‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 6 sur 70 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

après la leur avoir écrite, le pape Vigile les frappait d'excommunication ? que Timpératrice Théodora, dans son dépit d'être frustrée de ses espérances, ne lui eût jamais reproché une pareille palinodie? que les Pères du cinquième concile général n'eussent parlé de ce Pape que pour exprimer Tes vifs regrets qu'ils éprouvaient en voyant qu'il refusait de se rendre au milieu d'eux? Enfin, « l'inspection seule de la pièce, dit Rohrbacher, en démontre la nullité. Libérât et Victor, qui la donnent chacun textuellement, la donnent chacun d'une manière différente. Dans l'exemplaire de Libérât, qui est le plus long et par conséquent le plus complet, on lit cette inscription : « Vigile à ses seigneurs et à ses christs \ » Or, à qui persuadera- t-on que jamais pape écrivit de ce style à des évêques quelconques, encore moins à des évêques décriés ^ ? »

Reste à examiner la conduite de ce Pape au sujet des trois Chapitres.

En l'année 538, l'empereur Justinien, à l'instigation des moines de Palestine et aux applaudissements de Pelage légat du Pape, condamna les Origénistes qui soutenaient, entre

^ Libéral. Brev:, c. 22.

2 Ilisloire univ. de l'Eglise calbol., ix, 197.

autres erreurs, l'inégalité des personnes dans la sainte Trinité, Téternité du monde, la préexistence des âmes, etc.

Théodore de Cappadoce, admirateur passionné d'Origène, fut vivement contrarié de cette mesure ; il résolut de se venger , et c'est à cette fin que, sous prétexte de favoriser la conversion des sectes eutychiennes qui existaient en Palestine sous le nom d'Acéphales, il persuada à l'empereur de condamner les trois Chapitres, c'est-à-dire l'ouvrage composé par Théodore t évèquede Tyr contre saint Cyrille, le Traité d'ort hodoxie de Théodore évêque de Mopsueste , et la lettre d'Ibas éveque d'Edesse à Maris Persan. On était sûr d'être écouté favorablement par Justinien toutes les fois qu'on le priait d'intervenir dans les questions religieuses ^ Un édit impérial, publié en 546, accomplissait les vœux de l'évéque de Cappadoce en jetant le trouble dans l'Eglise. En effet, Yigile refusa d'approuver cet édit et excommunia même plusieurs évêques pour l'avoir souscrit. Mandé à Constantinople , il s'arrêta longtemps en Sicile aiin d'envoyer des provisions de blé à Rome qu'assiégeaient les Goths, reçut la visite de Dacien

^ Ipsaque Capitula talia docentia anuuit imperator, facile gaudens se de talibuscausisjudicium facere. (Liber. Brev.^ 23.)

évèque de Milan, qui ne voyait dans la condamnation des trois Chapitres qu'une manœuvre pour affaiblir l'autorité du concile de Chalcédoine , se remit en route, et fit son entrée dans la ville impériale le 25 janvier de l'année 547. Son premier soin ful«de prendre une connaissance exacte de l'affaire; il fit traduire du grec en latin les ouvrages incriminés , les examina attentivement , et prit l'avis des évoques réunis à Constantinople au nombre de soixante- dix. Le résultat de cette enquête fut que les trois Chapitres contenaient des propositions réellement répréhensibles. Le Pape crut terminer la controverse par la lettre désignée depuis sous le nom de Judicatum, qu'il adressa à Memnas patriarche de Constantinople, et à Pelage son vicaire à Rome. Dans ce document Vigile déclare que les ouvrages des trois évêques Théodore , Théodoret et Ibas sont condamnables , que par cette décision il n'entend contrevenir en rien au saint concile de Chalcédoine qui avait reconnu ces deux derniers évêques pour orthodoxes ( le premier était mort), et que désormais il ne fallait plus parler ni écrire sur cette matière.

Cette décision ne satisfit personne ; la lumière n'avait pas fait le même chemin dans tous les esprits : les évêques d'Afrique et d'Occident ma-

nifestèrent en général la plus vive répugnance à se soumettre à cette décision. Dacien , évêque de Milan, soutint qu'elle jugeait en sens contraire une question décidée par le concile de Chalcédoine. Faconde, évêque d'Hermias, publia la Défense des trois Chapitres,

D'autre part, Théodore de Césarée et les Origénistes étaient fort mécontents de ce que le Pape, au lieu de condamner purement et simplement les trois Chapitres, avait fait des réserves en faveur du concile de Chalcédoine.

