‹ L'histoire; entretiens sur l'évolution historiqueChapitre 32 sur 32 · ILM · texte numérisé non relu

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elle excita jusqu'au délire cette frénésie de fêtes, de banquets^ de mascarades, qui minait la raison de Charles VI (1385).

On vit, par grand hasard, une sorte de gouvernement régulier pendant trois ans (1389-1392). Des ministres capables, que les princes traitaient de Marmousets^ se trouvèrent préposés aux services qu'ils connaissaient; Thabile Juvénal des Ursins fut chargé de l'administration parisienne. Les Anglais avaient consenti une trêve de trois ans. Hélas ! une frayeur ou une insolation, puis un accident ridicule dans une fête nocturne, changèrent en démence caractérisée i'étrangeté d*humeur qui se remarquait déjà chez le roi et rendirent le royaume à la bande pillarde. Dans ces intervalles lucides, ce pauvre roi, qui fût peut-être devenu sage, essayait de pallier quelques-uns des méfaits de ses parents, d'intervenir entre les deux et trois papes, entre les Universités de Paris et de Toulouse; mais comment sa raison eût-elle résisté à ces chinoiseries de schismes et de conciles? Il rentrait alors sous la domination des oncles maudits, bientôt sous la tutelle, pire encore, de son aimable frère Louis d'Orléans, amant de la reine, petit-maître, artiste, débauché, prodigue, et voleur au delà de ce qu'on peut imaginer.

Entre temps, certain nombre de chevaucheurs,pas assez, s'en allèrent à Nicopolis se faire battre à plate couture par les Ottomans, à moitié maîtres déjà de la Hongrie (1396). Il y en eut sept cents tués ou massacrés. Jean de Nevers ne fut que pris et rançonné; c'était l'héritier de Bourgogne, haineux, hypocrite, détestable idole de Paris dont il feignait de plaindre la misère. Son père, qui valait un peu mieux, contint, jusqu'en 1404, l'extravagance croissante d'Orléans, tout en rongeant lui-même si fortement le gâteau qu'il mourut insolvable.

Pendant trois ans, Louis d'Orléans et Jean sans Peur se rendirent tous les mauvais services possibles, tant et si bien que, trois jours après avoir communié ensemble, Jean fit assassiner Louis (i3 novembre 1407) et porta gaillardement son coin du drap funéraire. Découvert, il avoua; il fit plus; il trouva pour f crime un apologiste éloquent, Jean Petit, le pieux théologî

lumière de la Sorbonne, qui, au nom de la plus saine morale chrétienne, vint publiquement glorifier le meurtre du tyran.

Un moment chassé de Paris, il y rentre aux cris de Noël ! Noël au bon duc ! Le dauphin, son gendre, fait cause commune avec lui. Mais bientôt le parti d'Orléans, commandé par Bernard d'Armagnac, beau-père du jeune Charles d'Orléans, accourt^ ravageant tout, du fond du midi. Ce n'est, pendant cinq ans, que massacres, exécutions, traités aussitôt violés que conclus, interventions de l'Université, de papes — l'un, Jean XXtll, a été pirate — et de corporations sanguinaires. Tandis que les Armagnacs font campagne autour de Paris, le boucher Caboche^ le bourreau Capeluche et un énergumène beaucoup plus habiie, Jean de Troyes, avoués par le duc de Bourgogne, décapitent, emprisonnent les magistrats, les ministres, les dames, les compagnons de débauche du dauphin, triste fanfaron. En 1414, ce sont les iW-magnacs qui l'emportent et qui pendent et proscrivent à leur tour et qui chassent Jean sans Peur jusqu'en Flandre. Au milieu de ce désordre épouvantable, éclate la guerre avec l'Angleterre.

Henri IV de Lancastre, retenu par les perpétuelles révoltes des Gallois, des Écossais et des Northumbriens, avait en&n laissé à son fils un royaume pacifié. Celui-ci, Henri Y, quittant la débauche pour le rigorisme, ligué avec le clergé contre les partisans de Wiklef, contre les Français (prétendus schismatiques), après avoir détaché Jean sans Peur de son devoir, déclare la guerre et, dès juillet (i4(5), débarque où sera le Havre; il assiège et prend Harfleur. Cependant, poursuivi par une nombreuse chevalerie d'Armagnacs et d'Orléanais, Henri, le c roi des prêtres », fit retraite vers Calais avec une armée très diminuée; sous Charles V, on lui eût laissé la route libre. On la lui barre, entre Azincourt et Tramecourt. Les chances étaient favorables; mais les mêmes fautes conduisent aux mêmes désastres ; trois lourdes cohues de princes à panache, embourbées dans une plaine marécageuse, se laissèrent cribler de flèches; nos archers étaient relégués à l'arrière-garde. Une poignée d'Anglais résolus

abattit toute cette ferronnerie dorée à coups de massue et de hache. Toute la noblesse de France était fauchée ou prisonnière. Ce qui restait d'Armagnacs rentra dans Paris. Jean sans Peur, sans se presser, faisait révolter Amiens^ fieauvais, Senlis, Reims^ Châlons^ Troyes^ venait camper à Clamart et à Montrouge(i417}. Cependant, Henri V, après avoir été triompher en Angleterre, envahissait sagement a son pays de Normandie m, prenait Caen (1417), Falaise, Vire, Coutances, Saint-Lô, Evreux (1418) et mettait le siège devant Rouen, où il devait entrer, en 1419, aux chants du clergé français. Les Bourguignons étaient dans Paris depuis le 30 mai 1418 ; un massacre de trente heures, un pillage d'un mois, une famine effroyable, avaient réduit la capitale déserte à une prostration qui dura près de vingt ans. Le dauphin Charles (deux autres étaient morts) s'était échappé. Charles VI était promené, à la tête de quelques troupes, vers Beauvais. Les christicoles s'amusaient à divers conciles, soupant avec la belle Impéria, papant et dépapant quatre ou cinq cardinaux, se pourléchant de l'inutile et bien confuse sagesse de Gerson, violant leur propre sauf-conduit pour brûlera Constance (1415) le grand et trop naïf hérésiarque Jean Huss.

£t la France? Qui donc y songeait? Lésâmes faibles s'étaient réfugiées dans le détachement coupable prêché par rinternelle Consolation (paraphrase française de la monastique Imitation) ; les lugubres s'amusaient à la danse macabre. Quant à Jean sans Peur, indécis, misérable, il essayait de s'aboucher avec le dauphin et périssait justement assassiné à Montereau par Tanneguy Duchâtel. Le nouveau duc, Philippe, reconnut, le 2 décembre 1419, les droits de l'Anglais à la couronne de France. Enûn, le traité de Troyes (21 mai 1420), ratifié en décembre par des États généraux illusoires, excluant du trône le dauphin Charles, donna le royaume des Francs à Henri V et à ses hoirs. Le vainqueur épousait Catherine de France ; et, le lendemain des noces, afin de « faire joustes pour la solennité du mariage i»,il traînait femme, beau-père et belle-mère au siège de Sens. 1422 vit la mort de Henri V et de Charles VI, et la proclamation

de l'enfant Henri VI, ûls de la Française sacrifiée. Notons en passant que la veuve, remariée à un ennemi des Plantagenets, le Gallois Owen, devint l'aïeule de la dynastie des Tudors.

Tant qu'a vécu Charles VI, il n'y a eu — dans les idées troubles du temps — qu'un roi, au nom duquel combattaient deux partis : les Anglais n'étaient que des Bourguignons, vainqueurs des Armagnacs détestés. Il y a maintenant deux rois, et la guerre nationale remplace, manifestement, la guerre civile. Henri Y mourant le sentait bien et recommandait d'offrir, au besoin, la régence au duc de Bourgogne. La partie, toutefois, fut longtemps inégale. Le meurtre de Montereau avait pour longtemps aliéné Philippe le Bon, demeuré cher aux tristes Parisiens. L'Université, le clergé français, il faut bien le dire, étaient pour rétranger. Le régent Bedford, frère de Henri Y, homme de guerre de haute valeur, administrateur habile, craignait peu les petites armées de Charles VU, braves pourtant, mais composées d'éléments hétérogènes, Écossais, Espagnols, Lombards, bandes ramassées par Lahire et Xaintrailles. 11 les bat à Grevant, à Verneuil (1423-1424), les refoule vers la Loire. Mais il a de graves soucis : il ne peut tirer d'argent d'un pays ruiné; son oncle, le cardinal de Winchester, qui tient la bourse en Angleterre, le rationne; son frère Glocester, brouillon et ambitieux, irrite Philippe le Bon par je ne sais quelles prétentions matrimoniales. Le régent est obligé de passer seize mois en Angleterre; et pendant quatre ans la guerre languit. C'est seulement en 1428 que Salisbury, Suffolk, Talbot, lui amènent une bonne armée de dix mille hommes, et investissent Orléans, considéré comme ia clé du Midi.

En ce temps-là rêvait, sous un arbre enchanté, près d'une église dont les vitraux faisaient flamboyer leurs saints et leurs saintes au soleil couchant, sur la lisière de la Lorraine, en un village qui avait dépendu longtemps de Saint-Remi, en ce tempslà rêvait, pure d'âme et de corps et tourmentée, sans le savoir, par cette pureté même, Jeanne Darc, virile bergère, qui ne séparait pas dans sa naïve et courte pensée le roi du ciel Jésus de

Lk GUERRE DE CENT ANS. 539

son vicaire en terre, le roi de France, et qui, dès Tenfance, avait appris à détester les^iétrousseurs anglais et bourguignons. Et ses rêves prenaient des figures et des voix. On ne parlait autour d'elle que de « la grand pitié qui était au royaume de France »; peut-être répétait-on^ sans y croire^ la vieille prophétie attribuée à Merlin : u Une fille viendra du bois chenu, et chevauchera sur le dos des archers ; la France, perdue par une femme, sera regagnée par une vierge lorraine! i» Notons qu^en cet âge de turpitudes, où les papes se délectaient à excogiter Vlmmaculée Conception, la virginité revêtait un prestige extraordinaire. Le péril d'Orléans décide l'enthousiaste; elle n'est plus rhumble fille de petits tenanciers; elle est Jehanne la Pucelle» que Dieu envoie pour chasser l'Anglais et faire sacrer le roi dans l'église de Reims. Elle vient à Chinon, étonne par son assurance une cour très sceptique et très méfiante (les illuminés ne manquaient j^as); elle prouve ses droits au titre qu'elle arbore; elle entre dans Orléans et force les Anglais à lever le siège (1429); elle gagne une bataille à Patay, prend Jargeau, Beaugency, Meung, entraine Charles, par Troyes et Châlons, jusqu'à Reims; enfin, debout près de l'autel avec son étendard symbolique, elle regarde Thuile sainte briller sur le front de son roi (1430).

Jamais telle aventure n'a été contée. L'histoire n'en offre pas d'autre exemple; et elle gagne encore, je crois, à être dégagée de toutes les mièvreries et fioritures où se sont comme extasiés nos plus grands historiens. Ce n'est pas la dynastie capétienne, c'est la nation, sous sa forme la plus pure, dans sa beauté la plus naïve, qui a proclamé l'existence, l'unité, l'immortalité de la France.

L'ingratitude d'un roi humilié par la grandeur du bienfait; les demi-trahisons et les échecs où s'amoindrit le prestige de la libératrice ; Fodieux procès de Rouen où, sous la férule de l'Anglais Winchester, des prélats français, lumières de l'orthodoxie, des docteurs de l'Université de Paris, réunirent tous les moyens de torture morale et physique, tous les arguments de leur science burlesque, toutes les ruses basses de leur abjecte hypocrisie^

contre le bon sens, la droiture de cette paysanne qui les écrasait de sa grandeur; enfin les flammes du bûcher final ont transformé en victime expiatoire et enveloppé à jamais d'une apothéose celle dont le souvenir attendrira encore le goguenard Villon, « Jeanne la bonne Lorraine, qu'Anglais brûlèrent à Rouen ».

Deux injures posthumes étaient réservées à l'héroïne : la réhabilitation que Ciiarles VII crut devoir obtenir pour elle d'un pape complaisant, et, dans ce siècle, l'arrogante canonisation qui prétend confisquer la mémoire de Jeanne Darc au profit de rÉglise qui l'a solennellement assassinée. Qu'est-ce, auprès d'un tel outrage, que la parodie voltairienne ?

L'élan qu'elle avait donné à la défense se ralentit après elle. Le favori La Trémoille conseillait mal son maître. Dunois, sans doute, prenait Chartres; mais Bedford ne levait le siège de Lagny que pour retomber sur Provins et Montargis ; c'était une petite guerre sans fin, terrible aux populations et stérile. Le duc de Bourgogne avait contre Bedford des sujets de mécontentement; mais il ne savait s'il devait plus attendre des Français que des Anglais. Enfin le départ de Bedford (qui mourut dans l'année), l'offre de Mâcon, Auxerre, Bar-sur-Seine, Péronne, Roye, Montdidier, Saint-Quentin, Amiens, Corbie, amenèrent ce puissant et fastueux égoïste à signer à Arras un traité dont les Anglais, trop exigeants, s'étaient d'eux-mêmes exclus. Pour tout le mal qu'il avait fait, le joyeux inventeur de la Toison d'or, celui qui marchait précédé de ses soixante-douze bâtards, se vit béni par les peuples, enrichi aux dépens de la France.

Dès que Paris apprit la réconciliation des Bourguignons avec les Armagnacs, il cessa d'être Anglais. Une insurrection repoussa les étrangers des halles à la Bastille, et une porte fut livrée au connétable de Richement et au maréchal bourguignon Tlle- Adam. Puis il fallut reprendre, et plus d'une fois, Montereau, Meaux, Creil, Saint- Germain, Pontoise, pourchasser les bandits de Viliandrando, de Ghabannes, des bâtards d'Armagnac et de Bourbon. En 1437, Charles fit une courte visite à Paris, si désolé, si misérable encore; puis, délivré de la Trémoille, aidé par de

bons généraux^ par les Bureau, excellents maîtres de rartillerie, par le généreux armateur et banquier Jacques Cœur, il commença de mériter les surnoms de Charles le bien servi, le vietorieuœ. En 1439, profitant de la bonne volonté d'États généraux réunis à Orléans, il régularise la taille et institue une force permanente de quinze cents lances, noyau d^une armée nationale. En 1440-1441, il réduit à l'obéissance une v praguerie » de seigneurs mécontents de ces réformes. En 1444, maître de la Normandie au nord, de la Gascogne au midi, il accorde une trêve à Henri VI : les rôles sont bien changés. Il envoie le dauphin Louis faire écharper en Suisse tout ce qu'on peut ramasser de bandes errantes et de grandes compagnies. En 1447, il adjoint des francs archers à sa cavalerie régulière. Les réformes ne s'étaient pas arrêtées à Tarmée : comptabilité, justice, administration, université, parlement, sont rentrés dans Tordre, TÉgiise est pacifiée par Tacceptation d'un seul pape, Nicolas Y (1449).

La mort du protecteur Glocester et du vieux mais puissant Winchester (1447) avait [suscité aux Lancastre un concurrent redoutable^ Richard dTork, descendant par les femmes du second fils d'Edouard III. La reine Marguerite d'Anjou, pour écarter la guerre civile, déclare la guerre à la France. Charles est prêt^ trois armées envahissent la Normandie; en 1450^ Rouen capitule, et TAngleterre ne possède plus, entre la Loire et la Somme, un pouce de terre française ; elle a été battue en bataille rangée, à Formigny. Trois ans encore sont nécessaires au balayage du midi. Ce fut le preneur de villes, Jean Bureau [Bureau vault écarlate), qui eut l'honneur de gagner à Castillon la dernière bataille, oh périt^ à quatre-vingt-dix ans, Tillustre Anglais Talbot (juillet 1453). Et, le 9 octobre, Charles entre à Bordeaux. L'Angleterre est hors de combat ; elle laisse la France aux prises avec la Bourgogne, c'est-à-dire bientôt avec l'Espagne et l'Autriche.

Goap d'œil sar la Chine. •— La grande dynastie des Han. — La doctrine de Ck>Dfacius proclamée religion officielle de l'empire. — Progrès et adoption da boaddhitme(/VJirûio).— Conquêtes da général Pan-Tchao an i**" siècle de notre ère ; rapports de la Chine areo les Antonins. — Après les Han, démembrement et dissensions. — Brillante et courte dynastie Soni. — Les Thang restaurent l'unité chinoise pour trois siècles. — Dislocation nouvelle : les Nin-Tchi on Ki-Pin è Pékin : les Song au sud du Yang-Tsé. — Les Mongols. — Ambition, persévérance, habileté, férocité impassible de Témoudg^ne, proclamé TchingghiS'KhmgaHfm empereur inébranlable » (Oengiskan).— Ses conquêtes. — Son petit-fils Batou, qui régnait sur la Russie entre Volga et Dnieper, est conduit par un grand général, Souboutai, jusqu'au cœur de TAIlemagne; défaites des Polonais, des Tchèques, des Hongrois et de tonte la chevalerie d'Occident. — Koubilal règne sur la Chine entière. — Houlagou, mattre de VIran, met un an khalifat deBagdad. — Décadence des Gengiskanides.— Ttmour-ZaUrCTamerlan), à la fin du xiv* siècle, parcourt en chercheur d'aventures, dévaste, dépeuple avec une froide cruauté l'Asie depuis le Yazartes jusqu'à l'océan Indien, depois le Oange jusqu'à l'Euphrate ; il envahit la Russie ; il s'avance en Asie Mloeare jusqu'à Nicée, jusqu'à Smyme, après avoir battu à Ancyre le sultan Bajazet.

— Les Osmanlis, Turcs kharismiens chassés par les généraux mongols, ont passé au service des Seldjoucides et leur ont succédé.— Dès le xtv* siècle, ils possèdent en Asie et en Europe l'ancien empire byzantin, moins la Morée, l'Epire et Constantinople. — Misères des derniers successeurs de Constantin.

— Brillantes diversions de Scander-Beg, du Hongrois Jean Hunyade. — Mahomet II et Constantin XII. — Prise de Constantinople par les Turcs.

Pendant douze ou treize siècles d'une existence presque ignorée^ la Chine, soit par les armes, soit par le prestige d'une civilisation sans rivale, avait exercé sur TExtrème- Orient, et très avant dans l'Asie centrale, une suprématie que l'on peut comparer à Thégémonie gréco-romaine sur l'Occident. Au moment où les Mongols vont confisquer à leur profit cette souveraineté souvent éludée mais généralement admise, jetons un coup d'œil sur les vicissitudes politiques et religieuses, sur les discordes, les usurpations et les catastrophes, dont la Chine n'a pas été plus exempte que l'Inde, la Perse ou l'Europe.

Nous avons vu, au m® siècle avant notre ère, l'ennemi des mandarins, le destructeur des livres, Chi-Hoang-ti, mettre fin à l'anarchie féodale dans la vallée du Fleuve Jaune et, opposant la Grande Muraille aux perpétuelles incursions hunniques, s'avancer vers le midi, au delà du Yang-tsé, peut-être jusqu'au Tonkin. Ses successeurs, livrés aux plus viles débauches, reperdirent des conquêtes peu solides; et il fallut, pour rétablir Tordre dans le bassin du Hoang-ho^ véritable centre de la nation chinoise* l'effort d'une nouvelle dynastie^ originaire de Han. Le second de ces Han, Hoei-ti (190), révoquant les décrets contre les anciens livres, donna l'essor à une réelle activité littéraire. On cite rhistorien Sse-ma-thian(104) qui, d'après les traditions et les fragments préservés, composa de vastes annales, La première période des Han jusqu'à notre ère, glorieuse malgré bien des querelles au nord avec les Hioung-nou, malgré bien des désordres, des crimes, des empereurs meurtriers ou jetés en prison, des sécessions de princes vassaux, vit fleurir l'agriculture, se développer les routes, le commerce^ les arts et le faste impérial. Les empereurs, qui se contentaient jadis de dix épouses et quarante chevaux, les comptèrent désormais par milliers.

C'est sous les Han, et dès le débuts que la doctrine de Confucius, restaurée d'après quelques écrits plus ou moins authentiques, fut solennellement proclamée la règle, la base de Tadministration et de la société chinoise. Quinze cents temples et vingtsept mille cochons immolés tous les ans attestent aujourd'hui encore la vitalité de cette « religion des lettrés » — lou^Kiao — la plus innocente à coup sûr qui ait amusé les humains^ la seule qui, se contentant du culte des Génies et des Ancêtres, n'ait pas ajouté auxillusions animistes l'exploitation de dangereux mensonges. La morale toutefois, il faut l'avouer, en est formaliste et plate, la sagesse en est courte. En réduisant la vertu à l'observance machinale de vains rites, à un manuel de politesse, en fondant sur le respect absolu des ancêtres et du passé la conduite privée et publique, Confucius, bien que « complet et illustre duc Ni », bien que a illustre et honorable comte, sage

accompli, roi accompli et perspicace, empereur et ancien précepteur 1» ^ ces titres officiels lui ont été décernés de l'an 1 à l'an 1506 — ^ Confucius a immobilisé la Chine dans un engourdissement social incurable. £t, par malheur^ cette vertu dépressive a été dès le principe aggravée par le mysticisme taossiste de Lao-Tseu et par le nihilisme bouddhique : Tun, produit national du moins et qui se confondait aisément avec le populaire Feng- Choui (ensemble de gestes et de paroles qui mettent les trois âmes de la tête, de la poitrine et du bas-ventre eu rapport avec les esprits de la terre et des eaux) ; l'autre, importation délétère, opium de la pensée, qui accoutumait à Tinertie, à l'abandon de toute chose^des cœurs momifiés déjà par le culte des Ancêtres. Après une incubation de trois cents ans, le bouddhisme s'imposa comme troisième religion officielle (61 de notre ère) ; soixantequinze pèlerins envoyés dans Tlnde durent en rapporter un livre sacré et une statue de Fo-hL £t ce ne seront plus qu'ambassades et visites dévotes (Fa-hian 399-414, Sung-Yen 518, Hiouen- Tsang 629-648). Accueillis avec un indulgent dédain par ies lettrés, le Nirvana et la menteuse Délivrance finale se propagèrent dans les masses avec une facilité extraordinaire.

En dépit de ces diverses menaces d'affaissement intellectuel, le premier siècle de notre ère marque une période glorieuse dans rhistoire de la Chine. La Cochinchine au sud^ la Mongolie à Touest, furent rattachées à Tempire. Un général, Pan-tchao, frère de l'historien Pan-kou et de la lettrée Pan-hoei-pan, se rendit maître du pays Oïgour et de la Tartarie occidentale. Cinquante États dont quelques-uns confinaient à la Caspienne et à la Perse, Samarcande, Bokhara, Kaboul, Candahar, furent quelque feinps rangés parmi les tributaires. Des relations s'établirent entre la Chine et le grand Thsin de l'Ouest, l'empire romain : An-thuu^ peut-être Antonin, reçut une ambassade chinoise. Prospérités précaires! Dès Tan 130 ou environ, tremblements de terre, famines^ révoltes, décadence. Les peuples du nord prirent leur revanche : un Mandchou régna pendant quelques années sur quatorze cents lieues, entre la Corée et l'Aral. Les eunuques,

l'ivrognerie, la débauche, les guerres intestines des sociétés secrètes, des Bonnets jaunes (sectes taossistes), mirent un à la première dynastie des Han et disloquèrent Tempire.

Trois royaumes se disputèrent le titre irapéral (220-267). Des Han nouveaux, Hioung-nou d'origine, atteignirent dans les provinces du nord à une splendeur extraordinaire. Ce n'étaient à Si-ngan-(ou (Clien-si) que festins, danseuses, régiments d^amazones, sérail immense (dix mille femmes), et dans les campagnes qu'exactions, misères et ruine. La cour de Nankin, chez les Tçin, bientôt chez les Soung (420-479), les Thsi, les Liang (557), n*était ni moins fastueuse, ni moins corrompue, ni moins onéreuse au pauvre peuple.

C'était cependant un âge de ferveur bouddhique. Fo-hi eut treize mille temples : Tun^ entre autres, élevé par une impératrice du Nord, orné de neuf tours pyramidales, servait de retraite à mille bonzes. Dans le même temps, l'empereur du Midi, désertant Confucius pour Bouddha, voulut se faire moine et s'abrutit vingt ans sous la tutelle des prêtres. Laissons passer les Tchin et les Souï (618). Ce sont toujours les mêmes péripéties : un'prince ou un général hardi, capable, détrône et tue quelque meurtrier ivrogne, et rèyae avec gloire ; puis ses successeurs, cinq, sept, quinze dégénérés, provoquent tôt ou tard une usurpation nouvelle. Ainsi le premier Souï, Weng-ti, conquiert le Tonkin, reçoit rhommage de quarante -quatre rois barbares du nord et de l'ouest, emploie trois millions d'hommes au relèvement de la Grande Muraille et de Tancienne capitale Lo-yang; laoce douze cent mille hommes sur la Corée. Il favorise les lettres : sept mille volumes voient le jour ^ il institue le grade de docteur; il encourage et réglemente le commerce du Kan-sou. Puis son fils, grand guerroyeur encore contre les Coréens et les Tou-kiou, grand bibliophile (oiOOO volumes), s'abandonne au vin et aux femmes. Et le petit-fils, un tout jeune homme, réduit à boire une coupe empoisonnée, meurt en suppliant Bouddha « de ne jamais le faire renaître empereur ».

Enfin, en 618, la grande dynastie des Thang, qui va durei l'histoire. ^^

trois cents ans et qui rétablit Tunité de l'empire^ fournit à la Chine un de ses plus fameux empereurs, Taï-Tsoung (627-649). Très vaillant, il maintient partout les frontières de Tempire ; très sensé, il Torganise, y rétablit un ordre au moins apparent, restreint les dépenses de la cour et congédie jusqu'à trois mille femmes ; très bon, il rachète huit cent mille Chinois prisonniers des Tou-kiou ; très tolérant, quoique déterminé disciple de Confucius, il révoque des édits défavorables aux bouddhistes et aux taossistes ; très lettré, il fonde une académie^ des collèges^ accueille les écrivains, compose lui-même un traité sur le gouvernement. C'est sous le règne de Taï-Tsoung que les nestoriens de la Perse, fuyant Tlsiam victorieux, trouvèrent en Chine un refuge. Du moins une curieuse inscription, d'authenticité contestable, découverte en 1626 à Si-ngan-fou, parmi de bien vagues allusions à « Tunité-trine y>, à « Tenfantement d'une vierge i», mentionne l'arrivée d'un prêtre o-lo-pen (européen?) apôtre d'une religion « mystérieuse^ excellente, paisible ».

 cette brillante époque de son histoire, la domination chinoise, directe ou médiate^ s'étend du Pacifique et des mers malaises jusqu'aux frontières de l'Inde et de la Perse. Les ambassades de l'Inde, de l'empire byzantin, des Turcs, affluent à Si-ngan-tou. Mais déjà les armées musulmanes entraient en Bactriane, et le malheureux Yezdegerd, réfugié dans le Ferganah, implorait en vain la protection (638), trop lointaine, du Fils du Ciel.

Le Nord aussi remuait, et la Grande Muraille laissait perpétuellement déborder le trop plein de la Sibérie, Mandchoux, Niu-tchi, Ki-pin, Kin. La Chine septentrionale fut souvent séparée du centre ; et l'unité ne survécut pas aux Thang.

A côté des Mandchoux vivaient, sur les lisières du Gobi, des résidus errants de ces tribus qui suivirent Attila, Baïan ou Àrpad; chasseurs, pasteurs, pillards, maniaques de destruclioii comme des hommes restés enfants, féroces par amusement sans être incapables de bonté, surtout aveuglément fidèles à leurs chefs. Ces échantillons moindres du genus homo ont produit quelques types singuliers, d'un génie relatif; ils en ont produit trop, dont Tin-

trusion inutile et redoutable a laissé, aux flancs même de l'Europe, des blessures qui ne sont pas encore cicatrisées.

Sans Gengiskan, il n'eût jamais été question des Mongols. Clans épars sur les confins de la Chine, entre le lac Baïkal et les sources du Hoang-ho^ ils se distinguaient à peine des Mandchoux, leurs voisins orientaux, et des Turcs répandus vers Touest dans une aire si vaste. Au xu« siècle, un de leurs princes^ Yésougheï •— guerroyant tantôt contre les Mandchoux (Niu* tchi), qui s'étaient emparés de toute une moitié de la Chine, tantôt contre la dynastie nationale des Song, réfugiée dans le Sse-tchuen et le Yun-nan — avait formé une sorte d*État sans limites précises, qui sembla s'évanouir fi sa mort. Sa veuve^ toutefois, princesse turco-mandchoue , sut retenir quelques bandes fidèles autour de l'étendard à neuf queues — Temblème national — planté, aux bords de la rivière Kéroulène, sur le tertre funéraire de Yésougheï. Là était VOrdou^ le quartier général, confié, selon la coutume, à la garde du plus jeune fils de la famille royale. Là grandit Témoudgine, le futur conquérant.

Après des mésaventures infinies, qui ne le découragèrent jamais, Témoudgine, soutenu par un chaman du nom de Gueuhtché, se fit, en 1189, proclamer Khagan, Soutou^Bogdo (incarnation divine), et, à la tête de treize corps de mille cavaliers chacun, commença à se rendre redoutable dans la Transbaïkalie.; il avait pour allié, vers Touest, le roi des Turcs Kéraïtes, vaguement chrétiens. En 1193, il reçut de Tempereur niu-tchi, de rempereur d'or (qui régnait à Pékin), des titres honorifiques -t « Commandant contre les rebelles. Haute Splendeur », Taî-Ming. £n vain une rude défaite chez les Mandchoux, en 1197, le coucha dans la neige, percé de douze blessures; en vain son vieil ami, le Ouang des Kéraïtes (le Prêtre- Jean), se tourna contre lui (1203) : sa persévérance indomptable finit par rallier toutes les tribus voisines. Il a quarante-quatre ans alors ; il sent que rheure est venue de donner l'essor à l'ambition sans bornes qui l'anime depuis son enfance. Il déplante ses étendards et les porte, vers l'ouest, sur la Sélonga, à Karakorum, la capitale

légendaire des Hioung-nou. Un Kouriltai, assemblée nationale des Tarkons ou propriétaires de francs-alleux^ des grands dignitaires^ chefs de bandes, princes héréditaires de dix-neuf peuples turcs et tongouses et de vingt-six tribus mongoles, lui confère solennellement l'autorité suprême, la garde de la Loi : Yassak (le Règlement militaire), Toura (le Droit coutumier, rOrdonnance). Il est désormais le Tchingghiz Khagan^ a l'Empereur resplendissant >»^ ou plutôt ce inébranlable, inflexible ».

Entouré des étendards sacrés, ayant à ses côtés le grand saint descendu du ciel, Gueuktché, sur la butte de Deligoun-Bouldak, il jure le pacte national. Voici les paroles que lui prête la légende : « Ce peuple... qui s'est fait inséparable de ma personne, gui, d'an cœur égal^ acceptant joies et douleurs, a donné ce grand corps à ma forte pensée..., ce peuple^ pur comme le cristal de roche, qui parmi tous dangers a fait rayonner sa loyauté..., je yeux qu'il s'appelle les Mongols bleus ; au-dessus de tout ce qui se meut sur la terre, qu'il grandisse et qu^il s'élève ! »

Aussitôt proclamé, il fait disparaître Gueuktcbé, le prêtre, qui se flattait de partager l'empire ; et, seul maître, sans contrôle, gardant pour lui ses résolutions et ses plans, avec une ûnesse, une duplicité et une rapidité sans égale, il déblaie, à l'est. et à l'ouest, les chemins de Pékin et de Samarcande. En 1207^ il détruit, depuis le grand coude du Hoang-ho jusqu'aux frontières du Tibet , une puissance appelée Vempire des Hia , refuge de brigands tibétains, turcs, mandchoux. En 1208-1209, il refoule vers la Kachgarie les Turcs qui dominaient sur le Yénîséi et l'Irtyche. En 1210, il franchit la Grande Muraille et, en cinq années d'une rude guerre (1215), aidé par les Song, dont il flattait les espérances, par les Hia, qu'il avait vaincus et embrigadés, par de nombreux insurgés chinois, il force l'empereur niu-tchi de lui céder toute la vallée du Hoang jusqu'au Petchili. Un retour offensif, en 1216-1217, amena de terribles représailles. Gengiskan, qui ne commandait jamais les armées, monta de sa personne, le casque en tête, à l'assaut d'une ville, pour donner l'exemple à ses troupes ; puis, Pékin enlevé, la Corée conquise,

avec une petite, mais très forte armée de trente-trois mille hommes (1216)^ il retourna à Karakorum. Déjà couraient devant lui ses deux plus habiles lieutenants^ Souboutaï et Djébé. L'un, lancé au nord, comprimait une révolte ; Tautre marchait, dans Touest, au-devant des Kara-Kitaï de la Kachgarie et traquait, jusqu'au pied du Pamir, leur chef Guchlug, sorte de Turc chrétien converti au bouddhisme, et qui avait porté dans sa seconde religion le fanatisme de la première (1217).

Derrière ces pays vagues où se formaient des dominations inconsistantes, la Transoxiane et le Kharism, accrus de Tancienne Médie, du Khorassan, étaient le siège d'un empire turc, très riche et, en apparence, très solide, qui, en ce moment mème^ lançait des armées jusqu'à la Mésopotamie et la Perse, jusqu'à Merv, Hérat, Gazna et Tlndus. Un Grand Cheik, véritable primat musulman, résidait à Bokhara ; et le sultan Méhémed, furieux ivrogne^ se considérait comme le successeur des Seldjoukides, Gaznévides, Samanides et autres soi-disant protecteurs du khalifat de Bagdad. Cependant, par des ambassades, par des conventions commerciales, par une renommée très méritée de tolérance, Tlnébranlable faisait partout connaître sa puissance et Tordre que son impartialité assurait à tous les peuples obéissants (121 9). Il épiait Poccasion, massant des troupes sur rirtyche, faisant dégager la route du haut laxartes.

Le prétexte trouvé — un massacre de caravane chinoise — une première armée mongole se heurte, vers le cours inférieur du laxartes, contre le sultan de Kharism et son fils, le vaillant Djelaleddyn ; puis trois corps, d'environ quarante mille hommes chacun, envahissent simultanément les deux vallées du laxartes et de rOxus et la vallée intermédiaire de la Sogde. Gengiskan, par le nord, tourne Bokhara et coupe au sultan la retraite sur le Kharism et la Médie; il entre à cheval dans la grande mosquée; il s'annonce au clergé, au peuple terrifiés, comme l'envoyé de la colère du ciel ; pendant qu'il parle, ses prévôts fouillent les maisons, achèvent les blessés, égorgent les suspects. De Bokhara réduite en cendres, il rejoint son armée centrale devant Samar-

cande, que défend en viin une vaillante garnison de quarante mille hommes. La prise de Samarcande fut suivie du massacre ordinaire, d'une contribution de deux cent mille pièces d'or et d^une transplantation à Karakorum de trente mille artisans. Partout les industries furent ainsi confisquées au profit de la grande nation. En cinq mois, le Fergana^ le Turkestan et la Transoxiane avaient été conquis, décimés, rançonnés et soumis à l'administration la plus rigoureuse qui fût jamais.

Le sultan, fugitif, mourut dans une île de la Caspienne, tandis que Souboutaï et Djébé s'emparaient de la Médie et de la Perse du nord (1220-1221). Approuvés par Gengis^ les terribles coureurs emportent Tiflis, enfoncent les Géorgiens, qui résistent, franchissent le Caucase par des sentiers impraticables, sabrent Alains, Circassiens, Lesghiens, rattachent à la domination turcomongole tout le Kiptchak entre le Don, le Volga et TOurat, saccagent le grand comptoir des Génois en Crimée, exterminent, près de Blariopol, sur la petite rivière Kalka, les contingents russes de Kiev, de Smolensk, de Pultava, de Koursk (quatrevingt-deux mille hommes), touchent le Dnieper, puis, rappelés, s'en vont par le nord ; ils franchissent le Volga, écrasent les Bulgares de la Kama, les Kankli de TOural et ramènent au quartier général ce qui leur reste de combattants, lis étaient partis avec vingt-cinq mille soldats pour cette invraisemblable et triomphante tournée de deux ans; et partout, sur la route, ils avaient appliqué la loi, le Yassak et le Toura, égorgeant les insoumis et les vaincus, levant la dîme, confisquant et marquant les chevaux, réquisitionnant des secrétaires, des percepteurs et des commis; et partout le travail avait été si bien fait, que le fils de Gengis put aller, sans coup férir, prendre possession du Kiptchak. Djébé mourut de fatigue; Souboutaï survécut.

De son côté, Gengis enlevait Tune après Tautre les cités du Kharism et du Khorassan, Balk, Nichapour, Merv, où il laissa détruire le tombeau du grand khalife Haroun-al-Raschid (1221). Une tentative de rébellion attira sur ces villes une vengeance impitoyable. Les généraux mongols avaient été battus à Pervane

par rintrépide Djelaleddin. L'Inébranlable avait dû, comme en Chine^ payer de sa personne^ pour décider la victoire de Gazna. Djelal, traversant Tlndus à la nage, fut pourchassé jusqu'à Delhi ; il échappa; mais toute FAsie antérieure jusqu'à l'Arménie se trouva englobée dans la vaste domination mongole. De 1222 à 1224^Gengiskan installa sa cour et son gouvernement au sud de Samarcande, tenant la balance égale entre les chrétiens, les bouddhistes et les musulmans, divisant ses nouveaux sujets par mille intrigues adroites, tempérant par des récompenses et des faveurs l'épouvante soigneusement entretenue par des exécutions sommaires. Ses chancelleries de Karakorum et de Pékin Tinformaient, avec une régularité ponctuelle, des affaires de Mongolie et de Chine.

Au commencement de 1225, après le retour de Djébé et de Souboutaï, Gengis fut rappelé aux frontières chinoi^s par des mouvements suspects chez les Hia et les Tangout du Tarym et du haut Hoang-ho. Ayant disposé du Kiptchak en faveur de son petit-fils Batou et confié à son fils Djagataï le gouvernement des Turkestans, de la Transoxiane et des pays iraniens, accompagné de ses plus jeunes fils^Ogodaï et Touloui, il marcha en personne contre les bandes du Tibet et les massacra « si terriblement^ qu'aujourd'hui encore les gens d'AIa-Chan entendent hurler dans le désert les âmes des peuples exterminés par les Mongols ». Souboutaï était chargé d'en finir avec les empereurs niu-tchi, dont le dernier se pendit dans son palais en cendres (1234). Gengis ne vit pas ce grand triomphe. Il était mort en 1227, le 18 août, dans une bourgade du Chan-si.

Dans cet homme extraordinaire, qui n'eut pas un vice personnel, se sont trouvés associés les passions les plus violentes et le sang-froid le plus imperturbable, la diplomatie la plus souple et la volonté la plus impérieuse, la cruauté la plus insensée et la plus parfaite tolérance. 11 n*a connu que deux articles de foi : une autorité absolue, une soumission aveugle. C'est une conception bien bornée de Tordre social. Du moins Ta-t-il appliquée avec une conviction entière et avec un merveilleux succès. Il a

pu croire, en mourant, qu'il ayait créé un peuple et un monde. Son rèYC ne pouvait s'accomplir. Les Mongols vrais étaient en trop petit nombre et trop semblables aux tribus et aux nations voisines pour les marquer d*une empreinte originale. Au contraire, ils étaient destinés à sjb fondre rapidement dans les peuples plus anciens ou plus nombreux auxquels ils commandèrent quelque temps encore. Les diverses parties de Tempire étaient aussi trop mal, trop faiblement articulées» pour que la bourgade capitale, Karakorum, pût retenir longtemps les fîls de cet immense réseau jeté de Pékin à Moscou, de Tlrtyche à F Indus, à TEuphrate et au Dnieper.

Si forte cependant était Timpulsion donnée que le pJan de Gengis continua de se développer victorieusement après sa mort. Ses deux plus jeunes fils, Toulouï et OgodaF, moururent à force de boire (1232-1241); mais Djagataï gouverna si habilement, si fermement, la région intermédiaire qui lui avait été confiée, que le langage des Turcs transoxiens a gardé son nom (le turc djagataï) et que tous les efforts de Djelaleddin pour ressaisir la Perse et le Kharism échouèrent tristement contre les vieux routiers et les escadrons solides des Mongols. Djelal, vaincu à Ispahan, alla mourir, misérablement assassiné, dans les montagnes du Kurdistan (1231); les Kharismiens (Corasmins, dit Jolnville), débandés, coururent dévaster la Syrie et la Palestine; d'autres entrèrent au service du sultan d'Iconium, et parmi eux un certain Ortogrul, père d'Othman et souche des Osmanlis ou Ottomans. Dans le Kiptchak,Batou, qui avait conservé les mœurs nomades, allait et venait du Dnieper à Serai sur le bas Volga, en attendant les ordres de son oncle, l'empereur Ogodaî. On lui envoya bientôt le fameux général Souboutaï, qui devait le mener à la conquête de la vallée du Danube. Enfin, à Pékin et à Karakorum, les impératrices et reines mères prodiguaient toutes les ruses et toutes les perfidies en faveur de leurs fils préférés.

Suivons d'abord la campagne d'Europe (1237-1241). Avec cinq corps d'armée d'environ trente mille hommes chacun,

roitement soumis à la discipline mongole, Souboutaï, adjoint

LES MaNOOLS ET LES OSMANLIS. 553

comme chef aux princes Guyuk, Meungké, Buri, assure d'abord^ de concert avec Batou, la soumission des Bulgares, Bachkirs, Boqrtass, Âlains,etc.^qui embarrassaient la route entre le Volga et l'Euxin ; en décembre 1237, il marche sur Riazan et Moscou, vainement défendus par leurs princes qu'il bat à Golomna ; en février, il enlève Vladimir, Sousdal, Gorodetz, Galitch, Pereslav, Rostof, laroslav; en mars, il anéantit Tarmée du grand duc de Vladimir, sur la Siti, emporte Volok-Kamsky, Tver, Torjok et menace Novgorod. En 1240, Tarroée réorganisée, reposée,prend son élan vers Touest ; Kiev succombe, la Kiovie est dévastée, non sans complicité probable de Venise, qui recommandait la destruction d'un commerce rival du sien. Le Dniester franchi, Souboutaï, dont Tobjectif est le Danube, la Hongrie, où sont établis des Magyars, des Turcs, sujets nés du Grand Kaan, lance contre les Polonais les princes Baïdar et Kaïdou, grands hommes de guerre. Ceux-ci écartent rudement un Boleslas, un Micislas, enfilent à la course et Sandomir et Lencisc et Cracovie, jettent des ponts sur TOder, prennent Breslau et culbutent à Liegnitz, le 9 avril 1241, trente mille Polonais et Allemands qui attendaient le roi de Bohème Venceslas. Le choc avait été terrible ; tout Tordre des Hospitaliers, plus de cinq cents chevaliers du Temple, restèrent sur le terrain. Le pape se décidait à prêcher la croisade ; il n'était plus temps : la Silésie, la Moravie, la Lusace, la Misnie, étaient saccagées et hors de combat. Wenceslas attendait en Bohème.

