TOME V 2i
vérités qui la composent; mais VEglise peut, à cause des circonstances, exiger quelquefois de ses enfants des actes de foi explicites sur une vérité qu'elle leui; laissait croire jusque-là d'une foi implicite ; elle peut revêtir cette vérité d'une formule plus accessible à rintelligencc de tous , elle peut fixer le sens des Ecritures et constater les traditions qui s'y rapportent; l'Eglise peut, .d'un principe révélé, tirer des conséquences que la plupart des fidèles n'avaient pas encore remarquées. Ce n'est pas là changer la doctrine, c'est au contraire la conservej:* dans sa plénitude et sa pureté,
«Maisles prédécesseurs de Pic IX connaissaient et la tradition et les besoins de l'Eglise, et cependant ils avaient toujours cru sage d'ajourner cette délinition : quel motif nouveau avait-on de rompre avec de tels précédenls ? » Tout chrétien peut et doit supposer des motifs raisonnables au souverain Pontife qui procède à des actes d'une si haute gravité. Mais il n'est pas difllcilc d'en indiquer quelques-uns. Ce qui a déterminé Pie IX à proclamer solennellement rimmaculée Conception de la bienheureuse Vierge 3Iarie, c'est la certitude que toutes les informations que l'on pouvait faire à ce sujet étaient complètes, c'est le désir des fidèles manifesté de toutes parts, cest la demande de cinq cent trente-six évèques for
nicllement exprimée, c'est le besoin de protester contre les attaques incessantes que le rationalisme et le naturalisme modernes dirigent contre Texistence du péché originel, contre la nécessité du baptême et des autres moyens de justification. Qui ne voit, par exemple, que l'Eglise, enaflîrmant que Marie seule a été exempte du péché originel au moment de sa conception^ affirme par là même que tous les hommes en sont souillés, et par conséquent que le baptême est absolument nécessaire au salut ? Enfin, FEglise a espéré recevoir en bénédictions defauguste Mère de Dieu ce qu'elle iui donne en respect, en amour et en louanges.
YIII.
En montrant en quoi consistait Pinfaillibilité, nous l'avons mise à l'abri de toutes les attaques dirigées contie elle à Toccasion de la conduite privée de certains Papes.
Honoré III, dit-on , a été cruel, Jean XII vindicatif, Jules 11 ambitieux. Sixte Y avare,
Serge III débauché ; Alexandre VI a réuni tous
ces vices à la fois. Nous le déplorons , maïs cela ne prouve pas que leur foi ne fût pas pure : ils auront rendu à Dieu un compte sévère de chacune de leurs actions ; nous n'avons que leur enseignement à examiner. On peut donner mauvais exemple, et ne pas promulguer de fausses définitions. Le Pape, pour le catholique, n'est pas FEvéque de Rome à table , en promenade , en conversation; c'est TEvêqùe de Rome confirmant ses frères, et jugeant de la foi comme chef de l'Eglise universelle.
Mais que doivent faire les fidèles lorsque la conduite de leur chef est en désaccord avec son enseignement? Kotre-Stigneur Jésus-Christ a bien voulu lui-même répondre à cette question; « Les scribes et les pharisiens, dit-il, sont assis sur la chaire de Moïse; faites donc et pratiquez tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font ^ »
L'exemple avait précédé le précepte. La succession des ancêtres du Messie n'est pas interrompue par la présence de quelques patriarches 'indignes, et Jésus-Christ n'a pas récusé l'autorité d'Anne et de Caïphe, quoiqu'ils ne fussent pas des pontifes vertueux.
-j Super calhotliam Moysis scderunt ScribcB et Pbar'sjei : omnia crgo qurccunique dhcr'ml voLis servale et fucllo; Eccuiidiiin oper* Terb eorum nolile faccrc. {Mallh. xxJii, 2, 5.)
Comprend-on, après cela, racliarnement des Prolestants à rappeler Finconduite de quelques Papes pour prouver que la succession du vicaire de Jésus-Christ a été interrompue?
Notre réponse suppose que tout ce que les ennemis de lEglise et du Saint-Siège ont publié sur la conduite privée des Papes est vrai , mais nous sommes loin d'admettre qu'il en est ainsi. Un éloquent écrivain de nos jours a dit en parlant de la Papauté : « Royauté exemplaire, elle est debout depuis deux mille ans; plus de deux cent cinquante fois sa couronne a changé de front, et, chose admirable autant que certaine, l)armi ceux qui l'ont ainsi représentée, le niveau de la vertu plane habituellement au-dessus de tous les trônes qui les entourent; très-souvent ils la font monter jusqu'à Théroïsme de la sainteté, et eesl à peine si , à travers cette continuité de splendeui- , vous surprendrez trois ou quatre noms dont on puisse ne pas vénérer la mémoire *. »
Ce n'est pas là une hyperbole d'orateur , c'est un fait historique dont la vérité, d'''jà démontrée, s'imposera bientôt à Fesprit de tout homme con-
4 Mgr iMaulicr. év. de Ntuiep, êur la 'jrandeu.rs di la Papauté.
scîencioux et indépendant des préjugés d'éducation et de secte.
