TOME n
soit un signe dans ce qu'elle a d'extérieur et do sensible, mais un signe de telle nature que, bien loin d'exclure la réalité, il l'emporte nécessairement avec soi, puisque en effet cette parole, ceci est mon corps^ prononcée sur la matière que Jésus-Christ a choisie, nous est un signe certain qu'il est présent; et, quoique les choses paraissent toujours les mêmes à nos sens, notre àme en juge autrement qu'elle ne ferait si une autorité supérieure n'était pas intervenue. Au lieu donc que de certaines espèces et une certaine suite d'impressions naturelles qui se font en nos corps ont accoutumé de nous désigner la substance du pain et du vin , l'autorité de celui à qui nous croyons fait que ces mêmes espèces commencent à nous désigner une autre substance. Car nous écoutons celui qui dit que ce que nous prenons et ce que nous mangeons est son corps ; et telle est la force de cette parole , qu'elle empêche que nous rappor tions à la substance du pain ces apparences extérieures, et nous les fait rapporter au corps de Jésus-Christ présent; de sorte que la présence d'un objet si adorable nous étant certifiée par ce signe, nous n'hésitons pas à y porter nos adorations V *
1 Bossuet, Exposilion, \Z.
Ces explications affaiblissent beaucoup la îlifficulté que les auteurs protestants ont tirée du texte ancien que nous avons rapporté sur TEucharistie; celles que nous allons donner achèveront de la faire disparaître.
Lorsque, dans un auteur, on trouve un passage qui manque de clarté, la critique veut, la justice exige qu'on le compare avec les passages parallèles où Fauteur , traitant le même sujet, s'exprime d'une manière moins obscure. Appliquons ce principe au cas présent. Vous voulez connaître les véritables sentiments du pape Gélase sur le sacrement de FEucharistie, sur Feffet de la consécration et sur la nature du saint sacrifice de la messe ; écoutez ce qu'il dit quand il traite ces questions :
« Nous ne permettons au diacre de distribuer
le sacré Corps que lorsque Févêque ou le prelre sont absents \ »
a L'admission à la pleine communion, c'est-àdire la permission d'assister à la réunion des fidèles et de recevoir le sacré Corps et le précieux Sang de Jésus- Christ, termine la pénitence canonique ^. »
Ces expressions de Corps sacré et de précieux Sangy sacri Corporis, sacri Cruoris , se trouvent encore dans un canon attribué au même Pape, et dont l'objet est de recommander aux fidèles, à cause des circonstances où l'on se trouvait, de faire la communion sous les deux espèces K
4 Sacri Corporis praerogalivam sub conspeclu ponlificis scu preslyteri, uisi bis absentibus, jus uou babeal cxciceadi. ((^pist. ix, ad episc. Luc.)
2 Expletis iterum annis secundùm judicium culpœ suse redeat plenlùs à communione, id est consorliuiu cœteiorum fidelium et perceplionis sacri Corpori» et Stnguinis Chrisli. (PalrologiœCunus compL, i. xix, c. <42.)
3 Comperimus qubd quidam, sumplâ tantummodb Corporis sacri portione, h calice sacri Cruoris abslincanl qui procul dubio, quoniam néscio quà superslitione doccntur obslriugi , aut intégra sacramenla percipiant,aut abintegris arceantur : quia divisio unius ejusdemque myslerii siuè grandi sacrilegio non polestproveuire. » {Palrologiœ Curs. compL, tom. cxxYiii, col. 450.)
La superstition dont parle, dans ce canon, lo pape Golaso est colle des Manichéens qui regardaient le vin comme un principe mauvais créé par le démon, et dont il n'était jamais permis de faire usajjc. Ce fut pour empêcher ces hérétiques de se glisser dans les assemblées chrétiennes, et en même temps pour prévenir les fidèles contre leurs erreurs, que Gélasc se crut obligé, à l'exemple de Lcon-le-Grand, de prescrire la communion sous les deux espèces. [Patrologics tom. cxxyiU; col. 430.)
Le Canon de la messe tout entier peut être appelé aussi en témoignage des sentiments de Géiase sur l'Eucharistie; car c'est lui qui a rédigé quelques-unes des formules qui le composent, et qui les a toutes transcrites , corrigées et approuvées ^ Or voici comme cet antique document parle du pain et du vin, matières du saint sacrifice avant la consécration qu'en fait le
prêtre :
« Nous vous supplions, Père très-miséricordieux, et nous vous conjurons par Notre-Seigneur Jésus-Christ votre Fils, d'agréer et de bénir ces dons, ces présents, ces sacrifices purs et sans tache que nous vous offrons.