Ayant accompli leur tâche, Baïdar et Kaïdou se dérobent, et vont reprendre leur place à la droite de la grande armée. Déjà Souboutaï avait forcé, vers Munkacz, les défilés des Karpathes; le 15 ^ars, ses coureurs sont devant Pest. La gauche mongole a, de son côté, franchi le Maros,leKêrôs, la Theiss; elle attemt le Danube, en aval de Pest, le 3 avril. Devant une armée hongroise de cent mille hommes, Souboutaï se replie, attirant Tennemi vers le confluent du Sayo et de la Theiss, à Miskolcs. Un pont séparait les deux armées. Pendant la nuit, Souboutaï repasse la rivière et tourne le camp magyar ; Batou attaque de face par

le pont. Â midi» trente ou quarante mille Hongrois, ÀUemands^ Croates, Italiens, Français^ Espagnols, ont mordu la poussière. Le roi Bêla fuit presque seul et se cache au fond des lagunes. Pest fut pris; Gran fut pris; pendant une année entière (1241- 1242)9 le Kaan Batou se mit à gouverner la Hongrie, libellant des édits au nom du roi en fuite, levant des impôts, ordonnant des corvées, frappant une monnaie nouvelle. Cependant^ comme ia mort d'Ogodaî rappelait impérieusement les princes — Guyuk et Meungké, prétendants à l'empire, s'étaient échappés déjà — Souboutaï se décida au départ. Un butin immense, chargé sur d'innombrables chariots^ précédait Batou dans sa retraite^ et une démonstration hardie, poussée jusqu'à Vienne, couvrait le mouvement. Les vainqueurs disparurent sans être poursuivis.

Au couronnement de Guyuk à Rarakorum, en 1245, tous les princes et princesses de la famille, sauf le prudent Batou, tous les vice-rois, les vassaux russes, géorgiens, arabes, les gouverneurs et candidats, les ambassades des Seldjoucides, des Âtabeks, du Vieux de la Montagne, les légats de Bagdad et de Borne (le franciscain Jean du Plan de Garpin), formèrent une prodigieuse assemblée de tous les peuples et de toutes les religions^ Là, perdu dans la foule des grands dignitaires, Souboutaï, qui avait vaincu trente-deux nations et gagné soixante-cinq batailles, songeait à la conquête de la Chine méridionale. Mais après deux campagnes sur le Yang-tsé, le vieux guerrier (1248) rentra, pour mourir en paix, dans sa yourte natale, sur la prairie mongole.

En 1249, les trois fils de Touloui se partagèrent le monde. Meungké, empereur, délégua dans le sud-est de la Chine Koubilaï, dans l'Iran et jusqu'en Egypte, Houlagou ; pour^ider ce dernier, il faisait offrir son alliance contre les Mameluks au bon saint Louis, alors arrêté à Chypre, qui se trouva fort empêché — on l'eût été à moins — et expédia par le moine Rubruquis une réponse évasive. Qu'importait d'ailleurs à Houlagou, occupé en ce moment à la destruction de tout un nid d'atabegs et de sultans! Mais peut-être saint Louis, trop mal informé, perdit-il une occasion unique d'ébranler l'Islam. Les souverains mongols

LES HONOOLS ET LES D8HAHLIS. S5S

n'avaienl pas encore de religion déterminée ; entouré de Temmes chrétiennes,de généraux chré tiens, chef d'une arméebouddhisle, musulmane, nestorienne, Houlagou aurait plutôt incliné vers le christianisme, vers le bouddhisme tout au moins. Il ne ménagea pas les musulmans, hérétiques ou orthodoxes; en 12S7, il traqua dans leurs repaires d'Alamout, de Lemsir, les Ismaéliens de PeTse,et mit à mort le dernier chef de ces sectaires,Rokneddin; en 1S58, il prit d'assaut Bagdad, et lit exécuter sans aucun scrupule le khalife Uostasem. Au contraire, il honorait de sa faveur les patriarches nestoriena et les rois chrétiens d'Arménie (1364). Après Houlagou, il arriva en Perse ce qui était inévitable ; ses successeurs adoptèrent la religion dominante, ils devinrent musulmans.

En Chine, ce fut le bouddhisme qui prévalut. La grande réforme lamaîque se produisait alors au Tibet, et jetait sans doute dans la Chine méridionale une agitation facile à exploiter contre les empereurs nationaux, les Song, représentants du culte officiel des ancêtres et de Confucius, Eoubilaî donc, le frère et successeur de Ueungké, adopta la religion de Fô, sans gfiner toutefois les autres doctrines. Cet empereur, dont Marco Polo nous a si vivement dépeint la cour, fut très puissant, sans être très grand. Sous son règne, la dynastie nationale des Song — qui avait pu croire b l'alliance des Mongols — fut chassée de la rive droite du Qeuve Bleu et, Gnalement, jetée à la mer (1279) : le dernier ministre chinois, tenant dans ses bras le dernier Song enfant, se jeta dans les flots. Enfin la Chine entière, depuis le Yun-nan jusqu'au Kang-sou, depuis le Tonkia jusqu'à la Grande Muraille, se retrouva sous une seule main. Peu s'en fallut que le lapon (1274), presque ignoré encore, fût annexé à l'Empire du Milieu. Cne tempête coula la flotte d'invasion et, croit-on, une armée de cent mille Sino-Hon richesses, toutes les denrées de Occident, apportées soit par le et le grand canal de Nankin, Hais des prodigalités énormes.

désastreuse^ de papier-monnaie, les troubles longtemps eatretenus par divers Gengiskanides, la lutte de Télément chinois contre l'exploiteur turco-mongol, ne cessaient d'ébranler cette paix apparente, toute recouverte de splendeur.

A la fin du xiu« siècle, la plus grande moitié du monde connu était sujette ou vassale des Mongols et, jusqu'en 1290 au moins, du Grand Kaan, fixé à Pékin. Mais la capitale était beaucoup trop loin ; le faisceau fut rompu dès la mort de Koubilaî. Le Djagataï, disloqué en menues principautés féodales (1346), cessa d'être un lien entre la Chine et les grands empires d'Iran et de Kiptchak. En 1368, la dynastie nationale des Ming expulsait les héritiers dégénérés de Gengis et de Koubilaî. Vers la Ra du XIV* siècle, les puissants maîtres du Kiptchak, les Khans de la Horde d'or^ que les grands-ducs russes venaient servir à genoux, souvent pour être tués ou torturés, commencèrent de fléchir; cependant Moscou fut encore pris et saccagé deux fois (1382,1441). Ce ne fut qu'en 1460-1480 que Vassili III et ses successeurs secouèrent enfin le joug mongol. Le xiv® siècle fut aussi pour l'Iran mongolique une période de sanglante anarchie.

Les aventures de Tamerlan^ qui purent faire craindre un moment une nouvelle explosion orientale, ne rappellent que de très loin la gigantesque entreprise du Khagan inébranlable. Timour, bien que descendant, fort douteux, de Tchinggis parles femmes, peut à peine être appelé mongol ; c'est un Turc transoxien, musulman fanatique, ambitieux pour son compte et non pour une nation, très brave, très spirituel, lettré, poète, toujours en quête de batailles et de butin, mais qui, de son impassible ancêtre, n'a gardé, si c'est un trait distinctif en cet âge de sang, qu'une extraordinaire cruauté, la manie de grouper en pyramides les crânes des vaincus. Petit émir d'un district du Zérafchan, Timour, dépossédé par une invasion de Kachgariens, se vit d'abord jeté dans le désert avec sept compagnons. En 1363, avec l'aide d'un frère, dont il eut bientôt à se débarrasser, il assemble une armée et prend Samarcande; maître de la Transoxiane, proclamé, en 1370, dans un Kouriltaï, Saheb Kheran

« Seigneur du monde », il conquiert par trois fois le Kachgar et le Kharism, rasant les villes, massacrant les habitants, et reconstitue le Djagataï (1370-1380). Puis il se tourne vers le Rhorassan ; prend d'assaut et reprend au besoin, avec couronnement obligé de pyramides crâniennes, Foudchent, Hérat, Sebzavar, Thous, mure vivants dix mille prisonniers, couvre de ruines le Seistan, le Mekran, l'Afghanistan (1381-1383). Il se retourne et tombe sur la Médie^ réduit en cendres Âstrabad et Rhaï. prend quelque repos à Samarcande qu'il restaure et embellit. Mais l'insatiable ambition Ta ressaisi; pendant dix ans, avec une ubiquité prodigieuse, il se montre à Kars, à Tiilis, à Van, à Ispahan, taillant en pièces les armées, incendiant les villes, coupant les têtes. Il monte au nord, passe la Tobol, l'Oural, le Volga (i390) ; revient à Samarcande; dévaste encore (1392) le Mazendéran^ le Kourdistan, TArménie, la Perse, la Mésopotamie ; court de Ghiraz à Bagdad, à Bassora, à Mossoul, à Mardin. Le Khan de la Horde d'or s'est révolté : Timour passe la Koura, le Térek, bat les Tartares^ atteint Moscou et lance une armée jusqu'en Pologne ; il revient par Âzof^ rase Astrakan, Séraï, et, par la Géorgie, se rabat sur la Perse. £n 1396, il est de retour à Samarcande. Mais, infatigable, il traîne ses émirs à la conquête de rinde. Frimas, montagnes, torrents, rien ne l'arrête; en six mois (1398) l'Afghanistan est dompté; l'Indus, la Djumna, le Gange, sont franchis, Dehli emporté, cent mille prisonniers massacrés ; les princes de THindoustan et du Kachmir se prosternent devant le grand destructeur, qui regagne Samarcande en 1399, ivre de sang et d'orgueil, prêt à réprimer, à comprimer par l'épouvante les rébellions qui ne cessent de renaître derrière lui. En 1400, il annonce une campagne de sept ans vers le sud et l'occident et fond sur la Syrie. Alep détruite, Damas en cendres, des monceaux de morts, ne dérangent pas l'ironique sang-froid de Timour. Pendant qu'on égorge, il disserte sur Ali avec les théologiens musulmans. Arrêté cependant par la résistance de l'Egypte, il repasse l'Euphrate, livre au cimeterre toute la population de Bagdad. L'Araxe le revoit encore : il reste des

gens à tuer, des tilles à démolir en Géorgie et en Arménie ; et, derrière les montagnes, une puissance qu'il veut abattre. Déjà, par ambassadeur, il a échangé des menaces avec un guerrier fameux, le sultan Bajazet. Ni l'un ni l'autre ne peut tolérer de rival (1401).

Nous avons indiqué l'origine obscure des Ottomans^ Turcs du Kharism échappés aux désastres de Djelaleddin, vers i235, et entrés au service du sultan seldjoucide d'Iconium^ Madin» De 1299 à 1326^ Othman, dans Tanarchie qui désagrégea le royaume d'Iconium, sut réunir^ de la Gappadoce à la Bithyme, tout ce qui avait appartenu aux Seldjoucides ; d'autres partisans régnaient en lonie et en Lydie. Mais la conquête de Brousse, de Nicomédie, de Nicée (1326-1333), fit d'Othman et de son fils Orkan, pour le déplorable empire grec^ les plus dangereux des voisins et des ennemis.

Les Paléologue, les Gantacuzène, d'obscurs Manuels, des Jeans, des àndronics, n'étaient rentrés dans Gonstantinople, après la ruine de l'empire latin, que pour se disputer les lambeaux de Thrace, de Macédoine, parfois d'Épire et de Grèce, qui n'étaient pas restés aux mains de dynastes locaux ou de seigneurs champenois, calabrais, vénitiens. Ils furent amenés, fatalement, à employer les Turcs dans leurs guerres civiles ; on peut dire même qu'une sorte de prudence leur conseillait de changer en alliés leurs ennemis naturels : complètement abandonnés de l'Oceident, la tolérance des Turcs pouvait seule prolonger l'existence de leur empire agonisant. On put voir un Soliman, gendre d'un Cantacuzène, à la tète de dix mille cavaliers, conquérir ia Thrace pour son beau-père et la garder (1350-1355). GalJipoJi, ia clé de THellespont, devint une ville musulmane. Dès 1361, Andrinople est la capitale d'Amurat P^ Vingt ans plus tard (1386), la Macédoine et l'Albanie reconnaissaient l'autorité du sultan, et, en 1389, la grande victoire de Cassowo anéantissait la ligue des Serbes, des Hongrois, des Dalmates et des Triballes. Byzance était cernée de toutes parts. Amurat s'était contenté de réduire un vasselage humiliant Jean Paléologue et ses quatre fils. Mais

ms MONGOLS ET LES OSMANLIS. 559

Bayézidy Bajazet 1" (llderim, l'Éclair), ne cessa de resserrer le blocus de ce petit coin de terre serré entre la Propontide et la mer Noire. Sa flotte, à Gallipoli, interceptait THellespont. Toute l'Asie Mineure, d'Erzeroum à Scutari, de TEuphrate à la mer Egée, appartenait désormais aux Osmanlis. Bajazet, portant la guerre sur le Danube^ taillait en pièces, à Nicopolis, cent mille chrétiens (1396) ; il jurait d'envahir rAllemagne et l'Italie et de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre. Et les tristes impuissants de Gonstantinople s'occupaient à se détrôner ou même à se faire crever les yeux tour à tour ! Bajazet se fit d'abord payer .10000 écus d'or ; il imposa au Manuel régnant la tolérance du culte musulman et la construction d'une mosquée. Un petit corps français, amené par le bi'ave maréchal Boucicaut, parvint à rompre le blocus ; Manuel montra quelque bravoure. Mais deux ou trois sorties heureuses ne pouvaient dissiper les escadrons et les flottes ottomanes. Les deux compagnons de guerre, le Latin et le Grec, réussirent à s'échapper pour aller quêter du secours en Occident. Déjà la famine désolait la ville ; l'heure de la capitulation allait sonner, lorsque l'arrivée de Timour rappela Bajazet en Asie.

Le choc solennel entre les deux conquérants eut lieu près d'Ancyre (Angora). Les deux armées^ dont on a fort exagéré le nombre, huit cent mille d'un côté, quatre cent mille de l'autre, luttèrent avec acharnement. Les fidèles janissaires se firent glorieusement tuer ; mais l'ascendant, peut-être le talent, de Timour l'emporta (1402). Le vainqueur, en recevant le sultan captif, se prit à rire a de ce que le sort du monde s'était débattu entre un borgne et un boiteux (Timour Lenk) ». « C'est par ta faute, lui dit-il, que le décret du destin s'est accompli... Je désirais éparguer, même seconder, le champion des Moslem ; en bravant mes menaces, tu m'as forcé d'entrer dans tes États, à la tête de mes soldats invincibles. » Toute l'Asie Mineure se soumit au a Seigneur du monde». Brousse, abandonnée de ses habitants, fut saccagée et incendiée ; Smyrne, qui résista, détruite de fond en comble. La mer seule arrêta Timour : il ne trouva pas un vaisseau. Il avait

&60 l'histoirb.

d'ailleurs d'autres projets et, sur les ruines de Smyrne, à soixantehuit ans, il méditait la prise de Pékin. Il se contenta donc d'hommages et de tributs, que ne lui ménagèrent pas les Turcs et les chrétiens d'Europe. En 1404, il était à Samarcande, non sans avoir pacifié en chemin, à sa manière, la Géorgie et la Perse, éblouissant d'un luxe souverain, charmant de sa politesse familière les ambassadeurs de la Tartarie et de TÉgypte, de la Russie, de rinde et de la Castille, bâtissant des mosquées et des palais marquetés de marbres précieux, distribuant les châtiments et les récompenses, s'essayant même à rendre la justice. Mais le repos n'était pas fait pour l'insatiable. Après avoir célébré par des fêtes magnifiques les noces de plusieurs de ses enfants, il exposa, dans un éloquent discours, la nécessité d'une grande expédition en Chine pour rétablir en sa splendeur Toeuvre de Gengiskan. Puis, déployant son étendard, à la tête de deux cent mille hommes choisis, il passa l'Oxus sur la glace et s'avança jusqu'à Otrar. La mort l'y attendait (novembre 1405). Avec lui s'évanouirent ses projets, ses armées et son empire.

De 1410 à 1413, Mahomet P' avait reconstitué la domination ottomane. En 1422, Amurat II recommençait le siège de Gonstantinople. Il échoua devant une résistance désespérée. Laissant les six fils Paléologue se partager, s'arracher les palais et les quartiers de la ville impériale et quelques bribes encore échappées aux Turcs, il acheva la soumission de TÉtolie, de TAcaruanie, de l'Épire ; il força un petit prince indépendant d'Albanie à lui remettre ses quatre fils en otage. Il emporta d'assaut Théssalonique et en massacra, selon l'usage, tous les habitants : Amurat était un homme doux et pieux, qui par deux fois se fit derviche. Le Danube n^arrêtait plus les Ottomans ; la Moldavie et la Valachie les faisaient limitrophes de la Russie, de la Pologne et de la Hongrie (1429). Jean Paléologue, celui qui portait le vain titre d'empereur, dut abandonner jusqu'aux faubourgs de Byzance et payer, pour le reste, un lourd tribut annuel. Il s'évada et vint, avec plusieurs évèques grecs, s'humilier devant les prélats assemblés à Ferrare et à Florence (1438-1439); car

il fallait bien que la religion eût sa part dans les suprêmes catastrophes de la ville fondée par le premier empereur chrétien ; il fallait que Rome pût savourer l'humiliation, Tagonie de sa rivale, de cette ennemie qui avait, coupant en deux TÉglise, déçu l'ambition du catholicisme romain. Vainement le prince grec abjura le schisme entre les mains du pape Eugène IV. Vainement il obtint des promesses de secours^ des démonstrations d'amitié, qui ne pouvaient aboutir : ni la France, ni l'Angleterre^ encore moins l'Espagne ou l'Italie, n'étaient en mesure de tenter des croisades lointaines. Après deux ans d'absence, Jean revint sans espoir, amoindri encore^ devant les quelque cent mille sujets qui lui restaient, blâmé par son clergé^ pour qui la haine des Latins était le premier article de foi. Aucun évêque ne voulait accepter d'un renégat le titre de patriarche. L'herbe poussa dans Sainte-Sophie déserte. Des patriarches sans ouailles, d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Trébizonde, d'Héraclée, trouvèrent moyen de s'assembler en synode pour lancer contre l'apostasie leurs foudres éventées. Pour comble, un Paléologue réfugié en Italie menaçait d'embrasser la cause de la religion nationale. Ainsi désavoués, Jean et les prêtres qui Favaient suivi ne purent que regretter en silence ou répudier leur tentative avortée.

Gonstantinople ne pouvait attendre un réel secours que des pays voisins menacés, comme elle, par Tinvasion musulmane. Cet appui ne lui manqua pas. Un vaillant Hongrois, Jean Huniade, défendant avec succès la ligne du Danube, avait repris aux Turcs la Moldavie et la Valachie (1440-1443) et imposé à Amurat le traité de Szegedin, qui libérait la Servie et le sud de la Hongrie. Le sultan, froissé dans son orgueil, se retira dans un couvent, à Magnésie. C'était là un avantage positif; mais, les traités n'étant faits que pour être violés à Toccasion, Huniade considéra la trêve comme expirée et passa le Danube. Aussitôt, rappelé par les janissaires, Amurat reparaît à la tête de soixante mille hommes. Les deux armées Grent des prodiges ; les ailes turques furent rompues; mais, au centre, le roi de Pologne et de Honl'histoire. 36

56f L'hISTOIRB.

grie, Ladislas Jagellon, périt dans la mêlée. Dix miUe chrétiens restèrent sur le champ de bataille de Varna. Byzance était désormais découverte du c6té de la mer Noire.

Un dernier intermède, cependant, retarda quelque pea le dénouement inévitable. Un des fils de TÂlbanais Jean Castriot, après avoir servi ses maîtres turcs avec une bravoure qui lui avait valu le surnom d'Alexandre (Scander*Beg)^ s*était, par ruse, emparé de Groîa, en Ëpire^ une ancienne citadelle de son père (ii43}. Ce chef renommé groupa autour de lui tous les belliqueux habitants de Tancienne Illyrie et de nombreux aventuriers de France et d^Allemague, environ quinze mille volontaires déterminés; il se maintint vingt-trois ans contre toutes les forces de Tempire ottoman. Amurat passa ses dernières années à guerroyer sans avantage contre Scander-Beg, ravageant les campagnes, couvrant l'Épire de sa cavalerie, de ses janissaires, échouant contre les forteresses et rudement reconduit jusqu'en Macédoine. Les Byzantins reprenaient haleine, pour renouveler les étemelles querelles théologiques et récriminer contre leurs empereurs.

En 1451 , toute illusion s'évanouit. Mahomet II a succédé à J'Jiësl* tantÂmurat; c'est un guerrier farouche, un impulsif, dont Ck)nstantinople est le rêve, le cauchemar ; général d'ailleurs habile et qui entend ne marcher qu'à coup sûr. Une citadelle formidable, élevée malgré les impuissantes protestations du dernier Constantin, ferme d^abord toute retraite en arrière; des flottes musulmanes occupent les détroits et la Propontide* Une diversion retient en Morée deux Paléologues, qui l'avaient momentanément reconquise. Au printemps de 1453, TinvesUssement fut complet. Le pape Nicolas V, tout occupé à lancer ses foudres sur les Byzantins schismatiques, s'aperçut trop tard qu'il eût mieux valu leur envoyer quelques escadres vénitiennes et génoises.

Constantin Dracosès ne put opposer que huit ou dix mille hommes aux deux cent soixante mille Turcs qui assiégeaâent jour et nuit la cité condamnée. Mais jamais plus héroïque rejeton *^<) sortit d'une race appauvrie. < Je dois vivre et mourir en devant mon peuple », avait-il écrit à Mahomet. Jusqu'à la fin

de mai, fous les assauts de terre furent repoussés ; malgré les brèches ouvertes par les quatorze batteries emiemies^ malgré les fascines qui comblaient le grand fossé, l'empereur se maintenait sur sa muraille. Du côté de la mer, de grosses galères et une forte chaîne défendaient suffisamment le port. Mahomet, exaspéré, semble avoir songé un moment à la retraite. Soudain une inspiration hardie le remplit d'espoir. Maître du Bosphore, il imagine de transporter une flottille sur des planches graissées à travers un isthme qui le sépare de la Corne d^or, et les assiégés voient avec terreur des barques incendiaires s^embosser dans leur port ; d'énormes mortiers sur un vaste radeau lancent des boulets de pierre de six cents livres sur les quais et sur les édifices. Mahomet, une massue à la main, animait ses janissaires. Les murailles croulent sous les décharges multipliées ; pendant deux cruelles heures, au milieu d'un groupe décroissant, Constantin, général et soldat, lutte et commande encore. Puis il disparait dans la fumée des incendies. Byzance est prise. La Grèce est morte (29 mai i 453).

Eh bien, non. Elle va revivre en Occident et, de sa flamme expirante, rallumer la lumière de Tesprit, faiblement réveillée déjà par l'agitation que suscitèrent la conquête arabe et les croisades. Les érudits byzantins fugitifs ont apporté à Tltalie le texte d'Homère ; ils vont confier à l'imprimerie, qui vient de naître, les débris de la littérature antique.

La chute de Gonstantinople (1453), bien que TEurope en ait à peine ressenti Tébranlement, ouvre Tère moderne ; non, certes, qu'elle marque la fin de ces atrocités religieuses et militaires qui se sont abattues si rudement, pendant ces dix horribles siècles du moyen âge, sur les misérables humains. Non. Mais elle annonce quelques larges éclaircies dans l'obscur horizon. L'intelligence, la raison, vont réclamer leur part, bien réduite encore, dans la destinée des nations.

communes, contre le vasselage et la hiérarchie féodale, ka zii* siècle appartiennent : le grand essor des langues d*oc et de <t, limosin, provençal, catalan , castillan, italien ; de la poésie et de la civilisation albigeoises ; Téclosion tardive du génie germanique et Scandinave produisant presque à la fois les Niebelun" gen et VEdda ; le glorieux effort de Tltalie, tantôt entravé, tantàt secondé par les papes, contre la domination tudesque ; enfin, la conception de Tart, mal à propos nommé gothique^ et dont le nom exact serait style français de l'Ile-de^France, de cette architecture qui rachète par la hauteur, par la longueur et la majesté des nefs, par Téblouissant coloris des verrières, Tartifîce imparfait des arcs-boutants : tels sont les titres de ce xn« siècZe, trop volontiers sacrifié au xiu*, au siècle de saint Louis. De sa dernière année (1200) date l'organisation de l'Université de Paris, constituée par Philippe-Auguste*

Il s'en faut qu'en rendant justice au xn^^ siècle on veuille déprécier le siècle de Roger Bacon, de Raymond Lulle, d'Albert le Grand, de Vincent de Beaqvais, de Thomas d'Âquin et des merveilleux architectes de nos grandes cathédrales. Si la poésie n*y garde pas la sobriété et la force qui Tout caractérisée au précédent, elle développe, en végétations infinies, les cycles qu'ont popularisés à leur tour les traducteurs et les imitateurs étrangers. À côté, d'ailleurs, de la poésie traditionnelle, des œuvres d'un intérêt plus immédiat trouvaient accueil et faveur soit près de la jeunesse des deux sexes, soit parmi les gens d'esprit, qui commençaient à rire de temps en temps. Beaucoup de seigneurs galants, les Thibaut de Champagne, les Charles d'Anjou, les Henri de Brabant, les Frédéric II, ne le cédaient à aucun trou" vère ou troubadour dans le lai d'amour, la ballade et autres menus propos lyriques. L'allégorie ingénieuse de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, le Roman de la Rose, délectait les châtelaines ; les traits satiriques épars dans la Bible Quyot flattaient l'instinct anticlérical qui sommeille en tout Français ; on goûtait surtout, et non à tort, les aventures de Renart, tour à tour

Apereur, évêque, magistrat, et toujours adroit, hypocrite, ef-

LA RBNÂIS8ANGB ET LA RÉFORME. 567

frontéy licencieux, voleur et prudent. Des pièces de dimensions moyennes et d'autant plus piquantes^ les fabliaux^ raillaient l'insolence du noble> surtout la rapacité du prêtre. Rutebeuf s'est exercé dans ce genre.

Au XIII* siècle^ la poésie décline, la prose natt. C'est en prose populaire que Villehardouin raconte U prise de Gonstantinople, et Joinrille la déplorable journée de Mansoura ; c'est en français que Pierre de Navarre et Beaumanoir écrivent les Assises d'outremer et les célèbres Coutumes de Beauvoisis. Rien de plus précieux que ces législations provinciales ou seulement locales qui consacrent les compromis imposés aux douteuses justices seigneuriales par les chartes des communes et par la persistance de certains usages immémoriaux. Elles se trouvèrent fixées juste à point pour se combiner, en des mesures très variables, avec le droit romain, désormais très étudié dans les universités.

Les progrès du savoir général, sinon des sciences exactes, furent certainement hâtés par les énormes compilations dont nous avons cité plus haut les auteurs, par les descriptions d'animaux, dites Bestiaires, et par les tentatives aventureuses des alchimistes, les hasards heureux d'expériences chimériques. Par l'intermédiaire des juifs, traducteurs des Arabes, les sciences de la Grèce, même de Tin de, avaient pénétré dans nos écoles ; YAlmageste de Ptolémée {Syntaxis mégistè) y apportait une sorte de cosmologie, fausse, mais moins bornée que la conception fruste de la Bible. Certes, une grave maladie mentale, la religiosité, la superstition, viciait ces rudiments de science. L'astrologie, notamment, qui ne comptait guère moins d'adeptes que toutes les religions ensemble et qui parvenait à exploiter — chose étonnante ! ~ même les rois, même les papes, a longtemps . égaré les éludes sidérales ; elle a cependant attiré la curiosité vers les phénomènes célestes et familiarisé les chercheurs d*inconnu avec les étoiles et les constellations.

Ce grand mouvement des xii* et xui« siècles, dont la France a été le pivot, s'étend et s'accélère aux xiv* et xv* siècles et, en dépit des horribles calamités de la guerre de Cent ans, suscite

encore des prosateurs charmants : c'est nommer notre Froissait et les auteurs des Cent Nouvelles^ du Petit Jehan de Saintré; des poètes aimables, tels que Charles d'Orléans, incisifs et profonds comme Villon, le premier qui ait eu Tinstinct du style; des politiques généreux et judicieux, les Etienne Marcel, les Juvénal des Ursins ; de précieux chroniqueurs, un véritable historien, Piiilippe de Commines ; d'excellents statuaires, des peintres habiles. Van Eyck à la brillante cour de Bourgogne, notre Jean Foucquet à Limoges ; d'ingénieux architectes^ car il ne faut mépriser ni les belles ordonnances du gothique rayonnant ni les caprices même du flamboyant. Mais la primauté dans la science et dans Tart passe à ritalie> où la vie intense des cités révoltées contre le joug allemand a soudain ranimé et développé les germes enfouis dans le sol, les restes de la culture antique.

Bien que le retour aux lettres latines, Tamour des monuments, des médailles, des manuscrits précieux, les rapports constants de Gênes et surtout de Venise avec l'Orient byzantin^ aient été les principaux mobiles de la renaissance italienne, ces causes n'ont produit tout leur effet que grâce au réveil de la nation, qui, en Italie comme en France, comme en Angleterre et en Espagne, s'annonce par la création d'une langue, originale bien que dérivée d'un ou plusieurs dialectes latins. Nul doute que l'italien vulgaire ne fût parlé, les noms propres Pattestent, dès les x^ et XI*' siècles, au temps des Marozia et des Grescenzio. Au XII®, les confédérés lombards se souciaient peu des déclinaisons et des conjugaisons latines. Au xni«, l'empereur Frédéric écrivait des vers siciliens. C'est ce long usage qui explique comment, vers la fin du xiu** siècle et au xiv*, l'italien se révèle tout d'un coup dans toute sa beauté, à un degré de perfection qu'il l'a point dépassé. Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel et dentôt l'Arioste, de 1300 à iS15, sont restés les plus grands crivains de l'Italie.

Le Florentin exilé, Durante Alighieri, a été l'initiateur de la renaissance italienne, et sa Divina Commedia est l'œuvre capitale du moyen âge. Si l'on met à part les haines, les rancunes per-

Mt-

sonnelles qui ont ajouté tant d'énergie à ses peintures de Tenfer, et rameur idéal qui a rempli d'une vague suavité son rayonnant paradis, on trouvera dans cette œuvre tout ce que pouvaient suggérer à un péripatéticien orthodoxe et mystique, à la fois disciple de Thomas d'Aquin et de Bonaventure, la société, les croyances, les mœurs et la science de son temps. Certes, Dante lui-même n'a pas senti l'ironie profonde enfermée dans le titre de son poème. Il ne s'est pas douté que son triple et formidable édifice n'était qu'un songe délirant. Mais à sa foi entière aux hallucinations du mysticisme chrétien s'ajoute l'appel reconnaissant à la sagesse antique. Par une inspiration aussi adroite que touchante, il prend pour guide aux abîmes le mélancolique Virgile, qui fut le plus moderne des anciens. Il entend rattacher l'Italie chrétienne à la Rome latine, à l'Italie maîtresse du monde. Dante meurt en 1 321 . Pétrarque et Boccace sont nés; l'un, plus fameux en son temps pour ses œuvres latines que pour ses sonnets et canzoni d'un italien si pur, mais d'une inspiration, Tavouerai-je, bien monocorde ; l'autre à qui nous devons tant de bonnes histoires contées ou écoutées par ses belles dames heureuses d'échapper aux horreurs de la grande peste florentine. Tous deux furent des amis fervents de l'antiquité. Pétrarque consacra sa fortune à la recherche des manuscrits latins ; à son exemple, Boccace, puis Salutato et le Pogge s'attachèrent à la correction des textes retrouvés. Ainsi reparurent au jour, soit complétés, soit tout entiers, Cicéron, Quintilien, Lucrèce, Plante, Pline le Jeune, Tite-Live, etc. Boccace donna l'impulsion aux études grecques; il obtint, dès 1360^ la fondation, à Florence, d'une chaire où un Calabrais, Léonce Pilate, vint expliquer et traduire l'Iliade et V Odyssée,

Dès lors, une émulation universelle suscita dans chaque ville des bibliothèques et des collections. Les Médicis à Florence, les Sforza à Milan et à Pavie, les Este à Ferrare, les Gonzague à Mantoue, les doges, les prélats, les papes, les rois, se disputèrent non seulement les artistes et les poètes, mais les érudits et les philosophes. Et comment aborder ici même la nomenclature des

peintres, des statuaires, des architectes fameux qui décoraient de palais, d'églises, de bas-reliefs, de fresques et de tableaux, Florence, Sienne, Pise et Rome, et Milan, et Venise, depuis les Cimabué, les Giotto, les Orcagna^ jusqu'aux Léonard et aux Michel-Ange? Peu à peu dégagés de la raideur et de la tristesse chrétiennes^ ces maîtres cherchèrent à rendre dans leur yëhté typique les formes et les gestes des vivants. Tous, même les plus mystiques et dans les sujets les plus sacrés, ramenaient l'art à Tanthropomorphisme qui est sa loi.

Cependant, les relations avec la Grèce, supprimées par le schisme, se renouaient à mesure que les Byzantins, serrés par le Turc> se rapprochaient de l'Église et de TOccident chrétien, leur unique espérance. En 1397, un envoyé d'un Paléologue, Chrysoloras, se fixa à Florence et donna des lectures publiques. Ses succès attirèrent plusieurs de ses compatriotes : le savant Bessarion (1430), que le pape Eugène IV fit cardinal ; les érudits Gaza, Chalcondyle (1428, 1429); le philosophe Gémiste Plétho (1439); après la chute de Gonstantinople, ce fut comme une invasion de fugitifs échappés à Mahomet H, qui apportèrent en Italie les œuvres encore inconnues des poètes et des orateurs athéniens.

Gémiste^ attiré par les Médicis, professait à Florence, avec une grande autorité, la doctrine de Platon dans le sens alexandrin ; il prouvait sans peine que toute la métaphy$ique religieuse est empruntée à l'ancienne philosophie ; il préférait hautement le génie grec aux conceptions chrétiennes. Dans le camp idéaliste brillaient encore Marsile Ficin de Florence^ conciliateur à outrance de Platon, de Pythagore, de Porphyre, de Plotin, de Jamblique, d'Orphée et d'Hermès, et les deux Pic de la Mirandole, si connus par leur universalité superficielle, tous plus alexandrins que chrétiens. Aristote avait ses partisans non moins résolus, Théodore Gaza, Georges de Trébizonde^ l'ancien patriarche Gennadius, Achillini, Porta^ Paul Jove, Jules César Scaliger. 11 faut faire une place à part à Pierre Pomponace de Mantoue (1462-1525), le seul, ou à peu près, de tous ces hommes

distingués qui pense par lui-même et mérite le nom de philosophe. Il a senti le fagot toute sa vie. Sa critique, passant pardessus le christianisme, atteignait la religion dans son principe même. « Les lois religieuses, disait^il, comme tout ce qui se trouve sur la terre, sont sujettes au changement et à la destruction. — Souvent les effets delà foi ne semblent pas différer des effets de rimagination. — Le but de la religion n'est pas la recherche de la vérité pure ; c'est une influence pratique^ accompagnée de promesses et de menaces capables de secouer les intelligences puériles et grossières qui ne savent .porter leur fardeau, comme les ânes, qu'après avoir reçu des coups. )> La théologie faisait piètre figure en cette mêlée d'opinions. Les cardinaux, les papes 'eux-mêmes, sans prendre parti, se laissaient aller au courant. Leur éducation grecque et latine les portait à favoriser les lettrés, les humanistes, comme on les appela. Léon X, un Médicis, fut grand ami du sceptique Érasme. Tout occupés, d'ailleurs, d'art, de plaisirs, d'intrigues politiques, ils s'inquiétaient beaucoup plus des intérêts mondains de TÉglise que du dogme et de la croyance. Il fallut le coup de fouet de la Réforme pour relever l'orthodoxie défaillante.

Avec ce retour à la vie coïncide Papparition du plus puissant auxiliaire de la pensée, l'imprimerie. L'impression des cartes à jouer (xiy^ siècle) et des gravures sur bois accompagnées de quelques lignes explicatives, celle-ci pratiquée vers 1430 par Goster de Harlem, parait avoir suggéré l'idée de Timprimerie. Mais la gravure de centaines de pages eût coûté si cher et rapporté si peu, que la calligraphie manuscrite aurait conservé l'avantage. C'est le caractère mobile qui est toute Timprimerie; c'est pourquoi Gutenberg, de Mayence, qui imagina^ vers 1445, à Strasbourg, le caractère mobile en bois, est justement nommé le créateur de l'imprimerie. Ses tâtonnements furent longs, et, bien qu'on regarde comme antérieur à 1445 le Donat de la Bibliothèque nationale, on ne sait rien de ses premiers essais. En 1450, à Mayence, il s'associa, pour l'exploitation de ses ^ - rédés, l'orfèvre Fust, qui lui-même s'adjoignit son gendre 1er,

naguère copiste à Paris. On suppose que Fust améliora le métal des caractères et que Sebseffer remplaça par des poinçons les moules imparfaits où les lettres étaient fondues. L'entreprise ne prospéra points et Fust se fit adjuger les presses de Gutenberg (1456). A la collaboration de Gutenberg et de Fust est attribuée une Bible dite des qtmrante-deux lignes, sans nom d'imprimeur. Gutenberg continua de travailler jusqu'à sa mort (1468), sans signer ses produits. Au contraire, Fust s'empressa d'inscrire son nom et celui de Scbseffer sur le premier livre sorti de leur maison, le Psautier de 1457. Quoi qu'il en soit de ces débuts obscurs, le nouTel art se répandit rapidement. Ni les rois, ni l'Église, ne parurent se douter des périls que leur préparaient ces petits soldats de fonte, alignés sur la réglette du composteur. Dès 1458, Cbarles Yll avait envoyé à Mayence un graveur de la monnaie, Nicolas Jenson. Mais celui-ci, peut-être par défiance de Louis XI, transporta son industrie à Venise.

LUtalie, qui s'empara tout d'abord de l'imprimerie, lui confia tous les textes, les traductions, les commentaires des écrivains de Rome et de la Grèce et de leurs interprètes. Des Allemands s'établirent à Rome et surtout à Venise, où Aide Manuce TAncien s'illustra par ses éditions princeps. De 1457 à 1500, on compte jusqu'à treize cent trois classiques imprimés. Les prix, d'abord élevés, baissèrent dans une proportion énorme ; Aide, en 1500^ put mettre en vente toute une collection de classiques à environ 2 fr. 50 le volume. A Paris^ un seul libraire, Josse Bade, publia jusqu'à quatre cents ouvrages, oi En 1529, les Colloquia d'Érasme furent tirés à .vingt-quatre mille exemplaires, tant les peuples étaient avides d'apprendre, car ils commençaient à s'apercevoir qu'ils avaient vécu dans l'esclavage de l'esprit, comme dans la servitude du corps» (Duruy). La France, l'Âllemagne, puis l'Angleterre, la Suisse, la Hollande, ne tardèrent pas à suivre et à précipiter le mouvement né de la grande invention.

Qu'ajouterai-je? Gutenberg, Fust, Scbœffer, ont inauguré le règne du papier, plus vaste et plus fécond que toutes les demi-

nations passagères. Sans doute, les presses, indifférentes, ont servi toutes les causes ; elles ont semé le vrai et le faux ; elles ont inondé le inonde de psautiers et d'élucubrations théurgiques; elles ont soufflé par toute la terre les manuels de confesseurs et le biblisme redoutable. Mais que ne leur doivent pas les lettres et les sciences^ l'imagination libre et la raison humaine ! Elles ont accueilli et popularisé l'antiquité reconquise et rattaché le monde moderne à ses origines intellectuelles.

Dans le temps même où se réveillait l'intelligence, l'activité commerciale, la curiosité^ Tesprit d*aventure, s'élançaient à la découverte de contrées et de routes nouvelles. Les croisades avaient révélé l'Orient à l'Europe barbare. Les invasions mongoles avaient attiré des diplomates et des négociants dans l'extrême Asie, tandis que, par la mer Rouge et le golfe Persique, à la suite des Arabes, des Égyptiens, des Perses, les vaisseaux frétés par Gênes et Venise visitaient les côtes de TFnde et peutêtre les rivages de la Chine méridionale. Des religions , aussi puissantes que le christianisme et l'Islam, et beaucoup plus antiques, des empires plus grands que l'Europe, des distances à peine soupçonnées^^se révélaient à des yeux longtemps gênés par les mille compartiments de la geôle féodale et par les mailles étroites du filet de Pierre. Il y avait dans Tair une ivresse de nouveauté. On voulait faire le tour de ces domaines lointains ouverts àTindustrie humaine ; on se rappelait que les Phéniciens, contournant l'Afrique inconnue, avaient vu d'autres astres se lever dans la nuit australe. Les géographes, d'après des informations vagues, figuraient sur leurs cartes des terres perdues derrière les océans. Le monde, vers l'occident, finissait-il à l'Islande, à certains rivages mystérieux visités par les Scandinaves? Où conduisaient les flots de l'Atlantique ?

