‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 14 sur 86 · Aveux de MarceUin ; sa condamnation · texte numérisé non relu

Aveux de MarceUin ; sa condamnation

« Dans cette assemblée de trois cents évoques . Marcellin , évêque de la ville de Rome , la tête couverte de cendre, s'écria à haute voix . « J'ai péché devant vous, je ne puis rester dans l'ordre des prêtres; je me suis laissé corrompre par l'avarice.-» «L'assistance prononça sa condamnation et lui or-

i \h\ au'om iacens, el ibi Canicrà facleiile. Jamnayeriinl.

donna de sortir de la ville ^ Un membre nommé Helchiade, évêque, appelé à souscrire le premier à lacondamnatiQn, le fit de manière à servir d'exemple à la postérité ; car il dit à haute voix : « C'est avec justice qu'il s'est condamné ; il fallait qu'il prononçât lui-même son anathème. Personne n'a jamais condamné un Pontife , ni un évêque son supérieur; le premier Siège ne reconnaît pas de juge ^ »

« Tout était terminé. Dioclétien,qui faisîiit alors la guerre aux Perses, apprit que trois cents évêques , trente prêtres et trois diacres s'étaient réunis pour la condamnation du Pape , et qu'en tête de la souscription on trouvait le nom de Marcellin, qui le premier avait prononcé son propre anathème ^. Irrité, Dioclétien envoya à Sinuesse des soldats, qui firent remporter à plusieurs évêques la couronne du martyre.

« On ne prit aucune autre détermination. Après la condamnation des trois prêtres et des deux diacres, l'évêque Marcellin fut condamné par son propre jugement. Ce concile eut lieu le 10 des calendes de septembre, Dioclétien étant consul pourlahuitièmefois et Maximien pour la septième. »

i Dananavcrunt eum c\lrh civitatem.

2 Ncmo enlm unquam judlcavit Ponlificem , ncc praesul saccrdotcm suum : quoniam prima Scdcs non judicabilur à quoquam.

3 Hoc au Icm fado, Dioclelianus, cùm cssct in bcllo Persarum, aulivit qubd trecenli cpiscopi et Iriginfa presbytori et très diaconi in eanidcn» condemnalioncm convenisscnl, quodque dum suLscribcrcut onines omnium priiuus I\Iarcelliuus manu suà conclusit in suum analbcnia.

La seule lecture de cet écrit fait naître des doutes sur son authenticité. Comment ne pas remarquer, à la première vue, le mauvais goût de ces métaphores , l'embarras de ce récit , la confusion de ces chilfres , Firrégularité de cette procédure ? Ces doutes se changent en certitude quand on découvre les invraisemblances et les contradictions dont ces pages fourmillent.

Il semble d'abord Irès-diflicile qu'un si grand nombre d'évéques aient pu se réunir en Tan 505, époque où la persécution ordonnée par Dioctétien sévissait avec plus de violence, et quelques moi s*a près la publication d'un édit qui enjoignait à tous les préfets de l'empire de recherclier et d'incarcérer les évêques \

Un concile fut convoqué à Rome, en Fan 250, sous l'empereur Dèce, dans des circonstances analogues. Seize évoques seulement purent s'y rendre (Conc. XII, col. 420, 489). On n'en compta que quatorze dans le concile tenu à Carthage en

i Va oinacs iil)iiii.'c ixclosiariMn aiilislitos viiicli in carccreni Irade- •icului. (ùus., I/ià/., lib. vin, c. C.)

411, sous Dioclétieiî. Trois cents évêques î\ Slnuesse! etiln'v en eut que trois cent dix-huit au concile oecuménique qui eut lieu à Nicée en 325, en pleine paix, après convocation générale faite tout à la fois par le pape Sylvestre et renipereur Constantin qui s'était chargé de tous les frais de voyage î

On se demande ensuite pourquoi les actes du concile ne donnent les noms que de cent vingt • septévêques, puisque trois cents étaient présents, et ne font connaître les diocèses d'aucun d'eux? Nous verrons plus tard que, lorsque Photius, patriarche de Constantinople, entreprendra lui aussi de fabriquer des conciles de toutes pièces, il aura soin d'éviter des fautes si grossières.