<c Nous vous prions, Seigneur , de recevoir favorablement l'hommage que nous vous rendons par cette oblation.
« Dieu, qu'il vous plaise, nous vous en supplions, de rendre en toutes choses cette oblation bénie, approuvée, valable, raisonnable, agréable,
Ji Fecit bymnos, fecit sacraraenlorum prœfatioacs et orationes cauto sermone. (Li6.ron<if.,Gcl.) , . ,
Dans un inventaire de livres qui servaient à la célébration des sa.nt. oriices dans l'église abbatiale de Sainl-Ricber, on lit : Missels de Grégoire, anciens, trois.
Missel de Gréjîoire, édition d'Albinus, un.
Missel de Géiase, édition d'Albinus, un.
Missels de Géiase, anciens, dix-neuf.
(Spicileg. d'Acber, t. iv. Htrologioi tora. cxxviw, col. 429.)
en sorte qu'elle devienne pour nous le Corps et le Sang de Jésus -Christ votre très-cher Fils Notre-Seigneur \ »
Les paroles sacramentelles ont-elles été prononcées, le pain et le vin ne sont plus une oblation à préparer, à bénir, à sanctifier; c'est uniquement le Corps et le Sang de Jésus-Christ :
« Nous offrons a votre incomparable Majesté les dons que nous avons reçus, Fhostie pure, l'hostie sainte, l'hostie immaculée, le pain sacré de la vie éternelle, et le calice du salut perpétuel.— Qu'elle soit portée par les mains de votre saint Ange, en présence de votre divine Majesté ; afin que tous ceux qui, participant à cet autel, auront pris le Corps et le Sang très-saints de votre Fils, soient remplis de bénédictions et de grâces célestes. — Quecemélange etcette consécration du Corps etdu Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ soient faits pour la vie éternelle de nous qui les recevrons. — Délivrez- moi, par votre saint Corps et votre précieux Sang ici présents, de tous mes péchés et de tous les autres maux. — Seigneur Jésus, que la participation de votre Corps, que j'ose recevoir
1 Quam oblallonem, tu Deus, in omnibus, qujfisumus, hencdidam, ad- •cnptam, ralam, ralionabilem,acceplabilemque facoie di|Tnc.is, ul nobis Curpus et Sanguis fiai dileclissimi Filii lui Domini iioUri Jcsu Christi.
tout indigne que je suis, ne tourne point à mon jugement. — Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans mon cœur. —Que le Corps de Notre-Seigneur garde mon âme pour la vie éternelle.— Que votre Corps que j'ai reçu, ô Seigneur, et que votre Sang que j'ai bu, s'attachent à mes entrailles, etc. ^ »
Ainsi s'exhalait chaque jour la piété du pape saint Gélase. Après des textes si clairs, quimporte le passage obscur qu'on nous objecte? On convient généralement que les ouvrages de Gélase nous sont parvenus dans un fort mauvais état de conservation : « Ses lettres, dit dom Simon Mopinat, et surtout ses traités dogmatiques , attendent encore une main habile qui rétablisse les phrases corrompues, et sépare rivraie du bon grain; le texte disparaît quelquefois sous le nombre des fautes, et les remarques contradictoires des critiques n'ont servi jusqu'ici qu'à augmenter l'embarras du lecteur \ » Peut-être la phrase dont nous cherchons
i Corpus Domini noslri Jesu Chrisli custodiat animam meam in vitam ^ternam.-Corpus luum , Domine , quod suinpsi, et Sangu.s quem polavi, adhaereant visceribus meis, etc.
â Desiderant ejus litter*, prœsertlm verb tractatus litteris î^nserti, t.rum qui et vitiatis medicinam facere et in dubium VDcata vmdicare pos-
'' ith fœdi passim nsevi lextum déformant, ila muUs ambages pugnantesque crilicorum ccnsurae ancipitem lecloris animum teuent. [Cxié par Bianchini. Valrologmiom. cxxviii, col. 420.)
à fixer le sens est-elle du nombre de celles qu^ont altérées la négligence et Tignorance des copistes. Mais en serait-il autrement, elle ne compromet en aucune manière l'autorité du Pape. Elle est extraite d'un Traité sur les deux natures en JesuS'Christ : ce n'est donc pas une définition de foi qu'on a découverte, c'est un raisonnement plus ou moins juste contre Nestorius et Eutychès; ce n'est pas un souverain Pontife adressant sa bulle à toute l'Eglise qui l'a écrite , c'est un auteur particulier qui Ta insérée dans son ouvrage. Or nous avons déjà dit que jamais école catholique n'avait prétendu que le Pape, considéré comme docteur privé, fut infaillible.
