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CHAPITRE X

Origines de la psycho-pathologie historique. — Applications des notions médicales a l'interprétation de l'Histoire. — Notre contribution personnelle.

« Au fond, chacun se crée un peu à lui-même sa méthode. » Paul Guiraud, art.

sur Fustel de Coulanges, in Revue des Deux Mondes, 1" mars

<( n n'y a pas de sciences, même parmi celles qui, comme la géologie et l'économie politique, sont, en un sens, justement appelées récentes, dont l'histoire se déroule tout entière au grand jour; il n'y en a pas qui se soit trouvée tout d'un coup en pleine possession de son existence individuelle, comme Pallas est sortie du cerveau de Jupiter (1). » Dans une de ces pré-

(1) La Philosophie de l'Histoire en France, par Robekt Flint, traduction Ludovic Carrau. Introduction.

visions de l'avenir qui lui étaient familières, Littré déclarait un jour que la pathologie historique, science encore embryonnaire de son temps, n'irait qu'en se développant et serait « l'un des offices intellectuels du vingtième siècle ». Il ajoutait que seraient résolus, de la sorte, bien des problèmes dont la solution est restée inaccessible aux historiens; bien des changements de caractère, bien des résolutions prises sous l'influence des névroses ou des psychoses seraient ainsi expliqués. Il entrevoyait seulement que cette science aurait beaucoup de peine à se fonder, parce que les historiens ne sont pas suffisamment médecins, et que les médecins sont dépourvus des connaissances historiques qui leur seraient nécessaires. Soit pour ce motif, soit pour tout autre, il est certain qu'il n'y a eu, jusqu'à ces dernières années, que quelques tentatives d'application de la médecine à l'Histoire, et qu'on devra peut-être, longtemps encore, s'attacher à l'observation des faits avant de risquer une généralisation hâtive.

L'origine de la psycho-pathologie historique ne remonte guère à plus de trois quarts de siècle : dès 1836, un aliéniste, qui était aussi un philosophe, publiait une étude de psychologie morbide, ayant trait à un personnage qui

272 l'HISTOIRÇ ÉQLAIRÉP PAR LA. CLINIQUE

a joué dans l'histoire de l'humanité un rôle prépondérant : Socrate, « le père d^ toute philosophie », le maître de Platon, et que spn disciple Aristote considérait déjà comme un mélancolique et un extatique, était, par la science moderne, rangé parmi les grands visionnaires. Le Démon de Socrate, du docteur Lélut, souleva des controverses passionnées, dont l'écho se retrouve dans les journaux de l'époque.

Des objections analogues accueillirent, à son apparition, V Amulette de Pascal, du même auteur, « La maladie, qui n'est chez le vulgaire que la déchéance, la défection d'un ou plusieurs organes, écrivait l'un des critiques alors le plus en faveur, n'est, chez les grands chercheurs 4'idées, qu'une prédisposition naturelle au sublime. Le vulgaire ne vit que dans son corps ; son existence commence et finit là, Le génie ne vit que dans son ame, dans les leçons qu'il jette au monde, dans les millions d'hommes qu'il s'assimile ; il ne meurt pas, et à chaque parole, à chaque œuvre, il tire de plus en plus à lui l'humanité. » Parlant de Pascal, « les symptômes corporels, poursuivait-il, peuvent être les mêmes chez lui que chez les autres ; mais les phénomènes intellectuels sont bien différents, . . Pascal souffre, mais il transforme la douleur en penaée^ Ce que vous appelez sa vision n'est

que la retraite d'une âme dans le sein de la Providence. Ce que vous appelez son amulette, c'est le signe du Christ, c'est le drapeau que, pauvre soldat mourant, il serre sur sa poitrine. Nous abandonnons volontiers le corps de Pascal à Vautopsie des médecins^ mais nous ne leur abandonnons pas son intelligence (1). »

Il y avait, évidemment, entre les médecins et les profanes, un malentendu. Il est tel état de l'esprit, comme l'hallucination, qui est parfaitement compatible avec l'exercice de la raison la plus droite. Souvent les hallucinés conversent avec de prétendues voix : tels, les entretiens du Tasse avec son lutin familier, les colloques mystérieux de Jeanne d'Arc, les discussions si ardentes de Luther avec le diable. Ces fausses perceptions sensorielles n'empêchent pas ceux qui les éprouvent de conserver, en dehors des accès, l'intégrité de leurs facultés intellectuelles. Sainte-Beuve a, selon nous, parlé à cet égard le langage scientifique : « ... Le seul fait d'avoir entendu des voix Ql de les entendre habituellement, de se figurer que les pensées nées du dedans et qui reviennent sous cette forme, sont des suggestions, extérieures ou supérieures, est un

(1) Article d'EucèiiE Pelletai», dans la Presse, du 21 décembre 1846.

fait désormais bien constaté dans la science, un fait très rare assurément, très exceptionnel, mais qui ne constitue nullement un miracle, et qui non plus ne constitue pas nécessairement la folie (1), »

Sans insister davantage sur ces polémiques d'un autre âge, retenons seulement qu'avant l'intervention de la médecine, on pensait que l'histoire du démon de Socrate n'était qu'une supercherie du philosophe, un artifice tout au moins, inventé par lui, pour accroître son prestige et son crédit. Les aliénistes sont venus, qui ont apporté une interprétation plus conforme à la vérité physiologique. Sans s'arrêter aux protestations dictées par une indignation de commande, plus que par le souci de préserver de toute souillure le renom universel de gloires incontestées, des savants, abordant un sujet des plus délicats, dont l'Histoire, la Philosophie et la Psychologie ordinaires avaient dédaigné de s'occuper, n'ont pas hésité à le discuter, dans l'unique dessein de rechercher et de servir la vérité, quelque désagrément que cette recherche dût leur procurer. Littré, rendant compte du livre de Lélut sur le Démon de Socrate^ ne s'est pas mépris sur la portée de

(1) Causeries du lundi, t. II, B17.

ces ^ recherches, alors dans leur nouveauté. « Cette application de la médecine à l'Histoire, disait-il, jette de la lumière sur beaucoup de mobiles obscurs, qui ont poussé en divers sens le genre humain (1). » Bien que Lélut n'ait pas fait école, il doit être considéré comme le créateur de la psychologie morbide, appliquée à l'Histoire. Il en a nettement formulé les règles, dans un travail mémorable qu'on a trop oublié (2), et que nous tenons pour notre charte constitutive. En voici les passages essentiels. « Il est une espèce d'histoire, la plus intime dans ses sources, la plus élevée dans ses résultats qui, loin de se borner à rassembler les faits de la vie des peuples et à les enchaîner dans leurs rapports extérieurs, recherche dans les profondeurs de l'âme leurs plus secrètes origines. Elle saisit à leur naissance, et dès les temps les plus reculés, les instincts et la raison de l'homme ; elle en suit le développement à travers le cours des nations et le mélange des races qui les constituent, elle en signale^ enfin^ les variations^ les écarts^ les folies... Si, dans Taccomplissement de cette tâche, la psychologie de VHistoire porte naturellement ses re-

(1) Le National, 1" août 18B6.

