CHAPITRE X
GELASE.— SON S£NTiM£?iT SUR U FEÉSËKGË EÉELLE.
« Voici comment ce Pape entendait TEucharistie : « Le sacrement du Corps et du Sang de Jésus- Christ est vraiment une chose divine , mais le pain et le vin y demeurent dans leur substance en nature de pain et de vin , et la célébration du saint mystère n'est autre chose assurément qu'une image ou une similitude du sacrifice du Corps et du Sang de Jésus. » Oii est Tunité romaine * ? »
Cette objection est reproduite de Blondell, de Basnage et d'autres écrivains protestants» Nous
< A. Bosl, l. cit., 20.
conipreiions qu'elle leur ait paru sérieuse ; mais nous croyons que les apologistes catholiques Tont complètement résolue, au moins sous le rapport de rinfaillibilité des Papes. Fixons d'abord le sens des paroles.
Avant tout, il importe de reproduire intégralement le texte :
« Le sacrement du Corps et du Sang de Jésus - Christ, que nous recevons, est une chose divine et nous rend participants de la nature divine ; néanmoins la substance ou nature du pain et du vin rie cesse point d'être. Or on célèbre, dans Faction des mystères, i'imagc et la ressemblance du corps et du sang de Jésus-Christ; et cela nous fait voir avec assez d'évidence que ce que nous croyons, célébrons et prenons dans l'image de Jésus-Clirist, nous devons le croire en Jésus-Christ même, et que, comme par l'opération du Saint- Esprit ces choses sont changées en la substance divine, tout en conservant les propriétés de leur nature, elles nous marquent aussi que ce mystère principal, c'est-à-dire Tîncaniation, dont elles nous rendent présente l elTicace et la vertu, consiste en ce que les deux natures demeurent proprement; et il ny a qu'un Christ qui est un, parce qu'il est entier et véritable \ »
i « Ç.iyVc «arrjn^fn';! ;<i -^ si.;nî Ti"»C'>;-pori3 et Sanguinis Cli; isii divins*
La principale difficulté est dans ces paroles : « Cependant la substance ou nature du pain et
«uni, propter quod^et per cademdivinaî efficimur coosorles nalurse : (amen esse non desinit substantia vcl natura panis et vini. Et certc imago et similitudo Corporis et Sanguinis Chrisli ii\ aclione niysteriorum cclcbraulur : satis crgonobis evidenler oslcnditur hoc nobis in ipso Christo Domino sentiendumquod in ejus imagine profilemur, celcbramus, suniimus; ut, licut in banc, scilicct indiviuam Iranseunt. Spiritu Sancto perCcienle, fiubskntiam , permanent tamcn in suae proprielate natuiœ. Sic illud ip- 8um mysterium principale cujus nobis cfficientiam virlutemque veracilcr repraesentant in quibus constat propriè permanentibus, unum Cbristum, quia inlegrumYerumque, permanere deraonstrant. » [De duabus in Christo naiuris.)
Nous avons donné de ce texte difficile et peut-être altéré la traduction que l'on trouve dins divers auteurs. Elle a le mérite d'élre littérale , mais elle laisse à désirer sous le rapport de l'exactitude et de la clarté. Dans le Traité (/es rfewa; natures en JèsuS'Clirist, ces expressions : « Corpus et Sanguis Christi, — ipse Clirislus DQminus,—mysleriun principale,— sont toutes les trois synonymes et signifient ordinairement a Jéfus-Christ dans sa vie mortelle, — le Verbe uni a la nature humaine , — le mystère de l'Incarnation. » Le sens de celle phrase , imago il similitudo Corporis et Sanguinis Cliristi in aclione mysteriorum celebranttir, serait donc celui-ci : Le saint sacrifice de la Messe, ou bien, le mystère de l'Eucharistie nous offre une image et une resseni' blance du mystère de t^ Incarnation^ et tout le passage devrait se traduire de cette manière : « Certes, le sacrement dans lequel notis recevons le Corps et le Sang de Jésus-Christ est divin, et nous rend participants de la nature divine; et cependant il nous offre toujours les modes ou propriétés naturelles du pain et du vin: or le mystère de l'Eucharistie nous offre une image et une ressemblance du mystère de l'Incarnation ; de ce que nous trouvons dans le premier, nous pouvons juger de ce que renferme le second. Ainsi , de même que dans l'Eucharistie le pain et le ▼in sont changés en la substance divine sans cesser toutefois de retenir les propriétés de leur nature; de mùme dans l'Incarnation les doux natures demeurent proprement, de manière à ne faire qu'un Christ qui est un, parce qu'il est entier cl véritable, n
Au reste, ce texte, comme on va le voir, peut s'expliquer calholiquemcnt, même en admottanllc; mots substance du pain et image du corps.
du vin ne cesse pas d'être. » L'auteur ne veut-il pas dire que le pain et le vin restent toujours véritablement dans rEucliaristie?
