bien qu'à certains égards analogue. Grâce à cette entr'aide, il nous paraissait que bien des malentendus pouvaient être dissipés, bien des erreurs évitées, pour le plus grand profit de la Science et de rilistoire.

Il est, nous devons le dire, des historiens qui reconnaissent l'utilité de ces études, qui sont heureux d'avoir l'opinion autorisée des spécialistes, sur les points techniques controversés (1), qui rendent hommage à nos efforts (2), trouvent notre « entreprise utile au développement de la science historique » : ceux-là appartiennent à la catégorie de ceux qui veulent « savoir le vrai à tout prix et sans réticence (3) » . Mais combien restent réfractaires à ces nouveautés, dont ils ne seraient pas loin de blâmer la hardiesse !

En attendant qu'ils viennent à un rapprochement qu'entrevoient touslesespritsclairvoyants, expliquons-nous sur un autre point : celui d'avoir, jusqu'ici, sacrifié plus à l'analyse qu'à la synthèse ; de nous être trop attaché au classe-

{\) Lettre de M. L.-G. Pélissieh, de son vivant professeur à la Faculté de Montpellier.

(2) Lettre de; M. Lu: >\ t-^'.wRr, professeur d'histoire, membre de l'Institut.

(3) Lettre fin M. Ar.f,; i.i Mii,ir\i u, a^réf<é et professeur d'iiistoire.

ment et à la critique des documents, qui est cependant comme une (( synthèse érudite (1), » travail préliminaire indispensable, qui précède et prépare l'autre, lequel est, proprement, la synthèse philosophique. Les historiens eux-mêmes ne dissimulent pas les difficultés de l'entreprise. « La synthèse historique, disent-ils, c'est-à-dire la relation entre les faits et les causes, serait scientifiquement justifiée. Le difficile sera de la constituer scientifiquement... La Science est perpétuellement en train de se faire. Ce n'est pas en cela qu'elle diffère de l'Histoire (2). » A dire vrai, l'analyse est la condition nécessaire de la synthèse. « La Science parfaite n'est possible qu'à la condition de s'appuyer préalablement sur l'analyse et la vue distincte des parties (3). »

Gomme Renan (4), Fustel de Goulanges était loin de bannir les idées générales, mais il n'admettait « une heure de synthèse qu'après des années d'analyse (5) ». L'auteur des Orlgi-

(1) Cf. La Synthèse en histoire, essai critique et théorique, par Henri Berr ; Paris, 1912.

(2) H. Berb, loc. cit.

(3) Ern. Renan, V Avenir de la Science, 308.

(4) « Quand la dissection aura été poussée jusque dans ses dernières limites, disait encore Renan, alors on commencera le mouvement de comparaison et de recomposi^ tion. » Id., Ibid., 158.

(5) Cité par G. Pélissier, le Réalisme du romantisme, 250 :

nés du Christianisme s'est complu à revenir sur cette théorie qui lui était chère : « les spécialités, déclarait-il, n'ont de sens qu'en vue des généralités ; mais... les généralités, à leur tour, ne sont possibles que par les spécialités (1). » Il ne faut pas tenir aux détails pour euxmêmes, mais en vue de généralisations futures.

Et maintenant, conclurons-nous? Au résumé, doit-on conclure ? Car le reproche aussi nous a été adressé, de ne jamais conclure! «Le docteur Cabanes, écrivait naguère un pénétrant critique, se distingue de ses confrères : esprit positif et qui s'efforce de demeurer méthodique, méthodiquement positiviste, il nous propose plus de rébus qu'il n'en résout — et c'est de quoi je prétends que l'on doit le féliciter — ,mais enfin il en résout quelqubs-uns ; il ne nous dévoile une partie du mystère que pour nous contraindre plus sûrement à frémir devant l'immensité de l'inconnu (2). »

Notre réserve prudente peut, en effet, passer, aux yeux des profanes, qui ne savent pas se

cf. Augustin Thierry, 99; Michelet, 314; et Fustel de Cou- L\5GEs, 62, de l'ouvrage de C. Jullian, Extraits des Historiens français.

(1) Re.naw, op. oit., 229.

(2) Chronique de M. Lucion Mnury, lievue bleue, 4' trim. 190fi, 7G7.

défendre d'un « léger frisson... devant les gestes et les curiosités de l'art», notre réserve a été souvent prise pour de la timidité de jugement. D'aucuns ont mis nos perplexités, nos hésitations, sur le compte d'une science imparfaite, qui tâtonne, et dont les affirmations, quand elle pousse la témérité jusqu'à se prononcer ex professa, paraissent « plus hardies que les plus audacieuses hypothèses». Pourquoi ne pas voir là, tout simplement, une attestation de bonne foi, la décision bien arrêtée de ne rien avancer que le certain, du moins ce qui est tenu pour vrai dans Fétat actuel des doctrines scientifiques ; un scrupule de sincérité, pour tout dire ?

