VALEUR RESPECTIVE DES HOMMES CÉLÈBRES ET DES INCONNUS
La raison n'est entière que chez tous les hommes. Chacun d'eux montre un côté de l'espèce, un mode d'action de ses facultés, et, si faible qu'en soit la valeur," l'historien qui, de parti pris, s'abstiendrait d'en tenir compte, laisserait le total incomplet. Il n'a pas plus le droit de dédaigner une humble vie que le mathématicien d'omettre une quantité parmi les coefjfîcients d'un nombre, l'astronome, un centre d'attraction dans la détermination d'une orbite, le physicien, un agent dans la production des phénomènes, le chimiste, un atome dans l'analyse des substances, et le naturaliste, une espèce dans la classification des formes. L'histoire du genre humain doit être, autant que possible, celle de tous les êtres humains.
Les historiens, pourtant, ne procèdent pas de la sorte ; ils se contentent d'en étudier quelques-uns. Faisant de l'espèce humaine deux parts inégales, ils mettent d'un côté les hommes célèbres , de l'autre la foule immense des
inconnus, et décident que les premiers méritent seuls de figurer dans leurs récits. Ils concentrent la lumière sur des personnages choisis, et les multitudes, rejetées dans l'ombre, deviennent un de cesïonds perdus que les peintres sacrifient aux exigences du clair obscur, afin d'obtenir de puissants effets. •
On ne peut rien imaginer de plus contraire au véritable esprit de la science. Trier des individualités en vue et borner à elles son étude, c'est réduire singulièrement le champ de l'histoire et se résoudre à ignorer le gros du genre humain. Il y a bien peu d'hommes célèbres en comparaison de ceux qui ne le sont pas, car la célébrité est un effet de contraste, et la renommée de quelques-uns implique l'obscurité du plus grand nombre. Prenons la génération actuelle et faisons-en le décompte. Sur environ i,5oo,ooo,ooo d'êtres humains dont elle se compose, combien peuvent passer pour célèbres et auront chance, à ce titre, de trouver place dans l'histoire ? Si bien partagée que nous nous croyions en illustrations de tout genre, l'exemple du passé montre que de très rares élus surnageront sur un océan d'oubli et occuperont d'eux la postérité. Quelques centaines de noms seraient beaucoup pour la mémoire de nos successeurs; mettons-en un millier, mettons-en même plusieurs, si on l'exige, quoique peu de personnes fussent en état d'en citer autant. C'est cette minorité dérisoire qui va seule accaparer l'attention des historiens et, de l'immense majorité, il ne sera non plus question que si elle n'avait pas existé 1 Cela ne semble-t-il pas fort injuste et médiocrement sensé puisque ces déshérités de la gloire ne laissent pas, eux aussi, d'avoir vécu ? La science peut-elle, sans trahir son mandat, sacrifier à une poignée d'hommes illustres ou présumés tels la foule innombrable des hommes obscurs ? Que penseriez-vous d'un géographe qui, pour toute description de la terre, se contenterait d'en mentionner les plus hauts sommets ?
AGENTS DE l'hISTOIRE i5
Mais, objectera-t-on, il ne faut pas demander l'impossible. Force est bien de se restreindre. Lorsque, au début de ïlliade, Homère veut dénombrer Tarmée des Grecs, il éprouve le même embarras qu'ont ressenti tous les historiens et s'en tire comme eux. Il appelle les Muses à son secours : « O Muses qui sauvez de l'oubli le souvenir des « événements..., dites-moi quels furent les chefs et les rois. « Les soldats, je ne pourrais jamais les nommer ; non, je « ne le pourrais jamais, quand j'aurais dix langues, dix « bouches, une voix infatigable et une poitrine d'airain.., « Je compterai seulement les chefs (i). » Les historiens usent du même expédient : ils suppriment l'armée et se bornent à parler des chefs.
Sans doute, ils ne peuvent pas exposer en détail la biographie de tous les hommes et, s'ils l'essayaient, ils n'y trouveraient qu'un thème banal dont l'intérêt serait nul. A quoi bon, allèguent-ils, interroger les foules si elles n'ont rien à nous apprendre ? La grandeur importe plus que le nombre ; il faut peser les hommes, non les compter. Au lieu de tout prendre, on choisit. Et qui pourrait se plaindre lorsque, éliminant le chœur, personnage insignifiant, on réduit aux premiers rôles les acteurs du drame historique ? Les hommes célèbres, désignés par la renommée, c'est-àdire par une sorte de suffrage universel, ne peuvent-ils pas, au besoin, constituer une représentation idéale du genre humain (2) ? M. Renan conçoit une histoire symbolique où l'humanité se résume en figurations glorieuses : « Chaque nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, « morale, laisse après elle une courte expression qui en « est comme le type abrégé et qui demeure pour représenter « les millions d'hommes à jamais oubliés qui ont vécu et « qui sont morts groupés autour d'elle. » A substituer ainsi quelques héros à la foule, tout est profit. L'humanité trouve
(i) Iliade, II.