<c II appartenait, dit Michelet, au peuple le plus occidental de l'Europe, de commencer cette suite de découvertes qui ont étendu la civilisation européenne sur tout le monde, d A la fin du xi« siècle (1095), un aventurier français, Henri de Bourgogne, avait arraché aux Arabes un petit pays entre Minho et Douro,

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le comté de Portocalle, Portugal. Ses successeurs, atteignant les bouches du Tage (1139), puis de la Guadiana, maîtres des Algarves en 1253» avaient constitué un étroit» mais fertile royaume, qui défendit son indépendance contre la Gastille, et où se développa un dialecte roman, lô gallego, distinct de la langue espagnole. Ne pouvant s'étendre à Test, les rois portugais furent naturellement attirés vers la mer. Les Canaries^ bien que visitées en i341 par trois caravelles portugaises» ayant été conquises pour l'Espagne, en 4402^ par un seigneur normand, Jean de Béthencourt, ils songèrent à s'avancer [le long de l'Afrique, soit dans le Maroc, soit plus loin vers le sud. En 1412^ les troupes d'un roi Jean I*' s'emparaient de Ceuta, et ses vaisseaux dépassaient de soixante lieues le cap Nun. Quelques années plus tard (1418-1419X en essayant de tourner le cap Bojador, Zanco découvrit Madère» et la déboisa pour y planter des vignes de Malvoisie; en quinze ans, le cap Blanc, le tropique» le Sénégal, étaient dépassés^ les Açotes reconnues.

Le promoteur de ces expéditions qui émerveillaient nos ignorants aïeux était l'infant dom Henri de Yiseu» troisième fils de Jean I*'. Ce prince, fort instruit, avait fondé dans FAlgarve» à Sagres, un observatoire et une école de navigation. C'est lui qui lança le Portugal sur la route de l'Inde. Avant sa mort ^1460), une « Compagnie d'Afrique x> avait pris possession de la Guinée. En 1484, réquateur était franchi» et» vers les parages du Congo, se montrait la Croix du Sud, cette constellation inconnue signalée dans le périple d'Hannon. En 1486, pendant que le roi Jean II envoyait dans l'Inde par terre Covillam et Payva, Barthélémy Diaz touchait la pointe de l'Afrique, le cap des Tempêtes. En 1497, Yasco da Gama» enchaînant son équipage révolté, prenant en main le gouvernail, bravant le géant Adamastor évoqué par le Camoêns^ doublait le terrible promontoire» devenu le cap de Bonne» Espérance. Il épouvanta de son artillerie les Maures de la côte orientale ; treize mois après avoir quitté Lisbonne, il abordait à Calicut, sur la côte de Malabar, et forçait le zamorin à accepter l'alliance du Portugal. Le talent» le génie, les conque-

tes de ses successeurs Cabrai, Almeida, Albuquerque, Jeaa de Castro, Alaïde (1503-1572)9 assurèrent^ pendant le xvi* siècle, au Portugal Tempire ^t le commerce de tout Textrème Orient, d'OrmuzàGoa, à Malacca^ en Chine et au Japon (Cipangoi542). Mais;tout cet éclat, d'ailleurs éphémère, ne peut effacer la gloire de Yasco, le premier Européen qui ait traversé les huit cents lieues de l'océan Indien, et qui languit vingt ans dans la défaveur de ses maîtres ingrats^ avant de retourner mourir à Goa, sur la terre qu'il avait donnée à son pays.

Yasco découvrait l'Inde par l'orient^ il frayait une voie aventureuse sans doute, mais vers un terme, vers un but assurés. Cinq ans avant lui, un autre, plus audacieux^ obtenait à grand'peine de chercher par l'occident le chemin de cette Inde, ou plutôt des extrémités^ connues ou inconnues, de TÂsie. En voulant compléter Tancien monde, c'est le nouveau que Colomb a trouvé sans le savoir. Yasco appartient au Portugal ; Colomb, comme Gutenberg, appartient à l'humanité. C'est lui qui^ vérifiant par le fait l'hypothèse antique^ a démontré avant les astronomes la sphéricité de la terre. C'est l'homme qui, en dépit de Jahvé, a corrigé l'univers, qui a refait la carte du monde.

Christophe Colomb, Christoferens Columbus, comme il signait lui-même quelquefois , Génois de condition modeste , naquit vers 1436. Dès sa quatorzième année, il commença son apprentissage de marin. « Tout ce que Ton a navigué jusqu'ici, écrivaitil quarante ans après, je Tai navigué aussi, n II parait avoir fait plusieurs courses avec un parent (Colon el Moza), neveu d'un autre Colomb qui fut capitaine dans les armées navales de Louis XI. 11 commanda des galères génoises près de Chypre. Il fit, vers 1461 ou 1463, au compte du roi René ou de Jean de Calabre, une expédition à Tunis. En 1477, il navigua <c plus de cent lieues )» dans l'Atlantique, au delà de la Thulé des anciens, jusqu'à l'Islande. Depuis 1470, attiré sans doute par le souvenir de l'infant dom Henri, il habitait Lisbonne, rendez-vous de hardis voyageurs. Il y refaisait son éducation, construisait des globes, dessinait des cartes^ s'associait à des expéditions envoyées à la côte de

Guinée. Dès lors s'incrustait dans son esprit la conviction qu'environ deux mille lieues de mer séparaient l'Europe du Cathay, de la Chine. Il ne fut jamais préoccupé, dit-il, que de c< chercher l'orient par l'occident» et d'atteindre, «par la voie de l'ouest, à la terre où naissent les épiceries ». II croit, avec Aristote(?), que <c ce monde est petit » et, avec Sénèque, qu'on peut passer facilement de l'Espagne dans les Indes.

Mais Colomb était pauvre. Il lui fallait des vaisseaux et Tappui d'un gouvernement pour prendre possession des territoires découverts. Ses projets, d*abord accueillis de Jean II, furent àprement combattus par l'évèque de Ceuta. Éconduit à Gênes (1484) — la république était appauvrie par de récents désastres — on le revoit en Espagne, dénué, voyageant à pied avec son jeune Ûïs Diego, recueilli par des franciscains, présenté enfin par un cardinal au roi Ferdinand le Catholique (1486), et admis devant un conseil de dignitaires ecclésiastiques. La majorité lui opposa les opinions cosmographiques de Moïse, des prophètes, de Lactance et de saint Augustin. « Même en admettant, lui disait-on , la rotondité de la terre, si vous parvenez à descendre^ comment pourrez-vous remonter? » Il avait cependant convaincu quelques auditeurs. Mais, craignant de friser l'hérésie en cette terre dangereuse, il se retira à Cordoue, vivant de ses cartes et de ses globes. Au reste, le moment n'était pas favorable : toutes les ressources et toutes les forces de l'Espagne étaient alors consacrées à l'expulsion définitive des Maures, depuis trop longtemps oubliés au milieu des querelles interminables entre Navarre, Aragon et Castille. La prise de Grenade, en 1492, lui rendit l'oreille des souverains. L'ambition rusée de Ferdinand, la grandeur d*âme d'Isabelle furent également séduites par la hardiesse et par les résultats, possibles après tout, de l'entreprise. Le 17 avril 1492, à Santa-Féta, dans la Yéga de Grenade, fut signé un traité solennel. Toutes les demandes de Colomb, jugées d'abord excessives, étaient accordées. Amiral et vice-roi, muni de trois mauvaises caravelles et d'équipages incrédules et jaloux, l mit à la voile pour l'inconnu. II avait cinquante-six ans, de-

LA HENAISSANCE ET LA HÉPORME. 577

puis vingt il luttait pour une idée. Son courage, son adresse, sa ténacité, dignes de son indomptable persévérance, triomphèrent de tous les dangeis, de toutes les révoltes et de toutes les trahisons.

Dans son premier voyage (1492), si émouvant, si dramatique, il découvrît les îles San -Salvador, Concepcion, Fernandina, Isabelle dans l'archipel des Lucayes, une partie de la c5[e septentrionale de Cuba, la c6Ie septentrionale de Saint-Domingue (Hispaniola). Lorsque, au bout de sept mois, il reparut, amenant quelques indigènes, apportant des échantillons de la faune, de la flore, de tous les produits des lies, et de l'or, l'étonnement, l'admiration universelle, le récompensèrent de ses travaux. Le vieil érudil Pomponius Lseta en pleura de joie. Pierre Martyr égala Colomb h Saturne, à Gérés et à Triptolème.

Le second voyage (4493) dura neuT mois, et eut pour résultat la découverte de nombreuses Antilles, Dominique, Guadeloupe, Marie-Galante, Pucrto-Rico, Jamaïque. EnI498(troisième voyage), Colomb aborda au continent, dans le delta de l'Orénoque ; il reconnut Us îles Tabago, la Grenade et la Marguerite. Ce Tut en revenant qu'il Tut arrêté i Saint-Domingue par te gouverneur fiobadilla. Il semble qu'Isabelle ait été honteuse de ce traitement, mais qu'elle ait eu peine à défendre Colomb contre l'envia. L'admiration baissait. En 1197, les frères vénitiens Jean et Sébastien Cabot avaient découvert, au compte du roi anglais Henri VII, le Labrador, l 'H udson et la Virginie. Le quatrième et dernier voyage (1 SOI -1S03) devait être triste et malheureux; après avoir côtoyé le Yucatan, le Honduras, qu'il supposait dans les Etals du Grand Khan, après avoirmis pied à terre dans l'isthme de Panama, longé la Colombie et te Venezuela, le grand vieillard, il avait soixante-sept avait découverts. Ecl dit longtemps quelqi disgracié. La mort d Il mourut sans savoir ( et l'obscur Amerigo

inoffensif, donna son nom, sans le savoir aussi, à la conquête de rillustre marin.

Âméric a-t-il, en fait, soit en 1497, soit en 1499, touché le ringe de la Nouvelle-Grenade ? Il importe peu, dit Humboldt : « L'Amérique était découverte en 1492, dès que Colomb eut débarqué à Guanahani.» Ce qui le prouve, c^est Témulation universelle excitée par ce premier voyage. Elle fut telle, que c cinquante ans suffirent pour ébaucher la configuration des masses continentales de Tautre hémisphère ». Sur les rivages occidentaux, les progrès furent naturellement plus lents ; en 1520, toutefois, le Portugais Magalhaêns, au service de Charles -Quint, coupant le cap Horn, découvre et traverse l'océan PaciGque (il meurt aux Philippines) ; peu après, Cortez pénètre dans la mer VermeiHe ; les Plzarre, les Almagro abordent au Pérou et au Chili ; en 1543, Cabrillo dépasse Monterey.

En quittant Christophe Colomb, rappelons le mot de Voltaire: « C'est ici le plus grand événement de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l'autre. Tout ce gui a paru grand jusqu'ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle. » Voltaire aurait pu ajouter que la découverte de l'autre hémisphère a retenti jusque dans le ciel. Qu'est-ce, en effets que la théorie de Copernic, conçue vers 1506, connue seulement après la mort de cet audacieux timide, sinon le corollaire de la sphéricité du globe démontrée ? Si la terre est ronde, elle roule, elle tourne, et elle ne peut tourner qu'autour du soleil. Ainsi se trouvent connexes les deux révolutions dans la géographie et dans l'astronomie qui, dès le xvi^ siècle, ont virtuellement abrogé les décrets du petit et coléreux créateur judéo-chrétien.

Au point de vue politique, c'est-à-dire contingent et passager, les résultats des conquêtes de Vasco, des découvertes de Colomb, ont été aussi désastreux que considérables. En donnant au Portugal et à l'Espagne pour plus ou moins de siècles à chacun sa moitié de la domination du monde, ils ont livré à la manie propagandiste de l'Église une foule de peuples dont les religions

étaient trop supérieures ou trop rudimentaires pour accepter des leçons ridicules ou incomprises. Les papes Martin et Alexandre VI (ce digne Iiomme) s'étaient hïtés de mettre la main sur les flmes des terres nouTeltes, en les partageant d'avance entre le roi très cathoiîque et le roi très fidèle. Aussi l'ardente foi, non moins que la brutalité guerrière des compa|;;noas et successeurs de Gania, de Cortex, d'Almagro, de Pisarre, etc., coûta la vie à quelque cent mille brahmanistes, niusulmaas, bouddhistes ou païens récalcitrants, et à environ dix millions de Caraïbes, de Mexicains, de Péruviens, qui eussent préféré attendre les hasards de ta mort naturelle. Charles-Quint, et il n'était pas tendre, supplié par Las-Casas, fut obligé de garantir aux pauvres lodiens, comme on disait, la vie sauve, à condition bien eutendu qu'ils feraient honneur aux sacrements.

La sociologie constate avec peine que la conquête, disons chrétienne et chevaleresque, car les Français ou les Anglais ne se seraient guère comportés autrement que les Espagnols, a fait dispaiaitro des races curieuses aux Antilles, et anéanti au Cundinamarca, au Mexique et au Pérou des civilisations adaptées au climat et aux hommes, fort supérieures assurément à ce qui les a remplacées. Le Cundinamarca, par exemple, avait deux papes ! Mais, pour garder la gravité convenable, avouons que les ruines grandioses et ies temples sculptés de l'Anahuau et de ITucatan écrasent lesédifices et lesdécorations banales des villes bâties par les modernes, que les sujets de Montézuma vivaient dans l'abondance et la joie. On a critiqué à juste titre la férocité du dieu Huitiilopoohtli ; mais dépassait- elle beaucoup celle de l'Inquisition T Le Mexique avait des philosophes, des moralistes et des poètes, et leur littérature n'était pas sans mérite. Et le Pérou, ce parfait modèle de l'Ëtat communiste paternellement exploité par lo chef irresponsable d'une famille divine, cette agglomération d'escouades laborieuses, nourries, mariées, occupées et tondues par de sages pasteurs, n'est. il pas à regretter, comi comparaison avec les régimes fondés sur la lihorlé La religion n'y était pas cruelle. Le cuits du soleil

ft8o l'histoire.

de la lune bienfaisante, grandiose et simple^ était plus poétique •à la fois et plus intelligent que... beaucoup d'autres. Pertes irréparablesy si nous n'avions pour nous consoler Tannexion de rAmérique au monde indo*européen.

La renaissance des lettres et des arts, Tinvention de Timprimerie, la découverte de TAmérique, bientôt celle du mouvement terrestre et du système solaire, sont des révolutions à longue portée, dont la force impulsive, manifeste ou latente, aidée ou contrariée par les événements, se fera sentir jusqu'à la fm des âges. Pour mieux marquer leur place et leur puissance, nous les ^vons dégagées de tout cet enchevêtrement de faits et d'accidents qu'elles dominent de si baut, mais qui n'en continuent pas moins d*encombrer et d'ensanglanter Tbistoire. Il nous faut cependant redescendre en ce fourré hasardeux où se débattent si péniblement les fortunes diverses des nations modernes.

En Angleterre, l'avortement de la guerre de Cent ans, les murmures de la nation, redevenue saxonne, et que Tumaienlles -entreprises des rois et des nobles normands, la minorité, l'imbéciliité et le mariage fâcheux du roi Henri VI, enûn les âpres rivalités des membres de la famille Plantagenet, ont amené et envenimé une effroyable anarchie. La reine française, Marguerite d'Anjou, forcée, par l'incapacité de son mari, de prendre en main la cause de la dynastie lancastrienne, a essayé d'apaiser les défiances nationales en continuant la guerre de France. Ses généraux ont été malheureux. Elle s'est appuyée, à Tintérieur, sur des ministres jalousés par d'autres nobles ambitieux. On lui a tué, plus^^ou moins juridiquement, ses conseillers et ses favoris. Un puissant seigneur, le comte de Warwick, qui, à Ja façon des anciens thanes, nourrissait jusqu'à trente mille personnes sur ses vastes domaines, écrasait de sa popularité le prestige très affaibli des Lancastre ; un autre, plus dangereux encore, Richard d'York — descendant du quatrième fils d'Edouard IIF, mais issu, par les femmes, du second ûls de ce roi — réclamait le trône ou tout au moins la reconnaissance de ses droits à la couronne. Vainqueur à Saint-Albans (1455) et à Northampton,

iDïitre de la personne de Henri V), il avait régné sous le litre de lord proUcteuT et réprimé la terrible insurrection populaire de Jolm Cade; puis il avait été battu à son tour et lue, en 1460, h Wakelîeld, Mais son fils, proclamé roi i Londres, d'abord vaincu i Saint-Albans, vainqueur à Towlon (UGt], à tlexam (1463). battu à Nottingham (1470), vainqueur à Barnct el à Tewkesbury ;U7)), était resté en possession du trône. Cette guerre, où Warwick avait joué pendant plus de quinze ans le rdie de faiseur de rois, où le déplorable HcnriVI passa trois el quatre Tois du trfine !> la captivité, ou l'infortunée Marguerite montra la plus tenace énergie, a reçu le nom de guerre des Deux-Roses. Lancastre et fork avaient chacun dans iuurs armoiries une rose, l'un rouge et 'autre blanche.

C'est dans les drames de Shakespeare qu'il faut lire les horeurs de cette époque tragique : la tête de Bichard d'York ilaotée sur la muraille avec une couronne de papier; le jeune tutland assassiné; le fils de Marguerite poignardé après le ombat par Glocesler; les prisonniers coupés en quatre tandis ue le bourreau montre à la foule leur cœur arraché ; l'iniquité es Chambres étoilées achevant l'œuvre du glaive et du poînard. Edouard IV Tait tuer, par sa justice, son frère Clarence. icbard III (N83) épouse la mère de ses neveux qu'on égorge ans la Tour; il respire le meurtre, le poison et ta rapine, nfin la mort de ce misérablo à Basworlli donne quelque répit cette rage de tuerie, sans l'éteindre toutefois ; car il semble je les Ptantagenets l'aient allumée dans le sang des Tudorsî î ceux-ci la tradition de la férocité sans scrupules passera aux :uarts, au peuple anglais tout entier et ne disparaîtra qu'après uillaume 111. Henri VII, le Gallois :ance, fils d'une princesse de Lai vile en épousant l'héritière d'York irislocralie décimée la puissance al ications sans merci assurèrent à la nqiiîème du sol anglais. Des imp< mptacèrent les taxes consenties pa

58S l'histoire.

da peuple permit à ce personnage avide et habile de gouyernei sans contrôle. Comme tous ceux qui exploitent la lâcheté publique^ il n'oublia pas — c'est> d'ailleurs, un devoir pour toui les gouvernements— de favoriser l'industrie et le commerce; et il put léguer au fameux tueur de femmes Henri YHI un royaume très riche et très puissant.

La France, de son côté, sans atteindre encore une cohésiori aussi forte, avait en grande partie réparé sous Charles VII et Louis XI les désastres de la guerre de Cent ans. Mais la féodalité y avait des racines bien plus profondes qu'en Angleterre^ e1 Louis XI est le premier, après Philippe-Auguste, qui ait voulu résolument les couper. Fourbe, astucieux, sans fol ni loi, crue! et dévot, comme tous les princes de son temps, intelligent d'ailleurs et lettré, même spirituel, il tranche, par la patience, par la persévérance dans un dessein suivi, sur la tourbe de brouillons violents qui Tentourent et souvent l'assiègent. 11 n'a été ni bon, ni juste, ni grand ; mais, à tout prendre, Comroines l'a bien jugé : «C'est un roi » ; ajoutons : et même un Français.

On va répétant : c'est la monarchie qui a fait la France. Cesl un axiome bien fragile. Sans doute, établie au centre de Vancienne Gaule, entre Orléans et Soissons, entre Mantes et Cou^ lommiers, la monarchie capétienne, en supprimant à grand'] peine les hobereaux voisins qui la serraient de trop près, étendant sa suzeraineté de proche en proche, a naturellemei préparé^ par simple ambition, l'unité future; mais elle en maintes fois retardé l'avènement; longtemps, féodale d'origii et d'instinct, Odèle à la vieille coutume barbare du partage, el a obstinément restauré ce qu'elle venait de détruire. N'avoi nous pas vu le divorce de Louis VII livrer à l'Angleterre n\ moitié de la France î Les scrupules de saint Louis rendre à vassal justement dépouillé TAunis et la Saintonge? La pateri du même saint reconstituer au profit de ses fils des mais< d'Anjou, de Poitiers, de Clermont, d'Artois, etc.? Enfin, de t< ces ennemis plus ou moins conscients de l'unité française,! plus funeste a été Jean le Bon, qui, en pleine guerre, pour

nager un ûls, a fait de la Bourgogne une alliée des Anglais. £t la seconde maison d'Anjou? et les vaines expéditions d'Italie? Encore un legs de ce néfaste Jean. £n réalité^ ce qui a fait de la France une nation, c'est la géographie; ce sont les traditions gallo-romaines et carlovingiennes; c'est la pénétration mutuelle de. dialectes issus d'une langue commune.

Les débuts de Louis XI n'avaient pas été heureux. Tenu à une sorte de reconnaissance envers le duc de Bourgogne qui avait encouragé ses rébellions, animé de sombres rancunes contre les amis et conseillers de son père^ il avait commis de lourdes erreurs, chassant d'habiles ministres, aggravant les impôts, sacrifiant, pour se ménager Tappui du clergé^ les quelques garanties gallicanes stipulées dans la Pragmatique sanction de Charles VIT; en même temps, il entamait, par des mesquineries^ sa guerre contre la féodalité, restreignant le droit de chasse, réclamant le payement de certaines redevances féodales. Deux mesures, plus sérieuses il est vrai, la subordination de la cour de Rennes au Parlement de Paris, et le rachat des villes de la Somme, engagées autrefois à la Bourgogne, ameutèrent les nobles contre ce chercheur de noises. La Ligue du bien public, jamais titre ne fut plus mensonger (1465), le réduisit à des concessions trop faciles pour être sincères.

Cinq années perdues lui furent un avertissement. 11 commença par éluder sans vergogne toutes ses promesses, détachant de l'alliance bourguignonne le duc d'Anjou, les Orléans, Dunois, le comte deSaint-Pol, marchant sur la Bretagne et arrachant au duc le traité d'Âncenis, inquiétant son rival par des troubles et des révoltes en Flandre. Si, trop confiant en son habileté, il se risqua dans Péronne au moment où éclatait la rébellion flamande, s'il ne racheta sa vie qu^au prix d'humiliations douloureuses (1468), il fit payer cher sa faute à ceux qui l'avaient conseillée : le cardinal La Balue médita dix ans dans une cage de fer le danger de servir deux maîtres ; les autres. Armagnac, l'incestueux bandit, Nemours son complice, et Âlençon et Saint- Pol, ne perdirent pas pour attendre (1473-1475). Lepoignî»-'^ ''^

poison, la geôle, Téchafaud, la conGscation, en nettoyèrent la France. Entre temps, le duc de Berry et de Guyenne, le frère félon, était mort (1472).Warwick et Marguerite, réconciliés par Louis, avaient battu et chassé Edouard IV (1470). Une assemblée de notables à Tours avait déchiré le traité de Péronne. Saint- Quentin, Roye, Montdidier, Amiens, étaient repris. Une armée de cent mille hommes, une formidable artillerie avaient épouvanté ic duc de Bretagne, et le Bourguignon furieux avait échoué, au siège de Beauvais, devant Tenthousiasme de Jeanne Hachette (1472). Libre enfin de régner, Louis, sans jamais perdre de vue ses vengeances et ses ennemis, créa des parlements, des universités, des foires, des marchés, assura la sécurité publique, encouragea les savants, accueillit l'imprimerie, développa Tindustrie des mines, et attirant de Gênes, de Florence, de Venise, des tisseurs habiles, établit, à Tours, les premières manufactures de soie. La bourgeoisie des villes, flatlée, enrichie, ferma les yeux sur les petites et grandes vilenies d'un tyran soupçonneux et maussade.

Tandis que Louis XI concevait et réalisait en partie Tunité administrative et judiciaire de la France et atteignait à la force par la concentration, le violent et mégalomane cousin de Bourgogne se dispersait en mille entreprises dont le succès pouvait faire de lui le plus puissant souverain de l'Occident. Charles le Téméraire, le bien nommé, possédait, à titre de seigneur, suzerain ou de vassal de Tempire, tout le nord et le nord-est de la Gaule, entre la Picardie et la Hollande, entre la mer du Nord et le Rhin, entre la Champagne et les Vosges; TAlsace lui était engagée ; l'industrie des Flandres, le commerce de la Bourgogne lui assuraient des richesses presque infinies. Il voulut plus. La Lorraine, la Suisse et la Provence lui manquaient pour relever Tantique Lotharingie et ceindre la couronne royale de la Gaule Belgique. Louis XI le voyait avec crainte, avec espérance, s'enfoncer dans ce rêve prestigieux; aussi ne cessait-il de circonvenir le vieux roi René, comte de Provence, d'avertir et d'animer les vaillants confédérés de la Suisse, et les villes déjà riches

LA RBHAISSANCB ET LA RËFORUB. B8B

de Bàle, de Berne, de Zurich, menacées par leur ambitieux

Le radiât de l'Alsace par l'archiduc d'Autriche, la perte de Brisacli, un écliec personnel devant Neuss [UT4), troublent le cerveau déjÙ obscurci de Charles ; il brusque la fortune, entre en Lorraine, prend Nancy et se jette en aveugle sur les piques des Suisses. Durement frotté à Granson, écrasé à Morat (1476], chassé de la Lorraine soulevée, il vient sa faire tuer sous les murs de Nancy [1477], Louis Xi se précipite ù la curée (1478- 1483). La Bourgogne, le UÂconnais, le Ciiarolais, l'Auxerrois, ta Picardie el, sous condition, l'Artois et la Franche-Comté font retour û la couronne. Le vieux renard tenait déjii leKoussiUon, la Cerdagne et l'Armagnac. Il avait mis la main sur l'bérilage des Angevins, Maine, Anjou, Provence. C'était beau. Uais les Flandres et les Pays-Bas restèrent hors de sa portée; il essaya vainement de liancer son lils à l'Iiéritière. Celle-ci, Marguerite de Bourgogne, livra cette riche proie à lUaximilien d'Autriche, l'aïeul de Charles-Quint.

La réodalilé, si fort entamée par Louis XI, se redrossa contre Anne de Bcaujeu, tutrice habile d'un frère enfant. La révolte avorta, et la régente sut taire épouser nu jeune roi l'héritière de Bretagne (1491). L'ineptie de Charles Vlll vint compromettre les résultats acquis par la sagesse hardie de son père et de sa Eceur. Ce triste roi, tète farcie de chimères, lâchant la proie pour l'ombre, rendit M'Espagne le Roussillon, à l'Autriche i'Ar tois et la Franche-Comté (1493J, et se jeta sur l'Italie. Conquérant grotesque, il sortait de chez lui en laissant ouvertes ses portes dunordjdel'estet du midi. Son équipée ne vaut pas d'être contée; après avoir semé la terreur en Italie et jusqu'à Naples, il rentra en France, tout piteux de la stérile victoire de Fornoue, cl mourut, léguant ses droits et ses rËv autre tèie failde, bonne nature, raédioc

Mieux conduites, ces expéditions auj seule, en Italie, possédait encore quel le Turc lui enleva une à une ses possi

c'étaient de faibles États que les principautés de Mantoue, de Ferrare, que le Milanais des Visconti et des Sforza, la Toscane des Médicis. Les papes, gênés, dans la campagne de Rome, par une foule de petits seigneurs, ne songeaient guère, en dehors des intérêts généraux de la chrétienté^ qu*à pourvoir de titres et de domaines leurs neveux et leurs favoris. Alexandre VI, d'heureuse mémoire, ses fils César et Jean, sa iille Lucrèce , n'égayaient pas moins l'Italie par leurs vices qu'ils ne la charmaient par leur dextérité dans le maniement de la dague et du poison. En ces temps excessifs, la débauche, l'assassinat, le guet-apens, se donnaient libre carrière. Le prêtre n'hésitait pas plus que le laïque à poignarder l'ennemi devant l'autel, comme firent, à Florence, les Pazzi et les Salviati. La vertu, quand elle se déclarait, prenait les allures de la fièvre. On voyait le moine florentin Savonarole, ami de l'austère Michel-Ange, déclamer, sans aucune raison, sur la ruine prochaine de sa patrie, surexciter sans but une population déjà turbulente, brûler tous les livres, honneur de l'esprit humain, avant de périr lui-même sur le bûcher.

Mais laissons délirer Savonarole, laissons lesBorgia dépouiller, égorger, empoisonner les menus barons voisins et, appliquant à une tâche sainte des moyens terrestres, étendre par la perfidie et la violence les États de l'Église ; laissons Alexandre VI mourir d'un vin préparé pour ses convives.

Naples et Palerme valent bien Rome et Milan. On y vit dans la paresse et dans la joie, tandis que les Angevins là, ici les Aragonais, exploitent plus ou moins adroitement une autorité toujours précaire. Les deux Jeannes de Naples (xiv«-xv« siècle), fameuses par leurs nombreux maris, amants et fils adoptifs, ont terminé, avec une rare impudence, la première maison d'Anjou et donné à la seconde les titres que Charles Vlll prétendit faire valoir. Un Alphonse quelconque, Aragonais, avait évincé René 'ou et le fils de René, Jean de Calabre; puis il y eut un and II, celui que Charles VIII (U95) expulsa pour quellois ; puis un Frédéric, remplacé, de 1500 à 1504, par un

Tice-roi français, Nemouis, bieDtAt chassé lui-même par ua [rès boa général espagnol, Gonzahe de Cordoue. Louis XII, qui n'aTait, personnellement, aucun droit sur le royaume de Naples, pouvait plus sérieusement Taire valoir ceux de sa grand'mère Valentine Visconii sur le Milanais; et peul-Ètre, avec moins de présomption et plus de talent, ebt-il annexé A la France la Ligurie et la Lombardie. Il les conquit deux fois ; M y gagna lui-mime ou par ses généraux quelques belles batailles: Novare (1S00), Agnadel(lb08J, Brescia, Ravenne (ISiS); mais il était, sans s'en douter, le jouet du pape Jules II, un obstiné vieillard qui montait, casque en tète, à l'assaut des citadelles «t qui ne l'aidait à ruiner les États voisins, Florence, Pise, Milan, Venise, que pour étendre la suprématie du saint-siège sur toute l'Italie centrale. De là toutes ces intrigues et ces traiiisona qui aboutirent à une triple invasion : des Anglais à Guinegate, des Espagnols en Roussillon, des Allemands en Franc lie -Corn té. Et Louis XII, père du peuple, dont l'administralion fut moins mauvaise que la politique, sévit, en ISli, ramené et conSné dans !a France dirainuée, tributaire de Henri VIII. Il mourut gaiement, l'année suivante, d'un mariage tardif avec une trop jeune femme.

Pendant que la France faiblissait par l'imprudence de ses rois, l'Espagne sortait de l'ombre où les dissensions et les divisions intestines l'avaient longtemps arrêtée. Le mariage d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, la prise de Grenade, lui avaient donné l'unité do gouvernement, la Sicile et bientôt Naptes; le mariage de la princesse Jeanne la Folle avec le iils de l'archiduc d'Autriche et empereur d'Allemagne promettait à l'iiéritier d'Espagne les Flandres, l'Artois, les Pays-Bas, la Franc lie -Comté, toute la vallée du Danube entre Ratisbonne et Presbourn; enfin, les découvertes de Colomb lui préparaient dans un monde inconnu. C'étaient là les é sance redoutable. Lorsque Ferdinand moui doutait pas, et nul n'y songeait alors, qu'i geur, était désormais attaché au cœur mai qu'il avait fondée; le fanatisme aveugle, lî

orthodoxe. L'Inquisition^ établie à Séville dès 1480, associée h la royauté, dont elle fut la maîtresse, Taillée et le mauvais génie inséparable, avait commencé son œuvre néfaste par l'expulsion des Morisques industrieux, des demi-chrétiens, des juifs, par des milliers d'assassinats juridiques. L'Aragon avait résisté à Tinstitution, même tué un grand inquisiteur, Pierre d'Arbuès. Mais la Castille, le Portugal, accueillirent avec faveur cette abominable officine de délation et d'hypocrite férocité. Torquemada, très vertueux monstre, entreprit de tuer la pensée pour sauver rame, et ses successeurs, en deux siècles, abattirent la puissance espagnole. Ce suicide par la foi était, il faut le dire, iné~ vitable. C'était la foi qui avait soutenu TEspagne dans sa longue croisade, La haine de Tinfidèle et de Thérétique s'était incrustée, depuis huit cents ans, dans le cerveau d'une nation passionnée, fière, aussi violente que brave. La dévotion la plus exaltée, la plus intolérante, devenait une seconde nature chez. l'Espagnol du moyen âge et de la renaissance.

Abrégeant notre tour d'Europe, nous ne jetterons aujourd'hui qu'un regard au delà du Rhin.

Dans la longue vallée, depuis Baie jusqu'à Clèves, régnaient, avec une indépendance effective, les sept électeurs, laïques ou ecclésiastiques. Rodolphe de Habsbourg, en fondant la puissance de la maison d'Autriche, n'avait pu rendre l'unité à Tempire allemand. S'il eut pour second successeur un Autrichien, Albert P% le titre impérial, durant tout le xiv<» siècle et jusqu'en 1438, avait alterné entre les maisons de Bavière et de Luxembourg, celle-ci maîtresse de la Bohême. Les empereurs, les grands comme ies* médiocres, n'avaient pas mieux réussi que Rodolphe à faire de l'Allemagne une monarchie. Plus ou moins puissants comme ducs, comme électeurs, comme rois, ils étaient, en tant qu'em-^ pereurs, à peine des arbitres et des conseillers. Leur suzeraineté, **" droit, n'était pas contestée ; en fait, elle ne s'imposait que force. Maximilien, ce gendre posthume de Charles le Té- B, ce fils d'un empereur (Frédéric III) toute sa vie battu chassé par le roi de Hongrie Mathias Corvin, Maximilien^

empereur à son tour^ était le plus souvent réduit à une véritable impuissance.

Dans le Nord, l'union de Calmar (1397), qui avait réuni sous le sceptre de Marguerite Waldemar le Danemark, la Norvège et la Suède, plusieurs fois rompue et renouée, touchait à sa fin. Gustave Wasa était né. Le long de la Baltique^ Télecteur de Brandebourg, les chevaliers teutoniques, la Pologne, la Lithuaflie, les porte-glaive de Livonie, se disputaient la Poméranie et les deux Prusses. La Pologne tenait alors la première place parmi les Slaves : la Lithuanie, qui lui avait donné ses rois, les Jagellons, écartait les Russes de la Baltique ; elle s'avançait vers la mer Noire et le Dnieper; au sud et à Touest, la Moldavie et la Valachie, la Transylvanie^ très menacées ou déjà conquises par les Turcs, lui faisaient encore un sufiisant rempart. La Moscovie d'Ivan III, bien que délivrée du joug mongol, bien qu'étendue, au nord, jusqu'à Novgorod et Ivangorod (plus tard Pétersbourg) ; était encore isolée de l'occident; à l'est, elle avait pris et reperdu Khazan. Toutefois, Ivan, qui a mérité le nom de Grand, ayant épousé une Paléologue, avait ajouté à ses armes l'aigle à deux têtes, qui regarde les deux horizons, les ailes éployées, toutes prêtes pour un double essor. Mais au xv* et au XVI® siècle, cette Europe du nord et de l'orient demeure à l'arrière-plan. On s'y bat, on s'y tue comme ailleurs ; les ambitions s'y^ déchaînent. La civilisation pénètre^ par endroits^ l'épaisseur de la barbarie. A Cracovie, à Thorn, même à Moscou, se manifestent des rudiments d'industrie, d'art, même de science. Mais les lointains échos de cette agitation, de cette vie qui s'éveille, sont étouffés j)ar le fracas des deux grandes querelles qui vont diviser l'Occident politique et religieux : la rivalité de la France et de la maison d'Autriche ; la Réforme. De la première, nous avons indiqué l'origine : l'abandon de la Bourgogne à des fils de France, traîtres à leur race et à leur patrie. Nous allons exposer les causes de la seconde. Dès le second quart du xvi« siècle, elles se trouveront si intimement mêlées^ que l'histoire ne pourra plus les séparer.

690 L BISTOIRB.

L'œuvre moralisatrice de l'Ëglise romaiae avait totalement éclioué. 11 ne s'agit pas ici de coatester ia sincérité entière et la bonté d'innombrables disciples, prStres, moines, qui, au nom du Christ, croyaient apporter la consolation et l'espérance aux victimes de la barbarie et de la féodalité. Je constate un fait : l'impuissance du cbrislianisme à améliorer la nature humaine et l'état social. Doctrine mortuaire appelée par une ironie du sort au gouveroement des vivants, il n'opposait aux misères terrestres que la vision du ciel et les vertus qui mènent au salut. Loin de guérir les maui, il enseignait à les souffrir ; au lieu de fortiGer les âmes, il les inclinait à la résignation, à l'obéissance, k la servitude. Tout ce qui élève l'homme, la fierté, la volonté, l'amour, le travail, la science, était pour lui déchéance et pécbé. Infécond pour la vertu, il était impuissant contre le vice, non pas que ses prédicateurs ne tonnassent volontiers contre le menrtre, le crime, la perfidie et la débauche ; mais il n'en détournait aucun de ceux qu'une donation sufGi^ante et une confession m extremis pouvaient garantir des peines éternelles. De ce c6té, l'Église elle-même donnait largement l'exemple: papes, évêques, abbés, moines, g l'envi laissaient aux vilains et aui fîmes timorées la pratique des prétendues vertus chrétiennes. La guerre, l'intrigue, les fêtes, l'oisiveté, l'exploitation acharnée du riche et du pauvre, leur étaient aussi familières qu'aux barons et aux rois.

D'autre part, le roman chrétien, tel que l'a constitué le Credo,

tel que le répétaient chaque jour dans l'école et dans la chaire des

milliers de théologiens et de pédagogues, s'était si profondément

implanté dans tes esprits, qu'on n'aurait pas rencontré un homme

sur un million qui doutftt de la création, de la rédemption, des

miracles, enlin des a vérités évangéliques ». La raison mSme,

qu'avait ressuscilée la connaissance des littératures païennes, ne

""""nit ébranler des croyances aussi invétérées que sincères.

]uer l'inefficacité frappante d'une reli^on

>u l'indignité de ses interprètes. On opposa

'urs, «pauvre, humble, ardente», âTËglise

n opulente, souveraine, oisive », de ce Médicis lettré, Léon X, s vivant en gentiltiomme de la renaissance avec des veneurs, des artistes, des poètes, bien plus qu'avec des tliéologiens •. On clierclia dans les textes sacrés les versets qui condamnent ce luxe, ces plaisirs et ces allures mondaines. On lut la Bible, que les tradition nist es avaient oubliée. C'est ce qu'avaient fait Wicler, Jean Hiis3,Jér&me de Prague. Tandis que ces rares esprits —on les a nommés humanistes — les Erasme, les Rabelais, les Montaigne, écartant les puériles discussions théologiques, demandaient à l'observation de la nature, au bon sens aiguisé par les découvertes de la science naissante, une libre et tolérante philo* sophie ; les croyants ri^des substituaient à l'autorité des bulles et des conciles l'autorité d'un livre judéo-clirétieii, recueil précieux de morceaux empruntés à des époques et h des auteurs divers. Erasme, dans son piquant Élogv de la folie, semble avoir omis l'aberration de ces hommes aussi bornés que sérieux.

Zwingli, curé de Zuricli, proclamait, dès lftl6, que l'Ëvangile est la seule règle de la foi. Vers le même temps, un moine augustin, docteur écouté de l'Université de Wittenberg, le Saxon Martin Lutber, avait remarqué, dans un voyage à Rome, les désordres de l'Ëglise. Léon X s'occupait, en ce moment, d'achever Saint-Pierre do Rome et, à court d'argent, vendait force indulgences. Lutber s'avisa d'en être choqué ; comme si l'Église, son Église, n'avait jamais fait autre chose que de vendre des prières, des absolutions et des promesses ! Il se convainquit, chose horrible ! que les indulgences, l'assurance anticipée du pardon, étaient en contradiclion avec la doctrine de Paul et d'Augustin sur la grâce divine ; mais il oublia de se demander si cette doctrine de la ( Sans plus attendre, il ci quatre-vingt-quinze pri le marchand d'indulgen cent dix conlre-proposil querelle si ridicule pût Occupé de choses plu

59i l'histoire.

nexion du duché d'Urbin, l'autorisation de VOrlando furioso, paru en 1516, une lettre de Raphaël ou d'Érasme, quelque médaille ou statue retr ouvée, Léon X répondit aux accusateurs de Luther : « Eh ! arguties de moines ! Ce frère Martin a un vrai talent. » Les papes n'étaient encore infaillibles qu'à demi ! La querelle de moines était le prélude d'un schisme. Quant à Martin, il avait du talent, mais plus encore de tempérament et d'audace ; il résista aux remontrances du légat Cajétan, envoyé pour le chapitrer; appelant du légat au pape et du pape au futur concile, enfin rejetant même l'autorité des conciles contre la parole de Dieu m consignée aux Évangiles i», il n'admit plus pour le croyant d'autre règle que le texte même de l'Écriture. L'intercession des saints, la confession auriculaire. Je purgatoire^ la transsubstantiation, tout ce sur quoi, dirait La Fontaine, « l'Église fonde sa cuisine », exercèrent tour à tour sa verve théologique.

Ayant dessein de prendre femme, il condamna le célibat des prêtres. Force était au pape de sévir (1519). Alors Luther, publiquement, sur la place de Wittenberg, brûla la bulle de condamnation et les volumes du droit canonique. Ce coup hardi lui créa des partisans, et il parut à la diète de Worms, où le citait le nouvel empereur Charles-Quint, accompagné de cent chevaliers armés de toutes pièces. 11 est possible que cette escorte lui ait évité le sort de Jean Huss ; sans doute aussi Tempereur le sentait protégé par l'électeur de Saxe, auquel lui-même devait sa couronne, Frédéric le Sage. Comme Luther, mis au ban de l'empire, se retirait par la forêt de Thuringe, il se vit enlevé et enfermé dans le château de la Wartbourg. C'était ('électeur qui le mettait prudemment à l' abri de ses ennemis et de ses imprudences (1521).