Voici en quels termes le docteur Rliorbacher résume les lotigues éludes qu'il a faites de cette question :
« Nous disons que, sur plus de deux cent cinquante Papes \ il y en a peut-être jusqu'à trois qui n'ont pas mieux vécu que la plupart des souverains temporels. Avant de commencer à écrire cette Histoire de l'Eglise , nous avons examiné cette question à part. Sur dix-neuf siècles et deux cent cinquante Papes, nous avons trouvé de ceuxci neuf ou dix qui sont accusés ou soupçonnés de mauvaises mœurs ; sur ces neuf ou dix il y en a trois au plus contre lesquels, d'après un sérieux examen, l'accusation nous a paru convaincante, ou à peu près : un dans le dixième siècle, un dans le onzième, et un dans le quinzième. Bref, sur deux cent cinquante Papes que l'on compte en 1841, })as un n'a enseigné d'erreur à l'Eglise de Dieu. Quant à leur vie, il y en aura au moins le tiers que cette Eglise honore comme saints.' Pour les autres, il y en a tout au plus dix que la malignité humaine accuse ou soupçonne de n'avoir pa,s eu des mœurs plus pures que la
plupart des souverains temporels; et, sur ces dix, a peine y en a-l-il trois à Tégard desquels l'accusation soit justifiée. En vérité, quiconque ne voit pas en ceci une protection spéciale de la divine Providence , celui-là oublie que les Papes sont hommes \ »
Muratori, le premier, a donné le signal de la réhabilitation. Nous devons dr précieuses découvertes au génie patient et laborieux des savants allemands; car c'est en Allemagne surtout que , dansTétude de Thistoire, Y Ecole des textes a succédé heureusement à Fécole philosophique encore trop suivie en France. Signalons les princir pales.
Au nombre des Pontifes que l'on croyait indignes d'avoir occupé la chaire de saint Pierre, figurait toujours Innocent III. Les Protestants Taccusaient d'avoir empiété injustement sur le pouvoir temporel des rois, de s'être prétendu seul monarque en Europe , d'avoir opprimé les consciences, confisqué les libertés de toute nature. Beaucoup de catholiques laissaient attaquer, avec une secrcic joie , un Pape dont les actes n'avaient pas tous été une marque de resjiect pour ce que nous appelons les libertés gallicanes.
t Hi«». uni 7., Km. m. iS3.
Frédéric Hurler entreprit son Histoire ; il remonta aux sources primitives, consulta les monuments contemporains, étudia les volumineuses correspondances qu'Innocent Hl avait entretenuesavec presque tous les personnages importants de l'époque. L'ouvrage du président du Consistoire de Schaffouse coûta à son auteur vingt ans de travaux; il peut se résumer ainsi : Innocent 111 étail ce qu'il devait être, et il a fait ce qiCil devmt faire.
Que n'a-t-on pas écrit contre Grégoire VH? On lit encore dans des ouvrages récemment publiés à grands frais par les agences bibliques : « Je vois ensuite au onzième siècle un Hildebrand (Grégoire VH), qu'un concile de Brescia (1078) appelle un fornicateur, un imposteur, un assassin , un sacrilège, un sorcier, un schismatique et un parjure , dépassant toutes les bornes de l'orgueil , de la dureté et de la tyrannie \ »
Le refus que fit le clergé de France de célébrer la fête de ce saint Pontife ne contribua pas peu à laisser croire que les reproches que tant d'écrivains lui adressaient pouvaient être fondés. Enfin a. paru l'Histoire de Grégoire VII par Voigt, pro-
i Pourrais-je jamais entrer , etc . parle D. Malan , pajîcur a Genève, 118.
fesseup à FUniversité de Hall. L'auteur, pour la composer, avait suivi la méthode employée par Hurter dans l'Histoire d'Innocent HI. En voici le résumé : Grégoire VII a été justement canonisé comme saint par r Eglise; déplus, c'était un grand hmnme.
De la réhabilitation de Grégoire VU et d'Innocent ni résulte nécessairement celle de Bo- Tîiface TIII , digne de leur être comparé sons le double rapport du génie et de la vertu *.
Et sur Innocent YIII que ne pouvait-on pas dire, après cette page de YHistoire ecclésiastique de Fleury? « Personne n'eut bonne opinion du gouverncnient du nouveau Pape, parce qu'il était jeune, n'ayant pas plus de cinquante ans , et génois ; qu'il avait mené une vie peu réglée, ayant eu sept enfants de plusieurs femmes; enfin, parce qu'il n'était parvenu au pontificat que par des voies illicites. Cependant Onuphre en dit assez de bien, il loue sa douceur et sa bonté et ne blâme que son avarice , quoiqu'il le reconnaisse pour avoir été assez généreux envers les pauvres et les affligés '^, »
L'auteur a avoué lui-même plus tard qu'il
\ Voyez le chap. XIX.
2 Fleurv, //!*{. eccl^i., 1. CtT. B" 144.
8*ëtaît trompé , mais on n'a pas tenu compte de sa rétractation , et les controversistes Puaux , Bost, etc., parlent encore «des concubines d'Innocent VIII et de ses huit bâtards. » Or chaque partie de cette accusation, empruntée à des écrivains qui étaient ennemis personnels du Pape, s'est trouvée plus ou moins dénuée de fondement.
« Il était jeune. » Innocent VIII mourut le 25 juillet 1492, à Tàge de soixante-un ans, après avoir occupé le saint Siège sept ans dix mois et vingt-cinq jours : il avait donc cinquante-trois ans quand il fut élu Pape. Peut-on l'appeler jeune ?
« Il avait eu sept eofants illégitimes. » Jean- Baptiste Cibo, riche commerçant de Gènes, avait épousé une noble lille de Naplcs. De ce mariage très-légitime naquirent plusieurs enfants. Devenu veuf, Cibo entra dans les ordres, se fit bientôt remarquer par sa vertu et ses talents du pape Sixte IV, remplit avec succès plusieurs missions qu'on lui confia, et fut nommé successivement évcque de Melfe, cardinal de Sainte- Cécile, et enfin pape sous le nom d'Innocent VIII. Son fils, François Cibo, avait épousé la fille de Laurent de Médicis : ils allaient souvent tous les deux, accompagnés de leurs enfants les princes de Massa, rendre visite à leur père qui n'eut jamais à rougir de ses descendante^. Ces visites toute-
fois fournirent aux ennemis politiques d'Innocent YIII Foccasion de lancer contre lui quelques épigrammes qui, interprétées dans la suite par rignorance , Tesprit de plaisanterie ou la méchanceté , ont donné lieu à des reproches que ce Pape n'a jamais mérités.
