TOME n
parler par mes autres nonces, et maintenant par le diacre Sabinien ; et parce qu'il faut toucher les plaies doucement avant que d'y porter le fer, je vous prie, je vous conjure, je vous demande avec toute la douceur possible de résister à ceux qui vous flattent et vous attribuent ce nom plein d'extravagance Tît d'orgueil : car , qui vous y propose-t-on à imiter, sinon celui qui, méprisant les légions des anges ses semblables , ambitionne de n'obéir à personne et de nous commander à tous; celui qui dit : Je monterai au ciel^ Replacerai mon trône au-dessus des astres^ et je serai pareil au Très-Haut"^
«En effet, que sont tous les évêquesde l'Eglise universelle , sinon les astres du ciel? En ambitionnant de vous mettre au-dessus d'eux par ce mot superbe, ne dites-vous pas: Je montm'ai au ciel, f élèverai mon trône au-dessus des astres"^ Certes, Pierre apôtre est le premier membre de la sainte et universelle Eglise ; Paul , André , Jean, que sont-ils, sinon les chefs des peuples particuliers? Et, pour tout dire en un mot, les Saints avant la loi, les Saints sous la loi, les Saints sous la grâce, qui tous forment le corps du Seigneur, sont des membres de l'Eglise, et nul n'a jamais voulu s'appeler universel. Que votre Sainteté comprenne quelle présomption c'est de
vouloir s'appeler du nom que jamais vrai Saint n'a osé s'attribuer. Votre Fralernilé ne sait- elle pas que le concile de Chalcédoine offrit cet honneur à rEvêque de Rome en le nommant universel ? Mais pas un n'a voulu le recevoir , de peur qu'il ne semblât s'attribuer l'épiscopat à lui seul et l'ôter à tous ses frères ^ »
Sachant que les patriarches de Constantinople appuyaient leurs prétentions sur Fautorité de l'empereur Maurice, saint Grégoire écrivit pareillement à ce prince : « Le gouvernement et la primauté de toute l'Eglise ont été donnés à saint Pierre; c'est lui qui possède les clefs du royaume des cieux , qui a le pouvoir de lier et de délier; toutefois on ne l'appelle pas Apôtre universel^ et notre saint collègue Jean veut être appelé Evêque universel ! Je ne puis m'enpêcher de m'écrier : temps ! ô mœurs ! Voyez : toute l'Europe est livrée aux barbares , les villes sont détruites, les forteresses ruinées , les provinces ravagées, les terres incultes, les idolâtres maîtres de la vie des fidèles; et les évêques, qui devraient pleurer prosternés sur la cendre, cherchent de nouveaux titres pour contenter leur vanité î Est-ce ma cause particulière que je dé-
i I.ib. Vj Epist. 18, ad Joan. patr.
fends? n'est-ce pas celle de Dieu et de TEglise universelle? Quel est donc celui qui, contre les statuts évangéliques et les décrets des conciles, ose usurper un nom nouveau ? ne voitil pas que ce titre ^universel ne peut se prendre sans diminuer les droits des autres ? Nous savons que plusieurs évêques de Constantinople ont été non-seulement hérétiques , mais hérésiarques , comme Nestorius et Macédonius. Si donc celui qui remplit ce siège était évêque universel, toute l'Eglise serait exposée à tomher avec lui. Nous sommes chrétiens , nous devons renoncer à ce nom de blasphème qui, en donnant tout sans raison à un seul évêque, blesse les droits de tous les autres. Les Pères du concile de Chalcédoine, en l'honneur de saint Pierre premier apôtre, offrirent ce titre aux Pontifes romains; mais aucun n'a jamais voulu l'employer, afin de ne pas paraître s'attribuer exclusivement un honneur qui appartient légitimement aux autres. La gloire du nom qui nous a été offert et que nous avons refusé , un autre s'en empare sans qu'on le lui offre * î »
Enfin, nous trouvons dans une lettre à Euloge, patriarche d'Alexandrie , que Grégoire avait dé-