De ce refuge, p endant près d'une année, le réformateur Inonda l'Europe de ses pamphlets pleins de verve bouffonne et d'aposophes injurieuses au pape, aux évêques, aux princes, au roi Angleterre, qui avait écrit contre lui, traitant ces puissances ivec un magnifique mépris d'eux et de Satan ». Là, il com-

LA BEHAISSANCE ET LA RËFORUE. B9S

mcnça cette célèbre traduction de la Bible en langue vulgaire, qui a donné sa forme définitive h l'allemand moderne. 11 sortit enGn, précédé d'une immense renommée, soutenu par le brillant Ulric de Hutten, par le doux Mélanchthon, protégé et accueilli par les seigneurs laïques et les villes impériales qui se liAtaient de saisir les biens d'Église. Il allait de ville en ville, prêciiant avec une éloquence triviale et entraînante contre la vieille Babylone, la simonie, la perversion des enseignements évangéiiquea. Ses leçons dépassèrent le but qu'il poursuivait — car sa réforme, uniquement religieuse, ne tendait à aucune modification sociale — et bientôt (1921-1525), fi l'exemple des électeurs et des ducs, qui partout confisquaient les abbayes et ]es prieurés, le peuple voulut prendre sa part. En Souabe, en Thiiringe, on parla de communauté des biens, d'égalité absolue. Luther se hïta de désavouer ces utopies ; et de maliieureu:! insurgés périrent par milliers. L'anabaptisme, sorte de mysticisme sensuel et de théocratie démagogique (il s'est fort assagi depuis), est issu de ces premières jacqueries luthériennes; on connaît asscK les fureurs et les insanités de son prophète, Jean de Leyde, qui régna au moment (IS3S) h Uunster, en Westphalie.

La Réforme, en Allemagne, avait produit des résultais politiques beaucoup plus importants et plus durables. L'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse-Cassel, les ducs de Mecklembourg, de Poméranie, s'étaient haiés de séculariser loutes les propriétés ecclésiastiques k leur convenance ; et, en ISâS, l'électeur de Brandebourg, grand maître de l'ordre teutonique, s'était déclaré duc héréditaire de Prusse sous la suzeraineté de la Pologne. Ainsi, la plus grande partie de l'Allemagne du Nordj embrassant la Réforme, se séparait nettement de l'Allemagne du Sud, au stro- bavaroise; et Luther, sans y songi les deux principales pièces, demi-finnois future monarchie prussienne, élargie, éti et dont Bismark a su imposer l'hégémon magne, rhénane, saxonne et bavaroise.

toléré par les diètes de Kurenberg et de

luthéranisme s*éUit établi en Danemark et en Suède. Dès 152f , Gustave Wasa, échappé des prisons danoises, avait commencé la guerre aux évèques, rallié les nobles en permettant la sécularisation. Lui-même confisqua treize mille bénéfices ecclésiastiques. En 1529, il était le chef incontesté d'une Église nationale indépendante. En Danemark, les nobles avaient pris l'initiative. Lorsqu^un manifeste conciliant, rédigé par Mélanchthon, eût été rejeté par la diète d'Augsbourg (1530)> les princes luthériens protestèrent à Smalkalde (153i),et formèrent une ligue puissante qui, vaincue par Charles-Quint à Muhlberg (1547), n'en fit pas moins plier le vainqueur (1552), et lui imposa la paix en 1555.

Luther était mort en 1546. Incomplète au point de vue doctrinal, dangereuse au point de vue politique, son œuvre, en émancipant les esprits de l'autorité romaine, n'en a pas moins détourné de sa voie la pensée moderne. Si elle a arraché à l'exploitation papale la moitié de l'Europe, elle a ranimé la théologie expirante, restauré le christianisme et forcé l'Église à se défendre par le massacre, le bûcher et le poignard. Elle a suscité contre la liberté et la science Tâpreté sectaire de Calvin, la fureur de l'Inquisition et l'hypocrite fanatisme des jésuites.

La réforme anglicane, bien qu'elle ait adopté plusieurs de ses dogmes, ne procède point de Luther. Elle est née d'une fantaisie de Henri Vill. Nul n'avait plus bruyamment combattu Luther que ce personnage singulier; il s'était même décerné le titre de défenseur de la foi, qu'il voulut garder après son apostasie. Dégoûté de sa femme, la reine Catherine, après vingt ans de mariage, il prétendit la répudier sous le prétexte qu^elle avait été six mois l'épouse de son frère aine. La cour de Rome lui ayant, à bon droit, refusé le divorce qu'il sollicitait, il seTaccorda^ en qualité de protecteur et chef suprême de l'Église d'Angleterre (30 mars 1534). Aussitôt, il déclare suspendus tous les pouvoirs ecclésiastiques. 11 réunit à la couronne ou distribue à ses favoris et à ses commissaires tous les biens monastiques, près d'un milliard. Pape infaillible, il fait décréter par un parlement ahuri que ses proclamations auront la même force que les bills votés

par les deux Chambres. Il promulgue une traduction de la Bible, seule autorisée^ et dont la lecture n'est permise qu'aux chefs de famille. Il argumente en personne contre des maîtres d'école et fait brûler à petit feu ceux qu'il ne convainc pas. II accuse saint Thomas Becket, tué en 1170, de trahison, livre au feu ses os et confisque sa châsse. Les habitants de cinq comtés du Nord marchent sur Londres, il négocie avec eux et les pend par centaines. Les protestants, car ils commencent à abonder, disciples de Wiclef, de Calvin, de Luther, espèrent au moins la tolérance; défenseur de la foi, il les envoie au bûcher comme hérétiques ; mais il pend les catholiques comme traîtres pour avoir nié la « suprématie)) (1540). Soixante-dix mille victimes sont sacrifiées aux caprices de ce maniaque ventripotent, fort admiré encore aujourd'hui par quelques excentriques, en cette Angleterre qu'il a terrifiée et pressurée à fond. Tel fut Tinventeur de la religion et de la hiérarchie anglicanes, plus tard réglées par Elisabeth.

Cependant les diverses sectes calvinistes, et les plus radicales, envahissaient sourdement TÉcosse; elles n'allaient point tarder à régner en Angleterre sous Edouard VI et à miner la monarchie absolue. Elles venaient^ selon toute vraisemblance, des Pays-Bas^ oh TËspagne les traquait avec une cruauté implacable.

Le luthéranisme qui avait pénétré rapidement dans les dix-sept provinces des Pays-Bas avait été étouffé dès 1522 par l'Inquisition ; mais toutes les persécutions de Philippe II (1556, etc.) ne purent chasser de la Hollande le calvinisme.

Qu'était-ce donc que ce nouvel apôtre^ dont l'influence a succédé à celle de Luther et se fait sentir encore dans toute l'Amérique du Nord et dans toutes les colonies de l'Angleterre? C'était un Picard, Jean Calvin, né à Noyon en 1509^ destiné d'abord à i'Église, et qui, préférant la jurisprudence, alla étudier le droit à Orléans, puis à Bourges sous Alciat. 11 adopta fort jeune les principes de Luther et essaya de les répandre à Paris, dès 1532. Rigide et sombre autant que Luther était exubérant et joyeux, Calvin ne pouvait plaire aux Parisiens, dévots et gouailleursy et

qui relièrent si longtemps attachés aux pompes et aux TËtes du catholicisme. La cour, aussi, goûtait peu les professeurs de verlD. François I", que la politique rapprocha sauvent des princes luthériens, n'admettait pas en France des opinions qui semaient la révolte cliez ses voisins. Le catholicisme, beaucoup moins violent en France et en Italie qu'en Espagne ou en Portugal, ne gênait point ses vices et ne contrariait point son administration. Bien entendu, tout est relatif. Les supplices qu'il autorisa et les horribles massacres, si inutiles, qui détruisirent les Vaudois de Uéhndol et de Cabrières entacheront toujours la mémoire do ce frivole jouisseur.

Tant y a que Calvin, menacé de prison, chercha un refuge, d'abord à Ângoulême, puis i Nérac auprès de l'aimable Hargnerite de Navarre, amie de Marot et tolérante aux réformés. Il passa aussi i Ferrare, à la cour de Renée de France, dont Harot fut secrétaire. Établi à Baie, il composa en latin (IS^j et Iraduisit lui-même en raide mais excellent français son liulilulion de la religion chrétienne (I53S], qui devint le catéchisme d'une réforme démocratique et égalitaire. rrofesseur de théologie à Genève, où avaient pénétré les doctrines de Zwingli (IS36), ensuite à Strasbourg, ou il se maria en 1S39, il revint enfin régner à Genève, en -1541 ; pendant vingt-trois ans, il y fut le maître absolu des mceurs et du culte, et transforma cette joyeuse cité en morne béguinage. Rien de plus libéral en apparence que la doctrine de Calvin ; elle proclame la plus entière liberté d'examen et d'interprétation. Mais ceux qui n'interprétaient pas à soq gré faisaient bien de ne pas le visiter, même eu amis ; témoin son ancien condisciple Michel Servet, médecin et philosophe, qui ne pensait pas comme lui sur la Trinité. Calvin ne put se résoudre fi le laisser vivre. Il le fit brûler, comme hérétique, oubliant que le libreexumennecompoTtepoint d'hérésie. Ce détestable ciime ^branla pas son autorité; et il mourut sans remords en 1S64. ins doute d'avoir nié la présence réelle :t depuis l'an 33, sous une mince lame gaufrier. Mais son horreur de l'art et da

plaisir^ sa théorie injuste de la prédestination, la sécheresse de sa liturgie, son rigorisme gourmé, sans parler du sanguinaire fanatisme déchaîné sur TÉcosse et TAngleterre, ont beaucoup servi (par le contraste) la morale accommodante des successeurs d'Ignace.

Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, n'était pas moins fanatique que Calvin; il était de plus véhément et passionné. Aussi ne peut-on le compter parmi les jésuites. Ce sont ses successeurs, souples et tortueux, qui, appliquant à leurs intrigues son principe de Tobéissance passive, ont su envelopper d'une flottante casuistique leur persévérante et redoutable ambition. Souvent déjoués, toujours au guet, toujours actifs, ils ne désespèrent pas encore de reconquérir pour la Rome catholique le terrain que Luther et Calvin lui ont ravi. Véritables maîtres de TÉglise, ils ont reconquis les femmes, les enfants, et bien d'autres, dont le sceptique acquiescement leur suffit. Mais ils savent que ce n'est pas avec les hérésies, c'est avec la raison et la science, qu'ils ont engagé le grand duel, dont le XX* siècle verra le dénouement.

Profils de Charlea-Qaintet de François l«r.~ Héritier de Charles le Téméraire, de Maximilien d'Aatriche, d'Isabelle et Ferdinand d'Espagne, emperenr, maître des Indes, allié de l'Angleterre, Charles-Qnint Intte trente-cinq ans, an dehors contre la France, an dedans contre la Réforme. — Le connétable de Bonrbon. — - Pavie. — Le sac de Rome. — Gharles-Qaint à Tunis, à Mohlfeld. — Soliman en Hongrie, en Autriche. — Extravagance et rapines de Henri VIII. — La Réforme triomphe à Passan. — > ChàrleB'Qttint échoue derant Metz ; il abdique. — Philippe II signe le traité de Cateau-Cambrésis. — Henri II garde Metz, Toul et Verdun. — La résistance de la France a fait éclater en trois tronçons l'immense empire qui l'enveloppait. — Philippe II et Marie Tndor. ~ L'Inquisition. — Le duc d*AIbe. — Les guerres de religion en France. — Les Guises, Catherine, la Saint-Barthélémy *, Henri lll et la Ligue. — Éclat du règne d'Elisabeth. — Henri IV, très supérieur & son temps et à ses descendants; il a imposé à Philippe II la paix de Vervins. — Piteuse minorité de Louis XIII. — > Richelieu relève la France en coupant court aux trahisons de la noblesse intrigante et à la sécession des protestants. — La guerre de Trente ans met aux prises les réformés tchèques, danois, suédois, saxons, et les catholiques autrichiens et bavarois. — Till7,Wal8tein, Gustave- Adolphe. — Richelieu entre peu à peu dans la mêlée ; il appuie Gustave et lance Guébriant au delà du Rhin. — Tristes débuts des Stuarts : Jacques I*' grotesque, Charles I*' entêté et faible. — Guerre civile. — Les Puritains, ridicules et féroces, subissent la puissance et la gloire d'Olivier Cromvell, halluciné, charlatan, mais grand général, grand politique.

AU Louvre, dans une salle obscure de Tancien musée des Souverains, Tœil se sent attiré par une tête vivante, un haut relief peint, au front plein, au profil étrange avec son menton et sa mâchoire inférieure d'une seule pièce, projetés en avant et en dehors de la bouche à la fois ouverte et rentrée. Cette bouche mord; mais elle ne peut retenir, parce que les deux cercles de dents ne posent pas l'un sur l'autre. Sans croire plus que de raison à la physiognomonie, on avouera que ces traits conviennent parfaitement à l'activité dévorante et stérile de Charles-Quint, ce curieux métis de Français, d'Autrichien et d'Espagnol.

DE CflÂRLES-QUINT A LOUIS XIY. 599

Charles naquit à Gand en 1500, et grandit vite, surtout en Flandre, sous la tutelle de sa tante Marguerite et la direction d'un habile Franc-Comtois, Granvelle. Il avait quatre ans lorsque la mort de sa grand^mère Isabelle appela au trône de Castille sa mère Juana, Jeanne la Folle; six ans, lorsque la mort de son père, Philippe le Beau, un Austro-Flamand quelconque, rendit la Castille à son grand-père Ferdinand d'Aragon, tuteur naturel de Juana; enfin, seize ans seulement lorsque Ferdinand légua en mourant la régence de TEspagne entière à l'habile, énergique et cruel cardinal inquisiteur Ximénès, qui, en fait, avait gouverné rÉtat, et avec gloire, depuis et avant la prise de Grenade. Un rude homme que ce vieux prêtre : en 1509-1510, il avait armé et conduit en personne à Oran une expédition qui pénétra jusqu^à Tlemcen; dans une époque troublée, comme des mécontents lui demandaient de quel droit il avait restreint leurs privilèges, il leur montra une forte batterie de canons : « Vous voyez mes droits, » leur dit-il. Ferdinand ne manquait, non plus, ni d'adresse ni de résolution; nous l'avons vu voler à un parent le royaume de Naples dont Louis XII lui avait cédé la moitié. Il consacra ses dernières années à déjouer les prétentions gênantes des nobles et à tourner les fueros, les privilèges locaux et surannés des villes ; il sut, par quelques actes opportuns (l'empoisonnement d'une sœur par une sœur), enlever la Navarre aux Âlbret, et étendre ainsi la brèche que déjà lui ouvraient dans les Pyrénées la Cerdagne et le Roussillon. Bref, le vieux roi sans scrupules et le vieux ministre fanatique avaient travaillé de leur mieux à la grandeur, au moins extérieure, de TEspagne. Charles se hâta (1517) de retraiter le survivant, Ximénès, et de se donner des ministres de son âge. A peine il avait eu le temps de quitter ses manières flamandes, libres et faciles, et d^apprécier le caractère jaloux et susceptible soit de la noblesse castillane, soit des villes aragonaises, que la mort de son grandpère paternel, l'empereur Maximilien (1519), l'appela dans ses domaines d'Autriche, et lui permit d'enlever la couronne impériale à ses compétiteurs, François h' et Henri VIII. L'élection

avait été remise entre les maios de rélecteur de Saxe Frédéric ; celui-ci, comptant sur les Turcs pour retenir le futur empereur dans ses États héréditaires, c'est-à-dire loin de la véritable Allemagne elbo-rhénane, déposa sur la tête du jeune archiduc-roi un diadème très incommode et très onéreux.

CTest ainsi qu*à vingt ansCharies-Quint se trouva maître de l'Espagne et de l'Amérique, de la Sicile, de Naples (bientôt de Rome» quand il y eut installé le pape Adrien, son ancien précepteur), de TAutriche, de l'Allemagne entière, des Pays-Bas, Hollande, Belgique, Provinces rhénanes, Flandres, enfin de la Franche-Comté, de l'Artois et du Roussillon; allié de Henri VIII, que François !«' venait de s'aliéner par les humiliantes magnificences du Camp du drap d'or. Mais lui-même ne se faisait pas illusion sur la solidité de ce vaste empire. La Réforme divisait TAliemagne; la bourgeoisie remuait en Flandre; en Espagne, la noblesse et les communes révoltées avaient pris les armes; la diversité des langues et des intérêts excluait toute cohésion durable. A l'orient, les conquêtes du terrible Sélim l^',et, bien plus encore, les progrès de Soliman le Magnifique, qui avait pris Belgrade en 1521 ; au sud, la piraterie barbaresque embusquée à Tunis et Alger; au centre même, la Lombardie encore à demi française^ et la France, forte et compacte, ocupant l'Italie et l'Espagne de l'Autriche et des Pays-Bas, opposaient à Tambition la plus tenace d'infranchissables barrières.

François I**', dont Titien a dissimulé les petits yeux et poétisé le nez immense, homme de courage et d'esprit, en somme, ni meilleur ni pire, au point de vue moral, que ses contemporains, était mieux armé que Charles-Quint lui-même, sinon pour J'attaque, au moins pour la résistance. Ses ressources étaient moindres, mais plus sûres, sa puissance mieux assise et plus concentrée. Il avait, derrière lui et avec lui, une nation. Son rival, traînant vingt peuples à sa suite, se débattait entre des ennemis dangereux qui n'étaient pas tous en dehors de ses frontières. François !«% moderne par les goûts et l'intelligence, avait trop gardé en lui du moyen âge, trop du roi Jean. Vaillant chevalier.

DB CHARLES-QUINT h. LOUIS !1V. 601

il voulait faire le générât. Sa grande faiblesse, faiblesse tionorable, ce fut sa bravoure. Mais quelques raailieurs qu'elle ait aitirés sur lui, elle n'a rien enlevé à sa renommée ni à la gloire de son pays. Dans le grand duel qui va s'engager, c'est, en fin de compte, la France qui triomphe. C'est le vaincu do Pavie qui disloque l'empire du petit-fils de Charles le Téméraire.

La lutte commence au lendemain de l'élection de Cltarles- Quiat. I.es débuts n'en sont pas heureux pour la France. Au nord, un mouvement sur le Luxembourg aboutit à une retraite sur Ué7.ières, que Bayard sauve à grand'peine. Au midi, un petit corps d'armée arrive trop tard au secours des insurgés castillans. Juan de Padilla, noble Tolédan, qui s'était emparé de Jeanne la Folle et lançait des pro cl u mations et des décrets au nom de la reine dépossédée, venait d'être battu, pris et exécuté. En Italie, la mauvaise administration de Lautrec, surtout les exigences des mercenaires suisses, mal payés, avaient compromis les résultats de la victoire de Marignan (1515). Chassé une première fois de la Lombardie en 1531, il n'y rentre, en 1533, que pour se faire battre à la Bicoque. François I" se préparait à réparer cet échec, lorsqu'il fut prévenu par une invasion en Pro< vence. L'ennemi était commande par un traître, le connétable Charles deBourbon, un descendant delalignéecapélienne, gendre d'Anne de Beaujeu, un des héros de Marignan, un des grands ofQcieisdela couronne, que des griefs — légitimes, il faut le dire — avaient jeté dans une rébellion déshonorante. Ce prince, dauphin d'Auvergne, comte de Montpensier, de Clermoni, de la Marche, duc de Boi passion — presque s qui, pour se venger i

sur les grands biens défunte princesse. 1 Quint, lui promit le croyait maître, stipu pereui devait prendi

une armée et d'envoyer une flotte espagnole dans les Dardanelles.

Malgré cet échec, la puissance turque demeurait une menace non seulement contre TÂllcmagne, mais contre les côtes européennes de la Méditerranée. Les chevaliers de Saint-Jean, expulsés de Rhodes en 1523, établis par Charlcs-Quint à Malte» no pouvaient à eux seuls purger les mers des pirates de Tunis et d'Alger. François !<>' négociait avec Soliman une alliance qui fut réalisée en 1535, et qui^ bien que très justifiée^ n'en paraissait pas moins étrange. Charles saisit Toccasion de se poser en champion de la chrétienté. Il lança contre Tunis quatre cents vaisseaux commandés par Doria, emporta la Goulette et délivra vingt-deux mille captifs chrétiens : seule action vraiment bonne qu'il ait faite en sa vie ! Il se hâta de la ternir par une invasion sans motif en Provence. Le connétable de Montmorency lui opposa une dévastation systématique et le renvoya vaincu sans bataille (1536). Soliman battit les Autrichiens à Ëssek; François I" conquit le Piémont ; et l'empereur dut signer une trêve de dix ans (1538).

C'est en 1540 que, fort mal à propos, François I«' offrit à Charles-Quint un passage à travers la France pour aller comprimer une révolte des Gantois. Charles répondit à cette politesse par des promesses vagues et par l'assassinat de deux agents français envoyés à Soliman ; l'année suivante, il échoua tristement devant Alger, et bientôt une flotte, conduite par Barberousse et le duc d'Enghien, vint enlever Nice au duc de Savoie Ison allié. Une invasion, qui pénétra jusqu'à Château-Thierry (1544), et dont la disette et les maladies eurent raison, n'effaça pas l'éclatante victoire de Cérisoles remportée par le duc d'Enghien ; et force fut de signer à Crespy une paix qui laissa toutes choses à peu près égales entre les deux rivaux.

La mort de François I«', en 1547, n'apporta aucun changement dans les relations entre les deux gouvernements. Si Charles- Quint mit à profit l'éloignement de Soliman (qui guerroyait en Asie contre les Sophis chyites de la Perse), pour accabler à Muhlberg la ligue protestante (1547); Henri II, se déclarant pro-

tecteur des libertés germaniques^ entrait en Lorraine et mettait la main sur les trois évêchés^ Toul, Metz et Verdun (1551). En même temps les luthériens traquaient Tempereur en Styrie^ le forçaient de fuir en Italie et de reconnaître, par la transaction de Passau (1552), la liberté de conscience. Gharies-Quint» humilié, se retourna contre sa vieille ennemie. Avec cent mille hommes il vint assiéger Metz, Tictorieusement défendue par François de Guise. Ce n'était qu'un échec, mais ce fut le dernier. Harassé, accablé par cette longue série de victoires et d'avortements, d'entreprises inutiles, de luttes sans résultat et sans but, ce maître de tant de royaumes disparates disloqua lui-même Tunité qu'il n'avait pu et que nul n*aurait pu fonder. Il abandonna l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas et les Indes à son fils, le lugubre Philippe II, l'Allemagne à son frère Ferdinand, roi des Romains, archiduc d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême (1556), et s'en alla cacher dans un monastère sa lassitude et ses regrets désespérés.

La disparition de Charles-Quint ne mettait pas fin aux hostilités internationales. Guise entra dans le Milanais et marcha sur Naples; Montmorency se dirigea vers les Pays-Bas. L'un fut arrêté à Saint-Quentin par une cruelle défaite ; l'autre, rappelé en toute hâte, répara ce revers par la prise de Calais (1558), la seule ville française restée aux mains des Anglais.

L'Angleterre avait joué, durant toute cette période, le rôle de mouche du coche. Henri YIII, allié tantôt à François I*', tantôt et plus souvent à Charles-Quint, avait fait en Ponthieu, en Picardie, nombre de diversions gênantes. Après lui, une union plus intime rapprocha un moment l'Angleterre et l'Espagne. Marie Tudor^ Marie la Sanglante, sa fille, était devenue l'épouse de Philippe 11(1553); cette fantaisie lui coûta Calais. Elisabeth, qui lui succéda en 1558, fondatrice et pape de l'Église anglicane,^ n'avait plus rien de commun avec Philippe II. Ce catholique par excellence se souciait plus encore de supplices que de batailles; il était si hanté du martyre — non pour lui, certes — qu'il donnait au morne Escurial, au palais élevé en l'honneur de la vie-

toire de Saint-Quentin, la forme d'un gril, le gril de saint Lau* rent. Un traité signé à Gateau-Cambrésis, en 1559, laissa enfin rÂnglaise à ses vengeances et à ses amours, PEspagnol à ses fureurs dévotes, et les Valois à leurs galanteries. Hélas ! cette paix apparente ouvrait une ère de sang. On eût dit que les peuples n'attendaient qu'un peu de loisir pour se déchirer les entrailles. Les guerres de religion, un moment assoupies en Allemagne, allaient se déchaîner sur la France, et ajouter des horreurs sans nom, une ruine presque totale, aux blessures à peine cicatrisées de la guerre étrangère.

A rheure même où André Vésale procédait à la première dissection scientifique d'un corps humain ; à l'heure où le timide Copernic dédiait au pape, en mourant, sa découverte du système solaire ; où le bon Rabelais, « riant les faits de cette vie humaine » , livrait à un ridicule immortel les fanfaronnades picrocholiennes, les hypocrisies, les superstitions et les litanies ; — tout ce qu'il y eut jamais de « matagots et papelards, enragés briiïaux, cafards, chattemites et cannibales «, assemblé à Trente sous la férule du successeur de Loyola (1545), réformait, restaurait la discipline et la hiérarchie, et, pour assurer la cohésion de l'armée cléricale^ investissait le pape d'une infaillibilité déjà presque entière. Au reste, même en considérant ses pertes comme définitives, l'Ëglise romaine était bien forte encore, appuyée sur l'ignorance profonde et l'habitude immémoriale. £lle avait pour elle les rois, auxquels elle garantit l'obéissance des sujets, et, avant tous, le plus largement pourvu de tous les rois. Non seulement TËspagne et le Portugal lui appartenaient par la conviction farouche des masses populaires, et par la souveraine puissance de l'Inquisition; mais Philippe II lui assurait la conquête des Indes occidentales et orientales, un développement nouveau dans un monde lointain.

En France, évidemment, les idées de Calvin comptaient de nombreux partisans dans la magistrature et dans la noblesse instruite, parmi les demi-intelligents qui ruminaient la viande creuse du christianisme raisonnable; elles s'étaient aussi propagées çà et là dans les villes et les provinces où dominaient quelques

bourgeois et seigneurs huguenots. Mais leur caractère morose et sombre les condamnait à l'impopularité. La sécheresse du nouveau culte ne pouvait lutter, dans je pays des cathédrales, avec les chants, les lumières, les costumes, les pantomimes sacrées, les pompes gaies et bouffonnes, les sacrements bizarres ou amusants, toute cette mascarade monastique, toute cette fourmilière de saints guérisseurs, bénisseurs, intercesseurs; avec la confession, si commode, qui renvoie le pénitent absous à de nouvelles fredaines ; enfin avec la piquante variété d'accessoires où l'Église enveloppe le vide de ses mystères.

Nos rois, sans doute, auraient pu simplement proclamer la liberté de conscience. Ils l'ont quelquefois essayé. Toujours ils ont été démentis par la majorité de leurs serviteurs et de leurs sujets. Leur politique a été certainement très mauvaise, et de deux façons : en imitant les férocités de Philippe II, en liant la cause catholique aux intérêts du plus grand ennemi de la France; d'autre part en créant, par des concessions, des privilèges sans cesse retirés, deux partis, deux peuples dans la nation. Mais quoi! toujours les hérétiques avaient été occis et ars pour le plus grand bien de leur âme. François I«' avait donc brûlé gaiement quelques pauvres diables, puis ordonné, sans aucun remords, je pense, le massacre des inoffensives populations vaudoises(i545) : il obéissait à la tradition de TËglise, aux préjugés du temps. Par esprit de justice, on en vint à frapper de plus illustres mécréants, plus coupables puisqu'ils étaient plus éclairés. Dolet, savant et imprimeur, fut brûlé vif sur la place Maubert en 1546. Le roi voulait lui faire grâce ; la Sorbonne exigea le supplice, et fut obéie. Un conseiller, Anne Dubourg, qui, en plein Parlement, avait défendu la religion réformée, fut pendu et brûlé en 1559. Sa mort détermina la conjuration d*Âmboise (1560), durement réprimée par les Guises au nom du faible François IL Dès lors les protestants n'étaient plus seulement des ennemis de la foi ; c'étaient les ennemis du roi, et le crime politique s'ajoutait au sacrilège.

Bientôt la guerre civile éclata en France, en Ecosse et dans

les Pays-Bas espagnols. D'un côté, Elisabeth d*Angleterre encourageait, recueillait, parfois soutenait les réformés de l'Ecosse et du continent; de Tautro, Philippe II, comprimant par la terreur les révoltés de la Belgique et de la Hollande, se faisait le conseiller et le protecteur des Valois catholiques, en même temps que rallié des Guises, contre les Bourbons protestants ou favorables aux huguenots. Et Ton ne pouvait, en France, qualifier de national l'un ou Tautre parti. L'un et l'autre appelait l'étranger : ici les Anglais et les luthériens d*Allemagne ; là les généraux ou rinfluence de Philippe H. Le véritable parti national, qu'on nomma plus tard parti despolUiqueSy et qui devait recommander l'apaisement religieux dans l'intérêt de la patrie, n'était représenté encore que par le très honnête et très impuissant chancelier Michel de l'Hospital.

La mort prématurée de Henri II avait livré le pouvoir à François de Guise, le général qui sauva Metz et prit Calais, et à son frère le cardinal de Lorraine, tous deux oncles de la jeune reine d^Ecosse et de France, Marie Stuart. Ces deux cadets de Lorraine, hommes très habiles et très ambitieux, sincères et enragés catholiques, redoutés et ménagés par la reine mère Catherine de Médicis, écartaient de la cour et des affaires les deux premiers princes du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et son frère Condé, qui bientôt s'entendirent avec le principal chef des réformés, l'amiral Coligny, lui-même beau-père de Guillaume de Nassau^ le Taciturne, chef des révoltés hollandais. Quelque peu ébranlés par la brusque fin de François II et par une tentative de Catherine, désormais régente, pour s'entendre avec les huguenots (Colloque de Poissy}, ils se relevèrent par un coup d'éc/at. Le duc de Guise, rencontrant un prêche à Vassy, fit une capilodate de protestants, obligeant ainsi la régente à engager la guerre qu'elle voulait éviter. La révolte, d'ailleurs, se déclarait dans le midi, à Nîmes et en Béarn; dans Touest, à la Rochelle, au Havre, livré à Elisabeth; dans le centre, à Orléans. Montluc, boucher et pondeur catholique, ensanglantait la Guyenne; dans le Dauphiné, le tigre protestant, le baron des Adrets, jetait ses

prisonniers du haut d'une tour; bien petites gens d'ailleurs au-, près du duc d'Âlbe^ qui massacrait dix-huit mille personnes dans les Pays-Bas. Guise, vainqueur à Dreux (1562)^ est assassiné devant Orléans (1563). Catherine, délivrée d'un maître, compose avec l'ennemi (convention d'Amboise), et emmène le jeune roi Charles IX dans le midi pour s'entendre à Bayonne avec le duc d'Albe, envoyé par Philippe H.

Dans les sept ou huit guerres qui se succèdent entre 15G7 et 1589, les catholiques sont presque toujours victorieux^ à Saint- Denis (i567), à Jarnac, à Moncontour (1569); mais toujours la détresse financière et la dispersion des mercenaires forcent la cour à des paix (Longjumeau, Saint-Germain) sans cesse violées, dont la rébellion profite. Les réformés obtiennent la liberté du culte dans doux villes par province, des places de sûreté^ la Rochelle^ Montauban, Cognac, la Charité^ où ils tiennent garnison. Deux années d'un calme trompeur (i570-i572) les abusent sur leur puissance; leurs chefs se laissent attirer à Paris; une armée est promise à Coligny pour secourir les protestants des Pays-Bas. Jeanne d^Âlbret est fêtée; son fils, le Béarnais, jeune chef nominal du parti, fiancé à la très charmante Marguerite de France. Ce ne sont que chasses royales, réceptions, gais propos dans une cour de mœurs fort libres, où Ton goûte et les belles traductions de Plutarque par Amyot, et les œuvres de cette pléiade que domine le très grand poète Ronsard, et les productions élégantes des arts et des industries luxueuses.

Mais la seconde génération des Guises a grandi : Henri le Balafré, le cardinal de Guise, Mayenne, non moins braves, non moins ambitieux que leur père, tous ardents à le venger. Par eux, par leurs amis, ils assiègent l'indécis Charles IX,rhypocrite Catherine ; ils font plus : ils surexcitent la cruelle badauderie parisienne qu^ennuyent les revèches Ogures puritaines; ils se créent dans toute la France des complices qui forceront la main à la cour si elle hésite. En ce moment même, Philippe II, prêchant d'exemple, exterminait en Espagne les Maurisques, traqués, suppliciés, exilés ; dans les Pays-Bas les tièdes, Egmont et Ho£u, l'histoirb. 39

les révoltés, les Queux de terre et de mer. Albe instituait le Conseil de sang. Cent mille fugitifs, avec le Taciturae, quittaient le pays, au grand regret du ministre cardinal Granvelle. Qu'attendait donc le roi de France ? Ne mériterait-il pas, lui aussi, les compliments du pape, la gratitude du Dieu bon ?

On a tout dit^ ou n*en dira jamais assez, sur la nuit du 24 août 1572, sur le lâche massacre qui Gt à Paris et en province soixante mille victimes, malgré Thonorable résistance de quelques gouverneurs aux ordres royaux : Coligny égorgé, Charles IX en délire giboyant aux huguenots ; Henri de Navarre et Condé à grand*peine épargnés; les médailles frappées à Rome en Thonneur du crime, les félicitations de Philippe II; la Saint- Barthélémy, enfin, exaltée à Tégal de la victoire navaJe de Lépante gagnée sur les Turcs Tannée précédente par Don Juan d'Autriche, bâtard de Charles-Quint.

L^Hospital, dans sa retraite, mourut de ce forfait. Charles IX ne s'en releva jamais. Il traîna deux ans une misérable vie et laissa à ses complices, Catherine et Henri III, un trône chancelant, des finances ruinées, entre deux conspirations en permanence. La Saint-Barthélémy, comme les massacres d'Espagne et des Pays-Bas, avait manqué le but. Les uns avaient porté un coup funeste à l'industrie et à la richesse espagnole et détaché pour toujours la Hollande de l'Espagne. L'autre avait ranimé Fenthousiasme des protestants français. L'armée catholique avait échoué au siège de la Rochelle, en 1573. Henri de Navarre s'était échappé de Paris et correspondait avec François, le dernier des Valois, maître de l'Anjou et de la Touraine. Marie Stuart, chassée d'Ecosse après d'affreux malheurs, était prisonnière de sa hautaine rivale Elisabeth.

En face du continent désolé par les fureurs sanguinaires d'un roi dont le fanatisme paralysait les qualités éminentes (car Philippe Il savait gouverner); en face de la France déchirée, aveuglée, impuissante, s'élevait l'Angleterre, prospère et glorieuse, riche en lettrés, en savants, en marins hardis, en philosophes, ~ poètes souverains, les Drake, les Raleigh, les Spencer, les

Massinger, les Ben Jonson, les Shakspeare, les Bacon. Une fQjnme avait effacé les misères causées par la rapacité de Henri VIII, l'incohérence des ministres d'Edouard VI^ les violences sauvages de Marie Tudor. Elisabeth^ fille d'Anne de Boleyn^ tenait de son père la jalousie vindicative, la cruauté, la passion du pouvoir absolu ; elle ne reculait, pas plus qu'aucune princesse de son temps, devant les peccadilles utiles et agréables; elle employait la justice à emprisonner et à tuer les favoris qui avaient cessé de plaire; libre du joug conjugal, elle prétendait au titre de vierge et dMmmaculée. Mais estait une femme de tête, instruite, amoureuse du beau et du grande et surtout de son pays^ qui s'incarnait en elle. Convoitant pour l'Angleterre l'empire des mers, elle minait à pou de frais, par des encouragements, par un secours opportun d'hommes et d'argent, la puissance immense, mais mal dirigée, de son ancien beau-frère, son ennemi né comme catholique et proche parent de Catherine d'Aragon. Femme, Anglaise, anglicane, elle haïssait en Marie Stuart la rivale en beauté, et de dix ans plus jeune ! l'Écossaise et l'héritière catholique de sa couronne. Elle préférait, en somme, pour successeur, un enfant, Jacques VI, élevé dans la religion protestante, et qui pourrait être dirigé par des hommes d^Ëtat anglais. Elle redoutait les perpétuelles tentatives d'évasion de sa captive. C'est pourquoi, après dix-neuf ans d'hésitations, elle la lit juger et exécuter àhuisclos^ en 1587 ; grâce à la tempête qui dispersa VInvencible Armada de Philippe II, ce crime demeura impuni ; et aucun nuage ne voila le couchant de l'astre des Tudors. La Providence les réservait tous pour l'astre pâli des Valois.

Henri III, l'homme-femme, subtil et puéril, bon orateur et diseur de litanies, manieur de petits chiens et de chapelets, découpeur d'images obscènes et baiseur de reliques, adroit au bilboquet et à la discipline, tantôt frisé et pomponné, tantôt processionnant, pélerinant en chemise et nu-pieds, passant des folies orgies aux prostrations mornes, Henri III, l'un des plus curieux échantillons d'une race épuisée> vécut quinze ans comme un lièvre guetté par des chasseurs, qui en attire un pour éloi-

gner les autres, puis répète ce manège périlleux jusqu*au jour où, serré de trop près, il essaye de parer à coups de griffe Tatteinte suprême et mortelle. Il se rapproche de son frère ; il éloigne Guise en des gouvernements ; il accorde aux huguenots de nouvelles places de sûreté et la liberté de conscience ; il escamote au Balafré le commandement de la Ligue catholique. Et toujours en vain. Le frère n'attend que le moment de happer la couronne ; les huguenots continuent d'avancer vers la Loire ; les Guises restent chefs de la Ligue et font approuver par le pape une généalogie qui les rattache à Charlemagne. EuGn, chassé de Paris par la journée des Barricades^ primé et opprimé aux États de Blois par Tinsolent duc de Guise, n'ayant pas de juges sous la main, il fait assassiner son ennemi. C'était une mesure des plus ordinaires, mais qui devait être fortement appuyée. Henri III, sans argent et sans armées, se trouva heureux de rencontrer à point le roi de Navarre pour marcher sur Paris, où Tattendait le couteau de saint Jacques Clément.

La branche des Valois, issue de Philippe III le Hardi, était définitivement éteinte, sans enfants mâles légitimes ; Henri de Bourbon, prince de Béarn, roi de Navarre, descendant direct de Robert de Clermont, sixième fils de saint Louis, héritier désigné depuis la mort du duc François d'Anjou (1584), capitaine d'aventure pendant vingt ans, roi capable et puissant pendant plus de seize, est resté l'une des figures les plus aimées, les plus nationales tie notre histoire. Son visage plaît; ses yeux rient; son nez, un peu trop rabattu sur la moustache, a quelque chose à la fois de narquois et d'obstiné ; l'allure est dégagée, digne sans fanfaronnade. On comprend qu'on est devant un homme de sens, qui sait être prudent lorsqu'il le faut, et aussi, à l'occasion, brave jusqu^à la témérité, plus soucieux des réalités que des apparences.

Échappé de Vincennes en 1576, Henri, avec la complicité du duc d'Anjou, n'avait pas tardé à imposer à Henri III des conditions favorables au parti dont il avait repris la direc- ] tion (édits de Loches, de Bergerac), des pacifications qui provo-

quèrent la formation de la Ligue (1576-1577); l'état de guerre devint permanent dans leLanguedoc.En 1579, le roi de Navarre en personne emporte d'assaut la forte ville de Gahors, qui formait la dot de sa femme Marguerite. En 1585, il lance le manifeste où est projclamé sou droit à la couronne (10 juin); Sixte- Quint ayant fulminé contre ce document, il fait afficher sur les murs du Vatican une protestation fortement motivée. Il gagne, en 1587^ sa première bataille rangée, à Coutras (20 octobre), contre Joyeuse. Vainement Guise défait à Vimori et à Auneau des contingents allemands qui marchaient par Montargis et la Beauce au-devant des huguenots victorieux, Henri de Navarre domine au sud de la Loire. £n 1589, il joint Henri III près de Tours et se réconcilie, tout naturellement, avec celui dont il est le premier sujet, rhéritier et le défenseur.

Paris^ rebellé contre un roi catholique, pouvait encore moins accepter un roi protestant. Henri IV, d'ailleurs, se vit rapidement abandonné par la plupart des seigneurs qui suivaient Henri III. Obligé de faire retraite devant les forces considérables de Mayenne (maintenant chef des Guises), il recule jusqu'à Dieppe, où peuvent lui arriver quelques secours anglais. Adossé à la forêt d'Arqués, il disperse l'armée de Mayenne après trois jours de combat (1589), et le ramène jusqu'à Paris, jusqu'au faubourg Saint-Germain. L'année suivante, il enfonce, à Ivrysur-Eure, Mayenne et les Espagnols; c'est la journée du fameux « panache blanc ». Paris, bloqué avec son fantôme de roi, Charles X (le cardinal de Bourbon^ propre oncle de Henri IV), ne fut sauvé d'une terrible famine que par une grosse armée espagnole et les savantes manœuvres d*Horace Farnèse, duc de Parme, (ils d'une fille naturelle de Charles-Quint. Ce grand général parvient encore, en 1592, à faire lever le siège de Rouen; mais, sans cesse rappelé dans les Pays-Bas par les progrès de Maurice de Nassau, il ne peut que retarder l'agonie de la Ligue. Paris était alors d|sputé entre les moines énergumènes, les démagogues vaguement démocrates, la clique de Mayenne et de la duchesse de Montpensier sa sœur, enfin, l'ambassadeur espa-

gnoly qui proposait pour reine Isabelle^ fille de Philippe II et d'une princesse française.

Henri IV ne voulait ni abandonner la couronne ni ruiner sa capitale. Ayant pris soin d'abjurer d'abord Tincommode protestantisme» il acheta une porte ; et son entrée soudaine, pacifique, abattit en un jour toutes ces tempêtes conjurées et contraires (i594j. S'il restait encore quelques outres gonflées du vent de la Ligue, la Satire Ménipjpée les creva. Mais la province coûta plus cher que Paris. Tous les gros ligueurs, retirés dans leurs domaines, se firent Tun après Tautre acheter (1595-1 598). Henri IV ne perd pas de temps, cependant, pour chasser l'Espagnol. Biron reprend Amiens; et, en 1598, Philippe II, las de déceptions et de rage impuissante, renonce, par le traité de Vervins, à toute prétention sur la France, comme sur les sept provinces qui forment désormais la Hollande; il laisse à son fils Philippe III, ou plutôt au duc deLerme, l'Espagne, accrue du Portugal, mais ruinée de corps et d'âme. Si terrible a été l'étreinte de llnquisition, que toute liberté intellectuelle étouffe; pour respirer à grand'peine, des poètes tels que Lope de Véga, des génies tels que Cervantes, sont contraints de se faire « familiers » du Saint- Office. Quant à la prospérité matérielle, les sources en sont ta* ries par le massacre ou l'expulsion des juifs et des Maures. Les trésors des Indes, dilapidés en route, n'arrivent pas jusqu'aux caisses publiques.