Les circonstances étaient graves : que fît Vigile? au lieu de publier ses ordonnances et d'en exiger l'application, il résolut d'attendre et d'accepter la proposition que lui faisait Tempereur de convoquer un concile général, en stipulant toutefois diverses conditions, savoir : que le concile ne se réunirait pas à Constantinople, mais dans une ville indépendante d'Italie ou de Sicile; qu'il se composerait par égal nombre d'évêques latins et d'évéques grecs; que, jusqu'à décision du concile, il ne serait plus rien publié sur les questions de doctrine qui devaient lui être soumises.

Aucune de ces conditions ne fut tenue. Théodore de Césarée fit copier, publier et afficher les édits de Justinien contre les trois Chapitres.

La première réunion du concile eut lieu le 4

mai 555 à Constantinople, et, sur cent cinquante évoques, les Eglises d'Occident ne comptaient que cinq Africains et trois Illyriens , tous les autres étaient Grecs. Vigile, après s'être plaint de cette infraction aux conventions acceptées , doutant de l'indépendance et de l'impartialité des évêques, et craignant que quelque décision téméraire ne fût prise contre le concile de Chalcédoine, refusa de se rendre au sein de l'assemblée \ C'est en vain que les évêques, par la bouche des principaux d'entre eux, lui firent les plus vives instances pour qu'il vînt présider leurs travaux : une députation des magistrats de la ville, conduite par les patrices Bélisaire, Cétégus et Rustique, n'obtint pas un meilleur résultat; le pape Vigile persista dans son refus, et répondit qu'il examinerait et définirait la chose lui-même : ce qu'il fit, en effet, en publiant sa lettre connue sous le nom de Constitutum,

Les conclusions de cet écrit furent adoptées par les Pères du concile. Le douzième canon dit anathème aux écrits, au nom, à la personne et aux défenseurs de Théodore de Mopsueste ; le treizième et le quatorzième frappent les écrits

I Adcrat prsesens in urbc, scd non intorcrat synodo ; elsi verb non adco prono animo essct er{}a concilii cœlum, nihilomiiiiis lainen coni. inuncm fidcm libcUo conGnnavit. (iMiolius., lib. de Sijnodis.)

de Théodoret, la lettre dlbas et leurs défenseurs, mais non Théodoret lui même, ni ïbas, évêques orthodoxes, morts en paix dans la communion de TEglise \ Le but du pape Vigile était atteint : les erreurs étaient condamnées, les personnes que le concile de Chalcédoine avait déclarées catholiques étaient respectées. Après avoir attendu quelques mois pour laisser calmer les esprits en Occident , il approuva solennellement les actes du concile.

Ce résumé fidèle de l'affaire des trois Chapitres fournit les données nécessaires pour résoudre les difficultés qu'on en a tirées contre l'infaillibilité du Pape. Les contradictions de Vigile ne sont qu'apparences.

«En 546, il refusa, dit-on, d'approuver Tédit de

i Les deux conciles {généraux de Chalcédoine et de Constantinople ne se sont pas contredits au sujet des Irois Chapitres. L'un ne s'est occup-J que des personnes, et l'autre que des choses, A Chalcédoine on a demandé à Théodoret et à Ibas dans quel sens ils inlerprélaient leurs écrits. A Constantinople on a cherché quel était le sens de ces écrits. La question des trois ChapilreSj au quatrième concile général, n'a été qu'un accidem dontquelquesévéques seulement se sont occupés, tlile a été la fin principale du cinquième. Les Pères de Chalcédoine ont exigé que Théodoret et Ihas dissent clairement « anathème à Neslorius. » Ils ont donc condamné indirectement les écrits que les l'ères de Constantinople devaient condamner formellement plus tard. Aussi voyons-nous que, loin de croire donner une décision contraire à celle du concile précédent, ils assurent au contraire que c'est lui faire injure de no pas dire analhcnie à l.i lettre attribuée a Ibas: Qui non amlhtmalizal cpislolani) Chakfdanenccm synodum injuviai.

Justiiiien. » Parce que les auteurs condamnés avaient passé, jusque-là, pour catholiques; que deux d'entre eux, au concile de Chalcédoine , avaient déclaré qu'ils renonçaient à toute doctrine réprouvée par l'Eglise ; que les conseillers de Tempereur étaient d'une orthodoxie fort suspecte; que les Acéphales, Nestoriens etEutychiens, de même que les Origénistes, avaient beaucoup applaudi à cette condamnation, fait qui, lui seul, était de nature à exciter la défiance des catholiques.