On y cherche en vain aussi le nom du Pontife qui convoqua et présida le concile.

Les noms composés : Hahetdcum , Bcneservatur, Spesindeo, Vincomalus, étaient usités dans les chrétientés d'Afrique; on peut donc croire que la plupart dos évèques venaient de ce pays: mais alors comment expliquer que les nouvelles de Rome aient" pu si vile traverser les mers, et surtout que les évéques de contrées si lointaines soient arrivés avec celte promptitude ?

Le concile se tint à Sinuesse; or l'existence de celte \ illc est problématique : les uns la met-

tent aux environs de Rome, les autres en Canipanie (1). Même incertitude sur la crypte de Cleopâtre ; nous n'avons trouvé ces noms dans aucun martyrologe.

Voilà pour les circonstances de temps, de lieux et de personnes; l'examen du texte va nous donnera résoudre des difficultés encore plus graves.

Chaque acteur tient un langage opposé à l'esprit de son rôle. Le pape Marcellin s'excuse comme un écolier devant ua régent de collège qui le menace du fouet. 11 a sacrifié publiquement, dans un temple, un jour de fête; et il espère que personne n'aura eu connaissance de sa faute! Le Pontife du Capitole, pour prouver au Pape qu'on doit offrir de l'encens à Jupiter et à Hercule, pose pour principe de son argumentation que les Piois mages ont offert des présents à Jésus-Christ. Du reste, ce païen est instruit sur les mystères chrétiens à l'égal d'un néophyte : Natum de Maria Virgine^prœvid liice, missi^ etc. On le voit, le nom de la Mère de Dieu, le dogme de sa virginité, l'apparition

4 Aucun géographe n'a prononcé ce nom pour désigner uno localité voisine de Rome, Tile-Live (Dec. I et2)elPolybe (L. 5) parlent, il est vrai, de Sinucsse située en Campanie, mais comme d'une colonie romaine et comme d'une ville dont les eaux attiraient beaucoup de monde. Esl-il croyable que oOO évéqucs, tous décrétés d'arrestation, aient cboisi pour »e réunir un lieu où il était si difficile d'arriver et de rester eu secret , et où la force armée aurait pu si facilement s'emparer d'eux?

de rétoile, la visite à Hérode, le nombre et hi qualité des présents , rien n'y manque.

Les évêques *dont le langage, en des circonstan ces si solennelles, devait être plein de gravité, visent à l'esprit et parlent par figures , et quelles ligures! Evacuârimt hor réuni, ut introiret immun dus et comederet trillcum. — Omnes tcgulœ, dum iullœ fuerunt de fornace jam coctœ, iterum coqamtursole. — Cunieulus iirgebatur persecutionis. — Electi suntviriUbra Oecidua, etc. Cette expression libraOceidua, employée quatre fois, rend à peu près inintelligibles les phrases où elle se trouve; quel sens, par exemple, donner à ce passage : In septuayinta duorum libra Occidua in reparationcm resurijit annus'^ Mais elle a l'avantage de fournir une preuve de plus de la supposition du synode. En eiïet, deux espèces de livres, inégales de poids et de valeur, étaient en usage dans rempire au commencement du iv*" siècle : la livre d'Occident, libra Occidua, valait douze onces comme poids et soixante- douze sous d'or ou solides comme monnaie; la livre d'Orient, d'après certains auteurs ^ quatre-vingt-quatre sous d'or. Cette diiférence de valeur était une source de ditlicultés dans les transactions commerciales : pour les prévenir, on ordonna que, toutes les fois qu'il s'agirait de faire des évaluations en liores, celle ((ui

valait soixante-douze solides serait seule employée \ Mais, quoiqu'il en soit de la valeur de cette quantité, il est certain qu'elle figure pour la première fois dans une loi publiée en 567 sous le consulat de FI. Lupicin etde FI. Jovinus, Valantin et Valens empereurs '", et que cette différence d'usage a été une conséquence de la translation du siège de l'empire d'Occident en Orient. D'après ces données, les actes du concile de Sinuesse ne sauraient être antérieurs à la fondation de Constantinople '.

