CHAPITRE PREMIER
Le préliminaire obligé de toute recherche consiste à circonscrire avec soin le champ qu'on veut explorer. Une définition précise rend la compréhension claire et l'étude fructueuse. Chaque science délimite dans l'ensemble de la nature un groupe de faits, s'y renferme comme eh un domaine propre et s'applique à le connaître en entier. Son objet se conçoit et se distingue aisément. On sait où il commence, jusqu'où il s'étend, où il finit. Le but est sans cesse sous les yeux ; on n'a pas à craindre de s'égarer et de se perdre.
Quelle est la définition de l'histoire? Peu d'historiens ont pris la peine de répondre à cette question que tous, avant même de rien écrire, auraient, semble-t-il, dû se
poser. Ils ne se sont point occupés de déterminer nettement la fonction de l'histoire dans Tordre des sciencea. II nous faut suppléer à cette lacune par l'acception usuelle du mot et l'interprétation des œuvres.
Pris dans son étymologie première, le terme d* histoire, dérivé du grec Wrwpia, signifie information^ recherche^ sans indiquer aucune étude particulière. L'usage, il est vrai, lui assigne un sens spécial. « L'histoire, dit le Diction-: « naire de P Académie française, est le récit des choses « dignes de mémoire. » Amyot la définit de même « une « narration ordonnée des choses notables dictes, faictes ou « advenues dans le passé pour en conserver la souvenance « à perpétuité (i) ».
Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on 'la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans Tensemble des développements de la vie humaine, les choses « dignes de mémoire » ? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes ? Nullement. Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à toute règle. Pour séparer avec clairvoyance les choses dont le souvenir paraît mériter de survivre de celles qu'on voue à l'oubli, il faudrait les toutes connaître, et un triage pareil serait plutôt la conclusion d'une science faite que le point de départ d'une science à établir. Afin d'éviter le soupçon de bizarrerie et de caprice, les historiens consultent d'ordinaire la célébrité, c'està-dire l'assentiment public, indice trompeur. Pourquoi s'occuper des choses célèbres et non des autres ? On leur suppose sans doute plus d'importance. Mais ce serait à démontrer et, comme nous le verrons, la preuve est loin d'être faite. Les historiens mêlent communément au récit de faits tenus pour mémorables bien des incidents qui le
(i) Préface de la traduction des Hommes illustres de Plutarque.
DÉFINITION DE l'hISTOIRE 5
sont fort peu, et leurs histoires, sauf les plus sommaires, ne sont pleines que de minuties. Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La frontière reste indécise; chacun place des bornes à sa fantaisie. Enfin, la renommée, qu'on prend pour arbitre, n'a rien d'universel ni de permanent. Variable selon les temps et les lieux, elle signale partout des illustrations différentes. Les peuples d'Europe ne glorifient pas les mêmes grands hommes que ceux de l'extrême Asie, et ce que les générations de l'âge préhistorique ont pu juger digne d'éternelle mémoire est, de nos jours, parfaitement oublié. L'histoire, ainsi comprise, se compose donc d'éléments sans valeur générale, dont la désignation est locale, transitoire et discutable. Quelle science pourrait s'édifier sur ce mobile fondement ? L'objet de l'étude fuit et se dérobe. Comme l'Ixion de la Fable, on croit étreindre une déesse, on n'embrasse qu'une nuée.
Auguste Comte a tenté de constituer autrement l'histoire. Toutefois, la définition qu'il en donne, le nom même qu'il lui assigne laissent subsister de fâcheuses obscurités. L'histoire ou Sociologie a, dit-il, pour but d'étudier « la struc- « ture et le mouvement des sociétés humaines » (i). Mais, réduite àces termes, elle ne paraît guère différer de la science politique dont Aristote, Machiavel et Montesquieu ont tracé l'ébauche. Si, d'autre part, on veut faire entrer dans ce cadre étroit la totalité des notions historiques, on n'établit entre elles qu'un lien précaire et de convention. Avec ces limites incertaines, on ne voit pas clairement ce que la sociologie admet et ce qu'elle exclut.
Qu'est-ce donc que l'histoire et comment convient-il d'en spécifier l'objet? Elle doit, croyons-nous, être définie ]« la « science des développements de la raison ».