(2) Emerson, Représentative meiî.
i6 l'histoire et les historiens
réfléchie dans ses annales une image plus flatteuse d'ellemême ; la tâche des historiens est beaucoup simplifiée et l'intérêt de leur œuvre démesurément accru.
Ces raisons, je l'avoue, ne me touchent guère. Je ne puis accepter comme véritables des histoires faites par délégation. Les nécessités politiques font admettre des représentants pour les opinions, quand elles sont partagées ; mais il ne saurait y en avoir pour l'existence, chose absolument personnelle.C'est se moquer que d'offrir l'histoire d'un roi pour celle d'un peuple et de supprimer le genre humain pour la plus grande gloire de quelques héros. L'humanité n'est bien représentée que par elle-même. Je ferais volontiers à ces délégués officieux, qui usurpent la place de tous, la réponse que cite un voyageur aux États-Unis comme un trait piquant des mœurs américaines : Un jour de fête nationale, quelques membres du congrès se frayaient avec peine un passage dans la foule pour arriver à une estrade réservée- — « Faites place, mes amis, disaient-ils, nous sommes les « représentants du peuple. » — Un quidam, mécontent d'être dérangé et curieux sans doute de voir la fête autrement que par les yeux de ses mandataires, prit un des intrus par le bras et lëcarta disant, aux éclats de rire des voisins : 4( Otez-vous de là, nous sommes le peuple lui-même (i). » Si l'on dénie aux hommes célèbres le droit de représenter les multitudes, leur accordera-t-on le privilège, encore plus exorbitant, de constituer à eux seuls la matière de l'histoire ? La science doit-elle redire le mot du poète ;
« Humanum paucis vivitgenus (2). »
La vie des foules est-elle vraiment sans valeur, et n'y avait-il rien à dire de tous ceux dont l'histoire n'a pas parlé ? Les historiens semblent le croire : quelques-uns
(i) X. Marmier, Lettres sur VAmérique, 1850.
(2) Lucain, Pharsale, V. 348. '
AGENTS bE l'histoire \J
même raffirment expressément et des philosophes Tont érigé en théorie. Carlyle ne voit en histoire que Tinfluence des héros : « L'histoire universelle, l'histoire de ce que « l'homme a fait en ce monde, c'est, en fin de compte, « l'histoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. « Ils ont été les conducteurs des hommes, les modeleurs, « les patrons et, en un large sens, les créateurs de tout ce « que la masse des hommes a pu s'efforcer de faire ou d'at- « teindre. Toutes les choses que nous voyons accomplies « dans le monde sont proprement le résultat matériel exté- « rieur, la réalisation pratique et l'incarnation des pensées « qui habitèrent dans les grands hommes. L'âme de l'his- « toire du monde entier, on peut justement l'admettre, ce « serait l'histoire de ceux-ci (i). >^ Strauss tient que l'histoire sera toujours, comme par le passé, « une bonne aris- « tocrate », et M. Renan décide que le grand nombre doit penser et jouir par procuration... « Quelques-uns vivent « pour tous (2). » Écoutons Cousin proclamer la suprématie des héros : « Un peuple est tout entier dans ses grands « hommes. C'est en eux seuls que l'histoire le considère. « Ouvrez les livres d'histoire, vous n'y voyez que des noms « propres et il est impossible qu'il en soit autrement; car si « les masses ne font rien que pour elles-mêmes, elles ne font « rien par elles-mêmes. Elles agissent par leurs chefs... Les ^ historiens ont fort raison de ne s'occuper que des grands « hommes... Les grands hommes résument et représentent « l'humanité. Le mouvement perpétuel des choses n'est ^ donc, dans tous ses moments et à tous ses degrés, que « l'enfantement des grands hommes... Tout, dans le ^ monde entier, travaille à former la merveille du grand « homme (3). »
(i) Carlyle, On heroeSy hero-worship and the heroic in history-y l.
