LA QDEBHB DB CENT ANS. B
chose prélals, seigneurs, cités et bonnes villes n, d'accueillir avec courtoisie Charles le Mauvais, qui vint le braver dans Paris. Enfin, assailli dans son palais, caiffé du chaperon rouge et bleu de Marcel, il vit tuer sous ses yeux deux de ses conseillers, maréchaux de France et de Champagne. Il s'éctiappa le U mars 1358.
Les réformes proposées par Marcel et Lecoq étaient justes et excellentes, mais aussi incomprises des masses qu'odieuses aux nobles et aux clercs. Qu'importait le bon aloi dos monnaies à ceux qui ne possédaient plus un sol toninois, à ce Jacques Bonhomme que les nobles et les percepteurs royaux torturaient, expulsaient, pourchassaient, aSn d'en tirer encore quelques ressources pour la rançon du roi? Les Jacques poussés h bout, réfugiés dans les églises, dans des souterrains, sur des barques, se ruèrent sur les châteaux, brûlèrent, tuèrent, torturèrent â leur tour; puin on en lit de grands massacres. A travers les campagnes vides, le dauphin put marcher sur Paris. Marcel aux abois lit appel à Charles le Mauvais, et Tut tué le 31 juillet par un afGdé du dauphin, Maillard, avec cinquante- quatre des siens.
Cependant Jean le Bon, ^'ennuyant de s'amuser h Windsor, consentait à payer pour sa personne quatre millions d'or, plus une moitié de la France, depuis le Bigorre jusqu'au Ponthieu. C'était trop pour trop peu. Et le dauphin, qui commençait à devenir un homme (mai 1359), s'appuya, pour rejeter de telles propositions, sur le refus d'États convoqués en toute h&te. Cette virile altitude rendit quelque courage aux habitants des campagnes. Un patfsan gij^nlesque, le Grand Ferré, embusqué à Longueil, près de Compiègne, hachait les malandrins par vingtaines, abattant chevaliers comme soudards a aBn qu'ils ne lissent plus de mal b. Par malheur, ce héros but trop d'eau froide et mourut, non sans avoir assommé cinq ou six hommes qui voulaient le prendre en son lit.
Edouard III, qui éuil débarqi armée(Gnl359), eut un moment r Hais la ville était défendue ; il y pi
L'BItTOIRB.
rançonné la Bourgogne et le Nivernais^ il descendit l'Yonne et campa sous Paris, à Montrouge. Le dauphin défendit toute sortie, comptant sur la famine : il n'y avait pas une âme entre Paris et Etampes. Malades, fatigués, affamés^ semant les champs de leurs morts^ les Anglais descendirent en Beauce. Assailli, vers Chartres, par une épouvantable trombe de grêle, Edouard consentit enfin à traiter; et la paix fut conclue à Brétigny, paix bien chère, bien amère, mais un peu moins que les conditions imposées l'année d'avant (8 mai 1360]. Trois millions d'écus d'or (cent millions) pour un être qui ne valait pas dix pistoles (on a les quittances. Saura-t-on jamais, dit Michelet, « ce qu'elles représentent de sueurs, de gémissements et de larmes ! ») On sauvait l'Anjou, le Maine, la Touraine, la Normandie, TArtois ; mais là Guyenne tout entière, avec ses mouvances : Agénois, Périgord^ Rouergue, Quercy, Bigorre ; mais la Saintonge^ le Poitou, TAngoumois, le Limousin; Calais, Guines, Montreuil et Je Ponthleu; tout cela était abandonné, non sans protestation des seigneurs et des villes. La France reculait de deux siècles. Jean rentra. fort joyeux (25 octobre 1360) et s'en alla prendre possession de la Bourgogne, dont la peste noire avait emporté les héritiers directs. Mais, comme s'il n'eût pu vivre sans commettre quelque sottise, il attribua, non pas à la France, mais à son plus ieune fils Philippe, cet immense apanage, duché et comté, accru de FAuvergne^ de l'Artois et du Boulonnais ; puis, festoyant tout un hiver, à Avignon, chez le pape Urbain V, il rêvait croisades (1362-1363)^ lorsque la fuite d'un fils qu'il avait laissé à Londres en otage le rappela en Angleterre ; ce n'est pas ce qu^il pouvait faire de plus mal. Il y mourut (avril 136^) dans les « fesloiements et bombances ».