(i) Discours sur Vensemble du positivisme, p. 170.
L'étude de Thomme, être organisé, relève de la zoologie générale ; mais ni Tanatomie, ni la physiologie ne le font connaître en entier. Outre les fonctions qui lui sont communes avec les animaux, il en accomplit qui lui sont propres. Alors, en effet, que, pour chacune des espèces animales, les manifestations de l'activité psychique sont uniformes et simples, dans l'humanité seule elles offrent une complexité prodigieuse, une variabilité sans fin et sans bornes.
Chez les animaux de même espèce, à la similitude du type s'ajoute celle des facultés, des instincts et des mœurs. Ils font les mêmes choses, de la même façon, et pourvoient à des besoins pareils par des satisfactions pareilles. Genre de vie, régime alimentaire, industries, moyens d'agression et de défense, modes d'association, tout est commun. Quoique répandue dans des milieux différents, l'espèce conserve une stabilité relative et les siècles passent sur elle sans la transformer, ou du moins, si des mutations s'effectuent, c'est avec une lenteur si* grande que les intervalles de nos chronologies n'en peuvent donner la mesure.
A l'inverse du monde animal dont les traits ont, dans chaque espèce, une fixité caractéristique, l'espèce humaine se plie aux conditions de vie les plus diverses et développe une puissance indéfinie de variation.
La multiplicité des artifices que les hommes mettent en oeuvre pour subsister n'est-elle pas surprenante? Quelle fécondité d'invention ! Quelle ingéniosité à se fkire des armes et des outils ! Quelle adresse à s'en servir ! Les plus dénués de civilisation exploitent par une cueillette et une quête instinctives les aliments naturels à portée de leur faiblesse. D'autres vivent en déprédateurs du produit de la chasse ou de la pêche. Les pasteurs multiplient en troupeaux des espèces animales réduites à l'état domestique. Les agriculteurs retirent du sol, fertilisé par la culture, d'inépuisables moissons. Les nations industrielles font subir aux éléments
de richesse des transformations qui les approprient à toutes sortes de besoins. Sous l'influence de régimes aussi dissemblables, la manière de vivre des hommes peut étrangement différer. Frugivores sous Téquateur, ils sont carnivores dans les régions froides, omnivores dans les zones tempérées. Quelques-uns vont nus, comme les brutes ; la plupart se couvrent de vêtements dont la matière varie suivant leurs ressources et la disposition au gré de leur fantaisie. Tandis que les habitants des contrées à climat égal et doux se contentent des moindres abris, partout ailleurs, il a fallu construire des logements, cases de bois, tentes de peaux ou d'étoffes, huttes d'argile, maisons de brique ou de pierre. Les populations riveraines des eaux s'y installent à demeure sur des bâtiments qui flottent et deviennent pour ainsi dire amphibies. Des mineurs travaillent sous terre à des profondeurs où toute vie a disparu, et des aéronautes s'élèvent dans l'air à des hauteurs que n'atteignent pas les oiseaux. Chaque industrie exerce dans un sens spécial l'activité de ceux qui s'y adonnent. Enfin, I ensemble des produits utiles influe sur ceux qui les consomment, selon leur état de misère ou d'opulence...
Combien de passions, généreuses ou détestables, fermentent dans le cœur de l'homme et l'animent ou le déchirent I Chez les uns dominent les instincts brutaux et les appétits sensuels; chez d'autres prévalent les sentiments personnels d'égoïsme ou de vanité ; les natures aimantes cèdent de préférence aux affections sympathiques, à l'amour, à l'amitié, à la bienveillance. Ceux que tourmente la soif des richesses ou des honneurs nourrissent d'âpres convoitises et des ambitions sans frein. Quelques-uns s'inspirent du patriotisme; l'élite prétend à la gloire. Les plus grands s'efforcent d'embrasser, dans une sublime étreinte, l'humanité, la nature, l'infini divin. Parmi tant de désirs qui nous pressent et d'émotions qui nous agitent, chacun a sa façon de sentir, d'aimer, de haïr, d'être heureux ou malheureux...