(2) Il a paru originairement dans la Gazette médicale de Paris, n" du 15 septembre 1838.

gards sur les masses, en interroge les mouvements, cherche à en pénétrer la pensée, elle ne donne pas une moindre attention à l'étude des hommes supérieurs qui les dominent et les conduisent. » Psychologie individuelle, psychologie collective sont ici indiquées, en termes des plus explicites.

Là où l'antiquité ne voyait que « des coupables, tourmentés par les Euménides », les savants modernes voient des malheureux, atteints pour la plupart de folie sensorielle ou de manie furieuse. Grâce à la prédominance graduelle de la raison sur l'instinct, qui a « marqué la fin des temps sauvages et la naissance des temps civilisés », l'homme ayant réfléchi, ayant raisonné, a donné une appréciation plus exacte des causes naturelles, substituées de plus en plus aux idées superstitieuses ; les inspirations d'un Svedenborg, les terreurs d'un Pascal, les défiances d'un Rousseau n'ont pu être véritablement comprises et expliquées que par une science de plus en plus éclairée. Celui qui émettait ces réflexions appelait de ses vœux un recueil de biographies psychologiques^ pour lequel il proposait le titre de Vies des hallucinés célèbres. Ce souhait ne devait pas tarder à être réalisé.

En 1845, le docteur A. Brierre de Boismont

publiait la première édition de son ouvrage (1), qui fit tant de bruit, sur les Hallucinations. Bien que protestant contre cette théorie «affligeante », que les idées les plus sublimes, les plans les plus admirables, les entreprises les plus grandes, les actions les plus belles » auraient été méditées ou accomplies par des « fous hallucinés », il n'en reconnaissait pas moins la nécessité de l'alliance de la philosophie avec la médecine, surtout la médecine mentale; et, quoique différant d'opinion avec lui sur bien des points, il considérait le docteur Lélut « comme le chef de l'école qui a proclamé l'avènement de la physiologie dans l'Histoire (2) ».

Leuret, dans ses Fragments psychologiques^ L. F. Galmeil, en décrivant « les grandes épidémies de délire simple ou compliqué, qui ont atteint les populations d'autrefois (3) », ont suivi la voie ouverte par leur éminent devancier.

Le docteur Galmeil a passé plusieurs années à rechercher et à réunir tous les documents se rapportant à la folie, depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne jusqu'à la Révolu-

(1) La troisième, entièrement refondue et considérablement augmentée, n'a paru qu'en 1862.

(2) Op. cit., 3» édit., 475.

(3) De la Polie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, 2 vol. in-8, 1845.

tion; mais en présence de l'abondance des matériaux, force lui fut de se borner. Écartant à regret le moyen âge, il est entré de plain-pied dans l'étude de la Renaissance, où il devait rencontrer moins d'incertitudes. Il a soumis toutes ces pièces à une analyse minutieuse, et s'aidant du flambeau du présent pour éclairer le passé, il est parvenu à mettre au jour une œuvre, qui atteste à la fois son érudition, son sens critique et son sens clinique. Son ouvrage sur « la Folie au point de vue historique » parut avec cette épigraphe caractéristique : « Il est bon de dérouler les archives de la folie et de montrer à la raison ses écarts, pour lui apprendre à éviter le danger des écueils. » Selon l'expression de son plus récent biographe (1), « quatre siècles de notre histoire, et non des moindres au point de vue du développement humain, y sont présentés par un côté pénible et douloureux, négligé d'ordinaire par les historiens et qui môle quelque ombre aux splendeurs de leurs récits » .

On a pu dire du livre fondamental de Calmeil, sur les psychoses religieuses du quinzième au dix-huitième siècle, qu'il a jeté plus de lumière sur l'état mental de certaines classes so-

Éloge de L.-F. Calmeil, par le docteur Akt. Ritti ; Paris

ciales de ces époques, que les plus gros livres de nombreux historiens (L).

Le travail de Galmeil s'arrête au mesmérisme, c'est-à-dire à la veille de la Révolution française. Que d'aberrations, collectives ou particulières, allaient se manifester ! A part quelques monographies (2), qui sont loin, d'ailleurs, d'être dépourvues d'intérêt, le cataclysme social de 1789-1793 attend son historien médical, et nou»û reconnaissons que notre essai sur « la névrose révolutionnaire » (3) demanderait à être complété sur bien des points, mis en harmonie avec les données les plus récentes de la médecine et de l'histoire.

Baillarger (4), contemporain de Galmeil, et x\lfred Maury ont professé, comme leur savant collègue, qu' « il faut tenir compte (de l'influence) du tempérament, de l'état maladif des individus sur la constitution des sociétés ». Suivant Maury, « les événements sont presque toujours accomplis par des volontés isolées et des

(1) Traité international de psychologie pathologique, t. III, chap. II, 383.

(2) Entre autres, les thèses de doctorat en médecine du docteur Alphed Guillois, 1904, sur Olympe de Gouges; du docteur Fedehigo G. Mlkga., sur Suzelte Labrousse, 1914 ; du docteur CiiAXTALA, sur les Folies de la foule, Toulouse, 1907, etc.

(3) La Névrose révolutionnaire, par les docteurs Cabanes et L. Nass; préface de Jules Claretie. Paris, 1906.

{i) Mémoires de l'Académie royale de médecine, t. XII, 273, 426ets.

actes individuels, et par conséquent, lesfaits historiques peuvent souvent, par ce côté, retomber sous l'empire des lois physiologiques (1). »

En manière de préambule (2) à la thèse qu'il devait si éloquemment soutenir, Moreau (de Tours) affirme que « l'état de maladie peut seul donner la clef deplusieurs phénomènes del'ordre moral, affectif et intellectuel ; que, seul, il nous en dévoile la véritable nature ». C'est parce qu'ils n'ont pu embrasser qu'une des faces de leur sujet, étrangers qu'ils étaient aux connaissances de psychologie morbide, que « les biographes des principaux illuminés se sonttrouvés si embarrassés pour expliquer les prodigieux contrastes, l'inconcevable mélange de sublime et de grotesque, de lumière et d'obscurité..., le ton superbe et autocratique avec lequel les mystiques de toute secte parlent au monde..., tous les mystères de l'intelligence, en un mot, que la psychologie morbide a seule le pouvoir de pénétrer (3) ».

Qu'il étudie les fanatiques, plus ou moins

(1) Alfred Maury, De l'hallucination envisagée au point de vue philosophique et historique : Annales médico-psychologiques, t. V, 1845, 317; — De la folie, considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique, etc. : Annales médico-psychologiques, t. VII, 1846, 110.

(2) Avant^propos de son ouvrage : la Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de VHistoire. Paris, 1859.