D'autres expressions indiqueraient même une date plus récente , telle est celle que nous lisons au sixième chapitre : Tcgulœ diim lultœ fuerunt defornace. — Tidlus, toltiis, synonyme d'ablatus, participe barbare du verbe tollo, n'était pas usité au siècle d'Arnobe et de Lactance, où Ton parlait

-I c'est ainsi qu'aujourd'hui, dans les provinces oïi l'ancienne expies- «lon quinlal est encore en usage , ou est censé, depuis la publication de la loi du 4 juillet 1837, parler, à moins de slipulaiiou contraire, du prospoirf*, c'est-à-dire supposer le quinlal de cent vingt livres petit poids, ou cinquante kilogrammes.

2 Quotiescumque certa summa solidoruni pro liluli qualiiale dcbe- 4ur autauri massa transmiltitur, in scptuaginta duos solides libra fcretur accepta. (Th.,1. xii, t. i, leg. ^o.)

3 Daronius , qui ne rejette pas entièrement ce concile, avoue toutefois que ses actes n'ont pu ùlre rédigés que sous l'empereur Valens, environ soixante-dix ans après la mort du pape Marcellin. D. Couslant croit qu'ils ont été compoîés par quelque Goth qui ne savait qu'a demi le latin.

encore le latin avec pureté. Les premiers écrivains ecclésiasti(|iies qui Font employé 3ont : Grégoire-le-Gmnd ^ , élu pape en Tan 590 ; et Fructueux, évéque de Brague, qui florissait vers le milieu du vu^ siècle ^.

Passons vite sur divers incidents également dénués de vraisemblance : FEvêque de Rome se présentant , sans être appelé , devant Dioclélien et Maximien-Galère , qui avaient juré d'exterminer le christianisme; le cortège se rendant dans le temple consacré à Vcsta et à Isis pour offrir des sacrifices à d'autres divinités , ce qui n'était pas permis ; ]\Iarcellin rendant les honneurs divins à Hercule plutôt qu'à Jupiter, en présence d'un tyran qui révérait celui-ci au point de s'être fait donner le surnom de Jovius; 1(" chrétiens habitant de préférence le palais de iS'r ron ; une nuée de témoins accourant en fou](^ dans un temple païen où la religion leur défendait d'entrer "^ Mettons sur la négligence et Fin-

^ Subilo (îives illc (nUus est qui horrca quai prirpatavcral dcscruit. etiuferni locum qucm noiiproYidebal invcnil. (Lib. Moral., c. "Ào, ii° "). Maria DoniiniiuU!f//wm «leplorat. (Lib. Mor., c. 13, n" 22.)

2 2'w/hl inurnmralionis occasionc. (.1/. Icy., c, 7 et ^0.)

Ce luot se trouve encore dans le livre intitulé : Ve Spcculo^ qui fa ordinairement partie des œuvres de saint Augustin. Maison ne coim; r ni l'auteur de cetouvrage, ni l'époque précise où il a été composé.

3 Nous remplissons vos villes et vos provinces, fout, excepté vos temples ou nous n'entrons pas. (Terl., ad Scap., c. 4.)

labileté des copistes les altérations de mots et les ontradictions que présentent les calculs de Taujur ', et examinons la forme de procédure adopte par les Pères du concile.

Les évèques de Sinuesse croient que soixantenize témoins sont nécessaires pour la condamation d'un évèque; nulle loi no fixe ce nombre, ^ saint Paul n'en exige que deux ou trois ". Us ' croient obligés à entendre toutes les déposiîons des témoins, et aucun d'eux ne le fait; ■ uatorze témoins seulement sont appelés devant 'S cinquante évèques qui siègent à la première ^ssion, et à la seconde nous voyons de nouveaux lires et de nouveaux témoins.