La France, au contraire, se rassied, se repose et se refait; non qu'elle puisse réparer si vite les maux, les désastres causés par les guerres religieuses ou civiles, et par le triste renouveau de l'anarchie féodale. Mais Sully, fidèle compagnon, judicieux ministre du Béarnais, répare les routes, encourage l'agriculture, .régularise les impôts et l'emploi des finances. Les quereUes^de sectes sont^ en apparence, apaisées par l'édit de Nantes (1598), concession nécessaire, mais dangereuse, qui laisse aux protestants une existence politique, des privilègeS| jugés insuffisants par les huguenots, excessifs par les catholiques.

Tout ce qui touche à Henri IV est tellement connu, maîtresses,

bâtards, mots spirituels, paroles familières, et son chagrin quand il est obligé de laisser exécuter le traître Biron, et ses jeux avec ses enfants, qu'il suffit d'indiquer tous ces traits qui achèvent sa physionomie et le font vivre dans la postérité. Durant ses dix dernières années, années de paix intérieure, il fait partout respecter la France dans les conseils de l'Europe, intervient dans les brouilles du pape avec la république de Venise, dans les différends qui renais;3ent toujours entre l'Espagne et la Hollande. Le poignard de Ravaillac l'arrête, à l'apogée de sa grandeur, au moment peut-être où, excité par un amour sénile^ il alluit remettre en jeu sa fortune et celle de la France dans une grande guerre contre la maison d'Autriche. On a des raisons de croire que l'affolé Ravaillac n*avaitfait que devancer un complot catholique, féodal et florentin; Marie de Médicis n*aurait pas été étrangère à un événement qui lui donnait la régence.

Henri n'avait certes pas eu la main heureuse, lorsque, séparé par la mort de saGabrielle d'Estrées, parle divorce, delà stérile et peu chaste reine Margot, il s'était engé de cette molle et fausse Médicis. De ce mariage, rien de bon n'est sorti, si ce n*est la splendide série des Rubens. Mais il fallait à ce fondateur de dynastie des enfants légitimes, et il en eut : l'équivoque Louis XIII, le lâche Gaston, l'altière Henriette-Marie, dont Tlropopularité fut pour beaucoup dans les malheurs de Charles Stuart.

Quoi qu'il en seit des faiblesses (il n*eut pas de vices) et des défauts — plutôt aimables — de ce Gascon sans hâblerie, par la finesse et Touverture d'esprit, par la vaillance et le succès, par la tolérance et la bonté — si rare vertu chez les rois — Henri IV a conquis et gardé le nom de grand. Parmi ses prédécesseurs, bien peu l'ont égalé; et, de ceux qui viendront après lui, pas un ne le vaudra.

Les guerres de religion, terminées en France par la paix de Vervins et l'édit de Nantes, avaient été seulement interrompues au delà du Rhin par la convention de Passau et la retraite de Charles-Quint. Les divisions des sectes et des puissances {urotestantes avaient ranimé l'ambition de la maison d'Autriche.

Tandis que les Universités luthériennes de Leipzig, de Wittenberg, dléna, se querellaient sur la grâce; que le calvinisme fulminait contre les adhérents de la confession d*Âugsbourg; que le duc de Saxe essayait d'imposer par la force un Credo particulier ; les jésuites, fiers de l'unité rendue au catholicisme par leur concile de Trente, s'étaient solidement établis en Bavière, et luttaient avec habileté pour regagner, sur le Danube et le Rhin, le terrain perdu par l'Église. Ils avaient réussi^ dès 1583^ à mettre la main. sur Télectorat de Cologne; ils chassaient les protestants d'Âix-la-Chapelle et arrachaient aux réformés Tévêché de Strasbourg. En 1609, la succession de Clèves,Berg, Juliers, était contestée à deux héritiers protestants et placée sous le séquestre impérial. Ce fut le prétexte saisi par Henri IV pour déclarer la guerre au catholicisme germanique. Le couteau catholique de Ravaillac ne fit que retarder le conflit inévitable entre l'Union évangélique du Nord, où étaient entrés la plupart des réformés, et la Ligue catholique dirigée par le duc de Bavière, toutes deux instituées en 1608. L'Autriche, en effet, ne pouvait renoncer au rêve de Charles-Quint, à la transformation de l'Allemagne en monarchie absolue sous le sceptre des Habsbourg. Déjà la Bohême et la Hongrie étaient englobées dans le domaine héréditaire; il s'agissait d'y joindre les États indépendants de l'Elbe, du Meia et du Wéser.Un fanatique, Ferdinand II, roi de Bohême en 1617, empereur en 1619, entama cette lutte fameuse, eiïroyable, connue sous le nom de guerre de Trente ans.

Les Tchèques, insurgés contre ce tyran (1618), firent la faute de se donner pour roi un calviniste, un électeur palatin. Abandonnés par les Ëtats luthériens, ils payèrent d'une ruine totale la très mauvaise plaisanterie de la défenestration de Prague. Pour avoir fait sauter par la fenêtre trois ou quatre commissaires impériaux (qui n'en moururent pas), ils se virent pillés, exécutés, massacrés en foule. La bataille de la Montagne blanche, gagnée, aux portes mêmes de Prague, par Tilly et le duc Maximihen de Ba.vière, força le Palatin Frédéric à fuir en Silésie, en Danemark, puis en Hollande (1620). La Hongrie, qui s'était révoltée sous le

transylvain Bethlem Gabor, dut se soumettre (1623). Les efforts de Mansfeld et de Brunswick, l'intervention tardive du roi de Danemark Christian IV (1623-1625-1629), ne purent arrêter les progrès des armées catholiques et impériales. La paix de Lubeck (1629)9 confinant les Danois dans leur péninsule, livra l'Allemagne du Nord à la domination autrichienne.

Ferdinand II triomphait^ mais par le talent de généraux dont sa cause était le moindre souci ; Tilly, ancien jésuite, travaillait avant tout (a. m. g. d.) pour la plus grande gloire de Dieu.

L'empereur, inquiet du relief que les victoires de Tiily donnaient à la maison de Bavière^ se voyait sans armées suffisantes pour contre-balancer les forces bavaroises. Un homme surgit, c'était Waldstein^ qui lui offrit cinquante mille, puis cent mille hommes, bandits, soudards, que Tespoir du butin attirait sous la bannière impériale. Mais lorsque ce prestigieux aventurier eut installé dans la Bohême conquise un camp immense où il régnait sans contrôle, à la façon d'Attila, Ferdinand se sentit éclipsé par son tout-puissant serviteur. D'autre part, le relèvement si rapide de la maison d'Autriche, appuyée sur l'Espagne, redoutable encore, et sur rÉglise, était un défi jeté à l'Europe indépendante, surtout à la France, où Ton semblait oublier les traditions de François I" et la politique de Henri IV.

L'anarchie féodale, les misérables intrigues des Concini et des Luynes, de Gaston d'Orléans et de Marie de Médicis, avaient trop longtemps amoindri la puissance du gouvernement et l'influence française. Ce fut Richelieu qui rétablit l'une et l'autre ; ce fut lui qui, après avoir réprimé les menées princières et les agitations protestantes à l'intérieur^ entreprit de rallier contre l'Autriche tous les vaincus de l'Allemagne et de susciter un vengeur à la Réforme abattue. Jamais volonté plus forte et plus hautaine, habileté plus dénuée de scrupules moraux, judiciaires ou financiers ne furent mises au service d'une politique plus difficile et aussi plus nationale.

lUchelieu,pourvu à vingt-deux ans de l'évêché de Luçon, introduit à la cour et bientôt dans les conseils comme confesseur et

ami de la reine mère (1616), cardinal dès 1622 pour avoir négocié divers rapprochements entre Marie de Médicis et Louis XIII, n'était pas destiné à n'être qu'un prélat de cour, plus ou moins fameux par des galanteries peu séantes. Entré au ministère en 1623, presque malgré le roi, qui semblait pressentir en lui un maître^ sa supériorité éclatante l'éleva dès l'année suivante au poste de premier ministre. Il avait son programme, simple* ment et fortement conçu, et dont l'exposition succincte lui gagna la raison, sinon le cœur^ de Louis XIII, homme triste et faible, mais nullement dénué d'intelligence. « Ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous ses sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être p, voilà ce qu'il lui promettait^ le but qu'il a poursuivi par tous les chemins, droits ou tortueux, dans le sang comme dans la boue, couvrant tout de sa robe rouge.

Gêné par les cabales qui s'étaient formées autour de Gaston à propos d'un mariage, et qui allèrent jusqu'à des complots contre sa vie et celle même du roi^ bien plus, jusqu'à des pourparlers coupables avec les ambassadeurs étrangers, Richelieu frappa deux ou trois coups vigoureux : fit arrêter et enfermer, ou exiler, le vaniteux maréchal d'Ornano, les deux Vendôme (fils de Gabrielle), le comte de Soîssons, le duc de La Valette, M"*^ de Ghevreuse, enfin décapiter l'aimable brouillon Ghalais ; la reine, affiliée à toutes ces vilenies, fut menacée de divorce et entourée d'espions ; et le traître Gaston s'aplatit devant le cardinal. La conspiration devait débuter par une révolte de la noblesse bretonne, que prévint un rapide voyage de la cour à Nantes; l'ordre de détruire tous les forts et châteaux inutiles à la défense extérieure, le démantèlement d'Ancenis, de Lamballe et des places qui appartenaient au duc de Vendôme avertirent les mécontents que leurs incartades seraient désormais périlleuses (1626).

Les huguenots, forts de l'édit de Nantes, s'étaient montrés

""«si déraisonnables et incommodes que les intrigants de la

Leurs villes de sûreté^ notamment la Rochelle et Montau-

levenaient des États dans TÊtat^ des centres insurrection-

nels, qui avaient déjà défié les armes de Louis XIII en personne, conduit par Luynes, et bravé en 1624-1 625 les premiers efforts de Richelieu. La Rochelle venait d'appeler les Anglais; une véritable armée conduite par Buckingham avait pris terre à Tile de Ré. Il n'était que temps de couper court à ces trahisons (1627). Tout en veillant sur le roi, gravement malade alors et assiégé de pernicieuses intrigues, Richelieu rassemble des hommes, enferme la ville rebelle dans une enceinte bastionnée, fait jeter en travers de la rade une digue prodigieuse, impénétrable aux escadres ennemies. Il amène le roi devant la ville aux abois, dirige les généraux, pend les espions ; Buckingham, battu à Ré, n'est retourné en Angleterre que pour tomber sous le poignard d'un fanatique. Les Rochelois meurent de faim derrière leurs remparts. Enfin la capitale protestante est pour toujours rattachée à la couronne, et Louis XIII rentre à Paris triomphant.

C'est alors que Richelieu tourne contre TAutriche tous les efforts de sa diplomatie. Il réconforte les vaincus des électorats, leur conseille de réclamer, à la diète deRatisbonne(i629), l'éloignement de Waldstein, ménage une paix urgente entre la Suède et la Pologne^ et décide Gustave-Adolphe à prendre en main la cause que le roi de Danemark n'a pas su défendre. Il lui envoie de Targent, lui assure Talliance de la Hollande et de l'Angleterre. Il permet à Mansfeld et à Brunswick de recruter en France des partisans. 11 ne peut s'engager directement dans la lutte au delà du Rhin ; mais il guerroie en Italie contre les Espagnols et les Impériaux. Louis XIII, conduit aux Alpes (1630), force le Pas de Suze et délivre Casai, tandis que ses généraux, après des succès divers, contraignent l'Autriche à reconnaître les droits d'un prince français au duché de Mantoue. La Savoie est vaincue^ le Piémont entamé. L'Italie du Nord échappe à TEspagne.

Au retour, une cabale essaye d'éliminer le cardinal. C'est lui qui l'emporte, qui se délivre de ses ennemis, la reine mère et Gaston par Texil, le maréchal de Marillac par la hache. Mais il lui faut encore soumettre des protestants révoltés, Soubise et Rohan, habiles et braves; il lui faut vaincre au midi le vaillant

et aimable Montmorency que le déplorable Gaslon est yena pousser à la trahison. Montmorency, le premier baron chrétien, est battu à Casteinaudary et décapité (1632). Surmené, malade, Richelieu devient terrible. Son confident, le père Joseph, son ftme damnée Laffemas, font trembler les suspects ; ce dernier, exécrable suppôt, lui rappelle qu'un certain curé de Loudun, Urbain Grandier, a écrit un libelle contre sa politique, et Richelieu laisse brûler comme sorcier, sur la dénonciation de nonnes hystériques, ce vaniteux inofTensif. £h! que lui importe un crime inutile ! Tout se tait autour de lui, les provinces sont calmes, les frontières assurées; il peut mettre sur pied quatre ou cinq armées et lancer enfin la France dans la mêlée.

Les talents de Gustave-Adolphe avaient répondu à son attente. Dès juin 1630, le r<rt de Suède, bien accueilli eaPoméranie, a rallié contre l'Autriche, bon gré, mal gré, le nord et Touest de l'Allemagne. £n 1631, s'il ne peut empêcher Tilly et Pappenheim de saccager et d'incendier Magdebourg (dont l'évêque est luthérien), il joint enfin les Impériaux à Leipzig, leur inflige une défaite écrasante et fait Tilly prisonnier. Cependant Waldstein, disgracié, se reposait en Bohême au milieu de ses mercenaires. Rappelé, supplié par Tempereur, gorgé d'or et de dignités, investi d'un pouvoir illimité, il consent à marcher contre Gustave, déjà maître de la Saxe et de la Bavière. Pendant trois mois, les deux invincibles se mesurent des yeux entre la Bavière et la Saxe. Ils se joignent à Lulzen. Les Suédois gagnent la bataille, mais Gustave-Adolphe est tué. Waldstein, plus puissant que jamais, rentre en Bohême avec son armée et règne à Prague, dans une menaçante inaction. Ferdinand le fit assassiner (1834), au moment où une victoire inespérée à Nordlingen relevait la fortune de l'empire. Mais la Suède n'était pas épuisée, et le vaincu luimême, Bernard de Saxe-Weiraar, était prêt à prendre sa revanche. Richelieu déclare la guerre à r£spagne d'abord, laissant l'Allemagne à Bernard sur le Rhin, aux Suédois Torstenson, Banner, Wrangel, dans le Brandebourg, la Silésie et la Saxe.

Nos débuts ne furent pas brillants. Les Espagnols passèrent la

DE CHAHLES-ODIKI A LOUIS XIV. 611

Somme, et la prise de Corbie jeta l'épouvante dans Paris (1636). En dix jours, Richelieu leva cinquante mille hommes et reprit Corbie. Puis d'Harcourt, trois Tois vainqueur en Piémont, contînt le duc de Savoie ; Weimar conquit l'Alsace (1639) ; La Heilleraje etChâtillon emportèrent Arras (1640). Les flottes espagnoles sont battues deux fois aux Dunes par le Hollandais Tromp. L'archevËque de Bordeaux, Sourdis, bon amiral, inquiète la CataloRoe. Le Portugal se révolte sous Jean de Bragance. La maréchal Guébriant, qui a succédé â Weimar, passe le Danube et gagne les batailles de Wolfenbuttel et Kempen. EnHn Louis XIII en personne va prendre possession du Roussillon conquis par ses armées et entre à Perpignan. Hichelieu, malade, n'a pu l'accompagner que jusqu'à Narbonne ; mais son esprit, toujours actif, a su déjouer te complot scélérat de Gaston, du duc de Bouillon et de Cinq-Mars. Bouillon y perd Sedan ; Cinq-Mars et de Thou, la tête (1643), Des préliminaires de paix avaient été signés avec le successeur de Ferdinand 11. Bichelieu mourait plein de gloire, déclarant, de bonne foi, qu'il n'avait eu d'autres ennemis que ceux de la France. Il recommandait à Louis Xtll — qui allait lui survivre quelques mois h peine — Uazartn, cardinal aussi, initié i tous les secrets de sa politique, et continuateur de son œuvre (car la mort du grand homme et celle de Guébriant avaient réveillé l'Autriche ; il fallut Condé encore, et Tureiine, et encore Torstenson et Wrangel, Rocroi, Pribourg, Nordlingea et Lens (1643-1648), pour arracher h la maison d'Autriche la paix de Weslphalie qui assurait à la France les conquêtes de Richelieu : l'Artois et la Lorraine, l'Alsace, le Roussillon, et quelques villes au delà des Alpes).

Cette carrière dévorante, cette persévérance indomptable au milieu d'alertes perpétuelles, de dangers personnels et nationaux, ces rigueurs souvent justiGées contre des brouillons criminels, enQn les résultats obtenus, pacification ialérii presque complet des frontières naturelles, f un faisceau grandiose qui couvre et dissimi les petitesses du Richelieu intime. On clie

621 L*HISTOIRB.

dans les agréables Historiettes de Taliemant des Réaux. L'histoire n'en relèvera guère que ce qui touche aux lettres et aux arts. Au Richelieu politique^ guerrier et patriote^ elle ajoutera le Richelieu mauvais poète et jaloux de Corneille^ mais ami des lettres et du luxe, restaurateur de la Sorbonne et fondateur de TÂcadémie française. Ces défauts et ces mérites accessoires achèvent d'accentuer cette figure si connue, au front large, aux grands yeux, à la bouche ironique et au menton fin sous la moustache galante et 1» grêle barbiche, où la force de Tâmç s*allie à Tardeur maladive du tempérament et à la subtilité de l'intelligence.

Tandis que la France était si fort engagée dans la grande querelle continentale, l'Angleterre s'absorbait dans le plus bizarre drame intérieur qu'on puisse rêver, où les insanités religieuses, l'hypocrisie, le charlatanisme, égaraient et dénaturaient les aspirations de tout un peuple vers les libertés personnelles, civiles et politiques. La mort d'Elisabeth n'avait pas été moins dommageable à l'Angleterre que celle de Henri lY le fut à la France. Un grotesque, bibliste ergoteur, très pusillanime et très absolu, vaniteux et mené par des favoris, ce Jacques, fils de Marie Stuart, que Henri IV appelait maître Jacques, avait compromis, ruiné serait mieux, par ses prodigalités, ses emprunts, ses accèsr de ridicule pédanterie, la popularité qu'aurait pu lui valoir l'inimitiés de jésuites et la fameuse conspiration des poudres (1605). Mais la nation, que Tépuisement de la guerre des Deux-Roses avait jetée à plat ventre aux pieds des Tudors, qui, par habitude, par courtoisie, avait plié la tête sous le sceptre d'Elisabeth, regimbait sous la main brutale et malhabile k la fois de ce fantoche écossais. Charles I^^', d'allures plus dignes, d'apparences plus sérieuses, ne se montra cependant pas plus sage. Bien qu'anglican très strict, son mariage avec une Française catholique indisposait les patriotes non moins que les sectaires. Aussi prodigue et aussi absolu que son père, aussi soumis au favori Buckingham, il tint peu de compte des résistances du Parlement. Onze ans entiers il se passa des Communes, vivant d'expédients, d'emprunts, réduit en somme à Fimpuissance. Lorsque,

à bout de ressources, en \6A0, il convoqua la célèbre assemblée qui fut nommée le Long Parlement, il se trouva en présence d'une opposition à la fois religieuse et politique, qui poursuivait en lui d'une même haine le pouvoir absolu et^ sinon le papisme, au moins la tolérance pour la religion de la reine. Il ne manquait pas d'amis ; mais il les découragea par l'abandon de son courageux et fidèle ministre StrafTord, livré à l'inique justice du Parlement (164i). £nfin» bravé, excédé, il quitta Londres (1642) et commença la guerre civile^ comptant sur la noblesse du nord et sur les Écossais^ compatriotes de ses aïeux : il ne se souvenait pas que, quatre ans auparavant, son archevêque Laud avait inquiété l'Église presbytérienne d'Ecosse et déterminé la formation de la Ligue covenantaire. D'autre part, l'Irlande révoltée avait tué quarante mille protestants. Et, plus que jamais^ Charles <c le Tyran », mari d'Henriette, voyait la cause royale se confondre avec la cause exécrée du catholicisme.

Or, la question religieuse dominait tout. Le fanatisme des parlementaires anglais n'était pas moins intense que celui des anciens ligueurs français ; et il est inutile de rappeler à des lecteurs de Walter Scott et de Victor Hugo les absurdités oiseuses qui exaltaient jusqu'au délire presbytériens, caméroniens, anabaptistes, puritains, indépendants^ niveleurs, adeptes des cinq monarchies, tous ces furieux tondus que les Cavaliers royalistes appelaient Têtes rondes» Ces fougueux défenseurs de la liberté s^aperçurent un peu tard qu'ils avaient travaillé pour le plus despotique des grands ambitieux, Olivier Cromwell, qui, par chance^ fut un homme de génie. Enthousiaste^ illuminé jusqu'à l'hallucination, ce riche brasseur se révéla tout à coup terrible soldat et grand général. A la tête de ses Côtes de fer, un régiment qu'il avait levé et enflammé de sa fureur guerrière, il répare les premiers échecs des tièdes généraux du Parlement, les Essex, les Fairfax, les Lambert, écrase les Cavaliers à Marston- Moor, à Naseby (1644,i645}> achète aux Écossais le malheureux Charles i" (1645), qu'il traîne de prison en prison, fait décapiter Laud, annihile le Parlement dont la majorité était constitution-

nelle et modérée» et oblige une soixantaine de membres des Communes à voter la mort du roi. Quelque pitié que puisse inspirer le sort de Charles I" (1649) et de sa famille, il ne faut jamais oublier les milliers de têtes abattues par les rois. La puérilité seule peut s'étonner qu*un sur mille» parmi ces grands tueurs irresponsables, rencontre en son chemin Téchafaud.

L'exécution de Charles !«' soulève l'Ecosse et Tlrlande. £q Ecosse» Montrose, vaincu et pris» est écartelé; en Irlande, Cromwell en personne (1650) répand la dévastation et le massacre; il court battre les Écossais à Dunbar, et retombe à Worcester sur Charles II» qui s'était fait couronner roi d'Ecosse à Scone (1651). Enfin, gêné par ce qui reste de Parlement (rump, « parJementcroupion »)» il le dissout» le remplace» se fait décerner par ses officiers le titre de protecteur de la Bépublique, et résiste à grand'peine au désir imprudent de ceindre la couronne.

Il règne. En cinq ans, il restaure la puissance de PAngleterre ; refuse à l'Espagne une alliance qu'il accorde à la France ; son amiral Blake repousse les flottes de la Hollande ; PEspagne perd Dunkerque et la Jamaïque ; les Barbaresques sont châtiés, le pape menacé d'une descente vengeresse; l'industrie anglaise renaît, le commerce prospère et Tempire colonial commence. Mais le robuste protecteur ne peut résister au lourd fardeau qu'il porte depuis dix-huit années. Il succombe aux fatigues» aux soucis, à sa dévorante activité (1658)» et son faible fils Richard dépose» au bout de six mois» une responsabilité qui répouvante. En 1660» le traître Monk ramène Charles II» sceptique et dépravé, qui» après un règne souillé de vices, de lâchetés, d'infamies» tour à tour jouet des protestants et des jésuites, pensionné de Louis XIV, laisse au catholique Jacques II un trône ébranlé (1685)» au moment où le stathouder Guillaume d'Orange tient en échec la puissance de la France compromise par la révocation de Tédit de Nantes.

Minorité de Louis XIV. — Misérables agilations de la Fronde. — Mazario, patient et habile, achève l'œuvre de Richelieu par les traités de Westphalie et des Pyrénées. — Fouquet abattu ; les finances rétablies par Colbert. — Brillante période : écrivains et artistes; bâtiments', fêtes, maîtresses royales.

— Condé, Turenne, Duquesne. — Charles II pensionnaire de Louis XIV. — Influence de Louvois; corruption générale; poudre de succession :1a Brinvilliers. — Stériles victoires de Luxembourg. — Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, se fait reconnaître à Ryswick par Louis XIV humilié.— Influence de la Maintenon et des jésuites : révocation de Tédit de Nantes; crime des Dragonnades ; les protestants fugitifs' portent à l'étranger nos arts et nos industries. — Epuisement de la France; les armées françaises battues coup sur coup par Marlborough et Eugène.— Villaviciosa et Denain assurent enfin l'Espagne aux Bourbons, et à la France une paix acceptable. — Lugubre fin du grand règne. — Médiocrité de la pensée , appauvrissement de la langue.

— Grandeur du xvii« siècle anglais : Shakspeare, Bacon, Hobbes, Loclve, MiltOD, Harvey, Newton. — Progrès de l'Angleterre aux Antilles, en Amérique, aux Indes. — L'empire mogol : Baber, Akbar, Aoreng-Zeb. — Les Portugais et Hollandais en Chine et au Japon. — Les jésuites français plaisent quelque temps à l'empereur mandchou Kang-hi. — Premiers rapports de la Chine avec la Russie. — Existence agitée de la Pologne. — Aventures de Charles XII: le rôle extérieur de la Suède est terminé. — OEuvre gigantesque de Pierre I«', le civilisateur barbare. — Fortune des Hoheniollern. — Naissance du royaume de Prusse. — - La régence, Dubois, Law. — Guerres inutiles delà succession d'Autriche et de Sept ans (Fontenoi, Rosbach). — Énergie de Marie-Thérèse. — Puissance d'Elisabeth Pétrowna et de Catherine II. — Frédéric- II relie le Brandebourg à la Prusse par la conquête de la Silésie et les partages de la Pologne. — La France perd Tlnde et le Canada. — Expansion de l'Angleterre. — En France, règne de la Pompadour et de la Dubarry royauté de l'esprit : Montesquieu, Buffon, Voltaire, Diderot. — Louis XVI, uu niais dévot, secoue la tutelle de Turgot. — Sécession de l'Amérique anglaise.

— La Fayette et Washington. — La France secourt les colonies révoltées. — La paix de Versailles assure l'indépendance des États-Unis.— Retraite simple et grande de Washington.

Louis XIV, fils inespéré de Louis Xlil, avait cinq ans à la mort

de son père. H va régner soixante-douze ans, plus que Sésos-

tris. (]ette longévité d'un homme qu'il ne faut ni rabaisser ni

transfigurer a imposé son nom au a grand siècle » de notre cn-

seignement si longtemps clérico-mouarchique, à cet âge oùPabsolutisme^ en France^ atteignit son apogée, où se réalisa cet idéal du passé auquel des admirateurs plus ou moins sincères voudraient ramener l'avenir. Les génies et les talents qui ont illustré cette époque ont été groupés autour du roi comme les rayons d'un astre central dont toute vie émane. Mais quand Tœil s'est fait aux splendeurs du Nec plurihtis impar, quand on regarde de près ce faux âge d'or, on y distingue tout de suite des phases très inégalement lumineuses.

Le début, surtout, malgré de brillants succès militaires, est singulièrement sombre et confus. L'autocratie de Louis XIV ne se rattache pas sans peine au règne absolu mais violent de Kichelieu. Il lui faut traverser près de quinze années d'anarchie. Les forces comprimées et contenues par le grand cardinal se dérobent à la main souple de Mazarin et aux bras blancs de sa maîtresse, Anne d'Autriche, un « pantin d'Italien et une Espagnole dévote. Une cabale de princes, héritiers de l'esprit féodal, réclame l'argent et les places. Des corps judiciaires dont les attributions sont mal définies essayent de limiter à leur profit le pouvoir royal. Le peuple des grandes villes, affamé, désorienté» s'agite sans savoir ce qu'il veut, par vague instinct démocratique. Il se fait entre ces trois groupes disparates une sorte d'alliance exploitée par un prêtre batailleur, bon écrivain et mauvais général, le cardinal de Retz, par une intrigante, la belle Longueville^ qu'ont rajeunie ses amours posthumes avec le vieux Victor Cousin, enfin par une vingtaine d'ambitieux brouillons tout entiers à leurs convoitises mesquines. Un Turenne, un Condé, par boutade, d*un cœur léger, trahissent la France et commandent les armées ennemies. Un duc dépossédé, Charles de Lorraine, vit de pillage autour de Paris. L'étranger, fort de ces discordes et de ces complicités, déborde partout nos frontières peu solides. La Flandre, l'Artois, la Picardie, la Lorraine, ne forment qa^un champ de bataille, parcouru en tous sens et dévasté par des traînées de soudards et de bandits. Le reste du pays n'est guère moins misérable : ce ne sont que villes prises et reprises par les

factieux, désolées par des querelles intestines» gouvernements populaires ou féodaux, sécessions, États dans l'État; ÏOrmée agite Bordeaux, la Provence est en proie à des émeutes de magistrats. La cour errante fuit Paris, y rentre pour en sortir, no sait où se poser. Partout le meurtre, le pillage, les exactions, la terreur, le chaos; passé huit heures du soir, on ne peut sortir dans les rues sans danger ; les tire-laine y font rage. On est revenu au temps des derniers Valois.

Enfin, en 1653, Thabileté persévérante de Mazarin, trois fois chassé, trois fois rétabli, Taplomb d'un jeune roi» sain de corps et d'esprit, à peu près raisonnable et juste, ramènent l'unité dans le pouvoir, dans le territoire et dans la nation. La France respire. En reprenant ses sens, son premier mouvement est de se livrer, de s'abandonner à ceux qui représentent le salut public. De l'angoisse et de l'espoir universels nait la divinité de Louis XIV. La Fronde a été la raison d'être de l'absolutisme.

Tant que vit Mazarin, Louis XIV n'est rien qu^un adolescent mal instruit, mal soigné, timide et mécontent, assez sensé pour comprendre la fausse situation de sa mère, et pour reconnaître Texpérience, l'habileté du cardinal. Moins hautain, plus souple, mais aussi tenace et aussi clairvoyant que Richelieu, fourbe et sans scrupule, financier des plus véreux -^ mais ce que nous appelons honnêteté est chose inconnue alors dans le monde politique — Mazarin présente un mélange extraordinaire de vices presque bas et de qualités éminentes. Nul mieux que cet Italien n'a compris et soutenu avec plus de talent et de succès les intérêts de la France. C'est lui qui» grâce sans doute aux victoires de Gondé, a signé le triomphant traité de Westphalie (1 648) ; c^est lui encore qui, grâce aux succès de Turenne (Arras, 1654» les Dunes, 1658), dicte la paix des Pyrénées (1659). Il a presque achevé la carte de France, assurant sa frontière orientale par la ligue des princes du Rhin, sa frontière du midi par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Espagne. Seuls, la Franche- Comté et Strasbourg nous échappaient encore. Enfin, ce financier détestable a légué à la France l'âpre et la' n.

Collterl, qui dirigea viogt-deux aos les liDaaces, les arts, l'agriculture, l'industrie, le commerce et la marine, prisait ara nt tout l'ordre et la régularité. Celait ce qui avait manqué absolument aux adrainistrations de Ricbelieu et de Hazarin, ce qui

dtait uoti moins absolument nécessaire aux projets et aux passions du maître. Le roi s'associa donc sans réserve aux entreprises plus ou mcios haineuses de son ministre contre les financiers prodigues et sans vergogne. Il lui sacrifia un rival fameux, Nicolas Fouqucl, qui n'était ni lo moins aimable, ni le plus coupable parmi les manieurs des deniers publics. Une dette de 43S millions, deux années de revenus dévorés d'avance, c'était là de CCS maux auxquels il faut couper court. Colbert y pourvut en quatre ans et assura une recette nette de 70 millions. Ces cliilTre^, aujourd'Uui, nous font sourire. La vente des emplois, l'aggravation des inip6is indirects, les confiscations, les banqueroutes fréquentes nullement dissimulées sous le nom de conversioTU, accroissaient au besoin ces ressources déjù considérables pour le temps, mais qui ne pouvaient sunire â l'achèvement du Louvre (colonnade, IGCîi), aux coAteux embellissements de Versailles tt(î&l-1687]. Des dépenses plus sérieuses, plus nécessaires, s'imposaient à Colbert et à Louvois, son collègue pour la guerre : l'un accroît la marine, l'autre organise l'armée et place la baïunnettu au bout du fusil. Vauban fortifie les frontières. Louis XIV se voit en état d'exiger du pape (166J) et du roi d'Espagne d'bumbles satisfactions pour certaines insultes envers ses ambassadeurs; en concourant, par un envoi de six mille hommes, à ia victoire du Saint-Gothard, il alTecte de protéger l'empire et la chrélienlé. Il fait châtier par Beaufertles corsaires de Tunis et d'Alger. Tout est splendeurs, divertissements, faciles amours, espoirs sans limites. C'est a

offrir un

comme 1

l^nols et

saoquise

]if;ue, Hollande, Angleterre el Suède, arrête ces succès trop rapides. Louis XIV rend la Franclie- Comté, mais il garde douze villes du nord, Lille, Douai, Oudenarde, Tournai, etc.

Un roi de Ironte ans, qui danse devant ses maîtresses et son peuple, comme les rois nègres du liant Nil; de belles dames trèa peu sévères, des Lavallière, des Monlespan, des Foutanges : car la cour très clirétienne compte beaucoup sur le repentir et l'absolution; des peintres, des statuaires, des décorateurs habiles, les Lebrun, les Girardon, les Puget, les Le Nôtre, Molière dans toute sa force. Corneille encore. Racine, Boileau, La Fontaine, Sévigné; la création des Gobelins, de la Savonnerie, des Invalides; une sorte de déférence universelle; répandaient sur Taris et Versailles une lumière à peine obscurcie par le glorieux écbec d'une expédition envoyée au secours de Candie, dernière possession des Vénitiens en Crète.

Celte télioilé paf un lièvre troublée ..

Des pamphlets, des plaisanteries un peu lourdes, des médailles, qui consolaient la Hoilando des dommages causés à son commerce par les règlements el la concurrence de Colberl, piquèrent au vifTavantageux monarque. Payant la neutralité de la Suède et de l'Angleterre, il déclare la guerre aux provinces unies, passe ou regarde passer le Kliin, et lance cent mille hommes jusqu'à quatre lieues d'Amsterdam [1672),

Qui pouvait songer que ce caprice, très impolitique, de

Louis XIV, en détournant de la France l'alliance si nécessaire

de la Hollande, en rejetant dans les bras de l'Allemagne et de

l'Aufileterre la bordure même et la ligne de déleiise avancée

de l'ancienne Gaule, allait frayer la voie au plus redoutable et

persévérant ennemi du roi-soleil, à Guillaume d'Orange, un

""""'i" '''"'igine, qui eût été aussi bien un ami qu'un adver-

isurrection, mortelle aux deux frères de Witt, qui

. la Hollande, porta Guillaumeau stathoudérat, Guil-

6t gendre du dernier Sluart. C'était un général

le se mesurer avec les Turenne et les Condé. Il sut

630 L'HISTOIHE.

mettre à profit quelques lenteurs dans la marche des Français, et, par l'ouverture des écluses, força Tinvasion à reculer. Bientôt, à son instigation, TEspagne, Tempire, même l'ADgleterre, se déclarèrent contre nous. Grande lutte où la France sut t»ir tète à cette nuée d'ennemis et, malgré certains échecs^ certaines pertes cruelles, garder ses conquêtes, assurer ses firontières.

Louis XIV, en 1674, recommence et achève Tannexion —inévitable — de la Franche-Comté ; Duquesne et d'Estrées battent les escadres hollandaises aux Antilles ; Turenne, par une savante campagne, chasse d'Alsace les Impériaux; Gondé bat, malaisément il est vrai, le stathouder à Senef; mais la mort de Turenne, emporté par un boulet de hasard, Tappe/Ze en bâte sur le Rhin; puis la maladie, la goutte, le renvoie à Chantilly. Luxembourg lui succède avec honneur. Duquesne, de retour dans la Méditerranée, remporte, dans les eaux de Sicile, deux terribles victoires sur le fameux Ruyter (1676). Enfin, après six années laborieuses, la paix de Nimègue (1678}, reconnue par l'empire Tannée suivante, donne à la France la Franche-Comté et quatorze villes flamandes.

Ce résultat, fort heureux et inespéré, n'était pas fait pour tempérer l'orgueil de Louis XIV. Nulle part il n'éprouvait de résistance; il faisait bombarder par Duquesne, tout aussi rudement qu'Alger et Tunis, Gènes, la ville de marbre, pour quelque ipanque d'égards, et forçait le doge à venir humblement solliciter son pardon ; il morigénait le pape et lui opposait, en 1682, les libertés de l'Eglise gallicane. 11 se faisait attribuer, au delà du Rhin, plusieurs villes libres. Ces façons souveraines indisposaient toute l'Europe et commençaient à fatiguer mêmeie pays, toujours admirant, mais siibvenant avec peine à ce fastueux régime. Les mœurs n'étaient pas des meilleures ; les provinces, bien que gouvernées au nom du roi, demeuraient à la merci des hobereaux pillards et des barons scélérats que n'avaient guère déranges les grands jours d'Auvergne (1665) ; les nobles qui venaient parader à la cour, à portée des emplois, des pensions,

avaient fondu leur patrimoine en galons, collets, rubans, satins et velours, perdu au jeu les miettes du festin royal et se laissaient aller aux pratiques les plus équivoques, aux sorcelleries et aux essais moins innocents de ta poudres de succession d. Toute une série d'empoisonnements réels (la BrinTilliers, 1676) ou supposés tenait en haleine ce qu'on appelait alors la Justice, à bonne intention toutefois, et ne devait pas cesser, pendant quarante ans (1675-1715), d'entretenir la suspicion^ de défrayer la calomnie. Le maréchal de Luxembourg fut compromis dans ces tristes affaires et écarté du commandement par Louvois, qui le haïssait. Molière était mort (1673); et^ depuis longtemps, il y avait moins de gaieté dans Tair, moins de marquis, plus de Tartufes.

Louis XIV, encore vert pourtant — il tournait vers la quarantaine — tendait à la dévotion. Montespan ne l'enlevait que par accès aux jésuites, aux La Chaise^ aux LeTellier. Une grande amie de Ninon de Lenclos^ jolie femme devenue prude, correcte institutrice des bâtards royaux, M"'® deMaintenon, attirait de plus en plus, par les grâces confites de sa révérende maturité, par sa componction flatteuse, un homme digne par excellence et qui commençait à préférer aux grandes allures des duchesses courtisanes « des amours sans scandale et des plaisirs sans peur y>.

Les bons avis de cette sage dame ne pouvaient que rengager à Texpiation de ses frasques trop vives et trop multipliées. Les prélats, avertis, je pense, ou guidés par leur flair, s'empressaient d'assiéger l'illustre converti et de Tanimer contre les ennemis de la foi. Ils n'eurent pas de peine à convaincre Louis XIV. Jamais il n'avait montré d'indulgence à* la liberté d'esprit. Il avait privé des honneurs funéraires la dépouille de Descartes. La liberté de conscience était une bien autre atteinte à la règle tacite : un roi, une foi.

Dès 1662, il avait interdit les enterrements protestants; en 1663, déchargé les convertis de leurs dettes envers leurs anciens coreligionnaires; en 1665, livré aux obsessions des prê-

très et des magistrats les derniers moments des réformés; en {670,défendu aux instituteurs d'enseigner aux jeunes huguenots autre chose que la lecture, récriture et le calcul ; autorisé les enfants de quatorze, de douze, puis de sept ans, à quitter leurs parents; enjoint aux sages-femmes d'ondoyer les nouveaunés. Quant aux démolitions de temples, demandées » de la part de Dieu dans l'intérêt de la justice »^ c'était distraction courante des évoques et des ahbés. La révocation de l'édit de Nantes, corollaire de ces vilenies, fut promulguée en 168«^ et honteusement célébrée par les gobe-mouches (ô Sévigné ! a Rien n'est si beau ») et par les courtisans qui flairaient les confiscations fructueuses. « Les enfants, disaient les hypocrites (Maintenon), seront au moins catholiques. Leur réunion extérieure les approche du moins de la vérité ! » Des « missions bottées m (les dragonnades), des tribunaux d'exception furent chargés d'accélérer les conversions— « le roi n'avait rien tant à cœur » — par des vexations, des tortures, des infamies qui soulèvent le cœur, vol, viol, pendaisons, incendies, noyades, et tout ce qu'on peut imaginer déplus abominable. Ce qui échappait aux supplices allait ramer sous le fouet des chiourmcs. Cinq cent mille fugitifs allèrent répandre par le monde les arts et les industries de la France. C'est ainsi qu'en pleine paix, un prince nullement cruel, vexait, assassinait et chassait des sujets innocents, obéissants et utiles à la prospérité du royaume. On n'a jamais dit combien ce crime dépasse en horreur la Saint-Barthélémy, simple expédient, après tout, d'une époque troublée et meurtrière; les dragonnades, presque passées sous silence par l'histoire, ont dépeuplé Tours, Lyon et tout notre Midi, au profit de l'Angleterre, de la Suisse^ de la Prusse, de la Hollande et de l'Amérique. Elles ont provoqué dans les Cévennes une longue rébellion furieuse, fanatique, qui brava l'immonde bourreau Lamoignon de Baville, et lassa, jusqu'en 1703, trois maréchaux de France, Montrevel, Villars et Berwick.

Mais les mauvais jours sont venus pour ce roi si aveugle et si coupable. Guillaume, au nom de sa femme Marie, fille aînée d'un

beau-père qui s'était permis d'avoir un fils d'un second lit, Guillaume a détrôné Jacques II, le Stuart catholique (1688); Louis Xiy donne au détrôné (son cousin germain) une armée» battue en Irlande à laBoyne^ une flotte, battue à la Hogue. Aux prises avec une coalition suscitée par Guillaume, en dépit des €^ploits des corsaires Pointis, Dugay-Trouin, Jean-Barl, de Luxembourg, vainqueur à Fleurus, Steinkerque, Néerwinde (1690-4693), de Catinat, maître du Piémont (Staffarde et la Marsaille), il est réduit à signer, à Ryswick (1697), une paix tout juste honorable, gardant Landau et Sarreiouis, Touest de Saint- Domingue, mais rendant Pignerol, les villes prises au delà du Rhin, enfin reconnaissant Guillaume lU, l'usurpateur, comme roi d'Angleterre.