« Il était parvenu au pontificat par des voies illicites. » 11 paraît , en effet , que ses amis agirent fortement pour lui concilier les suffrages de leurs collègues ; « mais, dit le continuateur de Platine, rexcellente réputation dont il avait toujours joui lui fut plus utile en celte circonstance que rinfluence'de ses compatriotes et de ses amis. Le pape Sixte Taimait étrangement, à cause de Fincroyable douceur de caractère dont il était doué et de la parfaite intégrité de conduite qu'il avait toujours montrée \ »
« Il était avare, » On sait à quoi étaient destinés les trésors qu'il amassait avec tant de soin, lorsqu'on le voit prêcher une croisade contre le sultan Bajazet , fortifier les villes maritimes de ses états , et équiper à ses frais une flotte de soixante galères. Mais pourquoi justifier une avarice
1 Sed profcclb magisei profuit anleactse vilœ consfani et commendat» opinio quinn v,l piiiiaB diariias vel «li.ujus studiuui. Ponlifici riiim Xiïto, ob morum îiirrcliLlIein suavilaloni el summain proLilaloui, vehemeuici- graluï fuit. (Onuphr., <U Vitâ pont. Innac. YIII, 352.i
qui ne Fenipêchait pas d'être « assez généreux envers îes pauvres et les affligés ? »
Arrivons "au dixième siècle , le plus décrié de tous. On a constaté d'abord que les mille voix qui ont accusé de corruption les Papes de cette époque n'étaient que la répétition sonore d'une voix unique, celle de Luitprand ^ Baronius a inséré dans ses Annales les récits du seul auteur du onzième siècle que l'on connaissait de son temps , en excusant comme il pouvait ce qu'il croyait vrai. Les collecteurs protestants de Magdebourg les ont reproduits dans leurs Centuries, plus d'une fois en les amplifiant ; et ces deux immenses compilations sont devenues la source prétendue primitive où ont puisé les écrivains des derniers siècles qui se sont occupés d'histoire ecclésiastique.
A Luitprand, Luidbraml ou Lilobraud, diacre de Pavie , pnis tSOque de Crémone, fil deux voyaf,es a Conslantino| le en qualilé d'ambassadeur, l'un en 948, au nom de liôieu}»"»- H, marquis dlvrôe, roi d'Ilalie , avec qui il se biouillii a son reiour; l'autre en DOS, au nom lic l'eniporeur Olhon, auprès duquil il s'élail relire après avoir éli^ disgracié de Bcrcuger. Il fut iuierpicie de col empereur au concile de Rome de Tan 903. La meilleure édition des OEuvrn de Luitprand est celle d'Anvers tu I G iO, in-folio, donnée par Jérùnie de la lîuguera et Laurent Ramiresius. Le style en esl dur. serré cl Iréi-vehémeiil. il afiecle de faire paia<t; d»î grec, et de môler des vers à la prose. On y trouve une histoire de ses légalions k Conslaiilinople, cl une relation en six livres de ce qui s'était passé en Europe de son temps. Ses récils ne sont pas ioujouis Cdeles ; il est ou flatteur, ou satirique. (Fellcr.-Bio^r. unii'.)
On a cherché ensuite à élahlir quel était la degré d'autorité que méritait cet unique témoin à charge, soit en examinant son mérite personnel, soit en comparant son témoignage avec celui d'autres auteurs dont on a découvert les ouvrages depuis la mort de Baronius, et Ton a conclu que dans beaucoup de cas il devait être simplement récusé , que presque jamais il ne pouvait être cru entièrement.
« Le style de Luitprand témoigne plus d'esprit et d'érudition que de jugement; il affecte ^ d'une manière puérile de montrer qu'il savait le grec, il mêle souvent des vers à sa prose; il est partout extrêmement passionné , chargeant les uns d'injures et les autres de louanges et de flatteries. Il fait quelquefois le plaisant et le bouffon , aux dépens même de la pudeur \ »
Cette appréciation emprunte une autorité particulière de son auteur ; elle est de Fleury , qui ne peut être accusé ni de ne pas connaître les auteurs anciens, ni d'être j)révenu en faveur des Papes. Qu'on me permette de la justifier par quelques citations.
Nous passerons légèrement sur les reproches de vanité qu'on lui adresse; il faut avouer toutefois
^ Fleury, Uist. tccl., 1. «m, n" 22.
qoe le diacre de Pavie la pousse \xt peu loin.
« J'ai à craindre Fenvie des détracteurs, dit-il dans son épître dédicatoire , mais elle est vraie cette promesse qu'a faite Jésus - Christ à ses saints : Ecoute ma voix , et je serai Tennemî de tes ennemis; je frapperai tes adversaires, mon ange te protégera. La Sagesse, c'est-à-dire le Christ , a dit aussi par la bouche de Salomon : L'univers entier combattra pour lui contre les insensés. »
Il mêle à son récit des vers de sa composition et de diverses mesures. Pour montrer qu'il connaissait la langue grecque, il lui emprunte souventdes termes dont il donne immédiatement la traduction. Exemple :
« Sous le règne de Léon, père de Constantin , ce général, quoique ptochos , c'est-à-dire pauvre, passait pour un homme chreslmos , c'est-à-dire utile. Ayant plusieurs fois fait des actions chremata, c'est-à-dire utiles, eis toi machen^ c'est-à-dire en combattant , il fut remarqué de ses chefs et mérita d'être nommé commandant de la flotte ^»
4 Qvii cùm srrpiùs et iloruin etj t/^v [J.'^yr,'^, »<! est in | Ufjnà, nonnuUa Xp^^/j-ura , ici est ulilhi face rot , a slbi |)ra?|rosilo adcô Iioiioralus est ut primus iiavium fifi i incroiclur. {Hc rébus Imper . I. m, c. G.)