Ils permettent à un pécheur public de tester n justice, malgré la défense des canons ^

1 En voici quclijuer-uncs :

Le 2« cl le -î^ chapitre disent que !c nombre des témoins oculaire* ost de soixante-douze. Comptez les noms : Bono"sc, Maximin, etc. (cli. 2*}, vous en trouverez quatro-vin«;t-clnq.

Nous lisons dans le 5'^ chapitre que la crvpic ne pouvant contenir tous les évoques, cinquante d'entre eux seulement siégéaieut a la fois; et dans le 7* nous voyons, dans une seule réunion, trois cents évoques, trente prêtres et vingUbuit témoins.

Le cbapitro 2* donne la liste de tons les témoins à cbarf^o; dans la dernière session on voit déposer vingt-deux témoins nouveaux (cb. 7). TranquiUinus , Servulus, Quadratius , Gaudiosus, etc., sont désignés conmie témoins au chapitre 7^ ; ils sont appelés juf;es au 4* chapitre.

2 In oreduoi'um vel triuni tcsiium stabit omnc verbum. (//. Cor. iir.) 5 Admilli nondebel rei advcrsùs qucmcumqueprofessio. — La déposition

d un coupable n'est pas rccevable. (Anianus, in 1. xii, lom. i, I. 9). il is qui aliquibus sccUribns irretiliis est voctmadvevsks majorem nain

Ils ne siègent que par fractions de cinquante, et en somme cent vingt-sept seulement prennent plus ou moins part aux débats ; ils n'auraient pas dû prendre tous la même part au jugement.

Ils condamnent trois prêtres et deux diacres pour avoir accompagné le Pontife jusqu'au seuil du temple : ces ecclésiastiques étaient innocents, puisqu'ils n'avaient pas sacrifié aux idoles avec leur évêque, et qu'ils n'avaient pas même api)rouvé sa conduite par leur présence.

ils protestent à diverses reprises qu'ils ne veulent ni ne peuvent juger leur supérieur, et ils finissent par le juger et le condamner : El damnavenmt eum.

Ils acceptent la démission de Marcellin , ils l'excluent de la ville et ils oublient de lui donner un successeur, laissant ainsi TEglise sans chef. Ils devaient cependant se croire, sinon obligés , au moins autorisés à procéder à une nouvelle élection, surtout depuis l'arrivée d'une députation si nombreuse de ce vénérable clergé romain à la révision et à l'approbation duquel ils avaient soumis leurs actes.

non habeal accusandi. — Nous approuvons que celui qui est coupable d«j quoique crime soit privé du Jroit d'accuser uue persoune plus âg<}e qu*j lui. {Cod. Eccl. A fric, c. 8.)

Que d'irrëgulantés î que d'invraisemblances! Voici des anachronismes :

Un des témoins reproche à Faccusé de s'être dépouillé de la pourpre. Poui' quitter un habit, il faut au préalable s'en être revêtu : or les vêtements de pourpre n'avaient pas encore été employés, au commencement du quatrième siècle, comme signe distinctif de hautes fonctions dans l'Eglise. L'histoire cite Pelage, cardinal-légat du pape Vigile , comme le premier dignitaire ecclésiastique qui se soit revêtu de la pourpre durant sa mission à Constantinople. La loi romaine prononçait peine de mort contre ceux qui portaient des habits de pourpre, exclusivement réservés aux empereurs ^

Nous terminerons en montrant que la date de cet événement est fausse.

Les actes du concile furent signés le dixième des calendes de septembre, sous le septième consulat de Dîoclétien , c est-à-dire le 22 août 505 ,

^ La pourpre éUit à Rome un <lcs insignes de la magistralure, et dôcorail la tofjc el la prétexte; d'où l'expression veslis purptirea, employ«^e au fi{îuré pour désigner un personnage revOlu d'éminentes fonctions. Les empereurs en restreignirent l'usage qui s'était fort étendu dans les derniers temps de la république, el se réservèrent bientôt exclusivement la pourpre lyrienne. Des édils furent nicme rendus . portant peine de mort lontre quiconque fabriquerait ou porlcrail de* étoffes de celte couleur. {Enrijclopéiik du xix» siàle, xx, 267.)