(3) Moreau de Tours, op. cit., 410.

empreints de mysticisme, qui ont attenté à la la vie des souverains ; des invertis, comme le roi Henri III (1) ; des mystiques et débauchés tout à la fois, comme l'empereur Héliogabale ; des illuminés atteints de délire prophétique, comme Mahomet (2), « l'homme de science est porté instinctivement à se demander si ces phénomènes n'appartiennent pas tout simplement à un ordre de faits encore peu connus et qui, pour être extraordinaires, n'en sont pas moins parfaitement naturels et conformes aux lois de l'organisme vivant ».

C'est à Moreau, de Tours, qu'on doit la définition fameuse : Le génie n^est qu'une névrose. En réalité, il n'a pas formulé son opinion sous une forme aussi axiomatique. Témoin son texte : w Le génie, c'est-à-dire la plus haute expression, le nec plus ultra de l'activité intellectuelle (ne serait- il) qu'une névrose ? Pourquoi non ? On peut très bien, ce nous semble, accepter cette définition, en n'attachant pas au mot névrose un sens aussi absolu que lorsqu'il s'agit de moda-

(1) Cf. L. Nass, les Névrosés de l'Histoire : Henri III, roi inverti.

(2) Rapport fait au nom d'une commission et lu par M. Remalldin à l'Académie royale de médecine, dans ses séances des 3 et 17 mai 1842, sur un mémoire intitulé: Mahomet considéré comme aliéné, par Jean-Jacques Beaux, docteur en médecine. Paris, 1842.

lités différentes des organes nerveux, en en faisant simplement le synonyme d'exaltation {nous ne dirons pas trouble^ perturbation) des facultés intellectuelles. Le mot névrose indiquerait alors une disposition particulière de ces facultés, disposition participant toujours de l'état physiologique, mais en dépassant déjà les limites et touchant à l'état opposé, ce qui d'ailleurs s'explique si bien par la nature morbide de son origine... En d'autres termes, le génie, comme toute disposition quelconque du dynamisme intellectuel, a nécessairement son substratum matériel; ce substratum^ c'est un état semimorbide du cerveau , véritable éréthisme nerveux dont la source nous est désormais bien connue (1). » Lamartine a traduit la même idée sous une forme autrement séduisante : « Le génie porte en lui un principe de destruction, de mort, de folie, comme le fruit porte le ver. » Mais Pascal, avant tous, avait lui-même dit : « L'extrême esprit est voisin de l'extrême folie. » A l'appui de sa démonstration, Moreau a cité un certain nombre de personnages, appartenant à ce qu'il appelle l'aristocratie de l'intelligence, ou qui ont occupé le rang suprême, ou qui ont commandé aux masses, après s'être emparés du

{]) Moreau, 464-5.

pouvoir par des moyens ressemblant plus ou moins à une usurpation. Si, dans le nombre, il en est qui ont été marqués de tares névropathiques indéniables, tels que Charles-Quint, Pierre le Grand, Paul 1«% pour d'autres, le diagnostic est plus contestable.

Bien des erreurs ont été commises, bien des jugements téméraires ont été portés, soit parce qu'on a fait état de textes apocryphes, de témoignages d'une authenticité discutable, soit pour avoir obéi à un système préconçu , en vue d'une synthèse prématurée.

C'est qu'il n'importe pas tant d'avoir un document historique marqué d'une estampille officielle, que ceque nousappelons, en clinique, une observation bien prise. Un Saint-Simon, par exemple, en dépit de ses commérages et de ses ragots, pourra, grâce au don qu'il possède de pénétrer les âmes (1), et à celui non moins remarquable d'observation physiologique, d'analyse somatique, comme nous dirions aujourd'hui (2) ; grâce, pour tout dire, à son

(1) Taine en faisait sa lecture favorite. « La vie réelle, la vie brutale même, écrit M. Albert Sorel, l'attirait à titre d'expérience et de clinique sociale. Mais il n'aimait à l'étudier que dans Saint-Simon et dans Balzac... » /Nouveaux Essais d'histoire et de critique, 1898, 126.

(2) L'observation médicale dans les Mémoires de Saint-Simon, par M. J. RiEtx : Chronique médicale, 1" et 15 décembre 1912.

intuition de clinicien amateur^ un Saint-Simon a pu fournir aux médecins « de nombreuses observationsd'ordre médical, touchantle régime de ses personnages, leur vie psychique, leurs maladies ou les circonstances de leur mort ». Les psychiatres lui ont, d'ailleurs, rendu pleine justice (1) ; et il a été reconnu que, bien avant les savants, il avait su dépister et décrire tels symptômes qui avaient échappé à la sagacité des médecins ses contemporains (2).

Mais c'est surtout en matière de pathologie mentale que le génie intuitif de Saint-Simon s'est donné libre carrière. Un aliénistedes plus perspicaces, appliquant les règles de la psychiatrie moderne à l'interprétation des faits révélés par le mémorialiste, a pu jeter une lueur imprévue sur bien des actes, jusqu'alors mal compris, de personnages historiques. Il a montré de la sorte quels liens étroits rattachent la médecine mentale à la sociologie aussi bien qu'à l'histoire.

Nous n'avons pas à souligner une fois de plus l'importance des troubles de l'esprit et le rôle qu'ils ont joué et qu'ils jouent dans le

(1) Notamment, le docteur Cullerre, infrà cit.

(2) A. GuiNARD, L'engorgement ganglionnaire dans l'érésypèle, découvert par le mémorialiste Saint-Simon : Chronique médicale, 1" mars 1900, 129 et s.

déterminisme des événements humains ; les modifications et parjFois les transformations qu'ils doivent au temps, aux mœurs, aux cro^^ances et aux milieux ; mais il importe de noter qu'il est des sources d'information qui paraissent suspectes aux yeux des historiens et qui sont pour le médecin psychologue des plus précieuses. Elles ont permis de constater que, « dans ce milieu si spécial de la cour et des grands », les psychoses accidentelles, infectieuses ou toxiques, sont plus rares qu'on ne l'avait pensé ; la fréquence n'est pas plus grande des psychoses systématiques (1). Ce qui prédomine surtout, au grand siècle, ce sont les manifestations psychiques et nerveuses de la tare héréditaire. Et l'on aboutit toujours à la même conclusion, que la folie ne saurait disparaître, non plus que nombre d'autres affections, de la surface de la terre, pour cette raison que, « comme le phénix qui renaissait sans cesse de ses cendres, l'hérédité, cette cause des causes, revit indéfiniment à travers les générations des hommes (2) ».

La notion de l'hérédité psychopathique est

(1) Cf. Le monde de la Cour au temps de Louis XIV, par le docteur A. Clllerre : Chronique médicale, l"' nov. et l"' déc. 1908, 415.