A la vue du dernier moyen de défense que nous allons développer, le lecteur impatienté pourrait bien traiter de longueurs tout ce qui précède; nous devons donc nous hâter de faire observer que c'est le désir de disculper un auteur du cinquième siè-
cle qui nous a engagé à examiner intrinsèquement la difficulté proposée. Le texte à expliquer, quel qu'en soit l'auteur, est ancien; il n'était donc pas sans intérêt d'en montrer le sens catholique. Mais si l'orthodoxie du pape Gélase eût été seule attaquée , nous avions un moyen bien simple de la défendre : Ces paroles ne sont pas du pape Gélase.
Elles sont, disent Bellarmin etMelchior Canus, de Gélase évêque de Césarée, le même dont parle saint Jérôme dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques. Elles sont de Gennadius, dit Suffride dans sa Préface aux œuvi^es de cet auteur. C'est à Gélase de Cyzique qu'il faut les attribuer, disent Baronius et Duperron, et ils donnent en preuve le témoignage de Photius qui attribue à cet auteur le recueil des actes de Nicée, et les aveux de l'auteur de ce recueil qui se vante , dans la Préfacé, d'avoir composé un livre contre les Eutychiens. Pour nous , sans prendre la tâche d'établir quel est le véritable auteur du Traité des deux natures , nous allons indiquer les motifs sur lesquels repose la conviction où nous sommes que ce n'es t pas le pape Gélase.
Gélase évêque de Rome, dit Gennade, a composé contre Nestorius et Eutychès un livre
important et fort remarquable \ Or l'opuscule sio^ les deux natures^ Nccessarium quoque fuit , que la Bibliothèque des Pères a intégralement reproduit en sept ou huit pages ^ ne mérite pas ces qualifications.
« L'ouvrage, dit Anastase le bibliothécaire, qu'a publié le pape Gélase contre Nestorius et Eutychès, est divisé en cinq livres, précieusement conservés jusqu'à ce jour dans les archives de FEglise ^. » Celui qui a fourni le texte en question ne se compose que d'un seul chapitre, sans division.
Le style du pape Gélase, disent Gennade et Anastase, est élégant et correct, caulo, elimato sermone ; et '\\ suffit, en effet, de lire les })roductions authentiques de sa plume pour se convaincre de la justesse de cette remarque. Le livre des deux natures est écrit d'un style qui se fait remarquer par sa dureté et de nombreuses incorrections.
Gélase, voyant les erreurs qui étaient conte-
\ Gclasius urbls Romae episcopusscripsit adversùsEulyclielen eiNestoriuin grande et prœclarum volumcu et tractatus diversarum scripturarum et sacraraentorum, limato sermone. (Gennadius , rfc 5cr/p^ ecclesiast., cap. -14.)
2 V. Bibliolh. PP., loin, viii, col. 700.
3 Hic fecit quinque libros adversùs Nestorium et Eulychen, qui liodià in bibliolbecà et arcliivio Ecclosiœ coutiuenlur. (iib. Pontif., Gel.)
nues dans les écrits d'Eusèbe évèque de Césarée, les avait proscrits comme dangereux ; il connaissait particulièrement les ouvrages des saints Cyprien, Hilaire, Jérôme, Augustin, et ceux de Léon son prédécesseur. L'auteur du livre des deux natures^ au contraire, compte parmi les maîtres de la doctrine catholique le même Eusèbe, qu'il cite souvent et avec éloge; il n'emprunte jamais rien aux Pères latins que nous venons de nommer, il cite une seule fois saint Ambroise et saint Damase, et les cite mal ; tandis qu'il rapporte fidèlement les paroles de saint Ignace martyr, d'Eustache d'Antioche, de saint Athanase , de saint Grégoire de Nazianze, de saint Basile, de saint Grégoire de Nysse, de saint Amphiloque, d'Antiochus évèque de Ptolémaïde, et de plusieurs autres Pères grecs.
Après des inductions si claires, qu'importe l'opinion de Frumence et de quelques autres Pères de l'Eglise? Ils citent cet ouvrage comme étant de Gélase, parce qu'ils l'avaient trouvé parmi ses œuvres. Ce n'est pas le seul écrit qui ait été faussement attribué à ce pape ; Cassiodore rapporte qu'on le supposait encore l'auteur d'un livre à' Annotations sur saint Paul, qu'un hérétique de son temps avait composé ^ .