VIGILE. — SES VARIATIONS AU SUJET DES TROIS CHAPITRES
Vigile, diacre de TEglise romaine, fils du consul Jean, se fit remarquer de bonne heure et par ses talents et par son ambition. Après la mort de saint Agapet, l'impératrice Théodora ie fit appeler, et lui promit de le faire nommer Pape s'il voulait prendre rengagement d'abolir le concile de Chalcédoine et d'approuver les doctrines de Théodose d'Alexandrie, d'Anthyme et de Severin. L'ambitieux Vigile promit tout ce qu'on voulut; mais, pendant ces coupables négociations, le clergé de Rome procédait à l'élection du pape Sylvérius : grand désappointement pour Bélisaire qui arrivait avec l'ordre de faire élire
Vigile. On eut recours à la calomnie : Sylvérius fat accusé d'entretenir des intelligences avec les Goths; l'avocat Marc et Jules, gardes du prétoire, fabriquèrent de fausses lettres pour appuyer cette accusation. Ce saint Pontife fut enlevé de force, et Bélisaire lit ordonner Vigile évêque de Rome le 22 novembre 537. L'empereur Justinien, indigné de la conduite de son général, ordonna que Sylvérius fut renvoyé à Rome ; mais à peine ce Pontife y était-il arrivé qu'à Finsligation de l'antipape Vigile, il fut de nouveau arraché de son siège et conduit en exil àl'ile dePalméria, où il mourut bientôt.
Le clergé et le peuple de Rome crurent qu'il importait au bien de l'Eglise de mettre fin au schisme qui la désolait depuis deux ans : ils donnèrent leurs suffrages à Vigile, qui devint ainsi Pape légitime.
Chose remarquable î à dater de ce moment Vigile est entièrement changé : l'élection canonique a fait du loup un agneau, de l'ennemi un défenseur, du blasphémateur un apôtre. Il écrit à l'impératrice qu'il lui déplaît d'avoir si mal engagé sa parole, et lui annonce qu'il se gardera bien de tenir ce qu'il n'aurait jamais dû promettre. Dans sa réponse à l'empereur Justinien, il déclare qu'il n'a pas d'autre foi que
celle de Léon,d'Hormisdas, de Jean et d'Agapet ses prédécesseurs ; qu'il reçoit les quatre conciles et la lettre de saint Léon à Tégal des Evangiles. Il condamna nommément Nestorius et Eutychès, et anathématisa les hérétiques Théodose d'Alexandrie, Anthyme de Constantinople, Severin d'Antioche, Antoine de Zoare, Pierre d'Apamée, ainsi que tous leurs sectateurs. Il écrivit à Memnasde Constantinople, pour le féliciter de son zèle à tenir les conciles et à dire anathème aux schismatiques *.
Tels furent ses premiers actes comme pape légitime. Plusieurs écrivains ont soutenu qu'il ne s'était pas toujours montré d'une foi aussi
1 Le peuple, cncbanlé de son choix, passa vite de la cralnle à l'amour.
Arator avait inséré ces vers à la louange de Vigile dans la Préface de son poème des Actes des Apôtres :
Mœnibus undisonis bellorum incendia cernens ,
Pars ego lune populi tela pavenlis eram.
Publlca liberlas, Vigili, sanctissime Papa,
Adveni incluso solvere viucla gregi.
De gladio rapiunlur oves pastore ministre,
Inque humeris ferimur, te revocanle, piis.
Corporeum satis baec sic evasisse periclum,
At milii pliis animae nascitur inde salua :
Ecclesiam subco, demissà naufragus alâj
Perfida mundani desero vêla freti.
