‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 66 sur 86 · BO«IFA€E VUI. *-• REPROCHES DIVERS*, ACCUSATION · texte numérisé non relu

BO«IFA€E VUI. *-• REPROCHES DIVERS*, ACCUSATION

d'hérésie.

Grégoire VII a été canonisé, Hurter a vengé la mémoire d'Innocent III , Hock celle de Sylvestre II; et la calomnie, malgré les travaux remarquables de Luigi Tosti ', continue de s'acharner contre Boniface YlIIqui marcha sur leurs traces. Ncriîs devons donc motiver le jugement que nous avons porté sur ce Pape. Nous montrerons d'abord combien sont peu fondés les reproches que lui ont adressés Ferreto de Vicence , Yiliani , Baillet, Fleury, Sismondi et autres historiens gibelins,

i Hislolre de Boniface VIII et de son siècle, par Luigi Tosli, Uaduil* far l'abbé Ducos. Paris, L. VÏTèi.

lallicans ou protestants. Nous présenterons ensuite un résumé rapide des actes de son pontificat.

Boniface VIII se montra arrogant, fier, injuste dans ses rapports avec PUUippe-le-Bel.

Hélas! qu'il est facile de voir qui des deux a mérité ces reproches ! Rappelons les faits principaux de ce fameux démêlé.

Les princes chrétiens se faisaient une guerre qui ruinait les peuples. Philippe avait contre lui le roi d'Aragon, le comte de Flandre, Adolphe roi des Romains, et Edouard roi d'Angleterre qui les soudoyait tous. La France courait à sa perte ; Philippe avait épuisé toutes les ressources que ses courtisans lui avaient indiquées, pour se procurer de l'argent. Il avait à diverses reprises altéré les monnaies, frappé le peuple de nouveaux impôts, accahlé de taxes le clergé et les églises, et ses trésors étaient vides. Le pape Roniface crut que les circonstances lui faisaient une ohligalion de tenter de rétahlir la paix, en usant du pouvoir que lui conféi'ait le droit public d'alors , d'intervenir dans l'intérêt des peuples.

En 1295, il engage le roi d'^Aragon à cesser la guerre qu'il faisait au roi de France; il invite Adolphe d'Allemagne et Edouard d'Angleterre à ne pas attaquer davantage son très-cher lils Phi-

lippe raî de France. Il n'est pas écouté. Boniface les menace de l'excommunication , s'ils ne font au moins une trêve. Edouard et Adolphe se soumettent, et •proposent au Saint-Siège d'être leur arbitre. Que fait Philippe? au grand étonnement de toute l'Europe, il refuse, et invite le Pape à ne p^s s'occuper des affaires de son royaume. La guerre se rallume : nouveaux impôts, nouvelles exactions , nouveau mépris des immunités des clercs, nouvelles injustices sur le bien des églises.

Boniface lance la bulle Clerids laicos (18 octobre 1296 ) qui défend, sous peine d'excommunication, au clergé de payer et aux laïques d'exiger aucun impôt nouveau et autre que les anciens sur les biens ecclésiastique^ sans le consentement et l'autorité du Saint-Siège K Cette bulle était obligatoire non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, et notamment en Angleterre. Le but du Pape, en la publiant, était évidemment la cessation de la guerre. Du reste, Philippe luimême avait reconnu à l'Eglise le droit de faire cette défense, en acceptant celle de même nature qui avait été portée auparavant par le concile de

1 Restaient permises les redevances féodales, les contributions déjl autorisées, et tout ce (jue le roi ou soû conseil jugerait ucccisaire à la d<* feosd àix royaume.

Latran *. Cette fois encore, on vit le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne rendre hommage aux intentions et an pouvoir du Pape. Le roi de France, au contraire, non-seulement les méconnut, mais il répondit à la bulle par une ordonnance qui défendit à toute personne, de quelque qualité ou nature qu'elle fut, de rien transporter hors du royaume, sous peine de confiscation. C'était poiter atteinte indirectement aux imnumités du cleigé. Le Pape écrivit au roi : « Si l'intention de ceux qui ont fait cette défense de transport d'or ou d'argent a été de l'étendre à nous et à nos frères les prélats et aux autres ecclésiastiques, elle serait non-seulement imprudente, mais insensée , puisque ni vous ni les autres princes séculiers n'avez aucune puissance sur eux, et vous auriez encouru Texcommunication pour avoir violé la liberté ecclésiastique. »