La France lasse, épuisée— le paysan commence à brouter l'herbe des champs — la France va encore être jetée dans une guerre difficile contre l'Angleterre, la Hollande, l'Autriche, avec des armées et des généraux insuffisants; et cette guerre, pour laquelle il eût fallu réserver toutes nos forces, est la plus justifiée de celles que Louis XIV a entreprises. 11 s'agit de profiter des droits de la reine Marie-Thérèse, et du choix explicite du dernier descendant de Charles-Quint, le roi Charles II, pour écarter de la couronne d'Espagne la maison impériale d'Autriche. C'était une nécessité urgente. Mais si les victoires de Berwick àAlmanza (1707), de Vendôme à Villaviciosa(I7!0), assurèrent le trône de Philippe II à un Bourbon, petit-fils de Louis XIV, au déplorable Philippe V, le génie militaire d'Eugène de Savoie, un bâtard français jadis froissé par le grand roi, et l'invincible tactique de Marlborough condamnèrent à de rudes épreuves nos armées d'Italie, d'Allemagne et de Flandre. Les premiers avantages de Vendôme à Luzzara, Hochslaedt, Fried- Jingen (1702-1703), avaient été rapidement effacés. Un second Hochstaedt, Blenheim (1704), a rejeté les Français hors de l'Allemagne; Turin (Villeroi) [1706] les chasse du Milanais et du Piémont ; Ramillies des Pays-Bas. La déroute d'Oudenarde, la perte de Lille (1708), le terrible hiver de 1709, contraiguent

Louis à implorer la paix. On lui impose pour condition d'aller lui-même expulser d'Espagne son petit-fils. II tenta un dernier effort; malgré une résistance héroïque, Yillars, blessé^ perd la bataille de Malplaquet (1709). Enfin, en 17iS, il prend sur Eugène une revanche^ modeste en ses proportions (Denain), grande par ses conséquences : puisqu'elle décide l'Angleterre et la Hplîande en 1713, l'empire en 1714, à signer les traités d'Utrecht et de Rastadt.

L'Espagne reste aux Bourbons, à la France l'Alsace, la Franche- Comté, une lisière flamande. Mais la prépondérance industrielle, coloniale et maritime a passé la Manche. Elle appartient à l'Angleterre. La morne tristesse de la France écrasée par une dette de 8 milliards enveloppe les dernières années de Louis XIY, frappé dans ses enfants, dans sa fortune, dans son orgueil. Sa distraction unique est de persécuter les jansénistes, sorte de puritains fort ennuyeux, mais très honnêtes; il obtient du pape une bulle élaborée à Versailles par le père Tellier ; mais il applique en vain ce document à la fistule qui le ronge. 11 est temps que i^s misères et sa fin mélancolique permettent à MassiIJon de placer le fameux cliché : a Dieu seul est grand, mes frères. )>

Il me serait doux, si j'avais le temps, de scandaliser par d'assez nombreuses restrictions les admirateurs de notre âge classique ; mais une critique sommaire risquerait d'être injuste. On ne juge pas d'un mot des génies tels que Descartes et Pascal, tels que Corneille, Molière^ Racine et La Fontaine, des écrivains de talents si variés, une Sévigné, un La Bruyère, un Bossuet, un Fénelon, un Bayle, un Saint-Simon, un Lesage. On les lira, on les relira toujours. J'accentuerai cependant deux remarques^ une surtout, qui n'ont point échappé aux esprits impartiaux. Dans la seconde moitié du xvii** siècle, notre langue, trop émondée, a perdu en richesse, en couleur, ce qu'elle gagnait en précision. L'ordre a figé le style; la phrase est compassée, monotone, comme les boucles symétriques de la perruque royale ; et, pour peu qu'on écarte cet ornement, on ne trouve dessous que banalités et lieux communs. Les vaines chicanes théologiques ont rétréci la pen-

Bée ; ia crainte, fort justifiée, de rintolérance orthodoxe a mis à la mode les minimes questions de goût, de Inorale, sorte de jeux de société qui se pratiquent encore dans notre « monde où Ton s^ennuie ». Les grands problèmes étaient trop dangereux. Giordano Bruno avait été brûlé à Rome en 1600, Vanini à Toulouse en 1623. Galilée, pour avoir affirmé, après Copernic, le mouvement de la terre (1633), s'était vu réduit aux pires humiliations. Après 1650, on fouetta et Ton marqua très bien a un adolescent de Paris •», dit Loret, pour avoir, « en dévot et sacré lieu, blasphémé le saint nom de Dieu ». On brûla très bien^ à Senlis, un a monstre convaincu d'athéisme » ; « et^ quand sa charogne fut arse, la cendre au vent en fut éparse ». On conçoit que Descartes (1656), tout métaphysicien et déiste qu'il fût restée préférât écrire en Hollande ou en Suède, non seulement son hardi Traité de l'homme^ sa conception géniale du Monde, mais même ses inoffensifs Principes et Méditations. Son contradic* teur Gassendi, pour être toléré, avait soin, comme faisait Épicure lui-même, de rattacher tant bien que mal le matérialisme à la religion. Enfin, sous Louis XIV, sMl n'était pas impossible de penser librement, il était peu prudent de le dire ou de le montrer.

En dépit des luttes religieuses et politiques qui l'avaient si violemment agitée, TAngleterre n'était pas restée en arrière de la France. Son théâtre avait devancé le nôtre, et certaines pages du Paradis perdu ne seront jamais égalées ; il est vrai que la renommée n'avait encore placé ni Milton ni même Shakspeare au rang que leur a décerné la postérité ; l'imitation du goût classique, importé par Charles 11^ allait, pendant quelque cent ans, amoindrir Toriginalité des poètes et des écrivains. Mais le génie anglais s'était manifesté avec éclat dans la philosophie et dans les sciences. Bacon, Hobbes, Locke, sans se prononcer trop ouvertement sur le principe de la religion, avaient fort diminué la part de la métaphysique, substitué Texpérience â la dialectique, l'induction à l'affirmation d'axiomes a ;)rton. La méthode scientifique procède de leurs doctrines. Locke l'avait appliquée

aux choses de la politique et démontré que Tordre, dans l'État, repose sur le libre concours et la représentation la plus exacte possible des volontés individuelles et n^est pas compatible avec le pouvoir absolu d'un homme ou d'une caste. Harvey découvrait la circulation du sang. Enfin, Newton, avec une précision mathématique inconnue encore à Descartes, agrandissant le domaine dont Galilée et Keppler n'avaient parcouru que les zones prochaines, s'élançant au delà de notre monde planétaire, avait appliqué à l'univers les lois de la pesanteur et substitué à la déclinaison des atomes, hypothèse géniale de Lucrèce, à la grandiose idée cartésienne des tourbillons, la certitude de la gravitation universelle.

L*esprit positif et pratique, introduit par les Anglais dans la philosophie et dans la science, longtemps étouffé dans le chaos sanglant du moyen âge, s'était développé tout à coup, conséquence naturelle, bien que tardive en apparence, de celte âpre énergie qu'ils tiennent de leurs aïeux Scandinaves et normands. Il se révélait comme le trait saillant et dominant de leur caractère. Tourné désormais vers l'utile, en tout et partout il ies dirige, dans la paix comme dans la guerre, dans leurs débats politiques comme dans leurs entreprises industrielles et commerciales. Elle leur assure l'empire des mers et rexploltalion du monde.

Précédés en Amérique par l'Espagne et la France, dans l'Inde et la Chine par le Portugal et la Hollande, ils se préparent à évincer leurs rivaux et, avant tous, la France et l'Espagne engagées dans les guerres continentales. Eu 1577, Drake avait fait le tour du monde et découvert les côtes orientales de l'Amérigue du Nord. En 1583, Walter Raleigh fondait un établissement en Virginie, plus tard en Guyane (1616). Dès 1606, des compagnies de Londres et de Plymouth s'emparent du commerce de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre. De 1621 à 1682, les révolutions de la métropole et les persécutions religieuses ont peuplé d'exilés le Massachusetts, le Maryland, le Rhode-lsland, le New- York et le New-Jersey, le Connecticut, la Caroline, la Pensylva-

nie. En 1619, l'Angleterre a pris pied à Terre-Neuve ; ce cordon de colonies isole, dans le Canada et la vallée du Mississipi, les Français clairsemés sur un espace immense. Vers le même temps, les petites Antilles (1625) passent des Espagnols aux Français et aux Anglais, qui s'emparent, en 1655, de la Jamaïque, centre de leur puissance dans le golfe du Mexique. Et, partout où s'installe l'Anglais, il foisonne, il prospère ; les villes qu'il fonde se trouvent en quelques années plus peuplées que les plus anciens comptoirs européens. Les rapports de l'Angleterre avec la Chine et l'Inde, très difûcilement établis— grâce au mauvais vouloir des Portugais et des Hollandais -^ sont cependant cultivés, dès 1660, par une Compagnie des Indes orientales. En 1622, l'acquisition de Bombay, la fondation de Calcutta, donnent à la forte main des futurs conquérants une double prise sur l'énorme péninsule.

Ces épais et si souvent inutiles appendices de la terre, l'Inde et la Chine, ont subi, depuis que nous en avons détourné nos regards, des vicissitudes parfois assez violentes pour qu'un écho en soit venu jusqu'en Europe. Dans la vallée du Gange, un puissant empire s'est élevé, qui déjà périclite. Vers la fln du xv® siècle, un petit-fils de Tamerlan, mince roitelet du Ferganah, aussi ambitieux que son aïeul, s'est mis en tête de chercher aventure. Baber, tel était son nom, a pris Samarcande, Caboul (1504), franchi la passe de Kaïber, battu à Panipat (quelques lieues nordouest de Delhi) un roi de THIndoustan (1526), triomphé des Radjpouts et élevé un de ces édifices toujours vacillants dont les ruines ont tant de fois jonché le sol indien. Le fils de ce premier Grand Mongol ou Mogol, longtemps expulsé par une coalition d'Afghans et d'Hindous, meurt victorieux après un second Panipat (1556) et laisse le trône à un de ces hommes, assez rares, qui ont été dignes de leur fortune, au puissant et sage Akbar. Ce prince, le plus fameux qui ait régné sur l'Inde depuis Açoka, fut aussi grand par la raison que par Tépée. Tout en domptant le Radjpoutana, le Guzerate, le Bengale, le Cachemire, le Sind, Kandahar, Ahmednagar (1561-1601), Akbar n'a cessé de flatter et d'attirer les Hindous par son affabilité et ses bien-

faits ; il a organisé Tadministration, la justice, les Gnances ; son grand, son incomparable mérite a été la tolérance : brahmanes et|bonz6s, Jaïnas et Parsis, juifs et chrétiens, sont accueillis à sa cour. L'empereur, qu'ils amusent^ a la faiblesse de vouloir les concilier et de leur suggérer une sorte de religion civile, à la façon d'Auguste^ et où l'empereur eût représenté rincarnation divine. Il faut passer quelque chose, surtout quand la fantaisie est inoffensive, à ceux qu'enivre la puissance. Le dieu Àkbar mourut en 1605. Ses ûis usèrent moins bien que lui du faste merveilleux qu'il avait déployé dans ses palais de Delhi et d'Âgra; mais leurs querelles parricides, leurs cruautés horribles, n'ébranlèrent pas l'empire, qui passa, fortement agrandi vers le sud par Chah Jehan, dans les mains du terrible fanatique Aureng-Zeb, le contemporain de Louis XIV (1658-1706). Aureng-Zeb semble avoir pris à tâche de provoquer les Hindous, autant dire la population tout entière ; partout, au nord, à Touest, au sud, les révoltes et les sécessions se succèdent ; l'empereur use vingtdeux ans de sa vie et d'immenses armées à conquérir, à perdre et à reprendre l'Inde centrale et le Dékan. L'Inde, après Aureng, n'est plus qu'un pêle-mêle inextricable de principautés sous la suzeraineté momentanée des plus habiles ou des plus violents. Delhi, la capitale d'Akbar, va subir les outrages, les horreurs abominables, des Perses et des Afghans, le cruel aventurier Nadir-Chah (1739) et l'odieux Ahmed-Chah-Dourani (1747-1761). Tandis que les héritiers de Baber secouaient, pendant environ deux siècles, ce demi-sommeil que le climat impose aux riverains de i'Indus et du Gange, la lourde Chine, un moment ranimée par l'énergie des premiers successeurs de GengisJcan, était retombée, sous les Ming nationaux (1368-1 643), dans sa vie machinale et précaire, intéressante pour la sociologie, négligeable pour l'histoire. Les Portugais, après diverses tentatives (1514-1550) pour y transplanter leurs moines incommodes, avaient dû se con* tenter de leur station de Macao et partager avec les Hollandais les profits qu'ils tiraient du commerce. Quelques massacres, notamment en 1525, où douze mille chrétiens périrent, les

avaient avertis que Tingérence chrétienne était peu goûtée ; la Chine possédait, en effet, trois ou quatre religions, qui lui suffisaient amplement. Le Japon, découvert aussi au xyi<» siècle (Marco Polo, au xiii®, en avait eu connaissance), s'était vite fatigué de ces visiteurs indiscrets; en 1637, il avait renvoyé Portugais/ jésuites et convertis^ à Macao. Les Hollandais, d'abord reçus comme ennemis des jésuites, avaient été confinés à Nangasaki. Le Japon demeura, jusqu'en 1867, peu accessible aux Européens. La Chine, un peu moins inhospitalière, se rouvrit, aux xvu« et xviii<> siècles, aux jésuites français, beaucoup mieux avisés que leurs prédécesseurs. Les Ming avaient été renversés^ en 1643, par une de ces invasions du Nord qui ont tant de fois imposé des dynasties au Céleste Empire. Les Tartarcs Mandchoux, redevenus maîtres de Pékin ^ avaient peu à peu conquis (1644-1700) la Chine entière. Gomme toujours, les premiers empereurs de la nouvelle dynastie Tsing s'étaient montrés actifs et intelligents. L'un d'eux, Kang-hi, dont le long règne correspond (1662-1722) à celui de Louis XIV, avait favorablement accueilli les missionnaires adroits, qui Tamusaient avec des leçons d'astronomie et de menues expériences de physique ; il laissait volontiers ces faiseurs de tours opérer quelques conversions, agréablement commentées par Voltaire en ses Dialogues. J'ajoute, pour n'y plus revenir, qu'un scrupule des papes arrêta leur propagande. On trouvait, à Rome, ce christianisme un peu trop chinois.

Kang-hi, le premier, par le traité de Nerstching (1689), était entré en relations avec les czars. La Russie, en effet, avant de s*ètre constituée en Europe, s'était avancée en Sibérie jusqu^aux frontières occidentales de la Chine, et ses progrès vers l'orient, loin d'être menaçants pour l'Empire du Milieu, le garantissait contre les incursions, mongoliques et mandchoues, dont il avait plus d'une fois souffert. Ce Nord redoutable était d'ailleurs épuisé. Les nomades clairsemés qui s'y agitaient encore n'opposaient guère de résistance aux mineurs et aux chasseurs cosaques, qui s'établissaient de proche en proche dans les bassins supérieurs

de rObi, du Yénisseï et de la Léaa. Les Kirgises et les Kalmouks, jadis vassaux des khans mongols et turcs de Kazan et d'Astrakan^ étaient désormais englobés dans la domination moscovite, depuis qu^lvan le Grand et Ivan le Terrible avaient étendu leur puissance jusqu'à la Caspienne et au Caucase (1462-1584).

Il était réservé aux Romanov (1613-1762), descendants de Rurik, à ce qu'ils disaient, de rompre, à Toccident, les barrières que la Suède, la Lithuanie et la Pologne interposaient entre la Russie et l'Europe civilisée.

Jusqu'à la fm du xvii" siècle^ la Pologne s'était maintenue, mais très péniblement, à la tète des nations slaves. L'extinction des Jagellons (1572) avait porté un coup funeste au pouvoir royal. La féodalité, le servage, l'immixtion des jésuites, les perpétuelles attaques des Turcs, des Cosaques, des Suédois', avaient rendu infiniment précaire l'existence d'un État dépourvu de centre et de frontières. Les rois, électifs, étaient à la merci des grands officiers de la couronne. Tour à tour Transylvains, Suédois, Saxons (voire Français, Henri III), ils avaient sans cesse à redouter la sécession d'une province ou d'une annexe, encore plus la concurrence de quelque nouveau prétendant. Les victoires de Gustave-Adolphe, en assurant à la Suède les embouchures de TElbe, de l'Oder et de la Vistule, avaient écarté la Pologne de la Baltique. Jusqu'en 1656, elle posséda, en Russie, l'Ukraine, la Podolie, la Lithuanie ; elle fermait encore aux czars l'accès de la mer Noire et de la Baltique. Mais, en 1656, elle recule ; le traité de Wilna lui arrache, une première fois, l'Ukraine, Tchernigov et Smolensk; elle perd, en 1657, la suzeraineté de la Prusse orientale ; en 1660, la Livonie; en 1682, la Sévérie. Le règne glorieux de Sobieski, le héros qui avait délivré Vienne assiégée par les Turcs (1683), lui rendit un moment la Podolie et Kiev. Mais Sobieski lui-même, en 1686, est réduit à renouveler le traité de Wilna. Les misérables querelles des nobles et du sénat vont livrer la Pologne sans défense à Charles XII et à Pierre le Grand.

Malgré de nombreux échecs, et Ténergique résistance du Du-

nemark, les successeurs de Gustave-Adolphe avaient gardé la prépondérance sur les deux rives de la Baltique. Mais en 1699, profitant de la mort de Charles XI, la Russie et le Danemark, auxquels pour son malheur s'associa la Pologne, essayèrent de rejeter la Suède dans sa péninsule. Ils comptaient sur la jeunesse et l'inexpérience du nouveau roi Charles XII. On sait combien ils se trompaient. Charles XII était un nouveau Gustave. Réduire le Danemark, battre quatre- vingt mille Russes à Narva (1700), chasser les Polonais de la Livonie, fut pour lui Taffaire de quelques mois. 11 envahit la Saxe et force Auguste II, duc de Saxe, qui était alors roi de Pologne, à abdiquer en faveur de Stanislas Lekzinski. Mais pendant qu'il perd son temps à ces besognes accessoires, le czar Pierre a travaillé, discipliné son peuple et son armée, envahi Tlngrie, la Livonie^ les territoires polonais. Charles XII s'élance vers l'Ukraine et, avant d'avoir pu joindre son allié Mazeppa, hetmao des Cosaques^ se fait battre à Pultawa et se réfugie chez les Turcs à Bender (1708). Il y attend obstinément que les Osmanlis lui rouvrent les chemins de la Pologne et de la Russie, laissant Pierre, allié aux Danois^ aux Prussiens, aux Anglais, rétablir Auguste II, envahir les provinces allemandes et même Scandinaves de la Suède, et conquérir l'Ingrie, la Livonie et la Carélie. Enfin les Turcs se décident, et il s'en faut de peu que le czar soit enlevé dans une embuscade; un stratagème le sauve, et le traité du Pruth (1714), qui fixe les limites des deux empires au Dniester, porte le dernier coup aux espé* rances de Charles XII. Il retourne en Suède et meurt en Norvège à l'assaut d'une forteresse (1718). Laissons cet éphémère turbulent, dont Voltaire a sauvé la mémoire. Pierre est un autre homme. Ce barbare^qui entend civiliser les autres sans renoncer à sa propre barbarie, nous offre un nouvel exemple de ce que peut la volonté d'un homme sur les destinées d'une nation.

Czar à dix ans, forcé par une révolte de sa garde, les strélitz, de partager le trône avec son frère imbécile Ivan Y et sa sœur, l'ambitieuse Sophie (168â), il comprime à dix-sept ans une nouvelle rébellion de cette soldatesque, écarte sa sœur qui en était l'histoirb. 4 1

rinstigatrice, et commence à régner (1689). Sous l'inspiration du Genevois Lefort, son confident (16S6-1 699) et son ami, qu'il fait général de ses armées^ grand amiral, vice-roi de Novgorod, il entreprend, non seulement de se faire une armée et une marine, mais de naturaliser en Russie les arts, les sciences, les industries de l'Occident, le commerce de l'Asie. Il renouvelle les traités avec la Chine et envoie à Kang-hi un ambassadeur (1691). II fait construire à Ârkangel par un Hollandais un grand vaisseau et navigue sur la mer Blanche (1692). En 1697, il se décide à voyager, traverse la Livonie, la Prusse, fait le charpentier à Saardam, recrute à Londres nombre de marins pour Arkangel; il revenait par Vienne (1698), lorsqu'une émeute de stréJi tz f encore soulevés par Sophie) le rappelle à Moscou précipitamment; il les fait pendre et hacher par milliers, et casse ces incommodes janissaires. Tout en guerroyant contre Charles XII, en battant les Suédois à Derpt (1701), à Pernof(1702), en se donnant enfin un port sur la Baltique (1703), il n'oublie pas sa tâche d'éducateur. Des écoles de mathématiques et d'astronomie sont fondées à Moscou (1702), ainsi qu'un vaste hôpital ; la dignité de patriarche est supprimée, et l'autorité religieuse passe au czar, qui la déléguera seulement (1703); défense est faite à toute personne en place de vendre la justice (1714).

Maître de l'Ingrie dès 1702, Pierre élève sur les bords de la Neva, entre le Ladoga et la mer^ une nouvelle capitale, Pétersbourg, où il transporte le Sénat de Moscou. Une fonderie de canons, une amirauté, des magasins de port, une défense avancée à Cronstadt, marquent la prise de possession du golfe de Finlande, dont l'amiral Apraxine a ravi les deux rives à la Suède. Il ne manque plus à la Russie que la Crimée pour dominer sur la mer Noire comme sur la Baltique. Libre de guerre et de troubles intérieurs, le czar continue ses voyages d'instruction ; il visite le nord de rAllemagné, le Danemark, la Hollande (1716), la France, ou plutôt Paris, et, par Amsterdam et Berlin, rentre à Péiersbourg qu'il fait paver et éclairer, qu'il dote de manu- ^'actures, glaces, tapisseries, fileries d'or, draps, soies, toiles, où

a attire les étrangers par des assurances de protection (1718).

Malgré des rigueurs bizarres — un général empalé, un archevêque rompu, une impéralrice knoutée — des cruautés qui n'épargnent pas son propre fils — Alexis, triste sire, il est vrai, qui refusait de s'associer à l'œuvre paternelle — malgré des vices grossiers, une ivrognerie incurable, la grandeur de Pierre apparaît nettement à son peuple. Lorsque, en 1721, la paix de Nystadt a consacré ses conquêtes, le Sénat et le clergé lui décernent, au milieu de fêtes pompeuses, les titres de Grand, d'autocrate^ de père de la patrie. L'année suivante, il navigue en triomphe sur la mer Caspienne, et, par Derbent et le Daghestan, enlevés à des Turcs caucasiens, il ouvre un débouché au commerce persan. 11 meurt tout-puissant en 1725, laissant Tempire à sa veuve Catherine !'<', solennellement couronnée en 1724. L'histoire de cette princesse est romanesque. Simple captive, tombée, en 1702, aux mains de Pierre, comme une part du butin fait à Marienburg, elle sait le captiver à son tour et se faire épouser secrètement; elle sauve le czar enveloppé par les Turcs et négocie le traité de Pruth; elle accompagne son maître jusqu'en Hollande, le suit à Astrakan, et s'empare enfin d'une couronne qu'elle va dignement porter.

En quittant la Russie pour regagner le principal théâtre de Tactivité occidentale, nous devons nous attendre à de nombreux changements causés par les récentes querelles si funestes à la Pologne et à la Suède. Entre les deux nations rejetées désormais en marge de l'histoire, une puissance nouvelle se glisse et s'al* longe et prend du corps à leurs dépens. Le 18 janvier 1701, à Kœnigsberg, l'électeur de Brandebourg, Frédéric, en dépit des vaines réclamations de Tordre Teutonique, a ceint la couronne et pris le titre de roi de Prusse, que l'empereur, on ne sait de quel droit, lui avait vendu. La fortune des Hohenzollern date du xv« siècle; c'est en 1417 qu'un Frédéric, burgrave de Nurenberg, achète de l'empereur Sigismond le margraviat et le titre électoral de Branibor ou Brandebourg. Un Albert, l'Ulysse du Nord^ accrut notablement cet électoral, qu'il déclara indivisib!

(1469); la Réforme y ajouta bon nombre de terres ecclésiastiques. En 1618, avec le consentement et sous la suzeraineté de la Pologne, le duché de Prusse, isolé entre Yistule et Niémen, en 1624, le duché de Glèves et les comtés de Mark et de Ravensberg contigus à la Meuse, vinrent flanquer, mais à distance^ le gros morceau central du Brandebourg. C'étaient les tronçons du serpent. Dès lors Tambition de la maison de Hohenzollern eut pour unique but le rapprochement, Tunion, de ces trois domaines. Rien de plus menaçant pour Ta venir de la Pologne que cet hiatus ouvert entre la Yistule et l'Oder par la Poméranie et la Silésie. Rien de plus inquiétant aussi pour les Pays-Bas et la France que cette amorce jetée au delà du Rhin, et séparée du Brandebourg par le Hanovre. Déjà en 1648 le traité de Westphalie avait arrondi Télectorat d'un morceau de Saxe (Magdebourg) et d'un bout de Poméranie. La révocation de Tédit de Nantes accrut sensiblement la population de Berlin et donna une vie nouvelle aux arts et aux industries. Le premier et le second roi de Prusse eurent leur capitale à Kœnigsberg, tout à fait en dehors de TAIlemagne; mais Frédéric P' eut soin d'y établir une Académie des sciences sous la présidence de l'ingénieux et universel Leibniz. Le second, Frédéric-Guillaume, roi sergent, odieux tyran domestique (1713-1740), fonda la puissance militaire de la Prusse. 11 collectionnait et faisait manœuvrer des hommes de six pieds. Sa manie Huit par mettre aux mains de son fils une forte armée de quatre-vingt mille hommes. Ce fils, parfois prisonnier, toujours suspect, et que son père, à l'instar de Pierre le Grand, faillit décapiter ; ce nabot, trapu, mal tourné, qui cachait sous des dehors légers un véritable génie militaire et politique, allait abaisser TAutriche et la France et, par la conquête de la Silésie, de la Poméranie, par le démembrement de la Pologne, souder enfin la Prusse royale au Brandebourg.

Le xviii^' siècle français présente le plus étonnant contraste entre rabaissement de l'organisme politique et l'expansion hardie de l'esprit. La France règne sur le monde civilisé, par Montesquieu, par Voltaire, par BufFon, par Helvétius, Lamettrle,

DE L0U[3 XIV A WASBINGTON. 64S

d'Holbach, Condillac, par Diderot, d'Alembert et Condorcet, par Jean-Jacques-Rousseaa. Bile périt par Law, par Fleury, Cltoiseul, Terray, Galonné ; par Louis XV, la Poinpadour el la Dubarr;. L'éclat projeté au loin par ce déploiement de l'inlelligence, l'animation répandue par le choc des idées et des doctrines ont longtemps voilé aux yeux de l'Europe les frivolités et les turpitudes de la cuur, l'épuisement d'un peuple réduit k la misère, la décadence d'une monarchie entraînée aux abîmes.

Tout d'abord, la mort de Louis XIV accueillie par un cri de délivrance, l'accession au pouvoir d'un prince débonnaire et spirituel, le déchaînement de rolies, le prurit de licence qui suc* cédait au rigorisme hypocrite d'une cour dévote et alïligée, donnèrent l'illusion d'un réveil national. On oublia eu un instant et les désastres de la dernière guerre, et tous ces dauphins morts avant leur père et leur aïeul, et Maintenon décrépite et l'ennuyeuse bulle, toujours suspendue sur les hérétiques et les incrédules. On secoua les lourdes perruques, on allégea le coutume, pour se ruer aux plaisirs, aux soupers, aux petites maisons. Le régent, ses amis, sa fille même, donnaient l'exemple et menaient la grande orgie. L'habtielé de Dubois, mauvais drâle et cardinal — sacré par Massillon — éventait la conspiration de Cellamare, dangereux complot tramé par un bâtard légitimé, le duc du Maine, et par Philippe V, roi d'Espagne, oncle de Louis XV. Le crédit public, audacieusement gagé sur lus bénérices aléatoires de la Compagnie des Indes, donnait une valeur fabuleuse aux actions de la banque fondée par Law, ingénieux financier écossais. Mais tes joies furent courtes : le papier tomba plus vite qu'il était monté. La spéculation s'effondra dans le goulTre du déficit. Le ministère du cardinal Fleury, réduit & une stricte économie (1736-1743), sacrifia la marine, dont une heureuse croisière de Dugay-Trouin sur les côtes barbaresques dissimulait encore la faiblesse, et laissa dépouiller de pauvre Stanislas, beau-père du roi. Quelques su (Parme et Guastalla] pallièrent toutefois celte hoi se hâta d'imposer â l'Autriche (1138) le traité d

laissait le prestige intact et assurait à Stanislas le tranquille usufruit de la Lorraine.

La littérature brillait d^un vif éclat. Les Lettres persanes^ chefd'œuvre d'agrément et de hardiesse, avaient paru en 1721 ; le théâtre de Voltaire, Œdipe (1717), Zaïre (1725), Brutus, etc., la Eenriade même, excitaient l'enthousiasme ; les Lettres philoso' p^igues, rapportées d'Angleterre, initiaient les esprits au mécanisme des gouvernements libres et aux doctrines rationalistes de Locke; aussi eurent-elles Thonneur d'être brûlées par la mai^ du bourreau. Mais Tauteur, réfugié pendant cinq ans à Girey chez son amie la marquise du Châtelet, poursuivait ses études scientifiques et préparait VEssai sur les mœurs, brillante contrepartie de VHistoire universelle.

Une paix relative laissait respirer le monde. Le Turc, rejeté au delà du Danube moyen par les victoires d'Eugène à Pétervaradin et à Belgrade (1717), menacé et contenu par la Russie, couvait idolemment sa proie, bien vaste encore. Le harem, les janissaires, les meurtres domestiques suffisaient à Tamusement, des padischahs. L'empire ottoman, ce corps étranger, d'extraction si difficile encore, n'était plus redoutable que par accès. L'Angleterre, sans perdre un moment de vue l'extension de sa puissance coloniale, vivait tranquille sous l'administration prudente d'Horace Walpole. Les Hanovriens, après la courte rébellion de 1713, jouissaient de leur loisir constitutionnel.

Mais voici qu'un orage s'amoncelle derrière le Rhin. Le dernier Habsbourg direct vient de mourir, laissant une fille, Marie-Thérèse, archiduchesse, reine de Hongrie, mariée à un parent éloigné, François de Habsbourg-Lorraine, duc de Toscane. Plusieurs prétendants se disputent In couronne impériale. Et tandis que l'électeur de Bavière, favorisé par la France, se fait proclamer sous le nom de Charles VH, le Prussien Frédéric 11 se jette sur la Silésie. L'Angleterre, que poussait à bout la concurrence espagnole et qui craignait pour le Hanovre l'ambition de Frédéric, voyant d'ailleurs la France s'allier à la Prusse, se déclare pour Marie-Thérèse contre Charles Vil (t741). La victoire remportée

DE LOUIS ZtV A WASHINQTON. 647

à Moiwitz par Pr<;<]éric donne le signal d'une première guerre de sept ans. La France, qui n'avait que Taire en cette gnière, envahit la Bohème. Le roi de Prusse, tenaot la Sîlésle, se retire de la lutte. Les subsides anglais, le dévouement de la Hongrie, donnent à SI a rie-Thérèse une armée, qui nous chasse de Prague. Les Impériaux marchent sur l'Alsace; cinquante mille Anglo- Allemands, sur le Palatinat. Heureusement le maréchal Maurice de Saxe répare un échec de Noailles à Dettingen par les victoires de Fantenoi (174S]. fiaucouï, Lawleld et la prise de Maèstricht. Entre temps, Frédéric, voyant l'Autriche se relever, avait repris les armes, et réduit Marie-Thérèse à traiter avec Charles VII. La paix d'Aix-la-Cliapelle (1748) lui assura laSilésie. La France perdit l'Acadie.

L'Angleterre, battue sur terre, avait triomphé sur mer (1747) et aussi chez elle. Le prétendant Chartes-Edouard, dont nous avions encouragé la descente en Ecosse, avait été battu à Culloden en 174S, et sa défaite consolidait la dynastie de Hanovre, -en même temps que le régime constitutionnel. La guerre conti- . nualt sourdement sur les limites mal déliuies du.Canada et des vagues l.ouisianes, le long du Mississipi, dont nous revendiquions les territoires immenses, sans mêmi; songer l'i un tirer parti. Dans l'Inde méridionale et moyenne, où l'hatiileté de Dupleix avait soumis i notre iniluence 30 millions d'hommes, la Compagnie anglaise, k Grande dame de Londres, luttait pied k pied, parla ruse et par la Force. L'beure approchait où Dupleix, abandonné, vaincu par Clive, rappelé, méconnu, allait perdre le fruit de douze années d'elîorts. Mais ce désastre fut il peine ressenti (17S4). L'Inde était si loin; et la Franco avait autre chose a penser. L'Esprit des Lois venait de paraître. Rousseau se révélait par ses discours contre ks sciences et sur l'inégalité. Buifon publiait son Histoire naturelle. Le premier volume de l'Encyclopédie (I7SI) était lancé. Les brillants salon des belles dames émancipées, les cafés littéi délectaient aux fines bisloires, aux éloquentes des Diderot. La l'hilosophie botanique de Lini

de Franklin^ qui venait (1747) de découvrir le secret du tonnerre et d'arracher à Dieu son foudre, occupaient, charmaient les âmes avides de lumière. Voltaire donnait Sémiramis, Eome sauvée (contre-épreuve du Catilina de Crébillon] ; il coquetait avec Frédéric 11; installé à Berlin, dans la familiarité d'un roi alors allié de la France, il égayait le monde par ses désopilantes querelles avec IMaupertuis (Akakia), par sa rupture burlesque avec son élève couronné. Comment se douter que la seconde^ l'épouvantable guerre de Sept ans, allait naître de trois rancunes de femmes, soigneusement attisées par FAngleterre (1766)?

Lesépigrammes de Frédéric II avaient blessé au vif M"**^ de Pompadour et la très puissante, très bonne, mais fort incorrecte Elisabeth Petrowna (une fille de Pierre le Grand); Marie-Thérèse, que torturait la perte de la Silésie^ s'abaissa jusqu'à flatter Antoinette Poisson, jusqu'à l'appeler chère amie. Le roi de Prusse^ prévoyant la coalition, pressé d'ailleurs et subventionné par le premier Pitt, notre ennemi acharné (son père avait été gouverneur de Madras, pris et repris par La Bourdonnais et Dupleîx},. prévint une attaque combinée par une brusque invasion en Saxe, une victoire en Bohême; pris entre les Autrichiens et les Français, il bat les uns et les autres à Rosbach — oij il fut sauvé par une véritable aberration de nos généraux (1757). Dès lors, c'est un tourbillon qui ondule sur le monde, depuis le Niémen jusqu'au Saint-Laurent, depuis Pondichéry jusqu'au Sénégal et aux Antilles, où Ton entrevoit par moments les Russes victorieux à Mémel, à Kœnigsberg, à Berlin ; Frédéric, écrasé à Kunersdorf (1759), battu même par les Autrichiens, chassé de sou royaume, vivant sur la Saxe conquise, sur la Bohême et, finalement, délivré par la mort d'Elisabeth, rentrant dans ses États» sans avoir lâché la Silésie ; les allées et venues, sans résultat, de nos généraux Soubise, Broglie, Clermont, d'Ëstrées, Gontades, entre le Rhin et le Wéser; les Anglais, d'abord surpris par la défaite de l'amiral Byng et la prise de Mahon, harassant notre marine défaillante, enlevant l'une après Tautre toutes nos colonies des Antilles, le Sénégal, et tout à la fois le Canada — «quel-

ques arpents de neige » — (1759; Montcalm, bataille d'Abraham) et les débris de notre empire indien. Le doublement, le triplement des impôts en France (1760)^ subvient à peine aux dépenses les plus urgentes. L'Angleterre même est obérée et lasse ; tout alourdie de son immense butin^ il lui faut le temps de l'examiner et de le mettre en valeur. Frédéric s'est tiré indemne des plus terribles dangers; le nouveau czar Pierre, un Allemand (Holstein-Gottorp), est de ses amis. La France et l'Espagne sont spoliées, hors de combat. La paix s'impose, et la plus désastreuse que la France ait signée depuis Rastadt. On lui rend quelques Antilles; l'Angleterre garde le reste : l'Amérique et Tlnde (1762-1763). De honteuses et séniles amours, les fantaisies delà Du Barry, le désœuvrement^ des spéculations criminelles sur les blés, de ridicules fureurs judiciaires contre les livres, mal com* pensées par l'expulsion des jésuites. (1762-1773), des exils de parlements à propos de sottises et de bulles, telles furent les distractions du plus cynique et du plus sceptique des rois, jusqu'à la maladie qui délivra la France (177-4),'liélas ! d'un égoïste, pour la livrer à un sot et à une étourdie.

Le véritable roi de ce temps, c'était Voltaire. Établi depuisl758 dans le pays de Gex, sur un territoire neutre, entre la France et la Suisse, le patriarche de Ferney recevait les visites de tous les gens d'esprit et de talent, les lettres des rois, des princesses^ des médecins, des prêtres et des philosophes. Sa correspondance si variée, si intéressante, entretenait dans le monde le feu sacré de la science, de laraison, delà justice. Tout opprimé, tout innocent, et Calas et .Sirven, et Lally Tollendal, et les serfs du mont Jura, tous étaient sûrs de son appui. Ses conseils, son concours, animaient les encyclopédistes. Son cerveau, toujours en' travail, lançait sur le monde un perpétuel feu d'artiûce, éblouissant, dont les baguettes pointues retombaient sur la superstition fanatique et l'oiseuse théologie. Romans, pamphlets, dialogues merveilleux, discours en vers, satires, contes, pièces légères, étincelaient autour de projectiles plus épais et non moins redoutables : la Bible expliquée, si vainement dédaignée par nos

exégètes qui ne savent plus rire, et le Dictionnaii^e philosophique^ incomparable trésor de bon sens et de bon français.

A côté de Voltaire, aussi grand dans une moindre fortune Diderot^ vaste et profond génie, critique littéraire et artiste, romancier ingénieux, conteur éloquent, par ses Pensées sur l'Interprétation de la nature^ par son admirable Entretien avec d'Alembert^ enfin, par ce monument des connaissances humaines, rEncyclopédiej élevé en face des bastilles de la foi et du droit divin, frayait la voie à Lamarck, à Darwin, et montrait aux peuples, aux Ëtats modernes, le but, ou plutôt le point de départ pour de nouvelles destinées, le but qu'ils ne veulent pas voir, qu'ils s'obstinent à oublier. Mais le temps, le temps m'emporte. Relisez à fond le dialogue de Frère Rigolet avec l'empereur de la Chine, et la Promenade du sceptique.

Jean-Jacques a vieilli. Admirable écrivain (parfois un peu tendu], mais cerveau mal équilibré, il a toujours osûllé entre le sentiment et la raison. Ses paradoxes contre la science, ses concessions à révangélisme poncif du Vicaire savoyard/pTélixd&nt aux réactions des Joseph de Maistre et des Chateaubriand; et les vues despotiques qui gâtent son Contrat social n'auront que trop d'empire sur les hommes de 1792 et 1793. Mais il faut se garder de toute injustice envers le séduisant écrivain des Confessions et des Rêveries d'un promeneur solitaire,

A ces grandes figures, élite de ce siècle (n'oublions pas Buffon et ses Époques)^ il faut joindre un esprit judicieux, administrateur libéral et habile, dont la main eût peut-être adouci la pente entre la monarchie sans contrôle et le gouvernement représentatif : Turgot, qu'un heureux hasard donna pour ministre à Louis XVI. L'inepte clique des hannetons de cour ne put tolérer plus de deux ans l'économie dans les finances et la menace de l'égalité devant les charges publiques. Le monarque bien intentionné, mais peu friand d'innovations, congédia le guide qui pouvait le sauver, et reprit, à petits pas pesants, le chemin du grand fossé, de Necker en Calonne, de Notables en États généraux, et deVarennes au tombereau final.

Durant le répit de quinze ans que la lassitude publique accorda au couple si singulièrement assorti^ à ces deux têtes, Tune vide, l'autre légère, toutes deux si étroites, la Prusse sous la direction savante de son véritable fondateur, Frédéric II, la Russie sous l'impulsion puissante de la grande Catherine, autre Elisabeth d'Angleterre avec moins de fausse pruderie^ s'arrondissaient aux dépens de l'infortunée Pologne^ trois fois partagée de 1773 à 1793. Catherine, lestement débarrassée, en 1762, d'un époux incommode (Pierre 111), avait tout d'abord mis la main sur la Pologne en y installant, par élection, son favori Poniatowski; mais une agitation catholique et l'entrée simultanée des Autrichiens et des Prussiens l'obligèrent d'abandonner deux parts du gâteau. Elle prit tous les palatinats de l'est. Les Turcs avaient fait mine d'intervenir ; elle leur enleva, par le traité de Kaïnardji (1774), la suzeraineté de la Moldo-Valachie, de la Crimée, du Kouban ; maîtresse de la mer Noire par la suppression de la république Zaporogue (1775), elle recevait de son magnifique amant, Potemkin, la Crimée et le protectorat de la Géorgie. Cette femme intelligente, bien que « son métier, disait-elle, fût d'être aristocrate », sut, à l'égal de Frédéric II, s'attirer les éloges de ceux qui distribuaient alors la renommée, correspondant avec Voltaire, demandant à Klaproth un catalogue et un dictionnaire raisonné de toutes les langues parlées dans son empire, pensionnant le nouvelliste Grimm, achetant la bibliothèque de Diderot dans la gêne, lui faisant rédiger des plans de réforme et d'éducation, enfin, répondant par un accueil flatteur aux remerciements que le philosophe vint lui présenter à Pétersbourg.

Une pareille adresse était hors de la portée d'un Louis XVI et d'une Marie-Antoinette. Du moins, une chance heureuse permit à la monarchie ébranlée d'effacer en partie les humiliations que nous avait values l'incurie de Louis XV, et d'arracher presque un monde à la rapacité de l'Angleterre.