Ce mot substcmce, dans Gélase et les auteurs de son siècle, a divers sens ; nous distinguerons les quatre suivants : le premier est opposé à /wotZe, accident, Cest ainsi qu'il faut entendre cet axiome de métaphysique : Tout mode suppose une substance.
Le second sens est opposé à rien, « N'être nulle substance , dit saint Augustin , c'est n'être absolument rien : qui dit quelque chose, dit quelque substance ^ » Dans ce sens, les choses purement accidentelles^ telles que le goût, la couleur, la forme, peuvent donc être appelées substaiîces. Les scolastiques les appellent bien quidditas, essence.
Le mot substance s'emploie encore pour désigner les qualités originelles , natives , antérieures à l'état présent dont on parle. « L'homme par le péché, dit saint Augustin , est déchu de sa substance primitive ^ » Et saint Pierre-Chrysosologue nous dit que la résurrection avait changé la substance du corps de Jésus-Christ,
^ Quod nuUa subslanlia cst,iiiliiloraninoc3t ; subslanlîa evgo aliquii esse est. {Enarr. in Psahn. C8.)
2 Per iniqiiitalem homo lapsus eslh subslantià iii quà faclus est. {Ibid.)
mais non sa personnalité \ « La substance de l'homme, dit le papeGélase, a été dépravée par le péché originel ^. »
Enfin nous lisons, dans le Lexicon philologkum de Matthias Martini, que le mot substance désigne quelquefois une partie déterminée soit de la matière, soit de la forme ^ Et Ducange nous assure qu'il a vu le commentateur de saint Irénée mettre quelquefois substance pour forme *.
Cela posé, qui empêche de croire que Gélase, dans le passage que nous avons cité, a employé le mot substance comme synonyme de quelque chose , ou de qualité jyremière, ou de forme'! Le sens serait donc celui-ci : « Le sacrement du Corps et du Sang de Jésus-Christ (?st vraiment ime chose divine, et cependant le pain et le vin n'y disparaissent pas entièrement ; il en reste encore quelque chose, c'est-à-dire les espèces ou apparences. » Ce qui prouve que c'est là réellement le sens de Fauteur, ce sont les paroles
1 IJt hoc sic mulasse subslautiara, non mutasse pcrsonani. (Scrm. 82.^
2 Subslanliam homiais peccato original! fuisse depravalaui. {Episf . ad episc. Sic. jrrov.)
3 Substanlia..., pars subslanlicc taiis pula materiœ. aul formœ. {Lex. phil., art. Subst.)
4 Substanlia pro forma occurril opud laii'J. inlorpret. (Lib. », c.rù AU. n** 6.\
qrfil ajoute : « Le pain et le vin, par Topération du Saint-Esprit , sont changés en la substance divine, transeunt in dwinam substantiam, tout en restant dans la propriété de leur nature , » c'està-dire, tout en conservant leurs accidents. N'estce pas le dogme de la transsubstantiation exactement exprimé ?
Blondell fait observer que « Gélase veut prouver contre les partisans de Nestorius et d'Eutychès la réalité des deux natures dans la personne de Jésus-Christ, et que son argument pour conclure suppose que FEucharistie contient tout à la fois en substance et Notre-Seigneur et la matière du sacrement. » Ce ne serait donc pas la transsubstantiation qu'exprimeraient les paroles de Gélase, mais Fimpanation. Nous répondons qu'un écrivain ne prétend pas que les comparaisons dont il fait usage pour rendre plus sensible sa pensée, soient également fortes et justes dans toutes leurs parties ; il suffit qu'elles le soient sous le point de vue particulier sous lequel on les considère. Les Nestoriens soutenaient qu'il fallait admettre deux personnes en Jésus-Christ, parce qu'il y avait en lui deux natures. L'auteur nie la légi* limité de cette conclusion, et à Fappui de sa négation il cite le sacrement de FEucharistie, qui renferme de la nature de deux choses, savoir, de
Jésus-Christ le corps, le sang et la divinité, et du pain le goût, la couleur et la forme, et néanmoins ne contient, réellement en substance que Jésus- Christ seul.