Le Pape donne ensuite des explications sur la bulle Clerieis laicos : « Le temps est bien mal choisi pour susciter une querelle au vicaire de Jésus Christ, lorsque celui-ci veille avec tant de sollicitude à vos uitérôts. Et n'est-ce point pour procurer le salut de votre personne, la conservation de votre royaume et en écarter les malheurs, que

i Tlionaasjiîi, d« la Disciplinfj p. 3. liv. r, c. >î3 — -Labbe, xii, 276.

depuis le commencement de notre pontificat nous avons passé les nuits sans dormir et essuyé d'insupportables travaux? Nous n'avous pas statué que les ecclésiastiques ne dussent point contribuer à la défense et aux nécessités du royaume; mais nous avons dit qu'il y avait besoin en cela de notre permission expresse, pour mettre un terme à l'intolérable oppression dont vos officiers accablent le clergé. Dans un cas urgent, nous ordonnerions nous- même aux ecclésiastiques les contributions nécessaires, et, s'il le fallait , nous laisserions plutôt vendre les vases sacrés et les croix des églises, que d'exposer au moindre danger un royaume comme le vôtre, de tout temps si cher et si dévoué au Saint-Siège. ^ Philippe répondit : « Nous craignons Dieu et nous honorons les ministres de l'Eglise, mais nous ne craignons pas les menaces déraisonnablesdes hommes., sachant que la justice est de notre côté. » On panlonnerait ces bravades à un roi jaloux de son anlorité, contrarié par le Pape daiis ses projets d'ambition et livré à de mauvais conseils; mais comment l'excuser, lorsqu'il semble avoir pris à tâche de pousser à bout la patience du Pape par le^ actes les plus violents et les plus injustes?

Boniface avait excommunié et dégradé Tes Colonnes révoltés contre lui; Philippe les reçut

avec beauéoup d'honneurs à sa cour, et en fît ses conseillers.

Boniface avait excommunié Albert d'Autriche qui s'était déclaré empereur d'Allemagne, du vivant d'Adolphe de Nassau ; Philippe, malgré les censures du Pape, fit alliance avec Albert.

Boniface avait cité l'évéque de Laon à comparaître devant lui pour rendre compte de sa conduite; Philippe profita de l'absence de cet évêque pour dépouiller son église.

Jean de Paris, cardinal de Sainte-Cécik, avait fait en mourant plusieurs legs pieux, dont un destiné à la fondation d'un collège; Philippe les confisqua tous à son profit.

L'archevêque de Reims demandait, sur les ordres du Pape, à être installé; Philippe, afin de percevoir plus longtemps les revenus de cette église , envoya des troupes pour empêcher l'installation.

Le Pape avait invité Philippe à faire la paix avec le comte de Flandre ; Philippe s'empara par trahison du comte et de ses deux fils, et les retint en prison.

Boniface avait nommé pour le représenter en France, en qualité de légat, Bernard de Saisset évêque de Pamiers; Philippe le fit arrêter, dépouiller de ses papiers, et jeter en prison.

C'étaient assez d'attentats pour provoquer toutes les foudres de TEglise. Boniface voulut encore tenter les moyens de douceur ; il adressa à Philippe la bulle Ausculta, fili carisime, dont voici le sommaire*:

« Ecoutez, trèg-cher fils, le précepte du Père. Inclinez Foreille du cœur à la doctrine du Maître qui tient la place de celui qui est Maître. Seigneur, recevez volontiers et tâchez d'accomplir efficacement les admonitions de votre mère la sainte Eglise. Cest à vous que s'adresse notre discours, c'est à vous que s'exprime notre amour paternel, cV*st à vous qu'une tendre mère ouvre son cœur.

« Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher , détruire , perdre , dissiper , édifier et planter en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n'ayez point de supérieur , et que vous ne soyez pojnt soumis au chef de la hiérarcliie ecclésiastique : qui pense ainsi est un insensé , et qui ie contient est un infidèle séparé du troupeau du bon Pasteur. Or Taffection que nous vous portons ne nous permet pas de dissimuler que vous opprimez vos sujets ecclésiastiques et séculiers , les seigneurs, les nobles, les communautés et le peuple; de quoi nous vous avons souvent averti, sans que vous en ayez profité. Sans venir plus