(2) Clllerre, loc. cil., 794.

une des plus riches acquisitions de la neuropathologie ; (.< elle a jeté une lumière éclatante sur l'origine et l'évolution des affections mentales, et les neurologues commencent à l'exploiter, pour l'étude des autres maladies du système nerveux (1) ». Seuls, les historiens paraissent encore en méconnaître la haute valeur. Les médecinsont heureusement suppléé à cette lacune.

Dès 1875, le docteur Wiedemeister, en Allemagne (2), étudiait les quatre Césars, Tibère, Galigula, Claude et Néron, sous le point de vue médico-psychologique ; mais, huit années aupavant, un archéologue français, et non des moindres (3), avait pressenti le profit que pourrait tirer la psychologie, de la connaissance de cet élément constitutif de la personnalité humaine qu'est l'hérédité psychopathique. « A proprement parler, disait-il aux auditeurs de son cours, nous ferons une étude d'histoire naturelle ; nous imiterons les savants auxquels on apporte un animal inconnu. Avant de le juger, ils l'observent, analysent ses formes,

(1) CuLLERRE, Traité de psychologie pathologique, 456.

(2) Cité par Ribot, VHérédité psychologique, note 1 de la p. 107.

(3) La jeunesse de Tibère, par M. Beulé : Revue des cours littéraires de la France et de l'étranger, 8 février 1868; cf. 'Le Procès des Césars, du même auteur, 4 volumes.

comparent ses éléments constitutifs et finissent par le disséquer ; de sorte qu'après l'avoir décomposé, ils peuvent en faire ressortir les caractères principaux et le classer. » Etudiant le César Tibère, le même historien voyait en son héros le type « de la dégénérescence d'une race » : Tibère, du côté paternel, comme du côté maternel, descendait de la gens Claudia. Il n'est pas douteux que le résultat de ces unions consanguines ne pouvait être, à échéance plus ou moins lointaine, que la dégénérescence.

Avec Néron finit la famille Julia-Glaudia ; la tige ne porta plus de fruits, elle était flétrie. C'est que ses descendants avaient contracté de nombreux mariages : César s'était marié quatre fois; Auguste, trois; Tibère, deux; Caligula, trois ; Néron, six fois. De nombreux enfants naquirent de ces mariages ; mais, par l'effet d'une consanguinité exagérée, ces enfants naissaient impropres, physiquement et moralement, à vivre ou à se perpétuer. Ils mouraient prématurément, grâce à leur faiblesse physique ou à leurs hostilités réciproques, ou de toute autre manière non naturelle : c'est ainsi que les Césars disparurent de la scène de l'histoire (1).

Ces conclusions ne diffèrent pas sensible-

(1) WiEDEMESTBn, d'après RrBOT, lac. cit.

ment de celles que devait formuler le docteur Paul Jacoby, dans un livre qui a fait époque (1). Jacoby, tout en reconnaissant, lui aussi, la transmission héréditaire (2) des troubles nerveux, psychiques ou somatiques, faisait de la généalogie une auxiliaire de la pathologie, et mettait en outre en relief ce que certains historiens avaient entrevu, la sorte d'ivresse, de vertige qui s'empare de l'homme détenant la puissance suprême (3).

« Le pouvoir absolu, a dit l'un de ces historiens, est un principe de dissolution pour les sociétés, un principe de démoralisation pour les individus... Si vous rencontrez un homme bien doué par la nature, d'une intelligence étendue, ferme, cultivée, issu d'une grande race, admirablement constitué d'esprit et de corps. . . et si cet homme s'altère graduellement, s'affaisse, se transforme, au point de devenir un jour l'exécration de l'humanité », force sera bien de « convenir que les passions excitées par le contact du pouvoir absolu... le droit de tout oser, à condition de tout feindre... l'eni-

(1) Études sur la sélection dans ses rapports avec V hérédité chez r/iomme, par le docteur Paul Jacoby; Paris, 1881, 2* édition, 1904; avant-propos de Gabriel Tarde.

(2) Jacoby, op. cit., 104 et s.

(3) V. notamment, dans la première édition de son ouvrage, les pages 25, 33, 41 et suiv.

vrejnent de l'orgueil excité jusqu'au délire... que toutes ces alternatives énervent Tâme, la troublent, la rendent frénétique, si bien qu'elle n'est plus maîtresse d'elle-même, le jour où elle est appelée à gouverner le monde (1). »

L'histoire de l'Empire romain étant, pour une grande part, l'histoire d'urie série d'autocrates, le bonheur ou le malheur du monde dépendant de leur état physique et mental, leur âme étant la mesure des destinées de l'univers, il faut sonder cette âme, pour bien comprendre les actes qui en sont les manifestations extérieures, non par les procédés de la psychologie usuelle, mais par ceux de la psycho-physiologie, qui envisage les perturbations de la santé et leur contrecoup sur les déterminations morales.

Le poète l'a depuis longtemps indiqué :

Qaidquid délirant reges, plectuntur Ach'wi.

« Étudier le règne de chaque tyran, c'est donc analyser sa folie ». S'il est vrai que les souverains, tout autant que les hommes placés les plus bas dans l'échelle sociale, sont soumis aux lois de la nature, il n'en est pas moins évident qu'un potentat, qui se considère comme investi d'un droit divin, que les artistes, les

(1) La jeunesse de Tibère: Revue des cours littéraires, lac. cit.

poètes, les courtisans ont revêtu des attributs de la divinité, arrive presque fatalement à une autolâtrie, une adoration de soi-même, à laquelle peu de cerveaux résistent. Pour un pareil être quelle sera la règle ? ses désirs ; quelle sera sa morale ? ses caprices : comment n'en résulterait-il pas un véritable trouble fonctionnel, assimilable de tous points à une maladie mentale ? Ces despotes, grisés par leur toute-puissance, sont comparables à ces alcooliques atteints de delirium tremens chronique, qui les amène à commettre toutes les atrocités, en même temps que toutes les folies (1). , '

Avec son extraordinaire faculté de voyant^ Michelet avait devancé les psychiatres. « Les débordements des empereurs romains, écrit-il, étaient inévitables, la puissance sans bornes donnée à des barbares devait produire des fous, des monstres gonflés d'orgueil jusqu'au vertige, jusqu'au crime. Ajoutez l'intempérance habituelle, l'ivresse du vin. C'est ainsi que la pourpre impériale fut trop souvent déshonorée (2). » Et, à un autre endroit, revenant sur la même idée : « La puissance sans bornes,

(1) La folie du pouvoir, par Emile Laurent : l'Indépendance médicale, 1898, 113 et s.