Charles V ne fut pas un de ces rois qui se laissent prendre. Son esprit était aussi hardi, aussi clairvoyant que sa complexion était débile. De ses châteaux où il vivait à petit bruit, guettant les défaillances de l'ennemi, avant même d'être sacré à Reims (19 mai}, il avait saisi les villes que Charles le Mauvais possédait en Ile-de-France et en Normandie ; et cet ambitieux
personnage» battu à Gocherel, près d'Ëvreux, avait dû accepter en dédommagement le comté de Montpellier. Les Anglais se trouvaient ainsi privés d*un allié possible. Le roi essaya ensuite d*assurer la Bretagne à un partisan de la France; ayant échoué, il se hâta de traiter au mieux avec le vainqueur et de payer la rançon de son générai vaincu, du fameux Glacquin ou Du Guesclin. Cet illustre soldat, chef avisé sinon toujours heureux, routier breton d'une bravoure et d*une Gdélité à toute épreuve^ est Tun des bienfaiteurs de la France. Il aida Charles Y à débarrasser le pays des bandes armées, dites grandes compagnies, maltôtierSf cottereatuB^ qui, sans service et sans solde, vivaient de pillage et de rapine ; il les emmena en Espagne au secours d'un prétendant (1365-1367) et attira sur ses pas le redoutable Prince Noir, heureux de soutenir le rival d'un protégé de la France. Du Guesclin fut battu et même pris encore une fois ; c'était sa faiblesse. Mais l'Anglais n'eut guère à se louer de sa victoire ; lorsqu'il voulut faire payer les frais de la guerre aux seigneurs du Midi, ceux-ci se réclamèrent de Tallégeance due au roi de France et que le traité de Brétigny n'avait pu rompre. Charles saisit l'occasion et, hardiment, cita à comparaître (c dans notre cour du Parlement de Paris », pour régler ces questions d'hommage et de suzeraineté, le terrible héros de Crécy et de Poitiers. Ce prudent ne craignait plus la guerre. Avec une sage économie, il avait allégé les charges publiques, remis le quart des impôts aux bonnes villes pour les aider à relever leurs remparts, encouragé partout la formation de milices bourgeoises, d'archers, d'arbalétriers. La Guyenne s'agitait ; un sénéchal anglais fut battu près de Montauban ; une garnison anglaise passée au fil de l'épée. Enfin, on apprenait que Du Guesclin^ vainqueur à Montiel, avait établi sur le trône de Castille Henri de Transtamare et que les vais;^. seaux espagnols allaient coopérer avec une flotte française (136p pu Charles avait renouvelé la vieille alliance avec l'Ecosse et mj^uait à son frère l'héritière des Flandres. Jotins;
Le Prince Noir, indigné, avait répondu aux envoyés 4 Reims « Nous irons volontiers à Paris, le bassinet en tète et ' ^Qg g^.
mille hommes en notre compagnie ! » Mais il ne put venir. Déclaré aussitôt félon et rebelle, comme un simple Jean sans Terre, il se vit serré dans Bordeaux par le duc d'Anjou et Du Guesclin ; dès juin 1369, le Quercy, le Rouergue, TAgénois, le Périgord,le Limousin, avaient brisé le joug. La guerre avait été déclarée à Edouard III en mai, et le Ponthieu conquis en une semaine. Deux expéditions sous Lancastre et Robert Knolles firent quelque mal en Picardie et menacèrent Harfleur^ mais sans résultats ; nulle part les corps français n'acceptaient la bataille (1369-1371). Le prince de Galles était malade à Bordeaux. Enfin^ porté en litière, refoulant les ducs d'Anjou et de Berry, il vint camper devant Limoges, l'emporta d'assaut, massacra trois mille habitants. Ce fut son adieu à la France. Il retourna languir et mourir en Angleterre. En 1371^ Du Guesclin s'assurait du Limousin et du Rouergue. En 1372, les Castillans battaient une flotte anglaise devant la Rochelle, la Saintonge était reconquise. En 1373, une armée anglaise de trente mille hommes, débarquée à Calais, était réduite à six mille en arrivant à Bordeaux, a 11 n'y eut oncques roi de France qui moins s'armast^ s'écriait le vieil Edouard III, et si, n'y eut oncques de roi qui me donnast tant à faire ! » A peine les deux grands Ëdouards étaient-ils expirés, en 1377, que l'amiral français Jean de Vienne ravageait l'île de Wight, les comtés de Kent et de Sussex. Quatre armées marchaient sur la Bretagne et la Guyenne. Lorsque moururent Charles V et Du Guesclin (1380)^ l'Angleterre ne possédait plus en France que Calais, Cherbourg, Brest^ Bordeaux et Bayonne. Ici finit la première période de la Guerre de cent ans. Une longue série de troubles, de guerres civiles, funestes surtout à la France, va séparer les deux nations ennemies.