Après la guerre de Sept ans, le gouvernement anglais avait essayé de faire payer les frais de ses conquêtes aux colonies de

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rAmériqae du Nord. Dès 1767, des droits nouveaux ou accrus, for le timbre, sur le verre, sur le thé, irritèrent les colons, sujets de la couronne, accordaient-ils, mais non d'un Parlement où ils n'étaient pas représentés. Ceux-ci refusaient, en tant que citoyens anglais, de subir des taxes qu'ils ne volaient pas. Leurs protestations ne furent point admises. Bientôt quatrevingt-seize villes et bourgs s*engagèrent à n'acheter aucun objet frappé de droits illégaux par la métropole. A Boston, en 1774, trois cargaisons de thé furent jetées à la mer. Des mesures de rigueur amenèrent des troubles, des rencontres sanglantes; et, le 14 juillet 1776, un congrès national réuni à Philadelphie, proclamant l'indépendance de treize colonies confédérée^, chargea de la défense commune Georges Washington, riche planteur virginien, ofûcier instruit, d'une probité à toute épreuve et d'une persévérance imperturbable. Avec des armées improvisées, inconsistantes, parfois enthousiastes, souvent découragées, Washington sut tenir en haleine, fatiguer par des attaques heureuses et d'habiles retraites des généraux exercés et les vieilles troupes anglaises et hessoises qui le débordaient de toutes parts. La sympathie excitée en France par la personne et les démarches de Franklin, le départ du jeune marquis de La Fayette k la tète d'un corps de volontaires, le besoin de popularité, déterminèrent Louis XVI à une intervention, qui était aussi urgente qu'elle fut décisive. Les manœuvres de Washington avaient permis aux insurgés de l'Ouest d'envelopper, à Saratoga, le général Burgoyne (1777); mais les Anglais tenaient, sur la côte, Savannah, Charleston, Philadelphie, New-York. L'arrivée de La Fayette et surtout d'une armée, commandée par Rocham* beau, rendit l'avantage aux Américains. Entre temps, l'Espagne, puis la Hollande, avaient suivi l'exemple de la France. La Russie, la Prusse, les Ëtats du Nord, contrecarraient, par une ligue des neutres, la manie dominatrice de l'Angleterre. Notre marine, quelque peu réconfortée, avec des succès divers et compensés, vaincue dans les Antilles, victorieuse dans les mers de Tlnde, ne se montra point inégale aux fîolles anglaises. Enfin, le 19 octo-

DB LODIS XIV A WASHINOTON. 6S3

bre 1781, jour à jamais mémorable, les attaques combinées de Washington et de La Fayette, à Yorktown, en Virginie, coniraignirent lord Cornwallisà capituler avec tiuit mille liommes. Les victeiresdeSiifTren, la résistance deTippoa-Saliib, dans le Uysore, les divisions qui agitaient le Parlement et les ministres anglais, arrachèrent à nos opiniâtres voisins la reconnaissance de l'iU' dépendance américaine. Le traité de Versailies, élaboré en l?Sâ, signé en 1783, fut l'acte de naissance des lïtats-Unis. L'Angleterre perdait pour toujours l'Amérique, eile gardait io Canada, La France ne gagnait rien ; quelques comptoirs dans l'Inde, quelques Antilles, et l'honneur, dangereux pour une monarchie, d'avoir fondé une république, la plus vaste du monde, dont la population s'est élevée, en cent ans, de 3 millions, au chiffre de 69 millions d'hommes.

Washington, généralissime, investi d'une autorité absolue, licencia ses armées. Il remit ses pouvoirs au Congrès, et rentra dans la vie privée. Appelé par un vœu unanime,cn178!),àla première magistrature de son pays, il n'accepta une seconde présidence quo pour affermir la Constitution, à laquelle il avait collaboré; et l'admiration universelle le suivit dans sa retraite délinitive.

Quelle grandeur égalera jamais cette simplicité !

DétetUble système financier. — Gaspillages de la oonr. — Déficit énorme. — MaoTaite volonté de deux assemblées de Notables. — Convocation des États généraux. — Inconscience et puérilité de Louis XVI. — Pourquoi la révolution fat violente. — Le Jeu de paume. — La prise de la Bastille. — La Déclara» tion de* droits. — La constitution civile du clergé. — Varennes. — Erreur de la Constituante et de la Législative, qui, en conservant la royauté, mènent le roi, inévitablement, à la trahison. — La patrie en danger. — Extraordinaire énergie de la Convention devant la guerre étrangère et la guerre nivile. — Ce n'est point par les crimes de la Terreur, c'est malgré ces crimes, que la République a vaincu la coalition et la chouannerie.— Par ces crimes, elle a péri le 9 thermidor. — Grandes vues, grandes œuvres, labeur immense de la Convention. — Bonaparte général et consul. — L'Italie, l'Egypte, Brumaire, Marengo, Austerlitz, léna, Eylau,Friedland, etc. — L'inutile et infâme rapt de l'Espagne.

— Wagram difficilement gagné. — Divorce. — Marie-Louise. — Infatuation.

— Guerre de Russie, Leipzig, Fontainebleau, Itle d'Elbe, Waterloo et Sainte- Hélène. — Grandes espérances, grandes déceptions du xix« siècle, qui, malgré ses malheurs, demeure jusqu'ici le point culminant de rhistoire. — Fécondité des arts, des lettres. — Développement simultané des sciences historiques et dos sciences de la nature. — Découvertes et applications merveilleuses de la vapeur, de la lumière, de l'électricité. — Conquête du monde par les Indo- Européens. — Défilé et revue des nations.

La proportion que nous avons jusqu'ici, tant bien que mal^ au prix d'omissions et de lacunes trop multipliées, maintenue entre les tableaux déroulés sous vos yeux est incompatible avec la complexité de l'histoire actuelle. Ce n'est plus de siècle en siècle, ni même d'année en année qu'il faut suivre les nations et leurs vicissitudes. Il semble désormais que Thumanité agisse plus par jour, par heure même, qu'elle n'a vécu jadis par mille et par cent ans. Le recul aussi nous manque pour mettre au point et débrouiller les perspectives confuses dont les lignes s'enchevêtrent devant et presque autour de nous. J'essayerai seulement de signaler les causes des événements accomplis depuis 1787, d'en marquer le lien, parfois d'en faire vivre un moment

CAUSES ET SUITES DE LA RÉVOLUTION. fiB5

les acteurs, surtout d'en indiquer les con se qaenee s proches et ioinlaines.

U pnix de Versailles, tionorablc revanche des humiliations de la guerre de Sept ans, n'avait pas rempli un trésor qui s'épuisait de jour en jour; les emprunts continuels qui engageaient d'avance tous les revenus de l'État, et qui devinrent presque l'unique ressource des Joly, des Ormesson, des Galonné, sufBsaientâ grand'peine aux gaspillages de la cour. Le Taste royal, les pensions extravagantes, les dons sans mesure, le payement des dettes princiëres n'absorbaient pas moins de quatre cent soixante-dix-sept millions par an, plus de quinze cents d'aujourd'hui. Les impôts directs, auxquels échappaient Irais cent mille privilégiés, écrémés au passage par les collecteurs, les sous-traitants, traitants et Terraiers généraux, ne permettaient pas de doter les services publics. Faute d'argent pour solder les armées, la France dut se résigner aux usurpations de l'Autriche dans les Pays-Bas et aux partages de la Pologne. Mais si le pregtige extérieur souffrait de cotte pénurie, la nation en mourait.

Les douanes intérieures, les gabelles, les tonlieus, etc., qui s'ajoutaient h la taille, dévotaient les humbles hénélices de Tagricuiture. La désuétude, en faisant disparaître le servage, n'avait point supprimé les redevances seigneuriales, les corvées, les droits féodaux de four, de colombier, de moulin, de chaese, de justice, encore moins ces intolérables à\mes qui ne restaient pas même dans la paroisse et allaient enricbir les gros prébendiers oisifs. Pour moins payer, on ne cultivait plus, on ne réparait plus les maisons. Le fisc avait beau pressurer, emprisonner saisir. De la misère naissait la famine. Il n'y a pas eu au xviii' siècle deux ans sans disette. Les maladies, le désordre, la révolte, la haine, désolaient les campagne: et les villas. Par centaines, par milliers, d< tête aux suppôts de ta linance. Le pays él par des bandes de faux sauniers, de frai Vingt-sept villes accueillaient comme des ses contrebandiers. L'arrogance, l'alTabilitf

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reaux, aigrissaient le désespoir serriJe des vilains, des manants, qaelque vingt millions d^êtres souffreteux, aCTamés, pleins de superstition et d'ignorance. Dans les villes, l'état social était pire encore. Les corporations et les jurandes rejetaient dans l'oisiveté, dans la misère et dans le vice quantité de malheureux, traqués, fouettés, pendus à Toccasion, prêts à toutes les vengeances, à toutes les scélératesses. Entre le peuple des campagnes et des villes et le monde des châteaux, de l'église et de la cour, s'étageaient, de la pauvreté à la richesse, les diverses classes intelligentes, celles qui savaient lire^ écrire et parler; les unes, commis, plumitifs, petits marchands, avocats et médecins de village, curés et desservants à portion congrue, en contact immédiat avec les foules; d^autres, notaires, légistes, magistrats, industriels, professeurs, écrivains^ savants, plus ou moins mêlés aux affaires publiques ou mécontents d'en être écartés; dans ce milieu pensant, pénétré — à doses inégales — des doctrines qui flottaient dans Pair, lecteur de F Encyclopédie, adepte de Montesquieu, de Voltaire^ de Jean-Jacques et de Dide- Tot, s'agitaient les directeurs des forces malheureusement aveugles qu'allaient déchaîner Tindécision de gouvernants sceptiques et rimpéritie vraiment stupéfiante de Louis XVL

Lorsque, à bout d'expédients ruineux^ d'emprunts et d'impôts contestés par les parlements. Galonné fut parvenu à faire comprendre au monarque ahuri l'imminence de la banqueroute; quand deux assemblées de Nota1)les triés sur le volet eurent à peu près rejeté les mesures de salut, déjà fort insuffisantes, qui leur étaient proposées, il fallut en venir à la convocation des États généraux. Rien ne pouvait être plus grave qu'une pareille décision. Cet antique rouage de la monarchie (les derniers États dataient de 16U) avait été adroitement employé par Philippe le Bel contre les prétentions ultramontaines; mais, au xv^ siècle, il avait failli renverser les premiers Valois; au xvi®, il n'avait pu dégager Henri III des intrigues lorraines. Entre les mains d'une royauté populaire, il aurait été un instrument utile contre les empiétements de la noblesse et du clergé. Et telle était bien sa

destination première. Mais la royauté, inOdèle à ses origines, s'était ralliée aux privilégiés pour exploiter à leur profit la nation, qui Tavait soutenue contre eux. A inoins d'être résolue à s'appuyer de nouveau sur la nation, émancipée cette fois, elle risquait, en la consultant, de crouler avec les deux castes parasites. Louis XVI ne voyait pas ce danger, qui éclatait aux yeux. Lorsqu'il s'agit de fixer le lieu où siégeraient les États, il garda longtemps le silence, comme il faisait d'habitude. Puis tout à coup : « Ce ne peut, dit-il, être que Versailles... à cause des chasses. » La double représeutation du Tiers, bien que très insufdsante, pouvait être une concession utile, mais à condition d'en accepter Iç corollaire immédiat : l'absorption des trois cent mille privilégiés dans les vingt millions de Français. Louis XVI ne s'en douta même pas. 11 acquiesça au doublement, même il le soutint; mais sans comprendre qu'il s'engageait vis-à-vis du peuple, qu'il adhérait implicitement à la formule de Sieyès : « Qu'a été jusqu'ici le tiers-état? Rien. Que doit-il être? Tout.» On va le voir, par le ridicule maintien des trois ordres séparés, par la clôture imbécile de la salle du tiers-état, provoquer le Serment du Jeu de paume et l'affirmation de la souveraineté du pi3uple. Le peuple, en effet, avait parlé, signifié sa volonté dans les cahiers rédigés pendant les derniers mois de 1788; méconnaître ou ajourner les réformes imposées par des vœux unanimes: abolition de tous les privilèges, égalité civile et politique de tous les Français; c'était à la fois braver la délégation nationale et exaspérer les électeurs impatients et violents.

Déjà de graves émeutes avaient rappelé Necker au pouvoir, en 4788; l'hiver rigoureux, la famine, la misère, le pillage sans raison de la fabrique de Réveillon, préludaient par de sombres présages à l'orageuse installation de l'Assemblée nationale et à cette tourmente de cinq années (14 juillet-9 thermidor) qui va faire ou plutôt sembler faire table rase de toutes les iniquités, de toutes les fictions autoritaires, accumulées et tolérées pendant douze siècles. * Quelques écrivains, soit très fins, soit très naïfs, ont perdu l'histoire. ' ^

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leur encre à déplorer les excès de la Révolution, d'autres à pallier, même à exalter ces horreurs^ ces cruautés de fous furieux ou d'âpres sectaires^ qui ont décapité la République après l'avoir sauvée. Nous ne serons ni des uns ni des autres. La Révolution a été violente, dès le principe, parce qu'elle attaquait un régime violent, assis sur des fondations arrosées de sang et de larmes^ un régime où le meurtre, la dureté^ étaient devant tous les yeux^ dans toutes les pensées. Un autre regret^ tout aussi vain, a' été souvent exprimé par les esprits tempérés. Pourquoi la Révolution n'a-t-elle pas abouti à une monarchie constitutionnelle, à une sage pondération des pouvoirs publics ? Mais c'était le vœu de la Constituante, l'espoir de Mirabeau. Seulement il s'est trouvé que les partisans du régime, beaucoup trop vanté, dont FÀngleterre a su tirer partie n'avaient tenu compte ni de la déloyauté du roi, ni des préjugés séculaires de Taristocratie féodale et cléricale, ni de Timpatience et de la détresse populaires. On s'étonnerait, avec plus de raison peut-être, que la France émancipée n'ait pas pris modèle sur la jeune Amériqae et couronné la fameuse Déclaration des droits de Vhomme par l'établissement de la République, qui en était la conclusion logique. Mais comment comparer la tâche facile du Congrès américain à l'écrasant labeur de la Constituante? Là-bas, quelques États pacifiques, sans passé, dont il suffisait de concilier les intérêts respectifs ; ici, Tinextricable amas des abus qu'il fallait déblayer et la mêlée furieuse de partis irréconciliables, les résistances aveugles, la famine, et bientôt les fléaux de la guerre civile et de l'invasion.

Le roi, obligé de sanctionner la réunion des trois ordres et la transformation des États généraux en Assemblée nationale, essaye de contenir l'effervescence de la population parisienne (juinjuillet i889). A l'insolence des mercenaires étrangers, à Texil de Necker (il juillet), Paris répond par le pillage des Invalides et la prise de la Bastille (14 juillet). La Bastille, symbole de Tabsolatisme, s*écroule sur la monarchie,liux applaudissements de l'univers. « Mais c'est une révolte 1 » s'écrie Louis XVI ; « Sire, u'est

une révolution, n réplique un ministre. L'enthous jusqu'aux fidèles de l'autel et du trône. Dans la nuit du i août, les députés de la noblesse et du clergé abdiquent leurs privilèges. La féodalité a vécu. La cour cherche une revanche; le palais de Versailles, les jardins, l'orangerie se remplissent peu à peu de soldats, d'orUcieis, que visitent les princes et que la reine électrise. L'Assemblée, intrépide, abolit la vénalité des charges, vole la Déclaralion des droits, refuse au roi le veto illimité. Cependant la famine règne à Paris. Une multitude de femmes exaspérées marchent sur Versailles en criant ; » Du pain, du pain! o La reine est insultée; le roi — qui revenait de lâchasse — est contraint derentrerauxTuileries.Danslemême temps, les provinces s'agitent. Les paysans font des feux de joie avec les terriers, les chartriers, les titres seigneuriaux; ils brûlent, ils tuenl, ils pillent. L'émigration commence.

Les princes, Artois, Condé, Conti, fuient à Coblentz, abandonnant, non sans lâcheté, le roi que leurs conseils ont perdu. Necker, rappelé, a rendu quelque espérance h la cour. Mais les journaux, les clubs, les émeutes entretiennent la fermentation dans Paris. L'Assemblée, qui s'est installée dès octobre sur la terrasse des Feuillants, travaille au milieu du tumulte à l'organisation de la France. Supprimant les antagonismes provinciaux, elle divise le territoire en cantons, districts et départements. Elle affranchit les cultes, la presse, l'industrie; elle abolit les vœux monastiques, le droit d'aînesse, les titres, les castes, déclare tous les Français admissibles à tous les emplois ; remplace les parlements et les bailliages par des tribunaux électifs ; émet quatre cents millions d'assignats hypothéqués sur les biens du clergé; pas un jour ne s'écoule sans une réforme, une mesure nécessaire. Les premières fureurs s'étaient quelque peu calmées; les populations des nouvelles unités ad ternisaient entre elles et formaient des fédéi de proche en proche et d'un bout de la Fn a juillet 1790, Paris invita les délégués des déparlements à célébrer l'anniversaire de la pi

et sur une estrade élevée dans le Ghamp-de-Mars, çn présence de cent mille fédérés» Louis XVI vint jurer fidélité à la constitution. Mais cette fête fameuse eut de tristes lendemains.

Incapable de prendre au sérieux son nouveau rôle de roi des Français pupille et non tuteur de son peuple, blessé dans sa bigoterie par la constitution civile du clergé (que nous ne défendons certes pas), dans ses amitiés par les lois portées contre les émigrés, toujours obligé de lever un veto, non moins ridicule que dangereux, le pauvre roi accepta^ beaucoup trop tard, un projet de fuite, que les retards du marquis de Bouille firent échouer (juin 1791]. Cette triste aventure de Varennes ne fut pas moins funeste à la France qu'à la royauté. Louis XVI ne sut pas abdiquer ; TAssemblée n*osa lui infliger une déchéance nécessaire, et se borna à suspendre ses pouvoirs. Plus surveillé que jamais dans son palais, entraîné à saisir toute occasion de correspondre avec des généraux qui le plaignaient, avec des émigrés déjà traîtres à leur pays, enfin avec ses oc bons frères », les rois et empereurs, sc^ parents, ses collègues, réunis à Pilnitz, il s'enfonçait d'heure en heure, pour ainsi dire, dans le mensonge et rimpopularité. Oui, la Constituante a commis une grave erreur en prolongeant le misérable rôle de Louis XVI, en faisant tirer sur le peuple pour protéger le roi (17 juillet). Deux autres fautes n'eurent pas de moins désastreux effets : la Constitution civi/e, VAssermentationy bizarres ingérences du pouvoir laïque dans un guêpier demi-français demi-romain, qu'il eût fallu surveiller en paraissant l'ignorer; ce fut, avec la conscription, le prétexte de la chouannerie. £nûn le scrupule qui exclut de la nouvelle assemblée les constituants, plus puéril et plus fâcheux qu'honorable, priva la Législative de politiques déjà exercés, assagis, et qui pouvaient peut-être maintenir l'entente entre les girondins et les montagnards, entre l'Assemblée et la Commune.

En rétablissant, pour ainsi dire, le roi sur le trône (14 septembre), la constitution de 1791 préparait le 20 juin et le 10 août. Elle lui rendait, en effet, les moyens d'intriguer avec l'étranger, vec l'ennemi, auquel il va être forcé de déclarer la guerre

(20 avril 1792). La coalition était formée, les premiers coups s'échangeaient, non à notre avantagera Quiévrain; et quel fonds pouvait-on faire sur des généraux attachés de cœur à l'ancien régime, sur des troupes amoindries et désorientées? Les émigrés marchaient avec les envahisseurs ; la mauvaise volonté des prêtres agitait les campagnes de Touest ; et aux représailles que provoquaient ces trahisons et ces menées, la cour opposait son veto, Cétait trop pour les inflammables Parisiens; en dehors de rassemblée, autour d'une commune bientôt insurrectionnelle, les violents se ruèrent sur les Tuileries, forcèrent, le 20 juin, Louis XVI à coiffer le bonnet rouge et, le 10 août, à chercher un refuge au sein de la représentation nationale, tandis que des bandes enragées massacraient les gardes du corps et les derniers défenseurs de la royauté. La majorité girondine, pourtant républicaine, recula, comme l'a Constituante, devant ce qui était pour elle un devoir; une nouvelle suspension ne fut qu'une plate obéissance à l'insurrection triomphante; tandis que la proclamation de la République eût été l'affirmation d'une doctrine.

La séquestration de Louis XVI au Temple, sans apaiser le peuple, doubla le mécontentement des réactionnaires. La guerre éclate en Vendée, l'armée prussienne, précédée du manifeste insultant de Brunswick, franchit la frontière; presque partout nos généraux reculent, nos villes s'ouvrent. Qui ne comprendra l'affolement de Paris, le grandiose appel de Danton : « Il faut faire peur aux royalistes. De l'audace, de l'audace et toujours de l'audace ! » Les massacres des prisons (2-5 septembre) ne sont qu'un épisode, exécrable à nos yeux, négligeable ppur les contemporains, une simple boucherie comme tant d'autres, et certes moins fatale que Pinstitution du Tribunal révolutionnaire, de l'assassinat légal. Ponsard lui-même a compris que les révolutions nesont pas «des jeux innocents», et, jusqu'à la On de1792, les violences de la nôtre n'avaient pas empêché les Kant et les Fichte, les Schiller et les Goethe d'y voir l'aurore d'une « ère nouvelle ».

La France, ud moment ébranlée par sa défaite, avait violemment rebondi sous l'outrage d'une invasion inique. « La patrie en danger <• (39 juillet) avait pourvu par des enrfliemeats précipités à la défense des Pyrénées, des Alpes et des Ardeanes : quatre-vingt mille Prussiens reculent, à Valmy, devant l'artillerie de Kellermann; et, le 6 novembre, la victoire de Jemraapes livre àDumouriez les Pays-Bas. La Convention, réunie le 31 septembre, avait, te 33, proclamé la République ; le 21 janvier 1793, elle jeta en déR à l'Europe une tète de roi (paroles de Danton) et lança sur la coalition quatorze armées. C'est un volcan, une formidable éruption de colères, de suspicions, d'infamies, mais aussi de forcené courage, qui désole, dévaste, épouvante la France en la sauvant.

Ce n'est pas nous, certes, qui, juges tranquilles assis dans les Tetnpta serena de Lucrèce, absoudrons les monstres en faveur des liéro^. Ce n'est pas nous qui pallierons la làchelé du Uarats, du Ventre, complice des sectaires, et la rage systématique de l'irréprochable triumvirat ; Robespierre, tueur sentimental, pontife de la guillotine et de l'Être suprême, et Saint-Just impassible

législative de la Convention : tant de talent déployé dans la direction de la défense nationale, tant de sagesse et de fécondité dans l'organisation de la société future, cette activité, ce dévouement, cette énergie, qui n'ont jamais plié sous un écrasant fardeau ; l'admiration étouffe l'Ijorreur. 1^ Convention nationale, en trois ans, a, sur des rapports très étudiés, après des discussions très approfondies, décrété ou établi : l'unité des poids et mesures (le système métrique], l'unité de la loi civile et pénale, l'instruction primaire, les lycées (écoles centrales), l'École normale, l'École polytechnique, les Écoles de droit, de médecine, d'art vétérinaire, l'enseignement des langues vivantes, le Conservatoire de musique, les Archives, les musées, le Bureau . des longitudes, l'Institut, le Muséum, « Par la vente des biens nationaux (Duruy), elle appela des quantités d'hommes à la propriété ; par la création du Grand Livre de la dette publique, elle a fondé le crédit de l'État. La Convention voulut encore que l'infirme, l'enfant abandonné, fussent recueillis et secourus par la patrie. Enfin, le dernier décret de ces législateurs terribles porta que la peine de mort serait abolie après la pacification générale. •

Mais, tandis que ses mains lassées abandonnent la France aux conflits de deux assemblées, dont l'une, inutile ou nuisible, n'a aucune raison d'être dans un pays qui ne reconnaît ni castes ni provinces autonomes, commence à grandir l'homme qui accommodera à son usage les quelques erreurs et les nombreux bienfaits de la République.

Napoléon Bonaparte, conçu Corse, naquit Français deux mois après l'annexion de son île. Son ambition s'éveilla sous l'empire amille était nombreuse et peu fortunée. La ^une part dans ses démonstrations répubtie voulut que Bonaparte, au lieu de se troucompagnie, passât vers Toulon juste pour i général Carteauxî Toujours est-il qu'en alce, il pritTonlnn et fut élevé au grade de Ses pr 'es lui valurent l'amitié de

Robespierre le Jeune, alors commissaire aux armées; liaison imprudente et qui raîllît lui coûter cher après Ttiermidor. Rayé de la liUe des généraux en activité, simple solliciteur du salon Tallien, protégé de Barrai, il fallut, pour te remettre en évidence, la mitraillade du 13 Vendémiaire. Enfin, sa passion pour Joséphine de Beauharnais permit à Barras d'établir une amie et de procurer au jeune époux le commandement de l'armée d'Italie. Au point de vue militaire, rien de plus étourdissant que les campagnes d'Italie. C'est Mo n do vi Forçant le Piémontà poser les armes ; c'est Lodi, Castîglione, Roveredo, arrachant à l'Autriche la Lombardie; c'est le coup de théâtre d' A rcole, avec ses deux chaussées étroites, qui, supprimant l'avantage du nombre, coupent et dispersent l'armée d'Alvinzi; c'est Rivoli, culbutant toute une artillerie sur les rampes d'Incarnate. Coup sur coup, victoire sur victoire, et le Saint-Siège humilié i Tolen^no, et l'Autriche avouant sa défaite à Léoben et à Campo-Formio. Tout cela mêlé, assaisonné de protestations républicaines, voire de républiques fondées i l'instar de Paris, la cisalpine, et la cispadane, et la partbénopéenne. Mais si, respectant l'éclat d'un tableau consacré, nous en scrutons les ombres, nous voyons Bonaparte offrant tout d'abord à ses soldats l'Italie à dévorer, puis habituant le Directoire à combler le déficit avec les millions extorqués aux principicules terrifiés, aux villes mêmes où il entrait en libérateur : près de quatre cents millions levés en dix -huit mois.

Ce n'est pas tout. 11 conduisait de front la guerre et la politique en maître absolu, a Je fais ce que je veux, disait-il. Les commissaires du gouvernement n'ont rien à voir dans ma politique 1 1' En dépit d'ordres formels, il épargnait le pouvoir temporel des papes. Par les préliminaires de Léoben, il coupait court aux succès de l'armée du Rhin, au moment où Hoche et , dicter à l'Autriche une paix définitive. Il brusde Campo-Formio malgré deux ultimatums du indant en termes absolus la cession de Venise. Lir les drapeaux «guerre implacable auxennemia

de la Constitution dB l'an III », il tenait à ses intimes le langage suivant : o Croyez-voua que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire que je triomphe en Italie? Ou pour fonder la République? Quelle idéeî II faut aux E^^rançais de la gloire; mais de la liberté? ils n'y entendeDt rien. Un chef et non des théories. Des hochets; cela !eur suffit. Je ne sais plus obéir. » Tout le secret de l'expédition d'Egypte est dans ces lignes de ses MêmoH-es : a Pour qu'il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvAt des revers pendant son absence, et que son retour rappelât la victoire sous nos drapeaux. ■

Pour le Directoire inquiet, son départ était un délai. On le laissa partir, on dut même l'y forcer. Passons sur les Pyramides, bataille plus éclatante que sérieuse, malgré la présence des quarante siècles. Voici Bonaparte installé au Caire avec une trentaine de mille hommes auxquels il a promis des montres et six arpents de terre, 11 tranche du Mahomet; il se fait appeler Prunelle d'Allah, Il prend part à la fête du Nil, les jambes croisées sur un carreau ; il s'essaye dans le style oriental. Les proclamations du nouveau muphti sont l'élément comique du drame. Toute l'armée en riait. Menou, seul, les prit au tragique, puisqu'il se lit circoncire. L'insurrection du Caire, réprimée avec une sanguinaire fureur, témoigne assez du peu de goût des Egyptiens pour les bienfaits do Bounaberdi. Une férocité extraordinaire signala l'expédition de Syrie. Deux mille cinq cents prisonniers furent massacres à JafTa. La victoire du mont Thabor, brillante dispersion d'une multitude indisciplinée, ne combla pas les vides, faits dans nos rangs par la peste et le feu. Force lut il l'ami de Tippoo-Sahib, au futur conquérant des Indes, de ramener en Egypte ses troupes, décimées devant Saint-Jeand'Acre, pour jeter dans la mer une armée turque débarquée à Aboukir.

Son retour n'en fut pas moins bien accueilli : il venait de loin. Nul ne lui demanda compte de notre floti aventurée. Non. La France s'abandonn mandaient un roi. Mais il n'y avait pai

Ifasséna, par l^admirable campagne de Zurich, venait de désorganiser la coalition : la France, en fait^ était déjà sauvée à Textérienr; restait à la sauver intérieurement. Tout le inonde sait comment cela s^exécute. On se munit d'abord d'intrigants, de policiers et de légistes : un Fouché, un Talleyrand; un Sieyès, no Gambacérès (les noms importent peu); on excite quelques généraux contre lespékins: « Plus de bavards! leur crie-t-on; ane tète et une épée ! » Puis un beau matin, sûr de la connivence d'un Sénat, avec une escorte de sabreurs, on met la main sur la représentation nationale, et Ton dit : u Que les faibles se rassurent ! Us sont avec les forts. »

On sait que, devant les Cinq-Cents, l'attitude du candidat à îa dictature fut des plus piteuses. Des cris de hors la loi firent reculer le perturbateur de Tordre public. <t Est-ce donc pour cela que tu as vaincu? d lui criait-on. Sans son frère Lucien, président de l'Assemblée, c'en était fait de l'Empire, de la Bérézina, de Waterloo, du 2 Décembre et de Sedan. La France échappait à son sauveur. Mais Lucien rallie les soldats; la salle est envahie et l'attentat est consommé, ci Paris se montra curieux, mais resta neutre; Tarmée applaudit; l'opinion se tut. » Nul ne parut comprendre le mot de Bonaparte :« Citoyens, laBévolution est fixée aux principes qui l'ont commencée ; elle est finie l » Le 18 Brumaire n'a pas coûté de sang. En serait-il moins un crime? Mais, attendez; le sang ne lui manquera pas. Il va, quinze ans durant, faucher les générations.

Avant d'imposer à la France la loi suprême de son bon plaisir, Bonaparte avait à centraliser dans ses propres mains tous les pouvoirs, à absorber dans l'État les communes, les jurys, les collèges électoraux, enfin l'État dans sa personne. Ce fut l'afifaire de quelques remaniements dans l'étouffante constitution de l'an VIII, œuvre maladroite de Sieyès, mécanique indispensable à tous les despotismes. Qu'importaient, à côté d'un Consul omnipotent, un Sénat pensionné, conservateur de la constitution, un Tribunat qui discutait les lois sans les voter, et un Corps législatif muet, qui votait les lois sans les discuter? « Nous avons

un maître » s'étaient dit Sieyès et Roger-Ducos, en se partageant la caisse secrète du Directoire.

Cependant, l'aventure égyptienne, l'occupation de Gênes et de Malte, les succès relatifs de la coalition avaient rendu inévitable la reprise des hostilités. Bonaparte aussi avait besoin d'un renouveau de gloire. Tandis que Marengo^ bataille perdue mais regagnée, enlevait Tltalie à l'Autriche, la marche savante de Moreau sur le Danube préparaît l'immortelle et décisive action de Hohenlinden. Kléber battait les Turcs à Héliopolis. L^éclat de ces succès rejaillit tout entier sur le Premier Consul. Le traité de Lunéville, seconde édition de Campo-Formio, remplit de reconnaissance un peuple avide de repos.

Je n'oublie pas, mais je cite en courant : l'expédition de Saint- Domingue, où fut sacrifié tout ce qu'il y avait de plus républicain dans Tarmée ; la proscription des républicains civils à propos du complot royaliste de la rue Saint-Nicaise ; la presse bridée, réduite à insérer des articles fabriqués dans les ministères; la propriété des journaux supprimés adjugée aux officieux ; la persécution attachée à tout esprit libre ; la violation éhontée du secret des lettres ; les tribunaux d'exception, cours prévôlales, commissions mixtes, odieux engins de la force déguisée en justice. Mais il est un acte auquel nous devons nous arrêter^ le plus déplorable que la pensée moderne puisse reprocher au césarisme rétrograde du premier consul ; c'est le Concordat, qui nous rive aujourd'hui encore au joug clérical. Ennemi naturel de toute liberté, Bonaparte avait songé, dès Tolentino, à la restauration d'une religion officielle, qui achevât l'asservissement des âmes. Quant à des mobiles religieux quelconques, il serait puéril de lui en demander. On sait trop ce qu'il pensait de la « prôtraille », des a radoteurs imbéciles », du « vieux renard » ; on a vu ses momeries musulmanes. Mais, quoi ! sans sacre, pouvait-on jouer au Charlemagne ? Lorsqu'il présentait à ses familiers le Concordat comme a la vaccine de la religion » : u Dans cinquante ans, disait-il, il n'y en aura plus en France y* ; lorsqu'il prétendait par là « obliger le pape à se déclarer contre la légitimité des Bour-

bons », La Fayette lui répondait : « Allons^ général, avouez que cela n'a d'autre but que de vous faire casser la petite fiole sur la tête. »

L*empire, dès lors, était fait. Les collèges électoraux, comme le consul, furent nommés à vie ; toute trace de la Révolution disparut. Il y avait des dames d*honneur, des préfets du palais, une cour, une garde. Bonaparte, vêtu de velours violet, portait à son épée les diamants de la couronne. 11 n'avait plus besoin, pour monter au trône, que d'un grand péril, d'une grande commotion intérieure. La conspiration de Greorges, savamment préparée et mijotée six mois à Londres et à Paris, exploitée avec un art infini, fortement assaisonnée par la mort suspecte de Pichegru, Texil de Moreau et l'assassinat du duc d*£Dgbien, fut la péripétie suprême de la grande comédie jouée devant l'ébahissement public.

Pressenti par Fouché, invité à faire connaître sa pensée tout entière, le Sénat n'eut pas de peine à découvrir que a la gloire, la reconnaissance, l'amour, l'intérêt de l'État, tout proclamait Napoléon empereur béréditaire ». La famille impériale, organisée par décret, fut aussitôt flanquée de grands dignitaires, grands officiers, arcbichanceliers, architrésoriers et autres grotesques. Au chœur des grands corps de TÉtat répondit un écœurant concert d'évêques : « Comme un autre Moïse, Napoléon a été appelé des déserts de TËgypte... Nouveau Mathathias... Monarque généreux comme le pieux Onias... Emule de Josaphat, un nouveau Cyrus a paru. Qu^il vive à jamais le nouvel Auguste, cet empereur si grand qui reçoit des mains de Dieu la couronne. » En effet. Pie Yll, heureux d'apprendre qu'on avait recollé les fragments de la sainte ampoule — brisée par d'affreux révolutionnaires ! — dut consentir à faire le voyage de Paris. Bonaparte, peu poli, lui prit des mains le diadème et n'en devint pas moins l'oint du Seigneur. Aussitôt, le catéchisme consacra ce grand événement : a Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent et, en particulier, à Napoléon notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service mili-

taire. Honorer et servir notre empereur est honorer et servir Dieu même. »

11 fallait au bourdon de Notre-Dame un accompagnement de tambours. Le 1" janvier d805, Napoléon, sachant la guerre inévitable, avait proposé la paix au roi d'Angleterre ; puis il continuait de braver TËurope en absorbant le royaume d'Italie. Il était partout prêt à Toffensive. Levant prestement le camp de Boulogne, il passe le Rhin le 1®^ octobre, enferme Mack dans Ulm et entre à Vienne le 13 novembre. Le 2 décembre^ il écrase, il noie, dans les étangs dégelés par le soleil d'Âusterlitz, les Austro-Russes, que commandaient en personne le czar et le kaiser. Triomphant sur terre, il était battu sur mer. Les flottes de France et d'Espagne avaient été coupées en deux par Nelson, à Trafalgar. a Soit, dit-il, je battrai l'Angleterre sur le continent. V La paix de Presbourg (26 décembre) bouleversa l'Europe entière. La couronne de Naples, enlevée à (c la moderne Athalie », fut imposée à Joseph, qui n'en voulait pas. LUnoffensive république batave fournit un royaume pour Louis, autre frère^ homme modeste, père douteux de Napoléon III. Murât, Pauline (la Vénus Borghèse), Berthier, Bernadolte, Talleyrand, Savary, Fouché, etc., furent investis de majorats et do Gefs souverains; bientôt les fonctions conférèrent les titres de prince, altesse, comte, baron, chevalier, même écuyer. Non content de restaurer les sinécures administratives du Bas-Empire, Napoléon enviait au moyen âge Tappareil féodal. La nourrice Université était chargée de faire sucer aux jeunes Français, dès Tenfance, « les préceptes de la religion catholique, et la fidélité envers l'empereur, dépositaire, etc., conservateur, etc. »

Ce que Napoléon faisait pour la France, il n'entendait pas le refuser aux royaumes feudataires. Il écrivait à Joseph : a Envoyez-moi tous les matériaux sur les mesures odieuses, dérivant du droit de conquête, quUl serait nécessaire de prendre. Je désirerais bien que la canaille de Naples se révoltât. A tout pays conquis, il faut une révolte, o II écrivait à Eugène : a Votre système est simple : l'empereur le veut. On dit que l'évèque d'Udine

8*est mal comporté : fusillé... Il est temps enGn de faire un exemple de ces prêtres, et tout est permis au moment de la rentrée (après Austerlitz). Que cela soit fait dans les vingt-quatre heures. » Il écrivait à Berthier : a J'imagine que vous avez fait arrêter les libraires d'Augsbourg et de Nuremberg... Qu'ils soient traduits devant une commission militaire, jugés et fusillés dans les vingt-quatre heures. » Rappelons André Hôfer, le héros du Tyrol, acquitté, mais fusillé sur une injonction ainsi conçue : a Mon Gis, formez sur-le-champ une commission militaire pour le juger et le faire exécuter. Que tout soit Taffaire de vingtquatre heures. )> Formule consacrée.

Gomment s'étonner que chaque triomphe, chaque traité^ enfantassent une nouvelle coalition ? A peine la Confédération du Rhin était-elle instituée, que la Prusse se repentait, trop tard, d'avoir laissé écraser ses alliés. Mais deux batailles en un jour, léna, Auerstaedt(14 octobre 1806), renversèrent l'édifice de Frédéric II. Parti de Paris le 22 septembre, Napoléon occupait Berlin le 22 octobre. Enivré par cette ruine foudroyante, iJ crut l'heure venue de dominer enfin € la mer par la terre ». L'anglophobie, cette rage qui devait l'emporter^ lui dicta le décret du blocus continental (novembre 1806). La campagne de Pologne suivit celle de Prusse. A la vue du champ d'Ëylau, Napoléon crut éprouver un remords. Il avait eu Tidée de rendre aux troupes rhabit blanc de la monarchie ; le sang sur la neige d'Ëylau le réconcilia avec l'habit bleu. La victoire décisive de Friedland, bientôt suivie du dangereux traité de Tilsitt, ramena le conquérant à Saint-Cloud (juillet 1807). « Voilà, disait-il, la paix assurée» jouissons de notre grandeur. » Et le Sénat répondait: « Napoléon est au delà de Thistoire humaine, il est au-dessus de Tadmiration. d L'heure était bien venue de supprimer jusqu'au dernier vestige d'indépendance. Du fond de la Pologne, il avait lancé contre M"* de Staël un décret d'exil. Au retour, il supprime le fantôme du Tribunat, a douze à quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau »,

Mais nous voici au tournant de cette fortune. Depuis long-

temps, et sans raisoa, car le roi Cliartes IV était absolument soumis à l'influeDce française. Napoléon rêvait l'occupation de l'Espagne. Il débute par envoyer sournoisement des troupes, comme protectrices. Murât entie k Madrid et doit comprimer une insurrection formidable. C'est ce qu'attendait l'empereur : il attire à Bajonne Charles IV et son Qls révolté, puis par une comédie, qui indigna mfime Talleyrand, il obtient de ces tristes sires une double abdication. Honneur à l'Espagne ! Elle rejette le joug étranger. Juntes, généraux, guérilleros, Gastanos, Palafox, Blake, les deux Mina, £1 Empocinado, tout se lève. Le pauvre Joseph, roi malgré lui, avertit son frère ; « Sire, on ne connaît pas ce peuple ; chaque maison sera une forteresse... Votre gloire^ sire, échouera en Espagne. » Napoléon crut devoir faire acte de présence. Trois ou quatre victoires (Somo-Sierra) l'amènent ï Madrid, où il se prend à légiférer [c'était sa roanie). Les réformes qu'il édicta n'eurent pas de peine à être excellentes. Mais quel peuple accepte les présents d'un vainqueur ?

Uappelé en Allemagne en 1809, Thann, Abensberg, Eckmuhl, lui ouvrent encore une fois les portes de Vienne. One crue du Danube et deux jours de lutte indécise le rejettent dans l'ile de Lobau, où il demeure plus d'un mois. Enfin, renforcé par Eugène, il réussit à déboucher dans les plaines de Wagram et y gagne une terrible bataille. Il était temps : le grave échec d'Bssting avait rempli le monde d'espérance. 1810, 1811, années de faste et d'ivresse aveugles. Napoléon, délivré par le divorce, est entré « dans le concert des rois » ; et, le SO mars 1811, il célèbre la naissance du roi de Rome, harangué par le Sénat (la nourlice fut chargée de répondre). L'empire était à son apogée. La Suède couronnait un maréchal; la rive gauche du Hhin, le Hanovre et, « par la même occasion », le Valais, la Hollande, étaient réunis à la France. Amsterilam devenait troisième ville ; Rome était la seconde ; car Bonaparte, « ai des empereurs français, ses augustes prédé nexé les États du pape. De l'Elbe au Tibre, léonienne englobait cent trente départeme

faisaient à l'empire une ceinture de feudataires. La censure, les prisons d'État, les exils, ne laissaient d*essor qu'à la pâle littérature des Fontanes^ des Esménard, des Baour et autres ChènedoUés, qu'aux platitudes de Gambacérès et de Lacépède. Les conscriptions insurgeaient les mères. Des milliers de réfractai res couraient les champs.