(2) Renan, Dialogues philosophiques,
(3) Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne, Leçon X.
l8 L*HISTOIRE ET LES HISTORIENS
Que les grands hommes constituent Télite et, suivant le mot de Pline, « la fleur du genre humain (i) », nul n'y contredit; mais qu'ils soient tout et que le reste ne soit rien, nous n'y saurions consentir. La valeur exclusive attribuée aux célébrités en histoire et opposée à la nullité prétendue des foules est un déni de justice. Moins partiale que les historiens, la nature ne fait pas entre les hommes ce partage léonin des attributs de la vie. Elle ne refuse pas tout aux uns pour prodiguer tout aux autres. Chacun reçoit d'elle sa quote-part de raison, non sans équité, faut-il croire, puisque personne ne songe à se plaindre et que la plupart se tiennent plutôt pour favorisés. Une grande légèreté peut seule soutenir que, en dehors des illustrations, il n'y a qu'un fonds banal d'existences ternes, effacées, monotones, sortes de zéros qui n'expriment rien par euxmêmes et se rangent passivement à la suite d'un chiffre déterminatif pour en accroître la valeur. Les inconnus, confondus sous le nom de foule, ne sont point, comme on l'ose dire, vils par essence, indignes d'attention et d'étude. Leur seul tort est d'être ignorés (2). Ils sont hommes. En eux, la raison s'exerce et conserve son prix, comme l'or employé à des usages vulgaires. Ainsi que les grands, les petits ont leur mérite, et, si la valeur en est moindre, elle n'est pourtant jamais nulle. Réunis, ils reprennent même l'avantage et l'emportent par la puissance du nombre.
Ce dédain de la foule tient à son apparente uniformité qui rend tout banal. Mais il suffit de jeter sur les hommes un regard moins superficiel pour reconnaître, jusque chez les plus humbles, des éléments de variation» infinie, et, mieux on les observe, plus on découvre en eux de diversité. Chacun a son originalité propre, son individualité dis-
(1) « Florem hominum » (Hist. nd^, VII, 37).
(2) Ignoti, ideo ignobiles. « Ignobile vulgus », dit Virgile (Enéide, r, 49).
tincte. Le monde est pleia d'êtres uniques et, Ton aurait beau chercher, on ne trouverait chez aucun de ceux que nous appelons nos semblables, le semblable d'aucun de nous. L'histoire doit donc accorder à chacun sa part d'intérêt. C'est assez qu'il ait vécu et fait acte de raison pour mériter de n'être pas oublié. Par cela même, en effet, il a rempli une fonction dans l'espèce, collaboré à l'œuvre commune, concouru au progrès général. Les ouvriers sont innombrables, les tâches diverses et les succès inégaux, mais il n'y a pas de travailleur inutile et nul ne doit rester sans salaire. La difficulté d'opérer une répartition équitable est grande sans doute ; toutefois, c'est en sortir par une injustice criante que de spolier la foule du fruit de son labeur pour en parer quelques personnalités illusoires. Afin de rétablir dans l'œuvre collective de la civilisation une appréciation moins inexacte des rôles, examinons de plus près les titres des personnages célèbres et les droits des anonymes obscurs.
Qu'est-ce que la célébrité ? Le retentissement d'un nom dans la foule. Les historiens se trompent quand ils prennent la renommée pour un signe de vraie grandeur. Ce n'est qu'un effet d'écho, le bruit répercuté des acclamations populaires. La multitude, qui ne peut prétendre à la gloire, en dispose à son gré, la décerne à qui lui convient et, pour créer une illustration, il lui suffit de la proclamer. Toute réputation vient d'elle. Sans l'auréole qu'elle attache, le plus sublime génie serait non moins ignoré que le plus inconnu des hommes. Montaigne juge la gloire aussi vaine et décevante que l'ombre qui marche devant ou derrière et tournQ selon le caprîce du soleil (i).
Les historiens tombent donc dans une inconséquence flagrante lorsque, après avoir décrété l'indignité du vulgaire (2), ils consultent et suivent ses indications. Ils
(i) Essais, II, 16.
(2) « Nil tam inestimabile quam animi multitudinis » (Tite-Live).
déclarent le juge incapable et se règlent sur ses décisions. Les suffrages populaires qui décernent la renommée sont faillibles en effet et sujets à bien des méprises. « La for- « tune, dit Salluste, rend les uns célèbres et laisse les « autres obscurs, moins selon leur valeur que selon sa « fantaisie (i). » Caton montre par un exemple que « la « gloire d'une belle action dépend beaucoup de l'endroit « où elle se passe {2) >►, et Vopiscus lui assigne pour mesure le talent de l'écrivain qui la raconte (3).
L'opinion ne rend pas justice à tous les mérites, parce qu'elle manque de lumières pour les discerner, et en admire beaucoup de faux, parce qu'elle est aisément trompée. Bien des nobles vies s'écoulent dans l'ombre autour de nous, et les plus belles peut-être sont celles qui, fuyant l'éclat et le bruit, réussissent à passer inaperçues. La renommée a trop à faire, de célébrer les vanités qui s'étalent pour s'enquérir des mérites qui se cachent et leur rend oubli pour dédain. Sans doute les hommes, dans l'attribution qu'ils font de la gloire, ont l'intention d'être justes ; mais la plupart sont mauvais juges et il se commet bien des passe-droits. Pour redresser les erreurs de la célébrité, chaque génération discute à son tour les illustrations du passé, sans que ce procès de la gloire, incessamment revisé, puisse jamais être clos par un arrêt définitit.