(2) Cité par E. Laurent.

le tourbillon de toutes les choses qui se passaient dans Rome sous ses yeux, la variété infinie et la facilité de changer incessamment son existence par des plaisirs nouveaux ; enfin, cette singulière position d'avoir l'univers à ses pieds, tout cela troubla le jeune esprit de Néron (1).» Victor Duruy (2) n'explique pas autrement Tibère : « La moitié du mal vint assurément de son caractère ; mais l'autre moitié vint de sa situation. »

Les considérations qui précèdent ne s'appliquent pas seulement à la famille d'Auguste et à sa descendance ; les mêmes conditions, exerçant les mêmes influences, produisent les mêmes effets; l'on a pu, delà sorte, étudier différentes dynasties du monde moderne , et constater qu'elles aboutissent, par les voies de la dégénérescence, aux phrénopathies, à la stérilité et, finalement, à l'extinction de la race (3).

Gomment pourrait-il en être autrement ? « Il

(1) E. Laurent, 337.

(2) Histoire romaine, p. 417 : Laurent, loc. cit.

(3) Annales médico-psychologiques, 1857, 5 et 26 mai : La Folie de George III; — 1879, t. I, 490 : État mental du sultan Mourad V; — Journal of mental science, juillet 1879, 398 et s. (article de N.Ireland); — Jagoby,op.ci7.,1881 et 1904; — Dejerine, VHérédité dans les maladies du système nerveux ; Paris, 1886 ; — Iheland, The Blot upon the Brain; Edinburgh, 1893; — Docteur Maurice Beaujeu, Psychologie des premiers Césars, thèse de Lyon, 1893 ; — AuG. Brachet, Pathologie mentale des rois de France (Mé-

serait étonnant que les souverains seuls ne connussent pas les plis que font au cerveau comme au corps les héritages professionnels accumulés (1). »

Il faut reconnaître, d'autre part, qu'il existe, i>icontestablement, un état d'âme princier, et l'expression « ce sont là jeux de prince » est loin d'être une locution dépourvue de sens. Mais ne devons-nous pas être portés à quelque indulgence pour les porte-sceptres, précisément en raison des plus grandes séductions qui les entourent et du pouvoir dont ils disposent, « sans obstacle et sans garde-fou (2) » ?

moire lu au Congrès des médecins aliénistes de France de 1894; Paris, 1895) ; — Docteur E. Dusolier, Psychologie des derniers Valois, thèse de Lyon, 1895; — Ottoka.r Loke^z^ Ha ndbach der gesammt en loissenschaftlichen généalogie, 1898 ; — Kekule von Stra-donitz, Untersuchung von Vererbungsfragen die dégénéra tion der Spanisclien Habsburger, Arch.f. Psychiatrie, 1902, 737 ; — Docteur V. Galippe, VHérédité des stigmates de dégénérescence et les familles souveraines; Paris, h)05;— Docteur Frederick Adams Woods, Mental and moral Heredity in Royalty, a statistical study in history and psychology; New-York, 1906, — Docteur J. Saltel, la Folie du roi Charles VI, thèse de Toulouse, 1907; — Docteur Joseph Dupaur. la Névrose de Louis XI; thèse de Toulouse, 1907; — Docteur Osw. Rubbrecht, VOrigine du type familial de la maison de Habsbourg ; Bruxelles, 1910; — Docteur Ern. Dupré, la Folie de Charles VI, roi de France ; Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1910 ; — Docteur A. Bosc, les Signes de dégénérescence chez les Hommes illustres de Plutarque, thèse de Toulouse, s. d.

(1) Aperçus de médecine sociale, par le professeur La^douzt.

(2) Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux ; Paris, 1872r80.

Que ceux qui s'érigent en censeurs nous donnent la certitude qu'ils n'auraient pas failli, là où les autres sont tombés (i) !

Il nous revient, à ce propos, en mémoire, ces lignes du professeur Lacassagne : « A connaître tous ces dessous de la royauté, on se sent, malgré soi, pris de pitié pour ces guenilles empourprées, que secoue sans trêve et à toute génération le bras impitoyable de la Némésis antique. Des meurtriers, des victimes encore plus nombreuses : rien que des malheureux! Il faut descendre des iVtrides pour appartenir à une famille régnante (2). » Les souverains ne se présentent plus à nous le front ceint de la couronne, le manteau royal flottant sur les épaules; les monarques deviennent « sujets ». Ils sont nos justiciables, ce sont àes patients.

Mais ce n'est point au lit du malade que nous pratiquons nos examens; on nous a nommés les médecins des morts. Ce n'est plus de la clinique ; c'est, en efTet, de Tanatomio pathologique.

Nous ne fouillons pas seulement les viscères, nous disséquons les cerveaux. Nos opérations oiit un autre but que de porter undiagnostic rétrospectif, elles visent à éclairer la psycholo-

(1) H. DucLOS, Mlle de la Vallière eL Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis Xl\\ t. II, 278.

(2) Let Morts mystérieuses de l'Histoire, t. I, Préface.

gie par la physiologie et par la pathologie. En reconstituant, à l'aide de documents épars, l'observation de nos malades, j'allais dire de nos clients, nous suivons pas à pas leur évolution morbide et, parallèlement, leur évolution psychique. C'est en nous inspirant de ces données, que nous avons entrepris l'œuvre qui se poursuit sans interruption depuis plus de trente années.

Que nous étudiions une dynastie, comme les Hohenzollern (1), les Romanov, les Witelsbach (2) ; ou un phénomène de vésanie collective (3) ; ou des personnages isolés (4), nous suivons la même méthode, nous appliquons les mêmes procédés d'analyse.

Parfois, l'histoire de la médecine et la médecine historique fusionnent et se prêtent un mutuel appui. En évoquant les médications de nos pères (5), surtout en nous efforçant de reconstituer les annales de l'empoisonnement, nous avons voulu faire œuvre sociale, en même temps que scientifique : le poison n'at-il pas interrompu le cours normal de certaines dynasties et souvent précipité du trône ceux-

(1) Folie d'Empereur.

(2) Fous couronnés.

(3) La Névrose révolutionnaire.

(4) Marat inconnu, Balzac ignoré, Cabinet secret de VHistoire, Indiscrétions de l'Histoire, Légendes et curiosités de l'Histoire.

(5) Remèdes d'autrefois ; Remèdes de bonne femme.

là mêmes qui n'en avaient gravi les degrés qu'à la faveur du crime ? La toxicologie historique n'est-elle pas, de ce fait, un chapitre d'histoire générale? Ces études nous ont permis de constater que la réalité n'est pas toujours aussi dramatique que l'ont imaginée les romanciers, qui ont tendance à nous présenter l'humanité plus mauvaise encore qu'elle n'est. En détruisant nombre de légendes d'empoisonnement, créées et propagées autour de certains personnages historiques, nous avons conscience d'avoir servi la justice et la vérité intégrales.

Il a été observé que chaque épidémie d'empoisonnement est en rapport direct avec une épidémie de sorcellerie : nous avons cherché à établir les liens qui unissent les poisons aux sortilèges (1).

En appeler du jugement des contemporains à la critique moderne ; instruire aux fins de revision maints procès dont on avait cru définitive la solution ; chercher, pour tout dire, à voir plus clair dans le passé avec les lumières du présent, telle a été notre pensée constante.