Edouard III fut le premier roi anglais de TAngleterre ; bien qu'il continuât de penser et de parler en français, il eut trop souvent à demander des subsides aux lords et aux communes pour ne pas sentir que la nation, ébauchée en 1215 par la grande charte, s'était enfin dégagée de sa double origine, composite, il est vrai, comme sa langue, avide comme les Normands, labo-
rieuse, sérieuse et tenace comme les Saxons^ mais fondant ces qualités disparates en un génie fier et libre. Il s'attacha plus qu'un autre à gouverner à leur gré les sujets dont il attendait tant, fixa les devoirs des shérifs et des autorités locales, admit l'usage de l'anglais dans les tribunaux, dans les actes du Parlement ; il daigna sourire aux grâces faciles et naturelles du poète Chaucer; il accueillit^ sans souci de Torthodoxie, les savants travaux du théologien Wycklyffe, qui traduisait la Bible en anglais, et dont les disciples posaient cette question malicieuse : « Quand Adam bêchait, quand Eve filait, où donc était le gentilhomme. »
Mais, tout en s'étudiant à flatter son peuple, Edouard le ruinait par ses guerres et son luxe. Quand vinrent les revers, quand la nation vit le mince résultat de tant de dépenses : TËcosse, plusieurs fois baltue, mais toujours indépendante, la France relevée en dépit des Prince Noir et des Ghandos; des murmures s'élevèrent de tous côtés contre les maîtresses et les prodigalités royales. C'est au milieu de circonstances difficiles qu'un enfant de onze ans, Richard, ûls du vainqueur de Poitiers, monta sur le trône, entouré d'oncles trop nombreux : Glarence ou son gendre Mortimer, Lancastre, York et Glocester. Cette abondance d'oncles et autres parents va causer en France des maux terribles ; il en sera de même en Angleterre. Richard II n'était pas sans valeur ; il triompha très habilement et tout jeune, en 1381, de la grande rébellion populaire commandée par l'ouvrier Wat- Tyler; il montra de la bravoure en Flandre; il opposa à ses tuteurs obstinés des favoris intelligents, Suffolk, Oxford ; il se débarrassa de son oncle Glocester, — mais pour succomber aux coups de son cousin Bolingbroke le Lancastrien (1399).
Moins tristes, mais bien plus graves encore furent les tribulations de la France. Charles V, malgré ses efforts, n'avait pu guérir toutes les plaies, apaiser les révoltes de la faim. Il léguait à l'enfant Chailes VI trois insurrections : à Paris, les Maillotins; en Languedoc, les Tuchins ; à Rouen, Beauvais, Châlons, Reims, Orléans, des mécontents qui réclamaient Tabolition des ga-
S34 l'histoire.
belles, la modération de Fimpôt et surtout la fin des exactions féodales. Louis d'Anjou, vrai voleur qui sut mettre la main sur le trésor de Charles V, s'enfuit pour conquérir le royaume de Naples^ce fut un fléau de moins; mais, en rapacité, le duc de Berry ne lui cédait guère. Philippe de Bourgogne^ lui, entendait employer à son service les ressources et les armées nationales. Le duc de Bourbon, autre membre du conseil de régence, se montra, seul, presque honnête. Les ém'eutes réprimées par la force, ou momentanément calmées par des ordonnances et des promesses^ le roi, dûment sacré, fut mené en Flandre, objet des convoitises bourguignonnes. Là dominait Philippe Arteveld, fils du grand agitateur Jacques Arteveld, jadis aiJië d'Edouard III ; ce révolutionnaire avait chassé de Bruges le comte Louis de Mâle et correspondait avec tous les communiers de France ; en outre, il était favorable à un pape de Rome (il y en avait deux alors), tandis que la France tenait pour le pape d'Avignon. Que de raisons pour dévaster un riche pays! 11 y eut à Rosebecque un furieux abattis de Gantois (1382). Le jeune roi, qui voulait tout saccager, tout brûler, rentra dans Paris sur les battants de la porte Saint-Denis renversée, pendit, décapita, noya trois cents bourgeois, supprima les libertés, rétablit les gabelles, et tira des villes et pays mutinés d'énormes rançons vivement dissipées par les princes.
Ainsi fut inaugurée la vie joyeuse, coupée de folles expéditions manquées, à l'Écluse (1387), en Gueidre (1388), agrémentée aussi de cent et cent coups fourrés sur les frontières de la Guyenne, de la Bretagne ou sur les côtes anglaises ; car la guerre nationale continuait toujours, mais sans être poussée à fond.
Les Napolitains avaient délivré Charles de son oncle d'Anjou ; c'était l'oncle de Bourgogne qui régnait ; ses États, démesurément accrus, comprenaient déjà la Flandre, l'Artois, Rethel, Nevers, et allaient englober le Hainaut, le Brabant, la Hollande et la Zélande. C'est à lui que la France dut Isabeau de Bavière, la plus funeste des voluptueuses et des gourmandes, sans foi, sans pudeur, sans patrie; alors charmante fille de quatorze ans.