au détail, quoiquMl soit certain que le Pape a la souveraine disposition des bénéfices, soit qu'ils vaquent en cour de Rome ou au dehors, et que vous ne pouvez avoir aucun droit de les conférer sans Tautorité du Saint-Siège, toutefois vous empêchez l'exécution de ces collations quand elles précèdent les vôtres, et vous prétendez être juge de votre propre cause. En général, vous ne reconnaissez d'autres juges que vos officiers pour vos intérêts , soit en demandant , soit en défendant. Vous traînez à votre tribunal les prélats et les autres ecclésfastiques de votre royaume, tant réguliers que séculiers, tant pour les actions personnelles que pour les réelles, même touchant les biens qu'ils ne tiennent pas de vous en fief; vous exigez d'eux des décimes et d'autres levées, quoique les laïques n'aient aucun pouvoir sur le clergé. Vous ne permettez pas aux prélats d'employer le glaive spirituel contre ceux qui les offensent, ni d'exercer leur juridiction sur les monastères dont vous prétendez avoir la garde. Enfin vous traitez si mal la noble Eglise de Lyon et l'avez réduite à une telle pauvreté, qu'il est difiieile qu'elle se relève; et toutefois elle n'est point de^otre royaume : nous sommes parfaitement instruit de ses droits , en ayant été chanoine. Vous ne gardez point de modéiation dans

la perception des revenus des églises calhcdraîes vacantes, ce que, avec abus, vous appelez rêcjale. Vous consommez des fruits, et tournez en pillage ce qui a été introduit pour les conserver. Nous ne parlons point maintenant du changement de la monnaie et des autres griefs dont nous recevons des plaintes de tous côtés ; mais, pour ne pas nous rendre coupable devant Dieu qui nous demandera compte de votre àme , voulant pourvoir à votre salut et à la réputation d'un royaume qui nous est si cher , après avoir délibéré avec nos frères les cardinaux, nous avons, par d'autres lettres , appelé devant nous les archevêques , les évèques pairs ou élus, les supérieurs d'ordres, les chapitres des cathédrales de votre royaume , les docteurs en théologie et en droit, et quelques autres ecclésiastiques, leur ordonnant de se présenter devant nous le premier jour de novembre prochain pour les consulter sur tout ce que dessus , comme personnes qui , loin de vous être suspectes, sont affectionnées au bien de votre royaume dont nous traiterons avec eux. Vous pouvez, si vous croyez y avoir intérêt , vous y trouver en même temps par vous-même ou par des envoyés fidèles et bien instiuits de vos intentions ; autrement nous procéderons ni plus ni moins comme Dieu nous inspirera. » Le Pape se

plaint ensuite vivement des conseillers da roi, fait une exhortation à travailler au recouvi'ement de la Terre-Sainte, et termine par ces paroles de tendresse paternelle : « 0 notre cher fils, mettez donc pour les trois temps votre vie en assurance, réglant les choses présentes, vous rappelant les choses passées et prévoyant les chases futures, afin que, piéjaré de cette manière , vous méritiez la grâce en ce monde et dans Tautre la gloire du salut et la récompense éternelle. »

En résumé, des protestations sincères d'attachement pour Philippe et son royaume, des reproches que le droit public du moyen-àge permettait au Pape de faire aux rois, et qui malheureusement n'étaient dans ce cas que trop fondés , la convocation à un concile dos prélats et des docteurs français, une prière à Philippe d'envoyer à cette réunion des personnes de son choix afin de défendre ses intérêts : voilà donc ce que contient la bulle Ausculta, fili carlssime. Philippe, pour toute réponse , la fit brûler, ordonna démettre en prison le nonce du pape, Jacques des Normands, qui Tavait apportée, et fit écrire au Pape en ces termes : « Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, à Boniface soi-disant Pape, peu ou point de salut. Sache ta très grande fa-

tuité que pour le temporel nous ne sommes sou* mis à personne , que la collation des bénéfices et des prébendes vacantes nous appartient par le droit de notre» couronné ; que les fruits de ces bénéfices sont à nous, que les provisions que nous avons données et que nous donnerons sont valides pour le passé et pour Tavenir, et que nous en maintiendrons courageusement les possesseurs envers et contre tous. Ceux qui croient autrement, nous les réputons fous et en démence. »

Dans cette lettre Philippele-Bel traite le vrai et unique Pape de Pape prétendu , ce qui est schismatique ; il soutient que par le droit de sa couronne il peut nommer validement aux bénéfices ecclésiastiques, ce qui est hérétique ; il prétend que les fruits de ces bénéfices lui appartiennent, ce qui est prendre et retenir le bien d'autrui.