4 Lib, VI, Efist. 20, ad Maur. imp.
fendu à tous les ëvéques de donner à qui que ce iïit , même à FEvéque de Rome, la qualillcation {^universel :
« Votre Béatitude m'apprend , selon mes ordres , qu'elle ne fait plus usage de ces appellations superbes engendrées par la vanité. Effacez ces mots, mes ordres ; je sais qui je suis et qui vous êtes. Vous êtes mon frère par Tépiscopat, mon père par votre vertu ; je ne vous ai point donné d'ordres , je n'ai fait que vous représenter ce que j'ai cru utile, et je ne vois pas que vous l'ayez fait avec exactitude : car je vous faisais observer que tel titre ne convenait ni à Jean, ni à moi, ni à personne; et voilà que, dans la préface de votre lettre, vous m'appelez Pape universel! De grâce, ne le faites plus : car attribuer à un autre plus que la raison n'exige , c'est vous l'ôter à vous-même. Je désire prospérer , non dans les mots , mais dans les mœurs. Je ne regarde pas comme un honneur pour moi ce que je sais porter atteinte à Thonneur de mes frères. Mon honneur à moi , c'est Thonneur de l'Eglise universelle ; mon honneur à moi, c'est la solide vigueur de mes frères : c'est alors que je me trouve vraiment honoré quand on rend à chacun F honneur qui lui est dû \ »
\ Epist. ad Euhg.
Ces citations , en exposant l'objection dans toute sa force , fournissent en même temps les moyens de la résoudre.
Quelque signification que le patriarche de Constantinople attachât 'àuiilTe àhmwe?' s el^ il n'avait aucun droit de le prendre. Prétendait-il avoir juridiction sur toute l'Eglise? c'est le Pape seul qui la possède. Youlait-il désigner le grand nom bre et l'immense étendue des provinces ecclésiastiques qui dépendaient de son patriarchat, tout en reconnaissant l'Evèque de Rome pour son supérieur, il aurait dû attendre alors que celui-ci sanctionnât les c mons des divers conciles qui l'avaient élevé au second rang dans l'Eglise, et cmployer une expression qui rendît plus exactement sa pensée. On peut encore entendre par Evêque , Patriarche, Pape universel, celui qui est seul évé que dans l'Eglise à l'exclusion de tout autre, ou dont les autres ne sont que des vicaires , de simples substituts; prise dans ce sens, cette qualification ne peut s'appliquer à personne, pas même au souverain Pontife. Les évèqucs existent de droit divin dans l'Eglise, tous possèdent la plénitude du sacerdoce, tous sont juges de la foi; sans doute ils doivent être confirmés par le prince des pasteurs, et ils ne peuvent exercer leur pouvoir que sous sa juridiction et en unité avec lui , mais ils
îe tiennent originairement de leur caractère épiscopal.
Or saint Grégoire n'avait que trop de motifs de craindre que le patriarche Jean, dont « le corps était exténué de jeûnes, mais Tesprit gonflé d'orgueil, » n'attachât un de ces sens dépravés au nouveau titre qu'il s'arrogeait. Il le proscrivit donc comme injurieux à l'autorité du Siège apostolique, attentatoire aux droits des autres évoques, opposé à l'Evangile et aux saints canons, capable de scandaliser les fidèles et de ruiner l'Eglise entière ^ »
Après la leçon, Grégoire voulut donner l'exemple; sa vie nous offre des traits admirables d'humilité chrétienne.
Jean , abbé de Perse, se trouvant à Rome pour visiter les tombeaux des saints Apôtres, entendit dire que le Pape allait passer sur le lieu où il se trouvait. 11 suspendit sa course, heureux de rencontrer l'occasion d'offrir ses devoirs au chef de l'Eglise. Le cortège, en effet, ne tarda pas à arriver. L'abbé Jean se hâta d'avancer vers Grégoire pour le saluer; mais celui-ci, dès
! Quà in le a piœdiclo fiali'c et coiisacerdole tneo conlra evangclicam seulentiam , conlra beatum fiuoque rclrum aposlolum, et contra omius Ecclesias, conlraque statuta canonum , agitur. {Episl., I. v. E[.isl. 2(, ad Consl. ÀU(j., cl ui)
qu'il Tapereut, se prosterna lui-même jusqu'à terre, et ne se releva que lorsque Jean se fut l'élevé le premier \
Invité à publier ses Homélies sur Ezéchiel, il répond : « Accoutumé à vous abreuver dans les eaux profondes et limpides des bienheureux Pères Ambroise et Augustin, pourrez- vous boire à un cours d'eau imperceptible ^? » Ayant appris que révêque de Ravenne lisait ses Commentaires sur Job aux fidèles assemblés, il blâme cet usage, et trouve que son livre ne mérite pas d'être lu dans Téglise. Quand il parle de luimême, il s'appelle : « pécheur, serviteur inutile, ministre négligent qui ne sait ni édifier le prochain par l'exemple, ni l'exhorter au bien par la parole ^. » Enfin, dans ses lettres, il ne voulut jamais prendre d'autres titres que celui de serviteur des serviteurs de Dieu.