et c'est en faisant la guerre aux Perses que ce prince en prit connaissance : or la guerre avec les Perses était terminée depuis cinq ans , lorsque les deux empereurs publièrent leur édit de persécution, et commencèrent à le mettre à exécution en faisant démolir de fond en comble l'église de Kicomédie, le 28 février 505. Si Ton suppose que Dioclétien n'a pris connaissance des actes du concile qu'un an après, époque du martyre de Marcellin d'après les meilleurs computistes * , nous sommes en Tannée 504 que Dioclétien passa à Nicomédie ou à Salone : dans aucune hypothèse il ne pouvait être occupé à la guerre des Perses, ni habiter Rome.

Le témoignage des premiers historiens de l'É gli se nous fournit de nouvelles preuves de l'innocence du pape Marcellin.

Eusèbe rappelle la persécution qui éclata sous le pontificat de ce Pape , et ne parle pas de sa chute ^ Théodoret , dans une énumération rapide qu'il fait des évèques qui gouvernaient les principales Eglises à la mort de Constantin, dit que Marcellin, évêque de Rome, se couvrit de gloire pendant la persécution. « Or

^ lîianchini, NaL Cliron.

2 Ilist., lib. vu, c. 2G.

en ce temps-là l'Eglise romaine était gouvernée par Sylvestre , successeur de Miltiade qui avait lui-même succédé dans le gouvernement de TEglise à Marcellin , celui qui fut rendu si illustre pendant la persécution V »

Il ne nous reste plus qu'à examiner un passage de saint Augustin. L'évêque d'Hippone, répondant à Pétilien , patron et défenseur des Douatistes, dit textuellement : « Et maintenant qu'estil donc besoin de réfuter les accusations portées par Pétilien contre les Evoques de Rome, qu'il poursuit de ses impostures et de ses calomnies avec un acharnement incroyable? Il accuse Marcellin , I\Ielchiade , Marcel , Sylvestre, d'avoir livré les Livres saints et présenté de l'encens aux idoles; mais un reproche qui n'est fondé sur rien peut-il donc, à lui seul, établir leur culpabilité? Pétilien assure qu'ils ont été des sacrilèges, et moi je réponds qu'ils sont innocents : pourquoi me mettrai-je en peine de développer des moyens de défense , lorsque l'accusation n'est soutenue d'aucune preuve ^ ? »

\ Porrbiii tempcslaleRomanam quiJem Ecclcsianj regebat Sylvesler, «uccessor Milliadis iilius qui posl Marcelliiium, qui perseculionibus inclaruit, ejusdem EccIesiiB administralioucm susceperal. (L. i , c. 2). Le grec po»ic : Mîtx Maj3z-;)./tvov «v toj otoy/'.M, ôixTr^oEçovra. Aiarr^cîTrw, devenir illustre, exceller au-dessus des autres, se couvrir de gloire,

2 De unit. Bapt., çonlraPetil., c. iQ,-

Voilà donc la première apparition de ce bruit injurieux, c'est une calomnie de l'hérétique Pétilien. Les premiers Donatistes n'en ont pas parlé; ce fait est très-grave , quand on se rappelle Fattenîion qu'ils mettaient à découvrir et à publier les fautes que pouvaient commettre leurs adversaires, et surtout les Evèques de Rome. Pétilien, dans sa haine, reproche les mêmes crimes à Melchiade , à Marcel et à Sylvestre, membres éminents du clergé romain et qui méritèrent, par leurs talents et leurs vertus, d'être successivement élevés sur la chaire de saint Pierre après Marcellin. Aussi saint Augustin professe-t-il un souverain mépris pour de pareilles imputations , et se contente de répondre : « Vous affirmez sans preuve, je nie tout net. »

En montrant que le concile de Sinuesse est apocryphe, nous avons levé les difficultés que Ton peut tirer des auteurs qui s'appuient sur lui et que nous avons fait connaître au commencement de cet article: nous voulons parler des livres li^ turgiques, et de la lettre de Nicolas V^ à l'empe-

reur Michel. Il ne faudrait pas donner à ces écrits plus d'autorité que n'ont voulu le faire ceux qui les ont composés ; nous ne sommes pas obligés, par exemple, d'accorder à tout ce qui est contenu dans le Bréviaire romain le même degré de croyance.