Boniface attribua à quelques mauvais conseillers une réponse si indigne delà majesté royale *, il méprisa les injures qu'on lui adressait; mais, voyant qu'on avait mal compris certains passages de sa bulle au sujet des rapports des deux

À II parait, en effet, que le véritable auteur de cette Icllrc , que le roi n'avait pcut-ôlrc pas lue, est Pierre do Flotte, le nitmc qui , h son rclotif de Rome, avait montré à Philippe-lc-Dcl un prétendu abrégé de la boUd Àutculta, 61 propre à indisposer Sa Majesté coatre Bonifac« VIIL

puissances , il se hâta de les expliquer en pro • testant qu'il n'avait jamais pensé ni voulu dire que le roi de France, quant au temporel , relevât du Pape : « 11 y a quarante ans , dit-il en présence des députés français, que nous sommes expert en la science du droit , et nous savons qu'il y a deux puissances ordonnées de Dieu : qui donc osera ou pourra croire qu'une telle fatuité, une telle ignorance nous ait pu entrer dafts l'esprit? Nous affirmons qu'en aucun cas, en aucune manière, nous ne voulons usurper la juridiction du roi. Mais le roi ne peut nier qu'il ne nous soit soumis, comme tout fidèle, pour raison dépêché*. » Les cardinaux, de leur côté, disaient aux députés du roi : « Nous voulons que vous teniez pour certain que notre saint Pontife n'a jamais écrit au roi qu'il lui était soumis dans l'ordre temporel , ou qu'il tenait son royaume de Sa Sainteté. Maître Jacques, archidiacre de Narbonne , notaire et légat du Pape , nous a constamment affirmé qu'il n'avait jamais rien dit ou écrit de semblable ^ » Le Pape résolut ensuite d'envoyer un ambassadeur au roi pour l'engager à se désister de ses prétentions, et il nomma à cet effet Jean Lemoine, cardinal du titre de Saint-

1 niit. du difff^r. de rbil. et du Pape, 77. ■-' Uttres tLitaiJ. riCHvejdtt différ., C3,

IQ^B, Jl. 26

Marcellin, natif d'Amiens, et particulièrement estimé de Philippe. Ce nouveau trait de condescendance de la part du Pape fut accueilli par un nouvel acte de -violence de la part du roi. Jean Le* moine n'obtint rien ; le Pape fut calomnié dans rassemblée des seigneurs et des prélats qui eut lieu h Paris en mars 1303, et bientôt après le chevalier Guillaume de Nogaret et le réfugié Colonne partirent pour aller commettre l'odieux attentat d'Anagni.

Boniface VIII a défini que les rois sont dép endan Is du Pape,

En effet, la bulle Unmn sanctam se terminait par ces paroles : « Nous déclarons et définissons qu'il est de nécessité de salut que toute créature humaine soit soumise au Pape; » et dans la bulle Ausculta Boniface déclare « que môme les rois sont soumis aux chefs de la hiérarchie ecclésiastique. » Quel est le véritable sens de ces propositions? Considérées en soi, elles peuvent être regardées comme exprimant la même vérité que celle-ci : « Hors de TEglise point de salut. » Elles signifient encore que les rois , en tant que chrétiens , dépendent comme tous les fidèles du pouvoir spirituel du Pape : quoi de plus vrai ? Considérées comme; conclusion des prémisses développées dans les

bulles qui les contiennent, elles définissent que « la puissance teni}ioreIle est subordonnée à la puissance spirituelle; » non pas en ce sens que les royaumes dépendent du Saint-Siège en qualité de fiefs, et que le souverain Pontife possède le domaine direct sur leur temporel, mais en ce sens que, dans le cas où les rois abuseraient de leur pouvoir pour le malheur des peuples et la ruine de l'Eglise, le souverain Pontife a le droit de leur faire des observations et même de lancer contre eux Texcommunication , et de déclarer que le serment de fidélité que leur ont prêté leurs sujets n'est plus obligatoire. Il est certain que peuples et rois , au moyen-àge , reconnurent ce droit au chef de FEglise universelle; que les défenseurs mêmes de Philippe- le-Bel , Gilles Romain et Jean de Paris, l'ont expressément admis, et que les souverains pontifes Grégoire VII et Innocent III Tout exercé dans sa plénitude , au vu et su du monde entier, sans autre réclamation que celle que faisaient quelquefois les princes qui s'en croyaient lésés \