Mais gardez-vous de conclure qu'il n'admettait pas la primauté de saint Pierre, et qu'à ses yeux tous les évêques étaient égaux en honneur, en pouvoir et en juridiction. Il dit et prouve le contraire , comme on Ta vu dans la
\ Sopbronius, Vrat. spirit., c. ^î>^.
2 In Ezech., Prœfat.
3 In Ezech., i. Hom. 2.
lettre même où il blâme avec plus de force le litre que prenait le patriarche Jean : a Mon prédécesseur Pelage a cassé les actes du concile que vous aviez tenu. — J'ai été appelé, bien qu'indigne, au gouvernement de l'Eglise. — Après avoir touché les plaies avec douceur, je saurai employer le fer. — Le concile de Chalcédoine a qualifié iVimiversel l'Evêque de Rome. »
Ailleurs il dit que le Siège apostolique est le chef de toutes les Eglises et de la foi \ Il appelle Pierre « le premier des Apôtres, le supérieur de Paul, le pasteur de tous , la porte de l'Eglise, le chef de la foi ^. » Il va jusqu'à donner à cet apôtre le titre de souverain Patriarche •^, fixant ainsi lui-même le sens des remontrances qu'il adressait au patriarche de Constantinople. Il rappelle souvent que l'Evêque de Rome est le vrai successeur de Pierre. « C'est avec une vive satisfaction, écrit-il à Euloge patriarche d'Alexandrie, que j'ai vu votre Sainteté dire dans ses lettres, en parlant de la chaire de saint Pierre, que le prince des Apôtres l'occupait encore dans
^ Lib. Il, Epist. oh
2 Lib. Il, Episl. 45.— /n c. \\ Job. Mor. Q.—InEv., ii. ïïom. 24. — J/or., I. xxxviii.— Lib xni, Epist. 57.
3 Pclrus quoque aposlolus, non soliini proplieta, scd sunimus Palriarclia, Tidit iucnarraLilcni hicem, cic, {In pr. Rcg. Expos., 1. ?.)
la personne de ses successeurs , au nombre desquels je suis malgré mon indignité \ »
« Je vous conjure, dit-il à l'impératrice Constantine, par le Dieu tout-puissant, de ne pas permettre que votre règne soit déshonoré par Tarrogance d'un seul homme, et de ne pas me mépriser en cette cause. Il est vrai que les péchés de Grégoire le méritent, mais saint Pierre n'a point de péchés pour lui attirer un traitement pareil ^. »
« Mon fils le seigneur Venance , neveu du patrice Opilion, dit- il ailleurs, s'est adressé au bienheureux Pierre, nous demandant avec instance de le recommander à votre Charité '^, »
Saint Grégoire se reconnaissait donc comme le successeur de saint Pierre , et n'ignorait pas les privilèges de son siège. Voici quelques actes de son administration , qui prouvent qu'il savait les exercer. Il écrit aux patriarches de rOrient une épître synodique sur les devoirs des pasteurs ; il recommande aux évêques d'Afrique de lutter avec courage contre les Donatistes ; aux évêques de l'Esclavonie, de soigner les pauvres