Pour être juste, nous devons faire remarquer que rarement sa phrase est ridicule à ce point, et que son style mérite Tcloge qu'on en a fait : un peu dur, mais serré, et quelquefois plein de véliéniciice.
Le second défaut de Luitprand comme écrivain, c'est d'être trop crédule, c'est de manquer de critique. Il puise indifféremment à toutes les sources, même les moins pures. La plupart des détails qu'il nous a transmis sur les trois derniers Papes dont il parle, il les a pris dans la Vie de Théodora, pamphlet politique, publié au milieu des troubles et des guerres civiles qu'excitaient alors en Italie deux factions ennemies , tour à tour vaincues et victorieuses. Il raconte plusieurs prodiges, dont quelques-uns sont évidemment apocryphes et tous peu authentiques \ Il tire des conséquences morales de faits merveilleux qui sont ou naturels ou controversés : « Que Bérenger fut innocent, dit-il, et que sa mort aitété un crime, la pierre qui est devant l'église le proclamerait, à notre défaut, à tous les passants; elle est encore teinte du sang de la victime: nulle aspersion, nul frottement n'a pu le faire disparaître ^. — En ce temps-là, dit-il ailleurs, on vit dans la ville de Gênes une fontaine de sang couler abondamment, ce qui fut regardé par tous comme un présage évideni de grands malheurs ^. »
1 Denb. Imp., l, i, c. 2;— 1. ii, c. U;—]. i, c. 19.
2 Nullo quippe delibutui aspersusque liquore discedit, {Ibid.f lib. il, '4p. 20.)
S lki4., l. Il; c. 5.
Il discute longuement une prophétie du ttxnps, ainsi conçue : « Le lion et le chien dévoreront Tonagre. » Selon les Grecs, ces paroles signifiaient que Fempereur des Romains et le roi des Francs allaient exterminer les Sarrasins. Luitprand n'est pas de cet avis; il croit que le lion désigne l'empereur Othon , et le chien le jeune Othon son fils. La raison qu'il en donne, c'est que le lion et le chien, bien qu'inégaux de taille, sont des animaux de même nature et de même espèce \ et qu'on ne peut, en conséquence, les prendre pour symboles que de deux princes de même famille. Et cette interprétation, il prétend que c'est Dieu lui-même qui la lui a inspirée K
Il croit à la magie. Ecoutez : « Le roi de Bulgarie eut deux fils, Baïam et Pierre; le premier, diton, se livra à l'étude de la magie, et devint si habile ■^dans cet art qu'il pouvait , à son gré, changer un homme en loup ou en toute autre bête sauvage^»
Il croit à l'astrologie. Il se fait tirer sa bonne fortune : « L'astronome me raconta mon passé comme s'il l'eût vu; je l'interrogeai sur nies amis, sur mes ennemis : il me dit les habitudes, la fi-
4 Opéra, pag. I4D.
2 Deus sctcrnc, Tctbum Patris qui Qobii indignis loqueris uon Toce, l«d iuspiiationo (/6jrf., p. <oO.)
5 6aY^'" - ddcu forlur didiciâse magiciu), ut ax liooiiue licri lupum •t ^usmcuoique velle^ aiiam ci>racre> fera . {D« uHs Imp., i. ui, c. 8.)
gure , fa vie de chacun, sans jamais se tromper. Tout ce qui m'est arrivé de fâcheux pendant le voyage, il me l'avait prédit \ »
N'avions-nous pas raison d'appeler Luitprand crédule ? nous aurions pu ajouter visionnaire : « Je dépérissais de tristesse, dit-il; j'en serais mort, si la Mère de Dieu ne m'eût obtenu de son Fils la conservation delà vie, comme une vision non fantaslique, mais réelle, me l'a montré 2. »
f.rHîprand , et ce troisième reproche est |uulri; le plus grave, manque d'impartialité, soit par r-^oût, soit par position ; car il Fut successiveuwni page du roi Hugues, secrétaire du roi Bérengrr, ambassadeur de l'empereur Othon; il souiicrjt îoujours le parti des Allemands contre le |)arli des Italiens, et, chose remarquable, les Pap;\s ([u'il Incrimine appartenaient tous à ce dernier parli. Passionné, vindiealii, il prodi^îc les rJiis basses flatteries à ses amis, et dén'î^re à outrance ses ennemis. S'agit -il dOtboii Fon maître? jamais prince n'a réuni tant de qualités : il est beau à voir, est d'un accès facile, et plein
1 Quiilquid calatuitaîis nnul in iiin^vc accUÎÎJ, fulurum <îsî? j :!5u';xil, {Opéra, pa;». loO.)
2 1'ri<lit't ira lioJiia ianguorem bnjuoti adeb superimposuil. ul viii tfsood'.' em nisl inihi iiaiic l)ei Oeuiliix à Createre cl Filio siio piecibus o}(^,> 1, (îucmadmodum 110a phanlaslicà ?*^ v-ri esl -.nii i visioua UiL'.M Piini. (Op., p. MS.)
de vertu *. Le Nord et rOccîdent sont régis par sa puissance, pacifiés par sa sagesse, édifiés par sa piété, contenus par sa justice ^. Il F appelle le très-pieux roi , le très -saint empereur , même lorsqu'il viole ses serments et fait élire un antipape après avoir juré de respecter la liberté des suffrages et de reconnaître le Pape régulièrement élu. Parle-t-il de Tempereur Nicéphore Phocas qui Tavait mal accueilli , il emploie toutes les injures que la langue peut lui fournir : a Cet homme assez monstrueux a une taille de pygmée , une grosse tète, des yeux de taupe; sa barbe est courte , épaisse , grise , sale ; son front pointu est couvert d'une chevelure hérissée; il est noir comme un Ethiopien dont la rencontre nocturne ferait peur, menteur comme Ulysse ; gros ventre, jambes courtes, [>ieds bots, habits sales, chaussure économique, etc. ^. » Nous abrégeons, car on n'oserait traduire tout ce qu'écrit la plume trop libre de Luitprand.