-I Sur la k'gi limité absolue ou Icmporellc de ce droit, et l'usage que lei Tapes en oui fait, voyez : /;« llapporls naturels entre Us deux puissances, par l'abbé lUiOiiiacbor ;

Dn Pouvoir <hi Pape au moyen'âge, par V&hhé Gossclin ;

Hiitohe de la InUe des Papes et des Empereurs de la maison ds Souabtf par de Ciicrrici ;

Uisloirc de Crtffoire Vil, par Voigt ;

Or, c'est surtout à cause de cette définition que les ennemis de Boni face VIII l'ont traité d'hérétique : c'est tout ce qu'ils ont trouvé de répréhen* sible dans ses écrits. La lettre suivante, que Boniface publia après avoir lu la requête de Nogaret , indique le vrai motif de cette accusation d'hérésie :

« Qui a jamais ouï dire que nous fussions hérétique, ou que quelqu'un fût noté comme tel, nonseulement dans notre famille, mais dans toute la compagnie dont nous tirons notre origine (allusion aux ancêtres du chevalier Kogaret, condamné comme albigeois)? Autrefois, quand nous accordions des grâces à ce prince, nous étions catholique ; mais depuis que nous lui avons fait des reproches pour le guérir de ses péchés, il s'est emporté à la calomnie. Nous lui envoyâmes, il y a quelque temps, Jacques des Normands noire notaire, avec lettres contenant les articles des excès qu'il commettait. Alors il entra en fureur, il commença à nous dire des injures; mais quand il crut que nous cessions cette poursuite, il revint

Histoire tClnnocenl lll et de son siècle, par Hurler ;

Et le lémoigiiagc de divers ailleurs cilcs dans l'Iiiirodiiction de cet outrage, auxquels nous ajouterons ccUii du protestant Sismondi : « Il aurait été trop heureux pour les peuples que les souverains despoli'juea recoQnusscnt encore au-dessus d'eux un pouvoir venu du ciel, qui le» arrêtât daus la roule du crime. » {llisl. Republ.ilal., iv, 24.)

aux termes d^humilité et nous traita , dans ses lettres, de très-saint Père en Jésus-Christ. Main« tenant , parce que , poussé par notre conscience , nous ne pouvons nous empêcher de travailler à sa correction, il regimbe contre nous et nous rend le mal pour le bien, nous chargeant d'injures plus atroces que les premières... L'autorité du Pape ne sera-t-elle pas avilie, si on ouvre ce chemin aux princes ? Sitôt que le Pape voudra entreprendre la correction d'un grand, on le traitera d'hérétique et de pécheur scandaleux : Dieu nous garde de donner, de notre temps, un si pernicieux exemple î »

Dans une autre lettre, Boniface ferme la bouche aux cardinaux Jacques et Pierre Colonne qui élevaient des doutes sur la légitimité de son élection : « Ils nous ont rendu près de trois ans l'obéissance et le respect comme à un Pape , ont participé avec nous au corps et au sang du Seigneur, nous ont assistée la messe et aux offices divins, comme les cardinaux ont accoutumé de faire au Pontife romain ; ils nous ont donné leur conseils pour les provisions et définitions que nous avons faites , ont souscrit aux privilèges que nous avons accordés , ont fait avec nous et reçu de nous d'autres choses qu'ils n'auraient pas dû avec un homme qui n'eût pas eu

une entrée canonique. Et ils ne peuvent pas dire qu'ils Font fait par crainte, puisque , par le scrutin de notre élection, ils nous ont élu et nommé Pape lorsqu'il n'y avait rien à craindre de nous; et lorsque, après notre élection , réception , consécration et couronnement, nous logeâmes avec confiance dans le château deZagarole, ils nous ont rendu, eux et les leurs , le respect et l'honneur comme Pape, sans qu'il y eût aucun motif de craindre. »