L'Histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, la nature humaine ne change pas, les hommes obéissent toujours aux mêmes mo-

(1) Poisons et sorlilhjes, par les docteurs Cabanes et L. Nass.

biles, sont les jouets des mômes influences; mais les contemporains portent sur les personnalités éminentes des jugements que la postérité ne ratifie pas toujours. La connaissance de l'hérédité et du milieu, celle de l'influence du physique sur le moral, nous aident puissamment à la compréhension de la psychologie des événements et des hommes.

Est-ce à dire qu'il faille toujours attribuer les actes de ces derniers à nous ne savons quelle fatalité, quel énigmatique hasard ? (( Pour l'immense majorité des hommes, la Providence est un dogme, le hasard un mot, le déterminisme une théorie. Les croyants laissent au clergé le soin de commenter le dogme ; les adeptes laissent aux savants le soin de prouver la théorie. Tous se réclament du hasard, qui est la chose de tout le monde, l'expédient universel des esprits à court et des spéculations aux abois, qui sert à tous, parce qu'il ne signifie rien, et ouvre la.porte à toutes les illusions, parce qu'il l'ouvre sur un tiroir à facettes, où chacun voit se refléter à l'infini ses propres désirs... Le hasard n'est, pour ceux qui n'y croient pas, que l'inexpliqué, et pour ceux qui y croient que l'inintelligible (1). »

(1) Albert Sorel, Fatalisme et liberté : Nouveaux lassais d'histoire et de aritique, 21,

NOTRE CONTRIBLTION PERSONNELLE 297

Si nous faisons au déterminisme sa part, nous entendons bien qu'elle ne soit pas exclusive de celle du libre arbitre. Napoléon I^'' a pu être affligé d'une incommodité gênante le jour de Waterloo (1), Napoléon III éprouver de violentes douleurs vésicales à Sedan (2) : on ne saurait, pour cela, dire que le sort du monde se soit trouvé lié à ces incidents morbides. Nous avons pareillement montré que ce n'est point uniquement aux fluctuations de la santé qu'il faut attribuer Thumeur atrabilaire, la tyrannie inquiète d'un Louis XI ou d'un Calvin (3); leur mal fut la rançon de leur génie, un obstacle au développement de celuici et non sa cause. L'activité mentale et les tares névropathiques ont coexisté chez J.-J . Rousseau (4), comme chez Napoléon (5).

{1) Indiscrétions de l Histoire, t. VI.

(2) Id., t. II.

(3) Nous avons étudié (Indiscrétions de l'Histoire, t. III) la maladie de Calvin. La question a été reprise, après nous, par MM. Poncet et Leriche en 1908. Un de leurs élèves, le docteur Hesri MA>GE?iOT,a recherché « quelle était la maladie du conventionnel Couthon » (thèse de Lyon, 1905), dont, avec le professeur Brissaud, nous avions antérieurement établi le diagnostic (Cabinet secret de V Histoire, t. III).

(4) Cabinet secret de l'Histoire, t. III; cf. l'étude si remarquable du professeur Régis (Chronique médicale, 1900), sur la maladie du philosophe.

(5) Napoléon était-il éitileptiquel (Indiscrétions de VHistoire, t. m.)

Par contre, s'explique une vie pleine d'incertitudes et de contradictions, comme le fut celle de Charles-Quint, par cet état de dépression mélancolique, de lypémanie, qui le fit s'enfermer au monastère d'Yuste et finir sa vie en reclus (1). Cette lumineuse intelligence, en proie à une infinie détresse morale, ne relève pas d'une autre juridiction que celle du neuropathologue. Justiciables du même juge, et Christine de Suède, cette hystérique couronnée (2) ; et Gilles de Rais (3), le légendaire Barbe-Bleue, type du perverti sadique ; et la reine Isabeau, l'épouse félonne d'un royal maniaque, elle-même polyphobique (4). Nous en passons, et de pires.

On nous a reproché parfois de rabaisser les grands hommes à notre niveau, en mettant à nu leur intimité, en étalant leurs misères physiques ou leurs faiblesses, oubliant qu'ils ne sauraient être considérés comme des demi-dieux égarés parmi les mortels, mais comme des êtres pétris du même limon que nous. Nous jugeons avec d'autant plus d'in-

(1) Charles-Quint devant la psychologie morbide : Indiscrétions de VHistoire, t. V.

(2) Indiscrétions de VHistoire, t. III ; cf. Légendes et curiosités de l'Histoire, t. IV.

(3) Légendes et curiosités de VHistoire, t. I. {i) Légendes et curiosités de VHistoire, t. III.

dulgence leurs défaillances, que nous les ramenons à la commune mesure de l'humanité. Non, ce n'est pas pour satisfaire cette passion de dénigrement qui fait « déprécier toutes les valeurs d'énergie, chercher dans le beau corps huniain le chancre secret, dans l'esprit la tare héréditaire, et y rapporter l'origine des actes et des sentiments (1) » ; ce n'est pas, avonsnous à nous en défendre, à ce sentiment d'égalité, basse et envieuse, qu'on a tout droit de blâmer chez ceux qui le manifestent, que nous avons obéi. Un tout autre mobile nous a guidé. Obligés de reconnaître que les êtres qui forcent ici-bas notre admiration ont parfois d'infimes ridicules, nous nous sentons moins humiliés de ne pouvoir compenser notre infériorité par quelques étincelles de ce feu divin que déroba Prométhée.

De même qu'il faut savoir distinguer, dans une peinture, le spectacle du premier plan et celui que l'artiste a relégué à l'arrière, discerner l'importance relative de chacun d'eux ; de même convient-il de ne pas négliger, en histoire, les menus faits ou d'apparence secondaire, qui servent à faire mieux comprendre le fait important et lui donnent tout son relief.

(1) Les Après-midi au Palatin, par A. T'serstevens : Revue hebdomadaire, 27 septembre 1919, 487 et 488.

300 l'histoike éclairée par la clinique

« La vie a une condition souveraine et bien exigeante, elle n'est véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se lient, se superposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit plus... Tout influe surtout... Pour retrouver la vie historique, il faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses éléments (1). » On ne doit pas se contenter de l'histoire politique, de rhistoire-batailles(2), celle de Ja religion, des institutions, des mœurs d'un pays n'est pas moins importante à connaître.

L'Histoire est la « science des sociétés humaines (3) » ; (( la résurrection de la vie intégrale (4) ». « Une nation est un être complexe, dont il faut retrouver tous les éléments d'action (5). » C'est pourquoi il n'est pas sans utilité

(!) MicHELET, Histoire de France (Extrait des historiens français du dix-neuvième siècle, par G. Jlllian ; Paris, 1906, 314).