Los nombreux auditeurs, qui s'étaient rendus h l'oglise de Saint-Pierre pour écouter le poète, applaudirent vivement à ce passage cl le firent répéter plusieurs fois.
pure et d'un zèle si éclairé. « Vigile, dit Fleury, pour accomplir la promesse qu'il avait faite à Fimpératrice, donna à Antoine une lettre pour ïhéodose d'Alexandrie, Anthyme déposé de Constantinople et Severin d'Antioclie, où il leur déclare qu'il tient la même foi qu'eux; mais il les pria de tenir sa lettre secrète, et au contraire de faire semblant qu'il leur est suspect. Avec cette lettre il leur envoya sa confession de foi, où il rejetait les deux natures en Jésus-Christ ; et la lettre de saint Léon disait anathème à ceux qui ne confessaient pas une personne et une essence, et en particulier à Paul de Samosate, à Déodat de Tarse, à Théodore de Mopsueste, et à Théodoret. Ayant écrit secrètement aux hérétiques , il demeura en possession de son siège ^ »
Le comte de Beaufort, qui ordinairement redresse Fleury, le suit ici trop fidèlement : « Vigile écrivit à Théodose d'Alexandrie, à Anthyme de Constantinople, déposé, et à Severin d'Antioche, leur déclarant qu'il tenait la même foi qu'eux. Il les priait également de tenir sa lettre secrète, et il y joignait une profession de foi hérétique. Pendant qu'il pactisait ainsi avec
4 nist. ccclcs., I. xxxii, n« j7.
l'erreur à Gonstantinople, il rendait à Rome un hommage solennel à la foi catholique \ »
On reproche encore à ce Pape ses variations dans l'affaire des trois Chapitres : « Ce diacre versatile fut élevé sur le siège pontifical par les deux femmes qui avaient renversé son prédécesseur, à la condition qu'il condamnerait le concile de Chalcédoine. La condition lui plut ; mais une fois qu'il fut sur le trône , il refusa une confession publique, bien qu'en particulier il s'exprimât comme monophysite. Il prononça tour à tour l'absolution , puis la condamnation de trois évêques condamnés comme monophysites , mais voulut que la condamnation restât secrète. A la fin sa complaisance pour Justinien commença à lui peser; il résista à l'empereur et dut s'enfuir, d'abord à Hormisdas , puis à Chalcédoine. Justinien lit rayer son nom comme celui d'un hérétique. Lassé et effrayé , Vigile céda de nouveau, obtint la permission de retourner à Rome, et mourut en chemin. — Quelle garantie pour l'Eglise dans des infaillibles aussi irrésolus, qui ne savent ce qu'ils pensent et qui ne disent pas ce qu'ils croient ^ 1 »
11 faut d'abord écarter du débat les préten-
•I Histoire des Papes, tom. i, p. 290.
dues lettres à Théodora et aux trois évéques eutychiens. Dès que Ton avoue qu'elles ne furent adressées qu'à des particuliers qui avaient ordre de les tenir secrètes, on ne peut plus s'en servir comme d'une arme pour attaquer rinfaillibilité des Papes. Si le fait est vrai, Vigile s'est rendu coupable de mensonge et d'hypocrisie en écrivant ce qu'il ne pensait pas; le Pape n'a rien décidé/' contre le dogme; il n'y a pas eu de promulgation, donc il n'y pas eu de définition. D'ailleurs la lettre à Théodora a été écrite du vivant du papeSylvérius, et rien ne prouve que celle adressée à Anthyme ait été écrite plus tard : or, nous n'avons pas à justifier tout ce qu'a fait le diacre Vigile avant son élection légitime au souverain pontificat. L'existence même de ces lettres n'est rien moins qu'établie ; les seuls auteurs qui en parlent sont Libérât diacre de Carthage, et Victor évêque de Tumiane : or, le témoignage de ces deux écrivains schismatiques et ardents défenseurs des trois Chapitres n'est rien moins qu'incontestable. Le pape Pelage , l'historien Gildon, le poète Arator, l' évêque Faconde, le sénateur Cassiodore n'en disent pas un mot; les hérétiques eux-mêmes n'en parlent pas.
Conçoit-on que Théodose, Anthyme et Severin ne se fussent pas prévalus de cette lettre pour se disculper d'hérésie, lorsque, quelques mois