Mais une justification éclatante était due à la légitimité , à l'orthodoxie et aux vertus de Boniface VIII. En 1312 , le quinzième concile général s'assembla à Vienne, et fut saisi par Philippele-Bel d'une requête qui concluait à la condamnation de la mémoire du Pape avec lequel il avait eu de si longs démêlés. Les avocats du roi développèrent longuement les accusations formulées par Guillaume de Kogaret et le chevalier de Plasian; quatre cardinaux prirent ensuite la parole pour défendre Boniface ; Piicher de Sienne, Jean de Namur et Gentil de Montefiore examinèrent l'accusation d'hérésie sous le triple rapport de la théologie, du droit civil et du droit canon; le cardinal Gaétan discuta les autres chefs , et, après mûre délibération, le concile prononça une sentence qui déclarait Boniface VIII Pape légitime

quant à son élection, catholique quant à sa doctrine, et innocent quant aux autres chefs Il s'ensuivait que la conduite de Philippe-le- Bel à son égard avait été schismatique et criminelle. Pour faire accepter la décision du concile par le roi et ses partisans et terminer entièrement TalTaire, Clément V rendit un décret qui absolvait Philippe de tout ce qu'il avait fait contre le Pape et contre l'Eglise, et déclarait qu'il ne pourrait jamais, dans la suite, être inquiété à ce sujet *.

Boniface est mort dans des accès de frénésie, se frappant la tête contre les murs et se rongeant les mains.

On s'étonne peu de voir ces calomnies reproduites par Sismondi -, et après lui par une foule d'auteurs protestants qui ramassent sans critique, et publient avec une satisfaction qu'ils ne prennent pas même la peine de dissimuler , tout ce qui a été écrit contre les Papes; mais les retrouver dans M. Henri Martin ^ , dans le doc-

4 P«lrini Afm.— RaynalJ, ^SI2.

2 Histoire des Républiques italiennes, IT, ICG.

8 « L'Kltendrissomenl des premiers moments de sa délivrance t'<5lait changé on fureur; il ne cessait de proférer des imprécations sans suite, il blasphémait et se débattait, il grinçait des dents. Il était en frénésie, dit le continuateur de Nangis, si bien qu'il mangeait ses mains; il mourut sani dévotion et sans profession de foi; el furent ouïsde toutes parts, à l'instant de sa nicvt, tonnerres et foudies non accoutumés et aou appaieuls &ux couiiée» voisines. » [aist. rf# fra«C«, T, 1 42.)

tesr Henri Léo *, el mêoie daun C^ar Canla ^ e t dans Ghateanliriaiid ' !

Qirïl est dmc diffidk de déraciiier oq meiisoB^eiiisiDrifiie!

Ccst le 8 s^lemliie 1303 que GoDlaoïiie de n^guet, Sdena Colaoïie d le giMiii Araalphi antre CBoeaû posomicl do fope, attaquaient le palais pontifical d'Anagni. Les senitems da FapereiKlèrentqndqoeslienres,et, e^ant ensuite a la penr , jetmnt knis anncs et prirrat la fuie. Besté seul avee denx caidinaos , Boni* faœ ¥111 s^édia : « Tralii des miens, lirréà mes mnftt comme le Saorcnr dn monde pour èbe misa mort, je saurai dn moins monrîr en Pape.» Et se iûsamt ie«rètir de la j^nde diape qo^on appelait le ateoUam de saûu Pkrre , fl mit la liaiesarsaièle, pritlrsde&etiacnMs^et s^^assitsnrsontràifê: «Oorrez les portes, dit-il ensniie, K ^i^vnx sonfl^ le martfTe poor FE^tse de Dien. » An même instant les conjurés se ^én-

avteiB irtaéf^d'mafaa Jc lai. B it9>, éMBrja^jw Jk teâéûn et Tnmt, le mtmmécnmim «aât

pittmt àuis ht saDcL 5b^ur«t « su» et lespecl :ar la nooreanté da spcdade, peiit<«lie aass| vaiii de qoeliiiMS soitiiiiails rdîgiciix à la ne da Tkaire de J^os-Christ, s^diovca de l^rier a^ec modération, et dil aa l^peqa^O clait cftargê de Farrètcr pour lecoodoireen Fianceet le firêsmtar an coDcile gnêial q[iiî allait s'assembler à Lym *.

CdoDiie, plus violent ^ ÎDJoiieBoni&eeK le >omme de renoncnr à la papanté : « Voila ma tête, T^êpondcdni-d; catlio1iq[Qe , légitime pontife» vicaire de Jésos-Christ^ je soolfnrai Tolen* tieR d'être condamné par des^ Patareens *; je dé* sire mourir pour la fiai de Jésas-Gkrist et de son £i^iâe\ B Colonne^ irrité^ lève le bras et fîrappe le saint vidUaid de son ^ntelet de fer; ks soldats^ à ce si^iNil, se jdttent sur lui > le dépouillent de ses habits pontificau^iL ^ le trftînenl dans les ruisdela ville, Faceablentd'oatn^ts» et le jettent en prison. On Fy laissa trois jonis» avec Fintention sans doute de le faire mourir de faim, puisipie pendant cel e^ace de lenqps il ne