(2) Voltaire s'est élevé, un des premiers, contre cette-manière de comprendre l'histoire (cf. ses iSouvelles Considérations sur l'Histoire). Il est revenu, à maintes reprises, sur cç sujet, tant dans son Essai sur les mœurs, que dans sa Correspondance (lettre à Thiriot, 15 juillet 1735 ; lettre à d'Argental, 26 janvier 1740), et dans son Dictionnaire philosophique (art. Histoire, section iv ; de la Méthode), etc.

(3) FUSTEL DE COULANGES, VAlleU, p. 4 (C. JuLLlAN, CXXVlII).

(4) MiCHELET, in JULLIAN, 314.

(5) C. JuLLiA?}, loc. cit.

de s'enquérir des mœurs du passé, de ce passéqui ne meurt jamais en nous (1) ; mais à la condition de se faire le contemporain des hommes dont on fait l'histoire, de « voir les faits comme les contemporains les ont vus, non pas comme l'esprit moderne les imagine (2) . Ne nous hâtons pas de crier à l'invraisemblance, si nous rencontrons dans l'histoire une pratique singulière ou une institution anormale, cela prouve tout au plus que les idées des anciens différaient de celles des modernes sur ces divers points.

Tels actes qui nous sont devenus coutumiers étaient événements chez nos ancêtres ; telles coutumes ont cessé d'être les nôtres, qui avaient autrefois leur signification ; telles modes se sont transformées qui, au moment où elles ont apparu, étaient le reflet des mœurs ; tels usages nous semblent archaïques, qui paraissaient naturels aux contemporains. On pressent l'intérêt que peut trouver le moraliste à ces rapprochements (3).

(1) « Le passé ne meurt jamais complètement pour l'homme. L'homme peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui, car tel qu'il est à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les époques antérieures. »> FusTEL DE CouLANGES, Cité ontùjue.

(2) Id., 661; G. JuLLiA.N, CXXVI.

(3) C'est ce que nous nous sommes efforcé d'exposer dans nos Mœurs intimes du passé ; cette série, qui comprend actuellement six volumes, sera poursuivie.

A l'esprit de qui, par exemple, viendra-t-il aujourd'hui d'instruire des procédures contre des animaux ? Qui oserait les rendre responsables des do^images qu'ils causent ? A une époque où la doctrine de la responsabilité absolue est si fortement battue en brèche, cette idée de faire « comparoir » les animaux semblerait simplement bouffonne. Et cependant, il n'y a pas cinq siècles, on condamnait à mort des bœufs, des chevaux ou des truies, on fouettait les insectes dévastateurs des récoltes (1) ; et on ne songeait pas à railler la juridiction qui connaissait de ces délits, entourée de l'éclat dont s'est, en tout temps, parée la justice. Ces pratiques s'expliquent, après tout, parce que nos pères croyaient à la perfectibilité des animaux, à leur moralité ; et en soumettant à la même justice — la justice divine — les animaux et les hommes, ce n'étaient point ceux-ci qui étaient diminués, mais ceux-là qui étaient grandis. Et cette explication semble justifiée par le fait, que les animaux n'étaient poursuivis et condamnés que pour les violences commises contre les hommes (2). Tout l'appareil judi-

(1) Cf. Les Indiscrétions de l'Histoire, t. V.

(2) La Leçon de l'Histoire, par le docteur André Lombard: Journal de médecine interne, 10 novembre 1908.

ciaire déployé dans ces circonstances ne pouvait être que symbolique , mais il témoignait qu'un cérémonial imposant était nécessaire pour la manifestation de la justice, et que les formes prescrites par la loi étaient pour chacun une garantie d'impartialité.

On a tôt fait de vanter la supériorité du présent ; au risque de passer pour un prôneur du temps passé (1), force nous est de reconnaître que certaines institutions de ce passé tant décrié avaient du bon.

Certains rois, en quête de mariage, paraissent avoir été, autant que nos hygiénistes, et plus que les pères de famille de nos classes moyennes, soucieux de Fétat de santé de celle qu'ils désiraient s'attacher comme épouse: c'est ainsi que le roi d'Angleterre, Henri VU, envoya, après la mort de sa première femme, à Naples, une mission, comme nous dirions aujourd'hui, chargée de le renseigner sur la princesse qu'on lui destinait. L'enquête fut poussée très à fond et il est à croire que les renseignements recueillis n'étaient pas de nature à satisfaire le roi, puisque celui-ci resta veuf. Ces enquêtes

(1) « Les vrais hommes de progrès, a écrit Renan, sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, est l'aboutissement d'un travail séculaire. » Souvenirs d'enfance et de jeunesse, XXII, XXIII.

matrimoniales ont longtemps persisté, puis qu'elles étaient encore en vigueur sous Louis XV (1), et jusque sous Napoléon (2).

Signalons encore cette pratique, tombée en désuétude, de Tautopsie des monarques ou des chefs d'État ; n'était-il pas d'une sage prudence, de rechercher la nature du mal auquel avaient succombé ceux qui présidaient aux destinées d'une nation, afin d'en préserver leur descendance ? Ce protocole est aujourd'hui désuet ; nous avons lieu de le regretter.

Ceux qui cherchent à avoir de FEUstoire, telle que nous la concevons, une vision cinématographique, n'ont pas de peine à constater qu'elle se compose à la fois de tableaux ou plus exactement de fresques, et de miniatures, qui font mieux ressortir la peinture brossée à larges traits. On a, de parti pris, voulu ne voir que les détails, méconnaissant, ridée directrice à laquelle nous avons obéi. On nous a fait grief d'avoir allié l'authenticité au pittoresque, n'osaiit aller jusqu'à prétendre que nous avions sacrifié l'une à l'autre. «Notre public est trop difficile, disait déjà Renan il y

(1) Cabinet secret de VHisloire, t. II.

(2) Voir les ouvragée de Frédéric Masso.v, Albert Vais- DAL, etc.

a plus d'un demi-siècle (1), il exige de l'intérêt et même de l'amusement là où l'instruction devrait suffire ; et de fait, jusqu'à ce qu'on ait conçu le but élevé et philosophique de la Science, tant qu*on n'y verra qu'une curiosité comme une autre, on devra la trouver ennuyeuse et lui faire un reproche de l'ennui qu'elle peut causer. Jeu pour jeu, pourquoi prendre le moins attrayant ? »

Amuser le lecteur, voilà déjà une chose grave ! s'écriait un Prudhomme de la littérature, à l'apparition des premiers ouvrages historiques des frères deGoncourt(2), qui ont osé introduire l'anecdote dans la « boutique à un sou de l'histoire » ; tel autre se plaint que le siècle ait commencé en historien et fini en notaire (3). Nous sommes, quant à nous, de l'avis de Mérimée (4), qui disait: « Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes et, parmi les anecdotes, je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie des mœurs et des caractères à une époque donnée. »

()) U Avenir de la science, 117.

(2) « Il importe... d'assurer la solidité de noire esprit, en le mettant en garde contre le pittoresque amusant », écrit un critique chatouilleux, qui s'élève contre ce qu'il appelle « le fétichisme du fait ». Pages libres, 25 janvier 1910.