Nous divisons, après les théologiens et les liturgistes, en quatre classes les matériaux divers qui entrent dans la composition du Bréviaire.

La première renferme les symboles et les canons qui formulent les décisions de l'Eglise : on doit les croire d'une foi catholique , et la critique , si elle s'exerce sur eux , ne peut avoir pour but que de constater leur authenticité.

La seconde contient un extrait de l'ancien et du nouveau Testament , l'Ecriture-Sainte et la parole de Dieu : une foi divine lui est due,

La troisième est composée des passages empruntés aux saints Pères et autres écrivains ecclésiastiques , mais dont le sens n'a pas été fixé par un examen doctrinal et une décision solennelle de l'Eglise : ils méritent, tels quels, un profond respect de notre part , mais moindre toutefois que celui que réclament les Livres saints.

Et enfin la quatrième comprend les divers faits tirés de la vie et de l'histoire des saints : à ceux-là nous ne sommes obligés de donner qu'une foi

humaine. Sans doute, leur admission dans l'office canonique est un fort préjugé en leur faveur, mais la voie reste ouverte k la discussion, et il est loisible à làt critique de remonter aux sources dont ils découlent, d'examiner quels auteurs les rapportent, et de peser les objections que Ton peut faire contre leur autorité.

Au reste, ce travail de révision sur. la partie mobile du Bréviaire et du Rituel a toujours eu lieu dans FEglise depuis Grégoire P' jusqu'à saint Pie V et Urbain VIII \

1 Au XI* siècle, sainl Grt'goirc VII abrège l'ordre des prières et sim-» plifie la liturgie de Grégoirc-le-GranJ.

Au XIII* sloolc, le ROpciioire grtigoricu s'enrichit de nouveaux répons el antiennes.

^'n^322, Jean XXIÏ condamne les modifications qu'avait subiesle chant ecclésiastique, et exclut la musique hop légère de l'Eglise et descérémo- «ies religieuses.

Fn 1525, Chôment VIT permet de faire usage , dans la récitation de l'olfice canonial, de nouvelles hymnes composées, sur l'invitation do Léo» X , par Zachaiie Ferrcri de Vicence , évoque de la Guarda , et eu général remanjuables par Icar tn'rite lillérairo.

Kn 11)25, Paul III autorise les prêtres séculiers a réciter, à leur choix, ou le nouveau Bréviaire romain rédigé par le cardinal Quignoncz, ou l'ancien en usage jusqu'alors.

Kn 1631, Urbain VIII publie une édition du Bréviaire dans laquelle plusieurs leçons sont chaiigées , les psaumes ponctués plus régulièieinont, et les hvmnes corrigées au point de vue do la versification.

Benoit XIV cl Pie VI avaient projeté une nouvelle réforme; ceprojct avait mCaïc reçu un comnienccincnl d'exécution , lorsque diverses csrfoustances obligèrent de l'abaiiilonner. Nous désirons qu'il ne soit qu'ajosirné. I.e Bréviaire romain était un chef-d'œuvre au xvi* siècle; mai» quel est aujourd'hui le liturgiste qui , tout en soutenant qu'il ne faut faire aucun changement h la partie gréjoriciiue^ trouverait des "iidit-

Loin de linterdire , Benoît XIV semble même le provoquer, lorsqu'il dit dans son Traité sur la canonisation des Saints : « Quelques-uns ont violemment attaqué le Bréviaire romain, en soutenant qu'il est rempli de fables et que son autorité est nulle par rapport aux faits historiques ; d'autres, aussi éloignés de l'esprit de l'Eglise , ont avancé qu'il serait impie et comme hérétique de douter des faits historiques qui y sont renfermés, et à plus forte raison de les contester. Entre ces sentiments extrêmes il y a une voie plus sûre à suivre ; la seule insertion d'un fait historique dans le Bréviaire lui donne déjà une grande autorité. Mais on ne peut pas

T<itut'«l8 à reiidie à leurs v<}rilables auteurs ccrlaiucs Lomélies, a en rollalionner d'aulrcssur dos lexles plus purs, réccmmcnl publiés, et ttifin à réviser certaines légendes, du reslo en très-petit nombre ? Nous nous butons de le faire observer.