Vigile refusa enfin, parce qu'il voulait protester contre les prétentions qu'avait l'empereur de trancher sans appel , de son autorité laïque , toutes les questions religieuses.

« 11 excommunia Memnas, patriarche de Constantinople, pour avoir souscrit l'édit de Justinien dont la teneur plus tard fut démontrée catholique. » Parce que ce prélat avait tort de croire qu'un point de doctrine pût être fixé par la seule autorité de l'empereur, parce qu'il avait manqué à sa promesse de ne rien souscrire sans avoir prévenu le Pape.

« En 351, il condamna lui-même les trois Chapites. » C'est parce qu'il avait pu en prendre connaissance , et qu'après un mûr examen il avait découvert dans ces écrits des erreurs dont il les croyait exempts auparavant,

Sa lettre étant mal interprétée , il la déclara non avenue , mais en même temps il convoqua un concile général : ce n'est pas là se rétracter, c'est employer les moyens que lui suggérait la prudence d'éclairer et de calmer les esprits.

« Il impose, en attendant la tenue du concile, silence aux deux partis. » Une prescription de cette nature était dans les attributions du chef de FEglise, et le respect du au futur concile pouvait la commander.

« Il refusa d'assister à un concile qu'il avait lui-même fait convoquer. » Parce qu'on n'avait pas rempli les conditions débattues et acceptées, et dont l'accomplissement lui paraissait être une garantie nécessaire à la liberté de la discussion et à l'indépendance des suffrages. Peut-être aussi qu'il ne voulut pas y assister pour éviter ou de voir Eutychès évéque de Constantinople usurper la préséance sur les évêques d'Alexandrie et d'Antioche contre la volonté expresse de saint Léon qui avait annulé le vingt-huitième canon de Chalcédoine favorable aux prétentions de l'évêque de la nouvelle Rome, ou de déplaire en ne le permettant pas à l'empereur, ce qui aurait troublé le concile \

1 Maur Capellari, Triomphe du Saint-Siège el de i'Eglisi, c. <6.

« Il approuva, dans la suite, un concile qu'il avait d'abord désapprouvé. » Cest que ce concile, dont la composition laissait à désirer dans le principe, finit par n'adopter que des conclusions orthodoxes, que le Pape, en conséquence, jugea bon de confirmer.

« Mais il déclare lui-même qu'il retracte tout ce qu'il a pu dire antérieurement en faveur des trois Chapitres qu'il condamne. N'est-ce pas prouver qu'il s'est trompé? »

Voici ses propres paroles :

« Personne n'ignore les scandales que l'ennemi du genre humain a excités dans l'univers. Les malintentionnés qui travaillent à renverser l'Eglise de Dieu , non-seulement il les a encouragés par lui-même, mais encore par nous et par les autres qui avons parlé et écrit diversement : ainsi nous-mêmes et les frères nos coévêques , qui soutenons avec le même respect les quatre conciles, qui persévérons sincèrement dans leur seule et même foi, il s'est efforcé de nous diviser les uns des autres par des chicanes , des ruses et des tromperies, en sorte que, d'accord ensemble sur la foi , nous avons oublié la charité fraternelle et nous nous sommes laissés aller à la discorde ; mais le Christ notre Dieu, qui est la lumière véritable , dissipant les nuages de nos

esprits, a rappelé à la paix l'univers et TEglise. Par la révélation du Seigneur et par les recherches pour connaître la vérité, les choses qui doivent être définies par nous sont salutairement accomplies. Toute votre Fraternité saura donc que nous recevons en tout , que nous vénérons pieusement et gardons unanimement, avec nos frères, les quatre conciles de Nicée, de Constantinople, d'Ephèse et de Chalcédoine. Et si quelqu'un ne les suit pas dans tout ce qu'ils ont défini touchant la foi, nous le tenons séparé de la sainte Eglise catholique. Désirant donc que votre Fraternité sache ce que nous avons fait , nous vous le notifions par ces lettres.