La démence du maître n'était pas un mystère. Dès 1809» Decrès, un ministre, un duc, disait à Marmont promu maréchal : « Vous voilà tout courant ; mais écoutez : l'empereur est fou> tout à fait fou, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe. y> Brouillé avec le czar Alexandre, il perd du temps à se faire adorer à Dresde et se lance, en juin, deux mois trop tard, à travers l'immense Russie (1812). Des demi-succès l'entraînent follement vers Moscou. Laissant aux champs de Borodino soixante mille cadavres, il attend, au Kremlin, des propositions de paix. Rostopchine lui a préparé le feu ; l'hiver précoce lui envoie la neige meurtrière. Son armée d'alliés forcés s'est évanouie. Cent vingt mille Français, harcelés par les Cosaques, décimés par le froid, par la Bérézina (nom sinistre), reculent en désordre jusqu'à la Yistule, à l'Oder, à l'Ëlbe. Napoléon, dont « la santé n'avait jamais été meilleure », abandonnant ses généraux, courait vers Paris, où l'étrange complot de Mallet avait failli réussir ; il en était suffoqué. « Gomment, disait-il, on ne songeait donc pas à mon âls, à ma femme, aux constitutions de l'empire ! » Quant à la campagne de Russie, il en était fier. < Quand on n'a jamais eu de revers, disait-il à Jomini, il faut les avoir grands comme sa fortune, n Aussi, au lieu de demander la paix, il se hâte de moissonner deux ou trois générations — « Que me font à moi deux cent mille hommes? » — il court vaincre à Lutzen, à Dresde, à Bautzen. Mais il perd la bataille des nations. Vainement il a tenu deux jours à Leipzig contre trois cent mille coalisés.

L'£spagne était perdue, l'Allemagne évacuée, la France envahie (décembre 1813). La campagne de France, si célèbre et 'gne de l'être, ne pouvait écarter quatre armées, russe, prus-

sienne, autrichienne, Anglaise. Napoléon n'avait ni su ni voulu armer les gardes nationales. «Chimères! disait-il à Sébastiani sur le champ de bataille d'Arcis. Soulever la nation dans un pajs oiï j'ai moi-même détruit la Révolution ! o

Le Sénat conservateur (de ses appointements) s'était hâté de proclamer la déchéance. Mais^ lorsque, après moins d'une année d'eiil, l'empereur reparut à Fontainebleau, ces lâches, qui ravaient renié, léchèrent la poussière de ses bottes. L'aigle avait volé de clocher en clocher. Et il est bien certain que la France préférait ce génie funeste, homme de la nation, après lout, au podagre sorti des fourgons étrangers. Mais l'esprit public et Napoléon aussi, tout avait changé. Tout en disant : <> On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite ? Il faut qu'on retrouve, il faut qu'on revoie le bras de l'empereur ! », i! laissait bâcler par Benjamin Constant une sorte de charte, VActe additionnel. Au reste, on n'eut guère le temps d'eipérimenter l'empire libéral. Le 11 juin. Napoléon partait pour la Belgique, battait les Prussiens à Ligny et se brisait, à Waterloo (18 juinj, contre la jonction écrasante de Wellington et de Bliicher. Il revint, le 31, assommé, tué, fini. ■ Un bain! s'écriait-il, un bain I J'étouffe, là. >> Il abdiqua le 22. Le 39, chassé par la seconde invasion, il partait pour Rochefort. Le 18 octobre, il était à Sainte- Hélène, où il mourut le S mai 183). 11 eut six ans pour arranger sa mémoire.

Ah 1 Sainte-Hélène, Hudson-Lowe, le Mémorial, le tombeau, le saule I Certes, ils furent sincères, les créateurs de l'épopée, lorsque, à une dynastie restauréepariadéfaiIe,ilsopposaient l'homme élevé au trOne par la victoire ; lorsqu'ils honoraient d'un mkiae culte les deux choses que Tacite déclare inconciliables ; l'empire et la liberté I Pour leur ouvrir les yeux, il a fallu Décembre, Sedan et la troisième invasion : Châtiments ! Eiepiations I dit le poète. Hais c'est la France qui expie.

Par Napoléon vivant, la France a été rame de Louis XV ; par Napoléon mort, aux fronttè Toat ce qui a épuisé ou humilié la France,

cléricalisme officiel, défiance des peuples^ vengeance de TÂllemagne, c'est l'ambition ou le nom de Napoléon qui Ta accompli.

Le XIX* siècle est Page des grandes espérances et des grandes déceptions. Ébloui à son aurore par le rêve colossal d'un aventurier prestigieux^ assombri à son couchant par le complot savamment calculé d'un politique étroit et rétrograde, las de trois révolutions avortées, sceptique et inquiet tout ensemble^ il laisse à une ère plus heureuse l'accomplissement du double idéal qu'il a par moments entrevu, Témancipation intellectuelle et la paix sociale. Mais que sont, dans l'histoire, trente ou quarante ans de recul ou de stagnation ! L'affaissement, le désarroi moral dont nous souffrons, est surtout pénible à ceux qui n'en salueront pas la fin. Nos successeurs n'y verront qu'un de ces temps d'arrêt, une de ces réactions, qui suivent toute grande dépense de force. Il nous faut donc, pour juger sainement ce siècle, en somme si grand dans l'art, dans les lettres et dans les sciences, si remarquable par l'expansion de la puissance européenne, il faut écarter le souvenir des maux^ si imprévus et si invraisemblables, qui sont venus compromettre pour de longues années la paix du monde.

La chute de Napoléon fut, dans tout le continent, le signal de la réaction politique et religieuse. Par la force des choses, la domination française avait répandu parmi les peuples l'esprit de liberté, le sentiment des droits de l'homme et du citoyen ; l'usurpateur qui avait restauré l'absolutisme en France était apparu aux vieilles monarchies comme le soldat de la Révolution, et, pour relever leurs trônes qu'il avait si aisément renversés^ les souverains allemands, surtout le roi de Prusse, avaient dû recourir au patriotisme dangereux de leurs sujets à demi émancipés. D'autre part, l'Ëglise, humiliée autant que servie par le Concordat, brûlait de venger la déchéance,de sa capitale, Rome, ravalée au titre de préfecture, et de reprendre sa marche obstinée vers l'empire universel, Tempire romain, héritage d'Auguste, auquel jamais elle n'a renoncé, mirage grandiose mais fuyant ^VL*elle poursuit à l'aide ou à l'encontre de toutes les puissances

(celles-ci croient s'appuyer sur elle et ne sont que le marche-pied de ses ambitions). De là ces Congrès, cette Sainte-Alliance du trône et de l'autel, posée en travers de toutes les libertés, dirigée à la fois contre le contrôle politique et contre le libre examen, contre les peuples et la pensée. De là aussi, faute de mieux, le rétablissement des Bourbons^ que la tradition même, sinon la reconnaissance, enchaînait à TÉglise et aux représentants du droit divin.

Le but et le danger immédiat d'une telle coalition étaient si évidents, qu'ils furent aussitôt dénoncés par la chanson fameuse : « Peuples, formons une sainte alliance et donnons-nous la main !» Béranger avait sentie ce qu'on paraît oublier aujourd'hui, qu'il y a toujours eu,qu^il y a plus que jamais^ deux camps dans le monde : d'une part, l'autorité arbitraire et la religion ; d'autre part, la liberté et la science. La Renaissance, la Réforme, V Encyclopédie , la Révolution, autant d'épisodes de la lutte engagée entre ces deux forces contraires; autant de victoires incomplètes. Tout ce qu'on fait pour retarder, pour écarter l'issue de ce conflit vital n'est qu'erreur et déviation,

La réaction, triomphante en 1815, appuyée sur ses soldats multicolores, a rencontré nombre de complicités inconscientes et involontaires : souvenir terrifiant de la Terreur ; affadisse^ ment des âmes dans le sentimentalisme de Bernardin de Saint- Pierre aggravé par le christianisme poétique, si puéril et si faux, de Chateaubriand ; sensualisme anodin de Garât et de Laromiguière, ces pâles héritiers de Condillac et de Locke; et déjà ce compromis bâtard entre tous les lieux communs, ces vaines enfilades de mots que les Cousin et les Royer-Collard ont léguées à nos hommes décents et graves ; puis les défiances réciproques et les alliances momentanées des républicains avec les bonapartistes ou avec les tièdes libéraux, les doctrinaires gourmés, qui espéraient s'arranger du nouvel ordre de choses.

Toutefois, après une courte période d'effarement, on s'aperçut que Waterloo avait été moins funeste à la France vaincue qu'à TEurope victorieuse. Pendant que l'infortunée Italie gémissait

SOUS le triple et unique joug de l'Autriche, du Saint-Siège et des Bourbons napolitains; que TEspagne, un moment libérée, retombait sous le despotisme clérical, la France, à peu près garantie contre le retour de l'ancien régime par la charte octroyée (c'està-dire bel et bien imposée au roi], regardait avec une curiosité moqueuse le défilé des ultras fossiles, et les grotesques missions qui s'en allaient planter de laides poutres aux carrefours des routes. Elle se délectait dans la gaudriole frondeuse et dans la lecture du Voltaire-Touquet. L'enthousiasme révolutionnaire s'était transformé, amoindri — non pas atrophié — assagi, en goguenardise un peu mesquine, un peu vieillotte, mais fort teintée de cet excellent « mauvais esprit »> qui est un de nos dons. Tant que, dans l'intérêt de sa propre dignité, Louis XVIII soutint correctement les intérêts et Pindépendance du royaume, les spirituels pamphlets de Courier suffirent aux mécontents. Les sciences, d'ailleurs , avec Guvier^ Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère, les lettres avec Lamartine, Victor Hugo^ avec Villemaio, Nodier, Chateaubriand, Guizot, l'érudition avec Champollion le Jeune, distrayaient, relevaient aussi la France cultivée — je ne parle pas des campagnes, qui étaient retombées dans leur ignorance profonde. — Mais lorsque Charles X, le vieux galantio repenti, obtus et bigot, s'avisa de déchirer le quasi-contrat évidemment agréé par son frère, Paris, presque rétabli dans sa vi-i gueur ancienne, chassa jusqu'en Ecosse l'imprudente dynastieJ Je n'insiste pas sur l'escamotage de la révolution de Juillet pan la branche cadette et par la caste électorale. Cette déconvenueJ très sensible à Paris, à peu près indifférente à la France, étail la résultante des timidités et des ambitions du libéralisme tem* péré par Tégoïsme censitaire. La monarchie constitutionnel répondait parfaitement à l'opinion moyenne du pays légal, et i est certain qu'elle aurait duré plus de dix-huit ans sans l'obstin tion peu intelligente de Guizot à ne point élargir la base étroi de l'oligarchie bourgeoise. Sa carrière, d'ailleurs, et il faut savoi en dire autant de la Restauration, ne fut ni sans éclat ni sa honneur. L'indépendance de la Belgique, la conquête de l'Ai

rie, l'appui accordé en Espagne et en Portugal à un libéralisme relatif, ravertissement donné à l'Autriche par Toccupation d'Ancône, ont relevé Tinfluence extérieure de la France. Un recul, malheureusement nécessaire, dans la question d*Orient^ et la médiocre humiliation de Tindemnité Pritchard, ne doivent pas effacer le souvenir des services rendus au pays par nos armes et notre diplomatie. Quant au développement intérieur, notre histoire n'offre point de période plus féconde. L'histoire renouvelée par les Augustin Thierry, les Michelet, le moyen âge découvert par les chercheurs de notre École des ^chartes; Tlnde et la Perse antique sortant de leurs ténèbres à la voix de Burnouf, rintéressante lutte du romantisme contre les routines qui appauvrissaient la langue, enfin cette immortelle pléiade des poètes et des romanciers^ des critiques, des professeurs^ des orateurs et des artistes qui a égalé ce siècle aux plus grandes époques de l'histoire et maintenu la France au moins à la hauteur des puissantes nations où parurent les Byron, les Shelley et les Waiter Scott, les Gœthe et les Schiller; ce sont là des gloires qui ne procèdent pas sans doute du régime mesquin inauguré en Juillet, mais dont l'éclat n'en rejaillit pas moins sur la France renaissante. En même temps l'horizon scientifique s'élargissait de toutes parts. La vapeur, l'électricité dévoraient l'espace. La photographie domestiquait pour ainsi dire la lumière du soleil. Le calcul et le télescope approfondissaient le ciel, tandis que la chimie organique pénétrait dans l'intimité de la substance. Enfin la philosophie scientifique inaugurée par Auguste Comte et par Littré commençait, malgré ses réticences, à miner l'édifice inconsistant de la métaphysique.

Mais l'édifice, moins solide encore, que des architectes imprévoyants avaient accommodé à leur usage, et dont ils méconnaissaient le caractère provisoire et transitoire, s'écroula en 1848 sous la pression de ceux qu'ils en avaient exclus, républicains, utopistes, infectés, par malheur, de néo-christianisme et de vague religiosité. Derrière ceux-ci, à l'affût des occasions, marchaient, alliés funestes, le bonapartisme réconforté par l'impru-

dent retour des Cendres, le royalisme, TËglise aussi^ que les Orléans, voltairiens alors, avaient tenue à l'écart sans la combattre. En quatre mois, les réactions, appuyées sur rinstinctive défiance des masses rurales, avaient confisqué la république etk suffrage universel. On sait avec quelle joie sournoise elles ont coopéré, par l'expédition de Rome, à la répression des mouvements populaires issus de la révolution parisienne^ et comment ce triste désaveu de Pesprit français, de l'influence française dans le monde, a permis au parjure d'adosser à la Bourse et à la sacristie un trône ensanglanté. J'ai vu ces choses, immortalisées par les Châtiments , et l'adhésion servile de tout un peuple, et la proscription des âmes fières, et le ralliement successif de quelques sceptiques dont le talent et la renommée ont fait cortège au pseudo-César, et les éphémères prospérités, et l'écroalement lugubre. Sans doute, réveillée par la mutilation, retrempée dans la défaite, la France républicaine a marché vaillamment sous le fardeau sans cesse accru de dettes fatales et de dépenses nécessaires; mais il ne me semble pas inutile de mettre en garde les générations nouvelles contre l'indifférence, la frivolité, i'énervement, et je ne sais quelle mystagogie dilettante, germes morbides peut-être insinués en nous par le désarroi moral du second empire.

Et maintenant, détournons les yeux de vicissitudes qui, pour nous être particulières, n'en ont pas moins leur rôle dans les destinées de TEurope, dans ce conflit si intempestif qui s'est élevé entre les nations dites latines et les peuples dits germamqiteSj surtout dans la grande lutte engagée entre toutes les libertés et toutes les réactions. Consolons-nous en pensant que ni les discordes intérieures, ni les désastres partiels, ni les querelles internationales, n'ont pu ralentir la marche de l'homme civilisé vers la connaissance de l'univers et la possession du globe. Partout l'expérience et l'expérimentation, la théorie et la pratique ont poursuivi leur œuvre féconde. L'anthropologie a marqué la place de notre espèce dans la série vivante. La vaste conception à laquelle Lamarck et Darwin ont attaché leur nom

éclaire d'un jour nouveau révolution généalogique des formes et des êtres. La linguistique et Tethnologie comparatives pénè» trent jusqu'à Torigine des nations, découvrent les raisons d'être et les effets de leurs aptitudes si variées, leurs relations cachées, leurs divergences, et dominent de haut tout cet enchevêtrement de faits qui tissent la trame compliquée de l'histoire.

C'est armée de ces connaissances, de ces doctrines, absolument indépendantes de toute révélation ou fiction religieuse (désormais inutile et périmée), que l'Europe s'élance à la découverte et, forcément, à la conquête du monde, sur les traces de Colomb, de Gama, de Cook, de Du mont d'Urville. Des causes diverses et de tout ordre ont déterminé cette expansion universelle. Beaucoup n'ont besoin que d'être indiquées, le commerce, l'ambition, la politique, la curiosité désintéressée, les nécessités géographiques, le développement maritime ou continental : la situation de TÂngleterre à l'étroit dans son île, l'immensité de la Russie, expliquent assez l'inextinguible soif coloniale de l'une, Tentraînement qui de proche en proche attire l'autre vers l'Asie Mineure, vers la Perse et, quelque jour, vers la vallée du fleuve Jaune.

M aïs il est une cause plus profonde et plus haute, c'est la supériorité acquise ou native des peuples qui ont reçu la culture indo-européenne. Toutes les variétés des types nigritiques ou jaunes — le Japon seul fait exception — - et même la plupart des races blanches qu'on est convenu d'appeler sémitiques^ auxquelles nous devons quelques biens et beaucoup de maux, ont été tour à tour frappées d'un arrêt de développement. Leur vie cérébrale s'est atrophiée. Seuls, les Indo-£uropéens d'Europe, d'Amérique ou d'Australie (j'omets les nuances, les éclipses passagères], sont encore capables de progrès. Leur perfectibilité n'est pas épuisée. De toutes les sciences physiques et naturelles, de toutes les inventions qui procèdent de ces sciences, il n'en est pas une qui ne leur appartienne en propre. Quant à l'organisation sociale, si imparfaite qu'elle soit encore, je ne crois pas qu'une comparaison puisse être instituée sérieusement entre les

États européens et les organismes embryonnaires ou suranné» épars entre le Bosphore et l'océan Pacifique.

Quoi qu'il en soit> cette prééminence actuelle et croissante de l'intellect européen^ qui va s*accentuant à partir du ly^ siècle^ est un fait éclatant comme le soleil. Joignez-y les divers mobiles accessoires, les intérêts, les besoins, qui tous s'y rattachent ou en dérivent, et vous comprendrez que l'Europe est fatalement poussée, condamnée à la domination universelle. Il est impossible, entrant en contact avec des barbaries et des civilisations inférieures, que, seule capable d'éduquer les peuples enfants, de rajeunir les nations vieillies ou déchues, l'Europe ne mette pas une main, parfois brutale, hélas ! parfois imprudente, sur les spécimens attardés du gentts homo.

Incoercible et impitoyable comme une force de la nature, le flux européen a balayé^ anéanti un certain nombre de raretés zoologiques, véritables pièces de musée qui manquent à nos collections. Il a détruit quelques peuples dignes de vivre et coupé court à révolution originale du Mexique^ par exemple^ et du Pérou. Il a troublé dans leur quiétude des tribus inoffensives dont les mœurs et les idées convenaient à leurs climats et à leurs besoins. La rapacité des chercheurs d'aventure, les résistances, les représailles^ l'importation de vices et de maladies insolites, par-dessus tout les idiotes fureurs d'un fanatisme non moins indiscret que forcené, ont assurément causé, sur plusieurs points de l'Amérique et de TOcéanie^ plus de maux que la civilisation n'en pourra guérir. Gela, c'est l'irréparable; c'était aussi l'inévitable. Mais je ne saurais m'astreindre à regretter que l'émigration européenne ait rempli le vaste continent américain^ peuplé tout au moins les côtes de l'Amérique du Sud; que la nation australienne ait déjà tracé sur le vide des cartes les limites de ses futures provinces, ou que les informes et bottants agrégats de l'Asie centrale, bientôt même le nord de l'inerte Chine, subissent la tutelle active et sage de la Russie.

On ne fait ici acception, ni des nationalités colonisatrices ou

protectrices, ni des rivalités très naturelles, très justifiées^ qui les divisent. On ne recherche pas non plus si les annexions lointaines de pays malsains, onéreux, et d'une défense presque impossible, apportent à la France plus de gêne que de prestige. Il s'agit uniquement de constater un fait capital et qui caractérise^ plus nettement que tout autre, la fin trouble et indécise de ce siècle désorienté : la mainmise des In do-Européens sur le monde.

L'épaisse et si peu attrayante Afrique est elle-même entamée, pénétrée en tous sens. Il s'est trouvé^ et en grand nombre, des curieux assez énergiques pour se risquer en des climats équatoriaux et mortels, pour s^exposer aux affronts de tourbes infimes^ pour consacrer leur intelligence à une vaine lutte contre Tignorance à la fois obtuse et rusée de la faune noire ou fuligineuse qui végète aux abords des grands lacs et des fleuves africains. Les rivages marécageux, embourbés, de la Sénégambie^ de la Guinée, du Dahomey, se garnissent de stations, de comptoirs européens. La France, contournant le Maroc, rêve d'atteindre — par delà le Sahara — le Sénégal et le Niger, le lac Tchad et Tombouctou, TOgoué et le Congo. L'Angleterre, maîtresse de la pointe du continent, s'apprête à relier le Zambèse et le Tanganyika aux sources du Nil et à la Méditerranée. Tous ces projets s'accompliront plus ou moins vite, plus ou moins aisément; et, dans quelque vingt années peut-être, trois ou quatre nations d'Europe auront assumé, avec l'exploitation, le gouvernement de ce lourd continent. Qu'en feront-elles? Combien de siècles leur faudra-t-il pour blanchir les nègres, pour achever le métissage, commencé depuis les origines de l'Egypte ancienne, par les Berbères et les Arabes ?

Maintenant se pose une question grave. L'Europe aura-t-elle assez d'hommes, je ne dis point pour peupler — il n'en est heureusement pas besoin — mais pour encadrer l'Univers, dont la direction lui incombe? L'Angleterre répondra que cinquante mille Anglais environ ont maté deux cent quatre-vingts millions d'Hindous ; la Hollande et même la France, qu'avec quelques

résidents, elles se maintiennent dans les îles de la Sonde et e& Indo-Chine. Cela est vrai, au moins jusqu'à présent. Mais, il ne faut pas Toublier^ la force génésique a des bornes plus ou moins variables^ que chaque race finit par atteindre. Il ne faut pas se dissimuler que, pour des causes multiples, les nations initiatrices de la civilisation moderne, les races latines, vont décroissant. Et cet indice de lassitude les avertit de se concentrer sur elles-mêmes, de garder leurs forces intactes pour certaines heures terribles, et de ne point les éparpiller, sans absolue nécessité, aux quatre vents de la gloriole et de Tamour-propre froissé. Souhaitons, si nous ne voulons périr comme les Grecs et les Romains, que l'avenir, allégeant nos budgets écrasants, écarte les soucis qui restreignent les familles. Songeons bien que la source des renouvellements est tarie, que l'Asie nomade est vide ou assujettie, que nulle barbarie robuste ne reviendra verser des flots de sang dans les veines appauvries de nos arrièrepetits-neveux.

Mais pourquoi évoquer ainsi une décadence lointaine, quand l'Europe et les peuples qui en sont issus n'ont pas encore atteint leur apogée, n'ont pas remporté encore la dernière victoire sur les réactions politiques et intellectuelles. £h ! Pourquoi? Je viens de le laisser entendre : parce que cette décadence serait définitive, irrémédiable. L'Indo-Européen, dans cet âge du monde, n'a plus d'égal, et il n'aura pas de successeurs. C'est donc à l'Europe, à la France, de veiller sur elle-même, de réparer par sa volonté ses défaillances momentanées, de vivre, enfin, comme il sied au rang que lui assigne la Révolution de 1789. Qu'elle cesse de languir, de s'énerver dans le doute ; qu'elle déploie son génie libre et clair. Il est temps pour elle de trancher le câble et, sous la bannière de la science laïque, de marcher en tête du mouvement émancipateur.

Rien de pire que la médiocrité. Rien de plus faux que l'adage : heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire. Les peuples heureux, ce sont les peuples qui ont, au prix de cruels efforts, de

lamités infinies, élevé l'homme au-dessus de l'animalité, qui

CAUSES ET SUITES DE Lk RÉVOLUTION. 683

ont exercé leurs forces, leurs aptitudes^ leurs facultés morales et intellectuelles, qui ont produit la plus grande somme de génie ou de talent dans quelque ordre que ce soit de l'activité humaine. Et telles sont bien les nations qui viennent de défiler devant vous, portant leurs dieux, leurs lois, leurs traditions et leurs annales, toutes n'abandonnant qu'à regret le premier plan à des successeurs plus robustes ou plus intelligents.

Vous rappellerai-je ce peuple égyptien, produit durable d'un mélange intime et prolongé entre Nubiens^ Berbères et Sémites, qui, cinq mille ans avant notre ère> au débouché de sa longue et étroite vallée, apparaît, pourvu déjà d'une écriture figurée, d'une religion demi-animiste et demi-symbolique, d une organisation clérico-féodale déjà dominée par un roi; ce peuple qui, longtemps avant les inventeurs d'enfers et de paradis, avait excogité les épreuves funéraires et les subtilités où la métaphysique se délecte encore ; ces patients constructeurs de pyramides, décorateurs ingénieux de tombes souterraines^ sculpteurs dont le ciseau fidèle a marqué d'indications sommaires et justes l'expression des visages et l'attitude des corps; ces régulateurs des inon-' dations, ces conquérants antiques du Sinaï et de TËthiopie?

Exhumerai-je^ des marécages où se perdaient l'Euphrate et le Tigre, ces fils d'Elam, de Sumer et d'Accad^ qui ont inventé les caractères cunéiformes, incisé tant de légendes et de personnages sur des cylindres d'argile ou d'agate, et légué au monde la dramatique épopée du déluge ? Et les Chaldéens, chronologistes fabuleux, mais observateurs habiles de la voûte céleste, qui élèvent en Thonneur des planètes des tours à sept étages, fondateurs de villes, de palais, de bibliothèques, imaginant des mythologies, une religion quasi-philosophique fondée sur l'union amoureuse du ciel lumineux et de la terre humide ? Puis, ce sont les Assyriens sur le Tigre, les Âraméens sur l'Euphrate et roVonte, les Cananéens dans la Syrie maritime et la Palestine, tous élèves de la Chaldée, qui emportent avec eux les sciences rudimentaires et les souvenirs plus ou moins fidèles de la cosmogonie suméro-chaldéenne. Et voici qu'une ou plusieurs in-

684 l'HISTOIRB.

▼asioDS, d*origine incertaine, bouleversant le bassin de TEuphrate et du Tigre, poussent à travers le désert syrien des tribas de pâtres guerriers^ dont les rois forcent les défenses de TÉgypte; pêie-mèle avec eux se glissent entre la mer Rouge et le lac Menzaleh de petits clans apparentés aux peuples de Babel, d'Âssour et d'Araoi^ Hébreux, Madianites, Iduméens. Mais nul ne soupçonne encore l'existence du « dieu vivant ».

Âinsi^ par les Hyksos, s'établit un contact, une communication vague encore, entre les civilisations d'abord isolées de la Chaldée et de l'Egypte. Mais les Cananéens de la Phénicie, invités par la mer qui baigne l'étroite lisière où ils ont cherché refuge, échangeant les produits et les idées, répandent le long des côtes d'Asie, d'Afrique et d'Europe les légendes, les arts, les industries de cette double provenance. C'est la piraterie et le commerce des marins de Byblos et de Sidon qui préparent la civilisation méditerranéenne. C'est leur adroite abréviation de récriture égyptienne qui va donner à la pensée son plus précieux instrument, Talphabet, présent inestimable autant qu'involontaire.

Tandis qu'un duel sans fin absorbe le plus souvent toutes les forces de l'Egypte et des peuples sémitiques, deux vastes mouvements en sens contraire se sont dessinés dans l'Asie centrale, des deux côtés de l'énorme massif montagneux du Tibet et de l'Altaï.

Les tribus qui domineront tout ce tiers de l'Asie tourné vers l'océan Pacifique s'avancent assez lentement le long des deux i^rands fleuves, le Jaune et le Bleu. L'antiquité, la sagesse, l'heueuse immobilité de la Chine sont des illusions. Aucun empire t'a eu de plus pénibles débuts, n'a éprouvé de plus sanglantes iiscordes, n'a laissé croupir dans une médiocrité plus infime les millions d'êtres qui pullulent dans ses rizières et dans ses marécages. Au reste, ce vaste morceau de la terre est demeuré

^sque entièrement séparé des pays historiques. Il a été comme l'était pas. De ses annales minutieuses, de la courte philo lie de Confucius, du puéril animisme où en est restée la

fruste imagination du Chinois, rien n*est venu à FOccident avant les récits de Marco-Polo.

Tout autre a été sur les destinées générales l'action des peuplades éparses entre TAltaï et la Caspienne. C'est dans cette région, vers l'Aral, qu'une vaste agglomération de tribus très variées de type^ de crâne, de poil et de taille^ s'est pénétrée d'une culture commune^ s'est exercée à parler un idiome perfectionné, dont chaque colonne émigrante allait emporter l'organisme grammatical et le vocabulaire. De ce berceau sont sortis les Âryas de la Perse et de l'Inde, et les initiateurs, sinon les ancêtres, des groupes dits indo-européens ; Hellènes et Latins au sud ; Celtes^ Germains et Slaves dans le centre et le nord de l'Europe.

Les Perses, expulsés de la Bactriane par les Tartares Massagètes, se sont séparés tard, vers la fin des temps védiques, des Aryas de l'Inde. Tandis que ceux-ci, d'esprit plus large mais de tempérament plus faible, subtilisaient en panthéisme brahmanique le culte des aspects de la nature, les Perses, du combat légendaire entre le soleil et la nuée, tiraient le dualisme, qui associe le fidèle vertueux au sage Ahuramazda pour la lutte sacrée contre le malfaisant Ahrimane ; mais la corruption des Chaldéens déchus va bientôt énerver cette simple et robuste nation. Cyrus, puis Darius^ ont réuni sous le sceptre persique toute l'Asie antérieure, entre l'Indus, TOxus, le Caucase, l'Euxin et la Méditerranée ; à cet empire, ils ont annexé toute la monarchie des pharaons. Les multitudes, ou sauvages, ou pourries, de l'Asie vont inonder la vallée du Danube, l'Hellade, l'Europe. C'est alors qu'Athènes se lève; elle frappe deux coups^ Marathon, Salamine; elle sauve POccident; elle établit sur tout le bassin oriental de la Méditerranée l'hégémonie de la Grèce.

Par malheur, la basse envie et la politique insensée de Sparte, l'abaissement d'Athènes, paralysent les forces de la Grèce au moment même où son génie déborde sur le monde, où, dans la joie de la victoire inespérée, les arts, les lettres, l'éloquence, la philosophie produisent les chefs-d'œuvre que nous étudions en-

core. L'élan donné à la pensée a été si vigoureux cependant, que la supériorité intellectuelle de la Grèce va se maintenir quelques siècles^ même sous le joug brutal des Macédoniens, même sous l'indulgence dédaigneuse des Romains. L'aventure prodigieuse d* Alexandre, qui rabaisse l'esprit grec au niveau du trouble et malsain Orient conquis^ les querelles sans fin de ses successeurs, achèvent d'user tout ressort, toute dignité, nationale ou individuelle, dans le monde hellénisé et le livrent^ d'avance exténué^ à Tambition de Rome.

Je n'ai rien négligé pour vous faire connaître les origines italiques, Sicanes et Pélasges, Ligures et Sicules, Tarrivée successive des Ausones, Latins, Ombro-Sabelliens, Tinvasion et l'histoire des Étrusques, les colonies de la Grande-Grèce, les débuts obscurs de Rome latine, sabine, étrusque^ la révolution patricienne de 510^ l'irruption des Gaulois Sénons^ la lutte passionnante d'une ville contre ses voisins immédiats, contre Pvrrhus et les Samnites^ contre Garthage, contre la Grèce et l'Asie, la domination imposée à l'univers civilisé par une cité qui n'a jamais compté plus d'un million d'âmes. L'étude des institutions civiles et religieuses et de la vie politique de Rome vous a dévoilé les causes de sa grandeur. La lutte de la plèbe contre le patriciat et le complet épuisement du peuple romain proprement dit vous ont expliqué les guerres civiles et les entreprises inévitables de Marins, de Sylla, de Gatilina, de Pompée et de César. Enfin la carrière de César et cette fortune inouïe fondée autant sur une légende nationale que sur son génie vous ont apparu dans leurs causes profondes et accidentelles, dans leurs conséquences naturelles.

Après César, Auguste : la fondation de Tempire ; les essais de réforme morale^ administrative, religieuse, aidés par Virgile et Horace ; Tunité artificielle du monde gréco-romain ; le caractère illusoire de la paix romaine; l'indignité des premiers successeurs d'Auguste ; la domination romaine maintenue uniquement par la lassitude des vaincus et l'incohérence du monde barbare. Une "^urde désorganisation intérieure va ouvrir aux ennemis du

dehors cet empire dont les frontières seules sont gardées. Le germe mortel couve en un coin de POrient.

Le petit et vivace peuple juif, entré dans l'histoire vers le XIV® siècle, écrasé entre TÉgypte et TAssyrie, massacré, transplanté par les farouches despotes de Ninive et de Babylone^ s'était réinstallé^ grâce à Tindulgence de Cyrus, sur les ruines de Jérusalem. Il avait vécu dans une indépendance relative sous la suzeraineté, parfois incommode^ des pharaons, des rois de Perse, des successeurs d'Alexandre, Lagides et Séleucides. Puis les fureurs d'Antiochus Épiphane avaient suscité une révolte finalement victorieuse. Les Macchabées avaient reconstitué, pour peu de temps, un État libre. Mais la Judée, admise dans l'alliance romaine, sentit de nouveau, après la prise de Jérusalem par Pompée, le joug de l'étranger. Vainement, le très habile demi-Juif Hérode, roi sous Antoine, puis sous Auguste, rendit au temple et à la ville une splendeur inconnue depuis mille ans. La déchéance de sa dynastie n'en fit que mieux sentir à la nation Tamertume du mépris où les Romains tenaient le fanatisme juif et rinsociable Dieu d'Israël. Une série de gouverneurs détestables surexcita les malheureux Israélites; l'insurrection fut abattue par Vespasien et Titus; et l'existence nationale disparut sous les ruines de Jérusalem et du temple incendié.

C'est quelques années avant cette catastrophe, vers 50, que, d'une hérésie juive, certains adeptes naïfs, et avant tous l'ambitieux Juif cilicien Saûl (ou Paul), tirèrent ce qui va devenir le christianisme. A une doctrine inspirée du philosophe juif alexandrin Philon, à une légende adroitement appuyée de divers passages travestis empruntés aux Écritures élites Saintes^ à des bribes de mythologie égyptienne, phrygienne et orphique, les propagandistes cousirent les menteuses promesses de délivrance immédiate et de salut éternel. A quoi bon dès lors le travail, Part, la science et la pensée ! A quoi bon la terre, dès que le ciel est la patrie! A quoi bon la lutte pour la vie, puisque la mort est la renaissance! Le terrain conquis par les efforts de cent générations était abandonné d'avance à la Barbarie.

Un répit de soixante ans, le siècle des Antonins — Tépoque est belle et intéressante en elle-même— ne rend que plus affreux le spectacle du désarroi civil et militaire^ des guerres, des fureurs, des insanités philosophiques ou religieuses, qui se succèdent, se mêlent et se confondent, sous l'inepte Commode^ le dur Sévère, et les Caracalla, les Héliogabale, les trente tyrans. C*est la décadence irrémédiable, avec quelques arrêts encore, Aurélien, Dioclétien, Constantin^ Théodose. Mais si énergiques, si avisés parfois que se soient montrés ces grands parvenus, ils n*ont pu rétablir la cohésion^ déjà maintenue à grand'peine par Marc-Aurèle. Les nécessités mêmes de la défense concourent à la dislocation ; Dioclétien la proclame : pour sauver l'empire, il le coupe en quatre. L'orient et Toccident continuent, sans doute, à marcher de concert; mais la fondation de Constantinople rend officielle et définitive une division jusque-là inter- . mittente. Les deux empires ont chacun leur tâche, et des plus

rudes. La restauration persane des Sassanides menace les provinces d'Asie. La pression violente des Gots fait éclater la frontière du Danube et s'enfonce comme un coin dans la fissure ouverte entre les deux moitiés du monde.

Et TËglise, riant d'un œil à la conversion des barbares, pleurant de l'autre à la perte de tant de vases sacrés et de riches étoffes, chante à genoux la venue des Fléaux de Dieu. Emportées par le mouvement que leur communique du fond de la Mongolie rinvasion des Huns noirs, les hordes germaniques sautent pardessus les Alpes^ par-dessus le Rhin ; elles courent éperdues à travers les Gaules, jusqu'en Ibérie, jusqu'en Afrique, relevant en face de Rome déchue Garthage étonnée d'un triomphe précaire.

Qu'étaient-ce, maintenant, que ces Barbares? Des retardataires de rimmigration indo-européenne, arriérés de vingt siècles. Cerveaux d'enfants sur des corps d'athlètes, ils ont régénéré f leurs débiles prédécesseurs, mais frappé l'esprit d'une longue

léthargie infiniment précieuse à l'ambition de TÊglise. J'ai essayé de peindre leurs mœurs^ leurs coutumes, ce qu'on nomme

si improprement leurs institutions; de vous montrer leurs bandes en marche, au moins depuis la Caspienne, poussant et poussées^ tout comme autrefois les Thraces, les Hellènes ou les Latins ; les Gaulois derrière les Ligures et les Celtes ; derrière les Gaulois^ trois et quatre bans germaniques, dont les Slaves pressent les flancs et l'arrière-garde ; enfin la grande invasion déterminée par l'écroulement des Gots sous le choc des Huns, eux-mêmes écartés de leurs steppes par Textensioa occidentale des Chinois.

£n traversant un informe chaos de quatre siècles où tout est sang, brigandage, frénésies soudaines, perfidie, inconscience, vous fixez un momeut vos regards sur quelques personnages originaux, un Alaric, un Attila, un Théodoric,un Clovis, en qui les instincts brutaux et les vices de leurs races n'ont pas étouffé quelques germes de talent, quelques éclairs de génie. Mais ce qui vous a le plus frappé (on le dissimule volontiers, aussi vous l'ai-je fait remarquer), c'est Taccord parfait et bien payé des doux pasteurs des âmes avec les plus violents et les plus odieux oppresseurs des vaincus :. singulier commentaire des prétendues suavités évangéliques. *

Mais une clameur retentit à l'Orient! C'est l'Islam, un succédané appauvri du judaïsme et du christianisme, exaltant un peuple tout neuf et qui n'a pas encore donné sa mesure. Les Arabes, moins en conquérants qu'en fanatiques, courent en Asie jusqu'à rOxuset à Tlndus^ en Afrique jusqu'à Ceuta, en Espagne jusqu'aux Pyrénées; les seuls États quelque peu durables qui s'élèvent dans leur empire sans consistance, la Perse abasside, rÉgypte fatimite, TËspagne oméyade, s'illustrent par des traductions et des paraphrases de philosophes et de savants grecs. Les Arabes de naissance comptent pour bien peu dans ce mouvement éphémère dont on leur a fait honneur. Arrêtés et refoulés par les grands Carlovingiens, ils ne tardent pas à s'effacer en Orient devant les Turcs, les Afghans et les Mongols.

Après le grandiose effort de Charlemagne pour constituer en État régulier, en empire d'Occident, le monde barbare romanisé, le déplorable partage de Verdun crée entre la France et l'histoire. 44

la Germanie une longue zone limitrophe, enjeu d'interminables guerres. Le morcellement féodal> les invasions Scandinaves, la conquête normande en Angleterre, en Italie, les flux et les reflux des Avars, des Bulgares, des Slaves, les scandales de Rome gouvernée par les amants et les fils d'une courtisane, la lutte acharnée des papes et des empereurs qui se disputent la succession de l'ancienne Rome, maltresse du monde, font de l'Europe un champ de bataille couvert de sang et de ruines. Enfin l'esprit d'aventure et Tenthousiasme religieux détournent vers rOrient la cohue brouillonne des barons grands et petits. Les croisades, si mal conduites, si mal terminées, laissent du moins respirer les populations asservies. Il se forme des ligues^ des comAïunes, que favorisent les roitelets capétiens. Par le talent de Philippe-Auguste, la bonne conduite de saint Louis^ la volonté de Philippe le Bel^ se forme une France, petite encore , déjà compacte et redoutée. Mais Timpéritie de Philippe VI et de Jean le Bon, la démence de Charles VI, la défection des ducs français de Bourgogne, la lâche trahison du clergé français qui désavoue et assassine Jeanne Darc, livrent le royaume aux horreurs de la guerre de Cent ans. Charles VH, Louis XI ont à peine pansé nos plaies saignantes, que la France se voit de toutes parts enserrée par le puissant Charles-Quint, héritier tout à la fois des Habsbourg, dlsabelle la Catholique et de Charles le Téméraire : elle n'est pas vaincue ; et bientôt Henri IV, RicheHeu, Mazarin relèvent à un rang d'où la feront descendre l'ambition de Louis XIV, l'indifférence de Louis XV et la folie de Napoléon P'. Mais toutes ces péripéties, toutes ces figures accentuées sont présentes encore à votre souvenir : les Byzantins fugitifs apportant à l'Italie les trésors du génie grec, Gutenberg lançant par milliers contre l'ignorance ses petits soldats de plomb, futurs maîtres du monde, et Colomb doublant la terre, et Copernic crevant le firmament biblique; la Renaissance compromise par la Réforme, la science et la critique opprimées par ]*ÉgIise et la royauté; la théologie bafouée, anéantie par le faisceau des connaissances humaines ; la Révolution finie par

Bonaparte; notre siècle enfin, malgré tant d'espérances déçues, assurant à TEurope la souveraineté et le gouvernement du globe.

Que de chemin parcouru^ entre les civilisations isolées de rÉgypte et de la Ghaldée^ et cette civilisation générale, si im' parfaite, si incomplète encore, d'où naîtront sans doute un jour l'entente pacifique de toutes les nations et la sécurité dans la liberté !

C'est là le but, c'est là le progrès ; mais combien de traverses^ d'écarts, de déviations énormes, d'intrusions funestes !

C'est que l'histoire n'est pas Taccomplissement d'un plan raisonné, pas plus qu'elle n'est le caprice impérieux d'un Ormuzd ou d'un Ahrimane, d'un Jéhova ou d'un Satan. Il n'y a dans la marche des choses ni sagesse, ni absurdité, ni malveillance : rien qui ressemble à la raison ou à la justice ; si ce n'est le peu, le très peu, que l'homme a pu y introduire de sa volonté plus ou moins consciente.

L'histoire est le tissu indéfini des événements que déterminent l'expansion, les rencontres, les passions de groupes humains plus ou moins bien doués par la nature, plus ou moins favorisés par les milieux originels, transitoires et définitifs. La force aveugle et la violence y ont d'abord la plus grande part, et aussi rimpulsion irrésistible, souvent funeste, d'individus puissants par le génie ou la persévérance; surtout les idées fausses exploitées par de tenaces parasites. A mesure que l'ignorance, que l'animalité décroissent^ le rôle de Tintelligence grandit. Quand la science aura eu raison des fictions autoritaires et religieuses—ces fatalités secondes que l'homme a lui-même ajoutées aux fatalités naturelles ^ peut-être l'humanité prendra-t-elle enfin la direction de Thistoire.

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