La variété de nos goûts dépasse encore celle de nos affections, parce que l'imagination, libre d'arranger à son gré les choses, se joue dans un 'monde idéal où rien ne limite son essor. La poésie, l'architecture, la sculpture, la peinture et la musique nous révèlent les aspects d'une beauté qui change et se renouvelle sans cesse. Que de genres dans chaque art ! Que d'écoles dans chaque genre ! Que de maîtres dans quelques écoles! Parfois, que de fécondité dans l'œuvre d'un maître ! Et toujours, que d'appréciations sur chaque ouvrage d'art !...
Les sciences nous font pénétrer par diverses voies dans l'étude de la nature, et leurs recherches ont déjà mis en lumière plus de vérités que l'intelligence la plus ouverte n'en peut apprendre ou retenir. Les hommes se classent d'après ce qu'ils en possèdent, et l'on serait tenté de ranger dans des espèces différentes l'ignorant et le savant, ou même les savants adonnés à des études distinctes. En dehors des connaissances certaines, il n'y a que des opinions plus ou moins probables, occasion de débats et de contradictions sans fin. On ne trouverait pas deux hommes qui, à part les choses évidentes ou démontrées, pensent de même sur tous les points ni peut-être sur un seul. Les modes d'expression de la pensée ne varient pas moins que la pensée elle-même, et la confusion des langues est Timage de celle qui existe entre les esprits...
La conscience se trouble et s'effraie à considérer les divergences morales que trahit la conduite des hommes. Leurs actions montrent ce que le bien a de meilleur, le mal, de pire, et les degrés sans nombre entre ces extrêmes. Des vices honteux s'étalent en face de sublimes vertus et la sainteté la plus haute coudoie d'abjectes dépravations. Il y a, parmi les hommes, des bons et des 'méchants, des natures exquises et des monstres. La moyenne même des foules n'est point uniforme. Chacun a ses qualités et ses défauts qui se démentent par circonstance et changent à l'occasion...
Dans l'ordre des faits sociaux, les groupes humains semblent avoir pris à tâche de réaliser tous les possibles. La condition des familles, si fixe chez les animaux, est, dans notre espèce, extrêmement variable. La promiscuité, la polygamie, la polyandrie, la monogamie ont pu régir les rapports entre les sexes. Ici, la femme est l'esclave de l'homme, là son égale. L'autorité paternelle est tantôt absolue, tantôt presque nulle ; le lien de parenté, inégalement lâche ou resserré. Les hommes se prêtent ou se refusent à des relations privées et, pendant que les uns se plaisent dans le tourbillon du monde, d'autres recherchent ja solitude. Les mœurs, les coutumes et les lois sont partout diverses. Toutes les formes imaginables de servitude ou de liberté politique ont été appliquées au gouvernement des Etats fondés soit sur le despotisme d'un chef, soit sur les privilèges d'aristocraties restreintes, soit sur l'autonomie démocratique des foules. Enfin, les religions achèvent de diviser les hommes par la multiplicité de symboles et de dogmes répartis en fétichistes, polythéistes, monothéistes, panthéistes..., chaque système de croyances admettant des cultes, des sectes et des interprétations à l'infini.
Cette diversité, dont le monde actuel nous met sous les yeux le vivant spectacle, se déroule, plus inépuisable encore, dans la suite des âges. A aucun moment de son existence, le genre humain n'a ressemblé à ce qu'il est maintenant. Nous différons de nos pères qui eux-mêmes différaient de leurs aïeux, et plus on remonte haut dans le passé, plus paraît grande l'amplitude des changements accomplis. L'Europe de nos jours ne se reconnaît déjà plus dans l'Europe d'il y a un siècle, moins encore dans l'Europe de la Renaissance ou des croisades, et n'a presque plus rien de commun avec l'Europe romaine ou barbare. Trois mille ans avaient transformé l'ancien monde; trois siècles ont suffi à transformer le nouveau. Alors que, durant la période quaternaire, qu'on peut appeler l'âge humain, les espèces
animales ne paraissent pas avoir varié d'une manière appréciable, l'homme a modifié profondément sa condition de vie. Dégagé de son animalité native et s'éloignant de plus en plus du primitif état de nature, il a successivement traversé des phases de sauvagerie chasseresse, de barbarie pastorale et de civilisation d'abord agricole, puis industrielle...