Ce n'est pas impunément qu'on manquait d'égards envers cet homnie vaniteux et irascible.
Dans une de ses préfaces, il déclare qu'il a pris
\ Le g, ad Siceph.
2 Cujus niundi partes Aquilonaris el Occidua potenlià regunlur, lapienlià pacificanlur . rcligioiie la'lanlur , justique judicii scTeriUte lerrenlur. (Op. iv, 7.)
8 Leg. ûd Niceph. Op , p. U6.
la plume pour se venger de ses ennemis ; il intitule un de ses livres Antidosis , revanche, vengeance; et, pour que le lecteur ne se méprenne pas sur le sens de ce titre, il l'explique lui-même : « Jamais langue ne pourrait dire, jamais plume ne pourrait écrire les impostures dont ils ont usé envers moi et envers les miens, les dommages qu'ils nous ont. causés, les mauvais traitements qu'ils ont gratuitement exercés contre nous. Cette pa^^e est la juste rétribution qu'ils méritent : je vais dévoiler aux yeux des générations présentes et futures leur asebiam, c'est-àdire leur impiété, dont j'ai été la victime*. »Ne voilà-t-il pas un beau début pour se concilier la foi du lecteur! Quelle différence avec Tacite, donnant comme preuve de sa véracité, qu'il n'a reçu des empereurs romains dont il va écrire l'histoire 7n injure, ni bienfaits ^ î
Le dévouement de Luitprand à Othon et à ses amis va jusqu'à lui faire porter des jugements contradictoires sur les mêmes personnes. Il ap-
-I Tania cniin menJaciorum jacula, ti^iUa lapinaïuin Jispendia, (anta *in])ie(atis moliinina in me et doiiuiin nieam , cO(}uationcni et rainiliaai Rralis cxercui're; quanta ncc linfjua piofcrre, ncc calainus praîvalet scribere. Sit igilur ei prœsens pagina Antidosis, hoc est retribulio, dum pro calamitatibus mois rr,-j aseêccx/A coium, id est iiupielalein , prccscnlibus fulurisque nioitalibusdenudavcro. (L. m, Prcef.)
2 Nec beoeGcio nec injuriA cogniti. (Tac, Uist.f lib. i, c. ^, )
pelle respectueusement Jean XII le souverain Pontife de FEglise universelle, lorsque le Pape se prépare à couronner Otlion empereur d'Occident. Fait-il alliance avec Adalbert, c'est un monstre capable de tous les crimes. Quand Béi-enger se porte compétiteur d'Olhon , c'est un tyran cruel dont l'Italie brûle de secouer le joug insupportable, c'est un ingrat, c'est un impie dont il faut transmettre l'histoire à la postérité ^ Quand il combat contre Rodolphe, c'est un bon roi , c'est un prince pieux. « L'assassin et sa troupe attaquent Bérenger : il tombe sous leurs coups ce bon prince, ce roi pieux; et, dans sa prière, il recommande à Dieu son âme innocente ^ »
Luilprand vous dira que lorsque Othon prie, Dieu l'exauce ; et il prouve par l'Ecriture-Sainle que Dieu devait lui donner la victoire : «Wîais il nous plaît, dit- il, de donner à ce fait quelque développement, et de prouver que ce n'est pas au hasard qu'il faut attribuer celte victoire, mais à l'intervention de Dieu. Qu'il en soit ainsi , c'est
^ De rébus Imper., 1. m.
2 Quo cuni niulla simul manu»
Ut regLMii j)eriinat bonum :
Cadit, lieu ! plus p
Felicemque su uni Dco Com^neadut pu spiritum.
[De rébus Imp., Uh. m, e. 20.)
plus clair que lé jour, quand on se rappelle les apparitions que lit Notre-Seigneur aux disciples et aux saintes femmes après sa résurrection. » Puis il raconte longuement l'incrédulité de Thomas qui ne crut qu'après avoir vu et touché, le sacrifice d'Isaac que Dieu commanda pour faire admirer la foi d'Abraham, la promesse faite à Pierre, la prédiction du reniement de cet apôtre; et il conclut en ces termes :
a Vertueux ])rince, ta foi était assez forte, mais celle des faibles devait être affermie, eux qui croient que la victoire dépend de la multitude dos soldats ou qu'elle est due aux caprices de la foilune. Si tu eusses marché au combat avec douze légions, tu te serais attribué la victoire au lieu d'en renvoyer la gloire au Seigneur; Dieu a voulu te faire vaincre après avoir reçu ta prière, afin que ceux qui espèrent en lui l'aimassent davantage, -et que tous ceux qui l'ignorent comprissent combien il t'aime \ »
11 n'est pas jusqu'aux êtres inanimés qui ne soient quelquefois de sa part l'objet de jugements opposés.
1 Chap. io , intitulé : Probat auctoritaU tanciœ Scriplurœ vietoriam Othonis non fmsss fortuitam , std Dto Ua ditponeiiU proveni$se.