Cbose remarquable, l'Eglise de France a pris une telle part, pendant le nioyen-i!gc , à l'organisation du culte et des prières publiques, que la liturgie a pu s'appeler quelque temps Romaine'Françaisc.

Espérons que, si l'on édile un nouveau BrOvluirc el un nouveau Missel, notre sainte mère l'Kglise romaine subira de nouveau volontiers l'influence de sa fille alnce. Le clergé de France s'est monîré soumis jusqu'à l'héroïsme en renonçant a ses livres liturgiques , sur une simple invitation du souverain Pontife : on lui tiendra compte de ses sacrifices. S'il est difficile de nier que la plupart des nouveaux Bréviaires ont été rédigés sous une inllucnce trop libérale el presque hétérodoxe, il est diffi< ile aussi de ne pas convenir qu'ils l'ont été, pour la plupart, avec un talent remarquable; on les honorera de nombreux emprunts, et l'appro- Lalion aposloliqu" fera oublier l'origine un peu janséniste des travaux, d'un mérite inc^ v^'cstable qui les cnricbisscnl.

dire qtf il soit défendu d'en discuter la vérité avec respect et modération en soumettant ses observations au jugement de TEglise, pour qu'il en pèse la force et la valeur, si jamais il est question de faire de nouvelles corrections. » {De Canonis,, lib. IV, c. xn, W.)

Son prédécesseur Benoît XIII avait émis le même principe, et l'Eglise elle-même ne croit pas que tout ce qui est admis dans les Bréviaires soit d'une vérité incontestable , puisque tant de fois, dans des temps si divers et des occasions si différentes, elle y a fait des changements.

Nous ne pensons pas non plus que le pape Nicolas I"*^ voulut que l'on acceptât, comme indiscutable , tout ce qui tomljait de sa plume dans sa correspondance privée ; nous reconnaissons son autorité quand il parle comme souverain Pontife , mais lorsqu'il rapporte et discute un fait d'histoire, il n'est plus , comme tous les Papes, qu'un écrivain qui n'a droit de faire embrasser son opinion qu'autant qu'il parvient à l'établir sur des preuves solides. Au reste, les circonstances qui ont motivé cette lettre montrent que le pape Nicolas ne rappelle la chute du pape Marcellin et le concile de Sinuesse q«e comme argument ad hominem. C'était dire à l'empereur

îîichel : « Vous n'êtes pas fondé clans les préten lions que vous avez d'appeler Evêque universel le patriarche de Constantinople ; ce titre n'est (Jù qu'à FEvéque de Rome seul. Voyez ce qui s'est passé au concile de Sinuesse : Marcellin , mon prédécesseur, s'était rendu coupable d'idolâtrie, je le veux; mais remarquez donc que, même dans ce cas, il n'a pu être jugé de personne. Les évêques assemblés l'ont répété à diverses reprises : « Le premier Siège n'est justiciable de personne en ce monde. »

C'est dans le même sens que Nicolas mentionne encore le synode tenu à Rome sous Sixte lîï, au sujet de Polychrone évêque de Jérusalem, et dont la supposition aujourd'hui est pareillement admise par tous les critiques.