Ainsi l'activité humaine a pour attribut d'être multiforme et changeante dans ses développements. En elle, tout varie de place en place et de siècle en siècle, tout évolue et se transfigure incessamment. On aurait à distinguer une foule d'espèces dans une seule. Comme l'antique Protée et non moins insaisissable que lui., l'humanité se dérobe à qui veut l'étreindre sous de fugitives apparences. Son étude soulève un problème dont la complexité semble défier l'analyse. Comment aborder ce monde plein de singularités et de contrastes? Quoi qu'on affirme derhomme,en bien ou en mal, qu'on le vante ou qu'on le dénigre, qu'on l'exalte ou qu'on le rabaisse, tout se justifie aisément par des exemples dans l'ordre particulier, rien n'est exact dans l'ordre général. Cette absence de traits uniformes rend la connaissance des hommes, ambition et désespoir de la philosophie, aussi ardue, imparfaite et décevante que celle des animaux est facile, complète et sûre. Les premiers diffèrent entre eux autant que les seconds se ressemblent. La cause de cette disparité tient, chez l'homme, à l'exercice de facultés moins bornées, plus actives et plus puissantes, qu'exprime le mot de raison. Si, par son organisation, il se rapproche des animaux et se classe parmi eux à son rang, si même il leur est encore assimilable par ses modes inférieurs d'activité, la réflexivité, l'instinct et l'intelligence, il s'élève, par la raison, au-dessus de toute la création animée, et constitue, dans l'ordre des fonctions psychiques, une sorte de règne à part, aussi supérieur au règne animal que celui-ci l'est au règne végétal et que l'un et l'autre le sont au règne des corps bruts.
C'est ce quatrième règne, le règne humain, caractérisé par l'exercice de la raison, que la science aspire à connaître après les trois autres. Mais ici, elle ne peut plus employer les procédés simples et expéditifs en usage pour l'étude des animaux. L'artifice qui se borne à observer quelques individus, spécimens de l'espèce entière, ne suffirait pas à saisir les multiples aspects d'une vie toujours changeante et diverse. On doit alors scruter l'espèce à fond, épuiser le détail de ses variations et reconnaître les lois d'une continuelle métamorphose. Pour résoudre ce problème, ce ne serait plus assez de l'histoire naturelle, il faut de l'histoire.
Cette science, dernier terme des limitations opérées dans rétude de la nature, semble bien circonscrite quand on compare la spécialité de son objet à la généralité de ceux des autres sciences; néanmoins, si Ton tient compte du nombre et de la diversité des faits, on est conduit à juger qu'en réalité il n'y en a pas de plus vaste. Ni les. relations des grandeurs qui vont de Tun à l'autre infini, ni les révolutions des ^stres qui gravitent dans l'espace illimité, ni les effets des forces physiques, ni les combinaisons des substances, ni les types de structure, ni leur mode de fonctionnement n'offrent à l'esprit de recherche un champ d'exploration comparable par son étendue et sa richesse à l'ensemble des phénomènes rationnels. Là se déploie une force supérieure en puissance et en dignité à toutes celles que nous connaissons dans l'univers. Malgré le peu de place qu'occupe l'espèce humaine dans la nature, elle Jà. une grandeur propre qui résulte de la transcendance de ses facultés, et cette grandeur est telle qu'aucun historien n'a su encore la mesurer ni même la pressentir.
Si l'on admet la définition que nous venons de donner de l'histoire, son objet devra manifestement comprendre l'universalité des faits que la raison dirige ou dont elle subit l'influence. Partout où vivent des hommes, partout où leur raison s'exerce et où des mutations s'accomplissent
par un travail de l'espèce sur elle-même, là s'élabore la matière de l'histoire. L'idéal serait de connaître la totalité des personnes et des choses. La science est donc tenue d'en étudier le plus possible, car elle sera d'autant moins complète qu'elle limitera ses recherches à un plus petit nombre d'êtres et de faits.
Or, nous accusons tous les historiens d'avoir méconnu cette obligation. Au lieu d'observer la généralité des hommes, ils ne voient que des personnages et, négligeant de scruter les fonctions de la raison, ils se bornent à raconter des événements. Cette manière de concevoir et de présenter l'histoire ne répond nullement aux exigences de la science. Il importe d'établir sur une base plus large la connaissance de l'humanité.