Quand il raconte sa première ambassade auprès de l'empereur Kicéphore Phocas, il parle de Constantino'ple comme d'une grande et belle ville, dont ics habitants remportent en richesses et en sagesse sur tous les peuples qui les environnent, dont Tempereur et ses officiers sont pleins de courtoisie/Quand il fait le récit de sa seconde, Constantiîiopîe est une ville où Ton meurt de faim, «dont les babitanls sont parjures, menteurs, rusés, lapaces, cupides, avares; les rues étroites, sales, un ^astehùpilal enfin ' ; ^ et il l'ait de Tempereur le portrait que îious avons vu. Que s'était-il (!onc passé? L'ambassadeur d'Otbon avait été mal loeu ia seconde fois à Constantinople : il se venge, il écrit nue An'ldosis,
On trouve dans i'bistoire descs légations d'autres [lassages ([ui peuvent ccntribucr à faire conn aï Ire lo caractore de Luilprand.
Il avait échou'idans la mission qu'on lui avait coiiilée, sa mauvaise humeur se trabitdès ledébui :« J'arri\ai, dll-i!, à Conslantinoî-le la veille des noîîes de juin; et, je le déclare, j'ai été, au mépris de celui que je représentais, reçu et tiailé d'une manière ignoble. Je fus logé dans une nîaison toute ouverte, assez grande pour ne pouvoir
{ L^g. p.d Sic. Op.. ;>. KiO.
se défendre du froid, assez petite pour y étouffer de chaleur. La garde que Ton mit à ma porte avait pour toute mission d'empêcher mes gens de sortir et qui que ce fut d'entrer; à côté une cour insuffisante , je ne dis pas pour aller à cheval , mais pour se promener à pied. » Luitprand serait parvenu peut-être à se défendre du froid au 4 du de mois juin; mais comment réparer le malheur suivant?* Pour comble de calamité, le vin qu'on nous donna à boire n'était qu'un affreux mélange de poix, de goudron et de plâtre *. La maison ellemême était dépourvue d'eau, et nous aavons pu en boire qu'à prix d'argent. » Brillât -Savarin aurait probablement pardonné au vin de Cliypre et de Xérès son goût de résine; mais, assurément, il aurait partagé l'indignation de Luitprand à la vue des mauvais cuisiniers que l'empereur lui envoya. « Mais à ce grand malheur, hulc magno vœ, devait s'en adjoindre un autre : Tbomme chargé de pourvoir à notre entretien journalier. Je ne crois pas qu'en bien cherchant on pût trouver son pareil sur la terre et peut-être même dans les enfers : maladroit, voleur, il nous a fait subir tous les mauvais procédés qu'il a pu imagi-
1 Accessit ad calamllalem noslram qubd Gracoruxo f inttnij ob plcis, 'idgp et gypsi commixlionem. impotabile fuit.
nep; il nous en a inondés^ et, de cent vingt jours que nous avons passés de cette manière , il n'en est pas un qui n'ait été rempli de nos pleurs et de nos gémissements. »
Plus loin , il rapporte qu'il fut obligé de se mettre à table avec les serviteurs du palais. Il comprenait bien que c'était un outrage à son titre d'ambassadeur d'Allemagne, et il était tenté de protester; mais enfin, il fallait dîner : heureusement que « le saint empereur, dit-il , adoucit la douleur incomparable dont j'étais rempli, en m'envoyant un chevreau farci à Tail et bien arrosé d'une saumure de garus '. »
Quel manque de dignité! Eh bien! Luitprand descend plus bas encore : il n'a pas craint de tremper sa plume dajîs la boue, et d'écrire des pages qui outragent la pudeur. La prière d'une femme à Théobahl, la dccouverte du bouclier de Boson, et il y en a d'antres, sont des anecdotes dignes de figurer au milieu des contes orduriers de Vadé ou des discours infâmes du sire de Bourdeille. On est d'autant plus révolté de rencontrer ces pages, que c'est un évêque qui les a écrites et que c'est à un évêque que l'ouvrage est dédié. Et l'auteur, après avoir décrit en prose et en vers ce
I Lcff. ad ykepli. P/t., init. et at.
qu*il appelle lui-même des turpitudes * , emprunte le langage de saint Paul et ose se dire plein de cette charité que FEsprit-Saint est venu répandre dans nos cœurs '. Sacrilège!
Léger de mœurs, licencieux de paroles, faible de jugement, dépendant de position, vindicatif de caractère : voilà Luitprand ! Que de motifs de le récuser! Du moins peut-on lui appliquer, le cas échéant, l'aphorisme du droit : teslis iinus, testas nullus. Que Ton écoute son témoignage à titre de renseignements, mais que l'on se garde d'y ajouter uneJoi entière : ses assertions ;Sont des accusations, elles ne sont pas des preuves.
Mais cet écrivain a moins d'autorité encore lorsqu'il se trompe sur l'époque des événements qu'il raconte, sur les noms des personnages qu'il met en scène, et que ses récits sont contredits par des auteurs contemporains plus dignes de foi , et surtout par Flodoard plus simple de style , plus indépendant de position, plus intègre de mœurs que lui. Or, nous allons voir qu'il en est ainsi an sujet des trois Papes dont il a le plus chargé la mémoire.
1 Uno tiirpissimo tlosoripji».
2 Cliarilas [)ei ditïiisa »s! in cui Jibus iioj; .i» ppr Sptritum Sanctuât •jui Jalus esi ii(>î>is. ( L. vt. Pi-rf.)
tu
Sergius III. Luîtprand dît :
Que a Sergius succéda à Formose. » Tout^ les tables chronologiques lui donnent le pape Christophe pour prédécesseur \
« Qu'il fut nommé par la faction d'Adalbert. » Son épitaphe porte que ce fut à la prière des Romains qu'il revint de Texil pour prendre le gouvernement de TEglise. Flodoard donne le même motif à son retour : Hinc populironeans precibus,
« Qu'il lit exhumer, juger et condamner le corps de Formose. » L'auteur de cette étrange procédure fut Etienne VI, et non Sergius III.