La légende insérée par Anastase dans le Liber Pohiificalis n'étant , en ce qui regarde la chute de ^larcellin, que la reproduction du concile de Sinuesse, tombe pareillement avec lui. Nous ferons observer en outre que, dans le premier catalogue des Pontifes, il n'est nullement fait mention de cette prétendue chute : « Marcellin , dit cet antique document , occupa le siège de Rome liuit ans trois mois et vingt-cinq jours, du temps de Dioclétien et de Maximien , depuis l'avant-

veille des calendes de juillet , sous le sixième

consulat de Dioclétien et le second de Constance, jusqu'au neuvième consulat de Dioclétien et le huitième de Maximien. Une grande persécution eut lieu à cette époque \ Le pontificat resta vacant sept ans six mois vingt-cinq jours ^» D'après Tillemont , c'est probablement cette sentence ultramontaine , le premier Siège n'a pas déjuge, qui a empêché le cardinal Baronius , Muratori et Sommier de rejeter ces actes purement et simplement comme apocryphes. L'embarras de ces savants écrivains offre un spectacle étrange : dans leur critique éclairée , ils signalent eux-mêmes les invraisemblances, les anachronismes , les contradictions dont ce document est plein ; Baronius va jusqu'à dire qu'on n'a pu le rédiger qu'environ soixante-dix ans après la tenue du concile; mais, dans leur zèle à défendre la suprématie du Pape sur le concile général, ils

1 Marccllinusannlsocto, meiisibus tribus, dicbus'viginliquînque, fuit temporibus Diocletiani et Maximiani, ex die pridie Kalendas julias, à coDSulibus Dioileliano VI et Coiislantio II, usque in cousulatum Diocletiani IX et Maximiani VIII, quo lempoie fuit persecutio. Et ccsîavit episcopatus annos sepleirij menses sex, dics Tigiuti quinque. (Catalogua sub Liberio.)

2 Les chiffres diffèrent dans les manuscrits : erreurs de copistes. Le pape Marcellin fut martyrisé le 'IG mars 504, et inhumé le ^6 avril suivant. Marcel, son successeur, fut élu le 21 mai de la mC-me année. L'interrègne entre ces deux Papes n'a donc été que de deux mois cinq jouri. (V. Biancbini, NoL chron.in Marcell.)

n'osent refuser à ces actes toute valeur : c'est pour eux comme une vieille monnaie fruste et ébréchée que le numismate, tout en doutant de son authenticité, conserve toujours, à cause de ia^ légende qu'il aime , prima Sedes à nemine Judic«^?fr. Le célèbre annaliste aurait pu encore signaler un autre fait qui, à son point de vue, n'est pas sans intérêt. Les prêtres de Rome arrivent, et prennent immédiatement connaissance des actes de la procédure; ils confirment ce qu'ont déjà fait les premiers juges, et les évéques se soumettent sans protester à cette redoutable inquisition. N'est-ce pas là une preuve de la grande influence que la nature des choses a toujours laissé exercer au clergé romain sur les alTaires de TEglise? Ces curés de Rome, qui devaient bientôt s'appeler cardinaux, ne sont que simples prêtres; mais ils sont titulaires de l'Eglise de Rome , ils gardent les dépouilles mortelles de saint Pierre et de saint Paul , ils assistent le chef de l'Eglise universelle non- seulement pendant la célébration des offices, mais encore dans le maniement des affaires : dès cette époque , les évéques semblent les reconnaître pour supérieurs. Tout cela est vrai , mais l'origine du sacré-collége peut paraître respectable, mais la suprématie du souverain Pontife peut se concilier les

in

esprits par d'autres faits et d'autres textes que ceux qu'invente un faussaire pour servir de passeport à la cttlomnie.

Résumons cet examen critique des actes du concile de Sinuesse :

Le nombre des évèques présents est inadmissible ;

L'existence de Téglise et de la ville où se tenaient les réunions est douteuse ;

Les discours prêtés aux divers personnages sont ridicules;

Le fond est o[»posé au récit des historiens contemporains;

La forme décèle une époque postérieure ;

La procédure est irrégulière;

Les chilîres sont inexacts ;

La date est fausse. Donc ces actes sont supposés ; donc le témoignage des auceurs subséquents, qui se sont faits Técho d'une tradition erronée, est sans autorité; donc il n'est pas vrai que le pape Marcellin ait offert de Tencens aux idoles.

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