1 L. VII, Episl. 40, adEccL Ep.
2 L. V, Episl. 21.
3 L. m, Episl. S3, ad Ilonor.
de leurs Eglises; aux évêques de Sicile, de s'opposer aux empiétements du pouvoir séculier. Il défend aux évêques des Gaules de baptiser de force les Juifs ; aux évêques d'Irlande, de rebaptiser sans motifs les hérétiques qui se convertissent. Il étend ou restreint la juridiction des évêques : « Vous n'avez point de juridiction sur les évêques des Gaules, dit-il à Augustin ; quant aux évêques de Bretagne, nous vous en commettons entièrement le soin. » Il évoque à son tribunal toutes les causes majeures, et les juge sans appel ; il rétablit sur leur siège les évêques espagnols Janvier et Etienne, déposés par la faction du gouverneur Cumitiolus ; il absout Adrien évêque de Thèbes, condamné par les évêques de la Béotie; il casse Télection du diacre Jean, nommé évêque de Naples par le clergé et le peuple; il somme Noël, évêque de Salonite en Dalmatie, de lever l'excommunication trop légèrement lancée contre l'archidiacre Honorât. La vie de saint Grégoire I' est remplie de traits semblables. En voilà assez pour montrer que si ce grand Pape ne voulait pas qu'on l'appelât Evêque universel, c'était par esprit d'humilité et non parce quïl méconnaissait ses droits, ou qu'il n'osait en faire usage quand le besoin de TEghsc Texigeait,
Le Père MainiJjourg conclut, de riiistoire do l'œcuménicat, deux choses : « la première, que cette dispute, qui brouilla si fort ce grand Saint avec Tempereur Maurice et le patriarche de Constantinople, n'était fondée que sur Finterprétation d'un mot qui n'est condamnable qu'en un sens détourné auquel les patriarches ne Font jamais pris , et que, si Fon se fut bien entendu , comme on l'a fait depuis dans les conciles généraux, tout eût été fait parfaitement d'accord, et le titre de 'patriarche œcuménique n'eût causé aucun trouble dans FEglise. Cela fait voir que, quelque habiles et quelque saints que puissent être les Papes, ils ne sont pas néanmoins infaillibles, et que ce qu'ils ont rejeté et condamné même aussi solennellement et avec autant d'éclat que saint Grégoire condamna ce titre, peut être ensuite reçu et approuvé, comme il le fut dans les conciles généraux ^ »
L'historien du pontificat de saint Grégoire-le- Grand est ordinairement plus vrai dans ses assertions, plus juste dans ses appréciations.
« La dispute n'était fondée que sur Finterprétation d'un mot. » Et n'était-ce pas assez pour exciter toute la sollicitude du chef de FEglise?
\ Hist. de S. Grcg.-lc-Gr. i, 177.
De quoi s'agissait-il à Nicée , à Rimini , à Sirmium, à Ephèse , sinon de la manière dont il fallait entendre les expressions consubstantiel , semblable en substance, Mh^e de Dieu^ etc. ?
Il y a une corrélation nécessaire entre les expressions et les pensées. « L'idée est considérée comme l'àme, et le terme comme le corps. Le terme considéré en cette sorte, c'est-à-dire comme faisant un seul tout avec Tidée, et la contenant, est supposé dans le discours pour les choses mêmes, c'est-à-dire mis à leur place; et ce qu'on dit des termes, on ledit des choses \ « Pour conserver celles-ci, il faut donc soigner ceux-là.
« Les patriarches de Constantinople ne l'ont jamais pris en un sens condamnable. » Et que faisait donc Photius lorsqu'en 863 il présidait à Constantinople un concile qu'il appelait général, et se croyait le droit de condamner, de déposer et d'excommunier les souverains Pontifes ^? Que prétendaient ses successeurs lorsqu'ils s'appelaient pa^narc/ie5 œcuméniques^ évêques de la nouvelle Rome, et soutenaient que cette nouvelle Rome avait hérité de la primauté de Tancienne
4 DossucI, lo^iri^itf, 13.
2 Anast., Pr(vf. in tiii. Synod.
depuis le moment où les empereurs avaient passé de l'Italie en Grèce ?
« Si Ton se fût bien entendu, tout eût été fait parfaitement d'accord. » C'est évident.
« Cela fait voir que les Papes ne sont pas infaillibles. » Cela fait voir que les opinions gallicanes de l'auteur le préoccupaient assez pour qu'il regardât comme favorable à son système ce qui lui est au moins indifférent, sinon contraire. Nous l'avons vu : des trois sens dont était susceptible le titre que prenaient indûment les patriarches de Constantinople, l'un était hérétique, l'autre schismatique, et le troisième équivoque. Pelage et Grégoire avaient donc raison d'en blâmer l'usage.
« Les conciles généraux ont reçu et approuvé ce que les Papes avaient solennellement condamné. » Les conciles généraux ont toléré que le patriarche de Constantinople s'appelât universel, lorsqu'il eut déclaré qu'il entendait uniquement exprimer par ce terme la vaste juridiction dont il jouissait en Orient. Il n'y a donc pas opposition entre leur décision et celle des Papes.
La seconde conclusion du P. Maimbourg est
plus admissible : « Il n'y a rien de plus faux ni de plus pitoyable » que de conclure de cette histoire que parce que Pelage et son successeur saint Grégoire ne voulurent jamais souffrir qu'on les appelât œcuméniques ou universels, « ces deux Papes ne croyaient pas avoir la primauté sur tous les autres. » Nous sommes de cet avis.