« Il n'est personne qui ne sache combien de mouvements il y a eu touchant les trois Chapitres, c'est-à-dire Théodore autrefois évéque de Mopsueste et ses écrits, ainsi que les écrits de Théodoret et la lettre dite d'Ibas à Maris Persan, et combien on a parlé et écrit diversement sur ces trois Chapitres. Or, si dans toute affaire la raison veut qu'on revienne sur ce qu'on examine, et si l'on ne doit pas rougir de trouver plus tard et de rendre public, par zèle pour la vérité , ce qui nous avait échappé d'abord , combien plus ne doit-on pas le faire dans les discussions ecclésiastiques, surtout quand il est notoire que nos Pères, que princi-

paiement saint Augustin est revenu sur ses propres écrits , a corrigé ce qu'il avait dit et ajouté ce qu'il avait omis d'abord et trouvé ensuite î Guidés par ses exemples dans la controverse des trois Chapitres , nous n'avons jamais cessé de chercher ce que nos Pères pouvaient avoir dit de plus vrai \ »

Au lieu d'une rétractation, c'est là un nouvel acte de sagesse. Vigile se rappelle le grand nombre d'évoqués qui avaient pris part à la querelle et qui, après avoir cru innocents les trois Chapitres, seront obligés de les condamner. Il ménage avec adresse ce changement d'idées obligé mais pénible ; il rejette sur le démon la responsabilité de ces discordes , il rappelle l'exemple de saint Augustin corrigeant lui-même ses œuvres , et enfin il se déclare le premier coupable.

1 Ideo , si in omni ncgotio sapienti» ratio postulat ut id de quo quceritur retractelur, neque pudori esse débet, cùm ca quae ab inilio omissa studio deinde verilatis inveniuntur, in publicum eduntur, quantb magis ecclesiasticii disceptalionibus convenil eamdem rationem in illis quoque observari? prœcipuè, cùm manifeslum sit Patres nostros et maxime beatissimum Augustinum ^ qui in divinis Scripluris claruit, Romanœ eloquentiœ magistrura, propria scripta retractasse, dictaque sua correxisse, atque illa quse omiserat, ac deindè invenerat, addidisse ! Nos quoque similiter illis cxemplis incitali, in controversià trium Capitulorum supra memoratorum, nunquam deslilimus quin invesligaremus quid de prsedictis tribui Capitulis in Patrum nostrorum litleris verius iuveniri posset. {Epist. décret, pro Confirm.)

La soumission, après cet exemple, dut paraître plus facile aux nombreux évêques d'Occident, qui avaient toujours tenu pour orthodoxes les écrits condamnés.

En résumé, le pape Vigile, dans l'affaire des trois Chapitres , ajourna longtemps toute condamnation. Ce délai lui était imposé par la qualité des personnes que le concile de Chalcédoine avait absoutes, par l'importance des ouvrages qu'il fallait examiner ^ , par les prétentions de la puissance séculière qu'il fallait écarter. Quand il fut suffisamment instruit, il n'hésita pas à se prononcer. Apprenant que les évêques d'Afrique et des Gaules étaient prêts à se révolter, il consentit à réunir un concile général. Craignant que Tas-

4 Les trois Chapitres avaient été composés et publiés en grec , et Vigile, ue connaissant pas cette langue, ne put que fort tard en prendre une connaissance approfondie; une foule d'év-iques lui assuraient que ces écrits étaient irréprochables, et que dans tous les cas il était au moins inopportun de condamner , sur la demande suspecte de personnes hérétiques, des auteurs morts dans le sein de l'Eglise catholique. N'élaient-ce pas la des raisons suffisan les pour ajourner une condamnation? On pourrait même supposer qu'à une époque donnée de son pontificat, basé sur de fausses informations, il a cru orthodoxes les trois Chapitres, sans qu'on put en conclure pour cela qu'il se fût trompé comme Pape en matière de foi. Un magistrat sur son tribunal , en entendant lire l'acte d'accusation et développer les moyens de la défense , peut varier d'opinion sur la culpabilité d'un prévenu ; mais attendez que les débals soient clos, lisez le jugement qu'il pot- le , et vous connaîtrez son vrai seutinicnt.

semblée ne fût partiale et peu libre, il refusa d'y assister. Voyant que le concile avait bien jugé, il l'approuva. Le pape Vigile n'a donc jamais été monophysite. Ce qui paraît inconstance et légèreté dans sa conduite est , au contraire , prudence et maturité de conseil, selon la remarque du gallican de Marca ^ Il a toujours respecté des personnages morts dans la communion de l'Eglise, il a toujours condamné leurs erreurs dès qu'il lésa connues; il a toujours su ce qu'ils pensaient, et rien ne l'a empêché de dire ce qu'il a cru.

4 Labbe, tom.v, col. G03.

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