À Formoso dcfunclo alque Anulpboin proprià rcvcrso, isqui pêst mor* tem Formosi papa conslilutus est , cxpellilur , Sergiusque papa per Adal« berliim conslltuilur. {Dereb. Imp., I. i, c. 8.)
D'apri-s Luilprand , l'ordre des Papes depuis- Adrien ÏII jusqu'à J«an XI doit être établi ainsi :
Adrien ÎII, dont il place Vô* Sergius III.
Icclion cji 89'<. Jean X.
Etienne M. Jean XI.
Formose.
Or Toici la TcrVtable souccessioQ apotlolique pendant cet espace de temps : Adrien llf, oUi en 884. Léon V.
Eiicune V. Chrislophe.
Formose. Sergius Ilf.
Eonifacc VI. Anasiasc III.
Etienne VI. Landon.
Romain. Jean X.
Tl.(?odore. Uon XL
Jean IX. l-licnne ^lîL
Ocnoit IV. Jean Xî.
Qooll^ ignorance. d«o« cet tateur. 'Ip^ ci,>nr.s iju'il aurait -îù «stoh <
« Qifil entretint des relations coupables avec Marosie, femme d'Albert marquis de Toscane, depuis longtemps connue par ses vices. » Cette
iccusalion est démenlie par les monuments con-
■ mporains. a Sergius, dit Flodoard, revenu aux prières du peuple, reçut la coilsécration qui lui
"tait destinée depuis longtemps : ce pontife étant monté sur le trône sublime de Pierre, l'univers triomphant s'en réjouit plus de sept ans. Le clergé trouva en lui un zélé défenseur de ses privilèges \ » « Après son ordination, dit le diacre Jean, le pape Sergius était excessivement affligé de la désolation de lillustre basilique de Latran, d'autant
lus qu'il n'y avait aucun espoir de secours humain pour sa restauration. Alors, ayant recours à la bonté divine dans laquelle il eut toujours confiance ^, il entreprit de la rétablir sur ses anciennes fondations, vint à bout de son œuvre,
i Sergius inde redit dudiini qui Icctus ad arccia Culminis cxsiiio lulciot rapicnic repulsam, Quo profuf^iis liluil scplem volvcnllbus annis : Iliiic popiili rcincans j.rccihus sacraUir Iionore Pridom absijîiialo, quo noiuine Icrtius cxit Autistes, l'ctri cxiinio quo scdc rccepto, Prjesulc {jaudct ovaiis annis soptcin ampliùs erLis. Ijtso favens clerî ccnsuroe lu culmine raplo, Falcc feiil jeivasoros.
(Flod,, Opusc. meir. de Clirisd friumphis apud Kaliam, lib. xil, i cap. VII, de sanclis Joannc, Serglo, nie.
2 Divinae pipfaJis conTcrsus ju^aTien in ^nk scmper l>»boit fîjaciam.
S4S décora la nouvelle basilique d'ornements d'or et d'argent, et il ne cessera de le faire jusqu'à son dernier soupir \ » L'épitaphe de ce Pape fait pareillement son éloge : « Revenu de son exil aux instantes prières du peuple, Sergius sacré pontife aima comme un bon pasteur toutes les classes de son troupeau. D'après le jugement de l'Eglise romaine et des Pères, il frappa des censures ecclésiastiques les usurpateurs ^. »
« Que Jean XI , successeur de Jean X , était ûls de Sergius. » Jean XI succéda à Etienne YIII, qui eut lui-même pour prédécesseur Léon VI,
Jean XI était fils d'Albéric gouverneur de Rome, dit l'anonyme de Salerne, auteur contemporain. "Léon d'Ostie, écrivain du onzième siècle , dit pareillement que ce Pape était fils d'Albéric et de Marosie. « Nous croyons donc, avec Muratori et Kerz, que ces anecdotes de Luitprand ne sont que des contes qui se détruisent eux-mêmes ^. »
j Mabill., Àppend. ii. — Fagi, 904, n« 7.
2 Eïul cral palrià scplem volveulibus auni», Pbst popiili tuulîis urbc redit precibus ; Suscipi(ur; Papa sacralur ; SoJe rcccptà
Gaudcl; amal Paslor agtnlna cuiicta sioiul } Hic inyasoios sancloruin falcc subcgil Roinanx Kcclesiac, judiciisque l'alrum,
(Pagi, 910, n, 4.) o Uliorbacher. Ilhi. uuiv.^\. ix. t. xiii. p. 8. —Muratori; Aunnli d'ilalia. 95!.— herï, •.o'nlinûl. dt Siolbera, t. xvin.
Jean X, D'après Luitprand,
« Jean X fut ordonné archevêque de Ravenne par le pape Landon. » Or l'élection de Landon au souverain pontificat eut lieu en 914, et Jean de l'agrément de Sergius occupait déjà le siège de Ravenne en 905 ^
« Jean ne resta que peu de temps à Ravenne^ Théodora ne pouvant vivre loin de lui. » Ce peu de temps dura près de dix ans, depuis 905 jusqu'à 9 14.
a Jean devint par le dérèglement de ses mœurs le scandale de l'Eglise. » Nous lisons tout le contraire dans les historiens du temps.
« Après avoir gouverné sagement l'église de Ravenne, dit Flodoard, Jean fut appelé à gouverner FEglise principale, TEgîisc romaine ; il y brilla pendant un peu plus de quatorze ans, par son zèle à orner cette Eglise et par la paix qu'il sut y faire régner. Il mérita par sa mort d'aller occuper un trône dans le ciel "^. »
L'autx^ur du Panégyrique du roi Rérenger assure que « Jean X était un pontife rempli de
"• \ llisloirc de Piavciine, par liiibceus.
2 Surgit alihinc docimus 3catidcns sacra jura Joanncs : Uexerat ille Havciiiialcin moderaminc pltlcm ; Iode pclilus aJ liane Romanam pcrcolit arcem , BU scplem qua; prjpuiluit paùlb ampliùs anno , etc.