« Ce qui a distingué surtout cette intervention médicale dans le domaine de l'Histoire, prononce très judicieusement le professeur Lacassagne, c'est une prudence excessive, une méthode sévère, n'avançant une théorie que basée sur un fait indiscutable, ne cherchant pas la vérité absolue, mais un relatif suffisant pour permettre d'expliquer ou d'entrevoir. Ces médecins se sont conduits comme les experts devant lajustice : ils ont rapporté en leur honneur et conscience (1). »

Chercher, chercher toujours, c'est le propre

(1) Préface des Morts mystérieuses de i Histoire.

de l'homme de science, comme de l'historien. « Il cherchera la vérité et ne croira jamais l'avoir atteinte. Quœro doit être la devise de sa vie (1) . » « Ceux qui croient tout savoirsont bienheureux, écrivait F'ustel de Goulanges ; ils n'ont pas le tourment du chercheur. Les demi-vérités les contentent ; au besoin, les phrases vagues les satisfont... Ils sont sûrs d'eux-mêmes ; ils marchent la tête haute ; ils sont des maîtres et ils sont des juges. » Dans une note inédite, le grand historien se définissait: « Un esprit qui interroge, qui scrute, qui peine et qui souffre. » Et il n'entendait point prôner « cette sorte d'indifférence ou d'indécision malsaine, qui fait qu'on restera toujours dans l'incertitude », mais bien le doute provisoire qu'enseignait Descartes. « Rien, écrivait Fustel, n'est plus contraire à l'esprit scientifique que de croire trop vite aux affirmations, même quand ces affirmations sont en vogue. Il faut en histoire, comme en philosophie, un doute méthodique. Le véritable érudit, comme le philosophe, commence par être un douteur (2). »

Qui donc a dit que le doute est frère de la curiosité et qu'un certain scepticisme est le

(1) C. .ICLLIA.N, CXXVIII.

(2) I/œuvre historique de FuBtel de Coulanges, par I'ai l OiiKvi I) : lievue des Deux Mondes, V' maTH 18ÎH).

moteur interne de la science ? « Il n'y a rien de plus scientifique que de savoir douter et ignorer où il faut. » Et c'est cependant un dogmatique, s'il en fût, à qui est échappé cet aveu ; il est signé : Brunetière !

« L'esprit de recherche précède la découverte, l'esprit de doute précède la recherche. Par un acte de scepticisme, le génie de l'homme se prépare à la poursuite de la vérité (1). »

« La science est surtout faite de petits jugements provisoires et le point d'interrogation est le signe de ponctuation qu'elle préfère, quand elle est sage (2). »

Pourquoi ne pas toujours conclure ?Qui concluera, si ce n'est vous? nous écrivait jadis un professeur en Sorbonne. Faut-il rappeler que G. Flaubert a répété à satiété qu'on ne doit pas conclure ? Flaubert avait appris de Montaigne, dont il était « plein », — les Essais étaient son bréviaire, il le relisait sans cesse et en conseillait la lecture à ses amis, — Flaubert avait appris de l'immortel sceptique, que la vérité d'aujourd'hui est r « errement » de demain, que « l'humanité est toujours en marche et ne conclut

(1) Cha-ples de Rémusat, La Civilisation moderne ; Revue des Deux Mondes, loc. cit.

(2) Les Origines (article de M. de Varigny, dans le Journal des Débats, 14 novembre 1896).

jamais... les grands génies et les plus grandes œuvres n'ont jamais conclu ; car on fausse toujours la réalité, quand on veut l'amener à une conclusion (1) ».

Nous conclurons néanmoins en dépit de ces autorités, parce qu'en matière scientifique, le dilettantisme est toujours condamnable ; et nous dirons, en guise de conclusion, qu'aux fruits on juge l'arbre, l'œuvre à ses résultats.

Nous n'énumérerons pas les thèses et multiples travaux (2) consacrés aux questions qui ont fait l'objet de nos études : leur nombre atteste quel intérêt elles présentent, combien de plus en plus on se passionne pour ces problèmes qui, jusqu'à ces années dernières, n'étaient que matière à controverses entre savants (3). A l'heure actuelle, on peut affirmer que si la médecine historique n'est pas

(1) Cassagne, la Théorie de l'art pour Vart, 263-4.

(2) V. les Tables annuelles de la Chronique médicale, et les Catalogues de thèses des Facultés de médecine de Paris et de la province.

(3) Citons, entre autres monographies : De quelle maladie est mort François I"? par le docteur Cullerier : extrait^ de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, Paris, 1856 ; Nouvelles conjectures sur la maladie de Job, par J. Rollet; Paris, 1867 ; Le meurtre de Jules César, par Dubois, d'Amiens : Revue de Paris, 15 septembre 1868 ; Des caractères particuliers et du traitement de la blessure d'Alexandre le Grand, par J. Rollbt; Lyon, 1877 ; Étude sur la mort de Cléopâtre, par Viaud Grasd- Marais ; Nantes, 1877, etc.

une science définitivement constituée, la critique médico-psychologique a pénétré dans le vaste domaine de l'histoire et est en train de la renouveler.

Le bénéfice des recherches accomplies s'est fait déjà suffisamment sentir, pour espérer un résultat non moins favorable des investigations futures. Un de nos plus prestigieux esthètes, qui fut à sa manière un profond philosophe, l'écrivait naguère : « L'Histoire, telle qu'on l'écrit aujourd'hui, prend une valeur clinique indéniable ; et dans la formation, l'apogée et la décadence des empires, on découvre le jeu de ces lois, surnaturelles par leur hauteur, en réalité normales et identiques partout et toujours. Ces lois sont-elles justes? Oui, si on les suit jusqu'à leur verdict ; non,sionles surprend dansleur cours. En appelantrhomme^'««^e-^e^e, on a marqué qu'il subitlaloi despursesprits(l).))

Cette conclusion à la Pascal n'est pas pour nous déplaire. On ne saurait mieux synthétiser cette alliance de la psychologie et de la physiologie, que nous nous sommes efforcé de réaliser, pour l'explication plus scientifique, et partant plus humaine, des personnages et des faits qui constituent la trame de l'histoire.

(1) JosÉPHiN Peladan, VAllemagne devant Vhumanité, 26»

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