(3) Saiwt-Marc GiRARDiN, J.-J. Bousseau, Sa vie et ses ouvrages ; Introduction, xixi.

(4) Préface de la Chronique du rhjne de Charles IX.

Voltaire ne dédaignait pas, lui non plus, les anecdotes : « Les anecdotes, écrit-il, sont un champ où l'on glane après la vaste moisson de rhistoire : ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom d'anecdotes ; ils intéressent le public, quand ils concernent des personnages illustres (1), »

L'histoire doit-elle être forcément ennuyeuse? C'est peut-être l'opinion des historiens moroses et ils ont vraiment des raisons trop intéressées à la faire partager. On reprochait un jour à Fontenelle (2) de prendre, dans ses Éloges, « un ton trop galant, trop enjoué » ; il répondit avec son esprit coutumier : « Puisque le monde veut être ennuyé, je l'ennuierai tout aussi bien qu'un autre (3). »

Guizot, qui était pourtant d'humeur grave, n'a-t-il pas écrit : (( On veut des romans, que ne regarde-t-on de près à l'histoire ! Là aussi, on trouverai,t la vie intime, avec ses scènes les plus variées et les plus dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus douces, et, de plus, un charme dominerait, le charme de la réa-

(1) Siècle de Louis XIV, chap. xxv.

(2) « Il n'y a rien, jusqu'à la vérité même, à qui un peu d'agrément ne soit nécessaire. » Fontenelle.

{'i^) Lettre à la marquise de Lambert, 4 décembre 1708 (Catalogue Vve Charavay).

lité... » Mémoires, correspondances, papiers de famille sont proscrits par les pontifes de l'histoire officielle (1), parce qu'à leurs yeux est suspect tout ce qui n'est pas consigné dans un procès-verbal. Le résultat, c'est que l'histoire, ainsi comprise, devient aussi froide que les procès-verbaux auxquels les historiens de cette école entendent nous renvoyer. Les mémoires, cependant, quoi de plus spontané, de moins apprêté, à condition de les contrôler, de les confronter avec d'autres témoignages ; et quelle source précieuse d'informations i Sans doute, l'intention du mémorialiste est d' « induire le lecteur en curiosité, de prendre le lecteur par le divertissement (2) ». Il en est, parmi ces mémoires, de véridiques, d'autres qui le sont moins ; il n'en est pas d'inutiles, surtout pour le médecin historien. Raspail, qui eut un moment la velléité de poursuivre la solution de certains problèmes histoYiques, en s'appuyant sur la science, ne dissimule pas qu'il les recueillait avec soin, qu'il y retrouvait « le plus grand accord entre les faits matériels et leur physiologie ». C'est dans les mémoires, con-

(1) Pas tous cependant : cf. Albekt Souel, Nouveaux Essais d'histoire el de critique, 7 et suiv.

(2) Albert Sorel, Histoire et Mémoires : Minerva, 15 janvier 1903 ; du même, Nouveaux Essais d'Histoire et de Critique, loc. cit.

fesse-t-il, « que Tétude médicale déterre ses plus précieux renseignements et comme tout autant de témoignages de gardes-malades, à qui rien n'échappe de tout ce qui échappe au médecin officiel (1) ».

Un confrère (2) qui s'est occupé incidemment de pathologie historique, a insisté sur les services qu'ont rendus aux observateurs physiologistes « ces historiens familiers qui ont écouté aux portes », comme Suétone, le maître de cette école d'annalistes indiscrets. « Une confidence de Suétone vaut incomparablement mieux qu'un réquisitoire de Tacite », parce que celui-ci ne s'abaisse pas à ces détails indignes de retenir son attention, et qui cependant peignent mieux les hommes que toutes les réflexions et toutes les gloses. « Tacite se plaît à nous représenter le monstre, l'être féroce et inhumain, et il ne nous dit rien de l'épileptique, de l'halluciné, du mélancolique, du maniaque... Juvénal avait plus d'égard au tempérament, de même que Sénèque et Pétrone... Pline, en maints passages de son Histoire naturelle^ n'a point oublié lespar-

(1) Raspail, Constitution valétudinaire et mort de Louis XIII, avant-propos de critique générale : Revue complémentaire des sciences appliquées, 2' volume, 1855-6.

(2) Docteur Guardia, la Médecine à travers les siècles; Paris,

ticularités de nature et de tempérament, les conditions physiologiques, les circonstances pathologiques de ces empereurs dont la sottise humaine faisait des dieux (1). »

On voit, par ces quelques exemples tirés de l'histoire ancienne, combien peut tirer profit de la lecture des écrits de ces historiens, relégués dédaigneusement au second rang, celui qui veut recueillir des détails précis sur la manière d'être, de sentir, de vivre en un mot, sur les variations de santé, les modalités du tempérament d'un personnage dont il veut établir l'observation physiologique. A cette histoire intime et confidentielle est infiniment redevable le médecin psychologue (2).

Il serait, toutefois, injuste de prétendre que le côté anecdotique et piquant est celui qui prime tout ; que le déshabillage importe plus que l'auscultation ; que le spéculum sert plus que le scalpel (3). Ceux-là seuls l'assurent, qui

(1) J.-M. GuARDiA, op. cit. y 308 et suiv.

(2) K L'histoire publique n'a plus qu'à s'accommoder comme elle peut de cette histoire secrète qui la côtoie. » Ste-Beuve, Nouveaux Lundis, l. IX, 3.

(3) « Le je ne sais quoi que fait ce siècle-ci avec des ruines, et qui sera demain, est bien annoncé par la nouvelle histoire. Plus de couronne de lauriers, plus de manteau royal, plus de perruque, plus même de chemise : rois et reines passent au conseil de révision. Le spéculum de la Clinique a remplacé le burin de la Muse. L'histoire, la

ne se consolent point du succès qu'ont obtenu ces travaux, lesquels ne présentent, à les entendre, au point de vue scientifique, ni garantie, ni intérêt. Tout au plus concèdent-ils que ce sont « des recherches d'histoire accomplies par des médecins », et ils se demandent si ces derniers, « à qui reviennent en droit ces études », — ils le reconnaissent, — sont, « par leur préparation, très compétents en cette matière, et si la critique historique a laissé dévoiler devant eux tous ses secrets (1) ».

Nous nous sommes assez longuement, et à plusieurs reprises, expliqué sur ce point, pour ne pas nous attarder à répondre à cette objection. Pour ces sortes de travaux, nous l'avons expressément déclaré (2), il est de toute nécessité que le clinicien soit doublé d'un historien, et comme cette alliance ne se rencontre qu'exceptionnellement, nous avions pensé qu'en abouchant ensemble historiens et médecins, la pathologie historique ne pourrait que tirer bé-

grande Histoire, c'est aujourd'hui le Médecin des urines du peintre hollandais. » Idées et sensations, par Edmond et Julks

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