reçut d'autre nourriture qu'un peu de pain et quatre œufs que lui apporta , en cachette , une pauvre femme du peuple. Cependant les habitants d'Anagni et des environs, honteux de voir ainsi outrager leur compatriote et leur père, prirent les armes au nombre de dix mille pour le délivrer. Les gardes de la prison sont massacrés au cri de vive le Pape ! périssent les traîtres ! le château est évacué, Nogaret et Colonne honteusement chassés; Boniface, délivré de ses chaînes, est porté en triomphe sur la place publique. Les habitants accourent en foule, ils veulent tous le voir, lui parler, baiser ses vêtements, recevoir sa bénédiction; on lui donne à peine le temps de prendre un peu de pain et de vin pour réparer ses forces épuisées. Le Pontife pleure avec ses enfants , leur raconte ses souffrances, les bénit, les remercie, leur pardonne.

Mais tant d^émotions et de mauvais traitements avaient brisé sa santé ; à peine fut-il arrivé à Rome qu'il se vit attaqué d'une fièvre dévorante, dont l'intensité allait toujours croissant. Boniface comprit que sa fin était proche; il appela les cardinaux autour de lui, et déclara que, on imitation de Notre - Seigneur Jésus - Christ , il oubliait entièrement les outrages qu'il avait reçus, et pardonnait de grand cœur à tous ses enne-

mis V n Féeîta à haute voix le Symbole des Apôtres , déclara mourir dans la foi catholique , demanda et reçut les derniers sacrements^, et rendit tranquillement son àme à Dieu ^ le 1 i octobre 1303, à l'âge de quatre-vingt-six ans. Ainsi mourut ce grand Pontife, exténué de fatigues à force d^avoir lutté pour la foi véritable *. » Il semble que la Providence ait voulu démentir elle-même toutes les calomnies qui se sont attachées à la mémoire de Boniface VIII. Au commencement du dix-septième siècle , sous le pontiiicat de Paul V, les travaux de réparation exécutés dans la basilique du Vatican exigèrent la démolition de la chapelle que Boniface s'était

< On a tant répété que Boniface élail violent, emporté, vindicatif , qu'on craint de rôYoller le lecteur en écrivant qu'il fut, au contraire, bon, paciGque, et surtout oullieux des injures; et cependant c'est la vérité. Dans tous les différends où il est inlcrvenu,il a conseillé la paix; il u'ajamail puni sans offrir le pardon, et ne l'a jamais refusé quand on le lui a demandé. Avaut de mourir il publia une amnistie. En partant d'Ântgni, il s'était déjà signalé par un trait de clémence admirable. Les babitanti i étant empares d'un des principaux meneurs du complot, l'araenèreut devant Boniface et lui demandèrent ce qu'iHallait faire de cet assassin; «Qu'ca le laisse aller, * dit le généreux Foutife :

. . . Capiler qui maximus borum

Extiterat, summusque Pater jani carcere liber

Protiuus buncsolvit,/

(Card. Slcpban. — Rayn., ann. ^303, 42.)

2 Preuves du différend, A02. —Opus metr.

3 Clnisio tune rcddilur almus s^iiilu».-*Card. Slcpbaneof. «> Bttb« — Rayn., 4 303.

* Muratorij m, 66S.

fait construire pour sa sépulture. Avant de transporter son cercueil dans le nouveau souterrain qui lui était destiné, on en iît Touverture en présence d'un grand nombre de témoins : chose remarquable, trois cent deux ans, jour par jour, après la mort du Pontife, son corps fut trouvé intact, sans corruption, sans lésion ^ «Nous accourûmes, et toule la ville de Rome avec nous, dit Henri de Sponde, pour admirer ce spectacle ^ » La peau de la tète était parfaitement saine, les mains étaient sans blessure, nulle part on ne remarquait traces de cicatrices. Ainsi s'évanouirent les mensonges du continuateur de Nangis et de Ferreto de Vicence. Procès-verbal authentique et détaillé de celte exhumation fut rédigé par le notaire Grimoard ; on peut lire ce document dans Rubœus et Raynald \

^ Prœsenlibus I)D. >:cario, canonicis, arcbiepiscopo, cpiscopo et duca ac"magno populo, niequc nolario, elc, fuit capsa apcria, et visum ab omnib\is corpus ipsius recolendae memoriae Douifacii VIII, adliuc inlegrum et iuc- rruplum, sacris vcslibus ornatum. (Uayn., ann. 1303, n° A\.)