{Cur*. P«/rrt/n7j/j5, t. -15». fol 85 J.;.
sagesse, et illustre par sa fidélité à remplir ses devoirs ^ »
La mort violente qu'il endura est donnée en preuve de son inconduile ; c'en est une, au contraire, de sa fermeté à remplir les devoirs de sa charge, et à combattre les projets ambitieux de Marosie et de ses partisans. « Tandis qu'il se rend illustre parla paix, dit Flodoard, il est circonvenu par une perfide patricienne, jeté en prison, resserré dans un sombre cachot; mais son esprit ne saurait être retenu dans ces antres cruels, il s'élance au-dessus des cieux, et monte sur le trône qui lui est destiné ^ » On lui a encore reproché le décret par lequel il nomme archevêque de Reims Hugues fils de Héribert, enfant âgé de cinq ans à peine. Ce fait est vrai, mais le chroniqueur de Reims, qui le rapporte, ajoute qu'il fut convenu que Hugues ne serait ordonné que lorsqu'il aurait fàge prescrit par les canons ; que Abbon, évcque de
4 Summus cral Paslor tune teinpoi is urbe Joa\ines, Olficio affalim clarus, sopbiâquc leplelHS.
(Carm. Pcuh-g. de taudibus Dercngarii. Pajji, 91», n° 5.|
2 Face nilel dan» patricià Jeceplus inique, Carccre conjicitur , clauslrisque arclalui* opacis : Spiritus et ssBvis rclinerl non valet in antris, Ënùcat iminb; œllua décréta sedilia scandens.
(Flod. — Pagi, 028, u» 2.)
Soissons , exercerait les fonctions ëpiscopales dans le diocèse de Reims jusqu'à l'ordination du titulaire; que Héribert, père de Hugues, délivrerait le roi Charles injustement retenu en prison. Voilà les motifs qui engagèrent le Pape à faire cet acte extraordinaire de condescendance, et les précautions qu'il prit pour empêcher qu*il ne tournât au détriment de l'Eglise.
Jean X excellait dans le rôle de pacificateur : les Eglises de Liège et de Narboinie durent à son intervention de voir cesser les troubles et les divisions qui les désolaient depuis longtemps.
L'Eglise de Constanlinople lui demanda et en obtint le même bienfait; aussi Nicolas le Mystique montre-t-il dans ses écrits une profonde vénération pour lui.
Voici en quels termes ce patriarche grec parlait du Pape, dans une lettre adressée à Syméon, roi des Bulgares :
« Ne veuillez pas, comme nous nous avez méprisé, mépriser de même le Pontife romain qui vous écrit. Si vous nous avez compté pour rien, respectez au moins la remontrance qu'il vous adresse, de peur que, si vous Toutragez, le prince des Apôtres, sur les reliques desquels il offre tous les jours le redoutable sacrifice , ne regarde cet outrage comme fait à eux-mêmes et ne vous en
punisse sévèrement. Rappelez-vous comment Pierre, par une seule réprimande, livra à la mort Ananie et sa femme ; rappelez-vous comment Paul frappa d^aveuglement le magicien Elymas, parce qu il s'attacbait à contredire l'Apôtre. Réfléchissez à tout cela, et tremblez de mépriser les avertissements du bienheureux Pape; d'autant plus que, comme nous Tavons appris, vous avez fort à cœur d'honorer ce premier des Saints. Si donc vous les honorez véritablement, vous ne déshonorerez point celui qui est assis sur leur trône \ »
Enfin, nous citerons encore, comme preuve de la piété de Jean X, la mission qu'il donna à un de ses légats d'aller visiter en son nom le tombeau de saint Jacques de Compostelle, et la lettre qu'il écrivit à ré\êque espagnol Sisenand pour qu'on fit des prières continuelles pour lui auprès des reliques du saint Apôtre ^; et, pour preuve de ses soins à défendre l'Eglise, la conduite qu'il tint en l'année 915: les Sarrasins menaçaient Rome; Jean X leva une armée, en prit le commandement, marcha contre l'ennemi , le vainquit en bataille rangée, et Texpulsa de l'Italie,
^ Caronius, //. Âdd., 740.
2 S. AmLr., Mor. xv, 47,
Luitprand ajoute : « Pendant le combat saint Pierre et saint Paul apparurent à plusieurs fidèles, et nous croyons que c'est aux prières des deux Apôtres que les chrétiens durent la victoire *. » Que cette apparition miraculeuse soit vraie ou non, le rapport qu'en fait Luitprand prouve que les chrétiens ne croyaient pas le chef, qui alors gouvernait l'Eglise, indigne des faveurs célestes.
Jean XIL II n'est pas de crimes dont Jean XII n'ait été accusé. Il a été adultère, parjure, simoniaque, impie, homicide, sacrilège, blasphémateur, voleur, incendiaire. Tel est, du moins, le résumé de l'accusation qui, au dire de Luitprand, fut portée contre ce Pape par trois cardinaux et approuvée par les évèques, les prêtres et les diacres qui composaient le concile tenu à Rome en l'an 963, sous la présidence de l'empereur Othon.
Or ce récit n'est intégralement admis par aucun écrivain sérieux , plusieurs même le rejettent absolument. Il est plein de réticences, de contradictions, d'invraisemblances; il est démenti parles monuments contemporains.
Henri Léo, auteur de V Histoire cV Italie, tout en
4 Visi sunt aulem à religiosis fidelibus in eotlem bcllo sanctissitui tposloli Pclrus et Paulus, quorum prectbusClirislianos credimui meruisie, quateuùs Pœni fugerent el ipsi vicloria'.n obr.jorunt. (luilpiûiiJ, t. c.» 1. Mj c. U.)