Cette comparaison oiïre moins de difficulté encore, si on en fait l'application aux Eutychiens. Ces hérétiques « enseignaient qu'il n'y avait qu'une nature en Jésus-Christ, et en concluaient que la nature humaine avait perdu toutes ses propriétés, en sorte qu'elle n'était plus ni visible, ni palpable, ni circonscrite ; qu'elle ne conservait plus son espèce, et qu'elle avait été changée en la nature divine. Ainsi ce que Gélase tache partitieulièrement d'établir est que Jésus- Christ n'a rien perdu de tout cela, qu'il était palpable après sa résurrection comme auparavant, et qu'il avait toutes les autres qualités du corps humain. Dans ce dessein, il allègue Texemplede 1 Eucharistie, dans laquelle les symboles ne laissent pas d'être palpables, visibles et figurés comme auparavant, et retiennent toutes les autres qualités du pain et du vin , pour en conclure que le corps de Jésus-Christ retenait aussi les mêmes qualités. C'est cette même pensée qu'il exprime quand il dit que la nature du pain et du vin ne cesse pas et demeure, parce que cet amas de qualités qui demeure dans l'Eucharistie
s'appelle nature dans le langage des anciens , comme on Fa fait voir dans rartlcle de Théodoret. En un mot, l'argument de Gélase se réduit à ce raisonnement : Les symboles dans TEucharistic ne deviennent point invisibles, impalpables , sans figure, sans circonscription ; donc le corps de Jésus-Christ n'est point devenu invisible, sans figure, sans circonscription et sans les autres qualités d'un corps humain. Ainsi, de ce qu'il reconnaît que la nature commune du pain et du vin, c/est-à-dire les qualités de ces substances, demeurent, il ne faut pas conclure que la nature individuelle du pain et du vin , c'est-à-dire les aalités de ces substances, demeurent; il ne faut pas conclure que la nature individuelle du pain et du vin n'est point changée, puisqu'il assure formellement le contraire en disant que le pain et le mn passent en cette divine substance, c'est-à-dire au corps de Jésus-Christ '. »
De même on peut dire que le sacrifice de la messe est l'image du sacrifice de la croix, soit parce qu'il a été institué en sa mémoire, soit parce que la victime que Ton offre n'est pas immolée de la même nmnière. En elTet, sur le Calvaire, Jésus-
^ NouTcîic Eacycloi^t^dio tU'ktlagique , 21.—- Dicl'ioun. do PaUn'cgie , tom. Il, col. nr>3.)
Christ s'offrit pour la rédemption du monde d'une manière sanglante, sur l'autel il renouvelle son offrande pour la même fin , mais sans renouveler ses souffrances ; sur la croix, son corps fut réellement séparé de son sang , et son âme de son corps ; sur l'autel, son corps et son sang ne peuvent être séparés que d'une manière mystique, et sa mort ne peut être représentée qu'en figure.
C'est dans le même sens qu'il faut prendre ces paroles d'Eusèbe de Césarée : « Le sacrement de l'autel est l'image et le symbole du corps de Jésus-Christ \ » En parlant ainsi, ce Père n'a pas cru que l'Eucharistie ne fut que l'image ou que le symbole du corps de Notre-Seigneur , puisque ailleurs il exprime clairement la transsubstantiation en ces termes : « Le Saint-Esprit consacre les choses préposées ; le pain est fait le précieux corps de Jésus -Christ, et le breuvage son précieux sang ^ » Il a voulu dire que l'Eucharistie était un de ces signes qui ont le privilège, tout à la fois, d'indiquer une chose et de la contenir, d'être en même temps figure et vérité: figure, selon la forme; vérité, selon la substance;
^ Demonslr. èv., 1. viii.
2 Apud Joaii. Damasc. [Sacr. Paraît., tit. 29.)
ligure, puisque le pain et le vin qui représentent le corps et le sang de Jésus-Christ sont séparés sur l'autel, comme son corps et son sang Tétaient sur la croix ; vérité, puisque, après la consécration, le sacrement contient réellement le corps et le sang divins. « S'il n'y avait aucune figure dans FEucharistie , dit Ratramne dans son Traité du corps et du sang de Jésus-Christ, il s'ensuivrait qu'il n'y a aucun mystère, et conséquemment aucune matière à la foi. Il y a figure et vérité, parce que le pain, qui est fait le corps de Jésus-Christ par le ministère du prêtre, montre au dehors une autre cliose aux sens , et une autre au dedans à l'esprit des fidèles : au dehors se présente la forme du pain tel qu'il était auparavant , etc. Nous avons montré , par tout ce qui a été dit jusqu'ici, que le corps et le sang de Jésus-Christ, qui sont reçus dans TEglise par la bouche des fidèles, sont des figures selon l'apparence visihle, mais selon la substance invisible c'est véritablement le corps et le sang de Jésus- Christ. »
Cette objection, « TEucharistie étant un signe ne peut être une réalité, » fut faite à Bossuet; il la résolut en ces termes :
« La vérité que contient l'Eucharistie dans ce qu'ellp a d'intérieur n'empêche pas qu'elle ne