2 î.obisque iiœc scrihiinus lune Romaî exislcnlibus, loloque urbc ad spcclaculuni conturrento. {Ad ann. 1315, d® IG.)

8 Ap. liub., ad caiccin. — Ra^n., <o03, 44. — « Les écrivains à qui Ferreto de Vicence a servi de guide n'ont pu ignorer le procès-verbal de cette cxliunialion ; que penser alors de leur bonne foi? L'erreur, mimt involontaire, est toujours un niallu-ur. mais l'erreur volontaire est u€ crime; et quand cette erreur est invoquée pour souiller la niéniuirc de* personnages bisloriqucs les plus respectables, c'est le jdus borriblc cl le plus odieux de tous les crimes. » (I\I. Tabbé Chrislopbc, Uisiom de U VapauU au quatonUmc $iècU, i, 130.)

Non3 ajoutons les détails qui suivit afind'af ehever de faire connaître le caractère et les actei de ce grand Pape :

Benoît Gaétan , né à Anagni, s'était fait unç grande réputation de science comme docteur en l'un et l'autre droit, de régularité comme chanoine , d'habileté comme légat du Pape en Angleterre, en Sicile, en Portugal et en Espagne : aussi son élection au suprême pontificat fut-elle accueillie avec satisfaction par toutes les nations chrétiennes , avec enthousiasme par les Italiens. La noblesse romaine vint à sa rencontre jusqu'à Anagni , et lui olTrit la digni^té de sénateur qu'il accepta. Au festin solennel qui suivit son intronisation, deux princes, la couronne sur la tête, voulurent le servir à table : c'étaient le roi de Sicile et le roi de Hongrie. Boniface VIII ne démentit pas les espérances qu'on avait conçues de lui. 11 s'clTorça d'abord de rétablir la paix dans ritalie, et y réussit. Les Italiens, heureux, s'empressèrent de lui exprimer leur reconnaissance. Rome l'avait nommé sénateur, Velletri le nomma podestat , Pise directeur de sa république ; Florence, Bologne, Orvietto lui érigèrent des statues de marbre. Boniface consacra ensuite ses soins à faire cesser les guerres injustes et cruel-

les que les princes chrétiens se faisaient entre eux. Grâce à son habile et prudente intervention, (les traités de paix furent conclus entre le roi de Naples et le roi d'Aragon, entre le roi d'Angleterre et Fempereur d'Allemagne , entre la republique de Gênes et celle de Venise. L'accord fait quelques années auparavant entre le roi de Sicile et le roi des Romains fut cimenté. Une paix générale allait régner sur TEurope, qui devenait ainsi capable de repousser avec succès les attaques des Turcs ; malheureusement l'entêtement de Philippe-le-Bel fut là pour tout brouiller. Si, dans les démêlés qu'il cul avec ce prince, le Pape a en des torts, ceux de Philippe les font disparaître.

En général, dans ses rapports avec les souverains, Bonifaee VIII suivit les principes résolument inaugurés par Grégoire VII, et acceptés de tous sous Innocent ÎII. Mais s'il en fit l'application peut-être a^ec la même habileté qu'eux, et certainemerit avec une é^ale pureté d'intention, ce ne fut pas avec le même succès. Au commencement da quatorzième siècle les empires essayèrent de secouer la tutelle de l'Eglise à laquelle ils dî!vaient, les uns leur commencement, tous leur développement. Fut-ce pour eux un bonheur ou un malheur? ce n'est pas ce que nous

avons à examiner ici ; nous devions seulement constater qu'on ne peut faire un crime à Boniface VIII de s'être cru obligé d'employer les mêmes moyens que ses prédécesseurs pour maintenir et défendre l'indépendance de l'Eglise, Tin* dissolubilité du mariage, le célibat ecclésiastique, les intérêts du peuple , le progrès de la civilisation, la liberté de l'Italie, le salut de l'Europe. Le pontificat de Boniface VIII a été encore signalé par la canonisation de Louis IX roi de France, par la création d'un archevêché à Pékin, par l'approbation de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, par la publication d'une nouvelle collection de décrétales, la condamnation des Fratricelles, la fondation du collège de la Sapience, l'institution des fêtes des évangélîstes et des docteurs de l'Eglise, et enfin par la publication du Jubilé séculaire.

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