Exerçons aussi nos droits d'examen et de critique. Nous commencerons par expulser du panthéon de la renommée une foule de médiocrités que la nature destinait à rester obscures et qui ne sont ' devenues célèbres que par un caprice dii sort. Ce qui domine, parmi les personnages de l'histoire, c'est une pompeuse vulgarité. << Qu'on trouvé de
Annales, XXXI, 84) ; « Plebi non judicium, non veritas » (Tacite, Histoires, I, 32).
(i) Catilina, 8.
(2) Aulu-Gelle, Nuits attiques, III, 7.
(3) Histoire Auguste, Vie de Probus, i.
« peuple à la cour ! » écrivait un moraliste du dernier siècle (i). La notoriété, le plus souvent, est affaire de situation ou de rencontre. Le principal mérite consiste à naître en bon lieu ou à venir à propos. Un triple sot, investi d'une haute fonction, paraît un homme important. Mettez une couronne en place de bonnet d'âne sur la tête d'un niais solennel, et le monde va se prosterner devant une Majesté. Les costumes de cérémonie imposent, les broderies et les galons éblouissent. Cherchez l'homme derrière le personnage, l'acteur sous le masque, vous verrez que, dans le monde comme au théâtre, les rôles d'empereur et de roi sont communément joués par des cabotins. Que faut-il pour faire illusion ? Quelques aunes de velours, un peu de mine et beaucoup d'aplomb. Mais, pour un Talma, que de Tabarins !
D'autres célébrités, qui n'ont pas même le mérite d'une insignifiance honnêtQ, ne se recommandent que par des vices rares ou d'illustres forfaits. L'Elysée de la gloire n'est pas, comme celui de Virgile, peuplé de héros bienfaisants. L'histoire exhibe plus de Messalines que de Lucrèces, plus de Nérons que de Marc-Aurèles. Les rois décorés du nom de sages ont, en général, une gloire tempérée et ne sauraient rivaliser avec les scélérats et les fous. « Le peuple, dit « Tallemant des Réaux, réserve sa vénération pour ceux « qui le mangent. » Sin^ple crieur public, la renommée signale tout, le mal comme le bien, avec une cynique indifférence. Elle fait même, au besoin, de la gloire avec du scandale. Èrostrate raisonnait juste. Il a conquis l'immortalité. Le nom du monomane qui, pour s'illustrer, brûla ie /empie d'Éphèse, est connu de tous. Peu de curieux savent comment s'appelaient les trois architectes qui \v^^\ent bâti.
-«estent les vrais grands hommes à qui l'histoire rend
(i) M"' de Lambert, Apis d'une mère à son Jîls,
un culte, en partie légitime, de respect et d'admiration. Nous ne voulons ni les dépouiller d'une gloire méritée, ni conseiller à leur égard l'ingratitude que les hommes pratiquent naturellement trop bien. Cependant, comme, à exagérer des droits, on ne viole pas moins l'équité qu'à les méconnaître, et puisque la supériorité des grands hommes a été l'occasion d'une grande injustice, il importe d'examiner leurs titres et d'en apprécier exactement la valeur. Or, il faut le reconnaître, la part attribuée aux grands hommes par les historiens est exorbitante et passe de très loin leur mérite. On va jusqu'à croire que tout progrès est leur ouvrage et que la foule inerte vit de leurs bienfaits dont elle s'acquitte avec de la gloire. C'est là une prodigieuse erreur. Le contraire approche plutôt de la vérité. Le premier rôle appartient à tous et, comparée à l'œuvre commune, l'œuvre personnelle des héros est accessoire et subalterne. Le progrès s'explique par le concours d'une multitude d'activités anonymes mieux que par l'intervention de quelques génies révélateurs.
Dans la conception idéale des grands hommes, il entre beaucoup plus d'imagination que de vérité. A les étudier sans parti pris d'illusion, ils perdent vite les proportions fabuleuses que leur prête la renommée. Certains hommes sont assurément mieux doués que les autres et favorisés par les circonstances dans le développement de leurs aptitudes. Néanmoins, pour être inégalement susceptibles de progrès, ces facultés ne laissent pas d'être de même ordre. Entre le génie et la médiocrité, la différence n'est pas de nature, mais de degré, et les extrêmes sont moins distants qu'on ne le suppose. Un peu plus, un peu moins de passion, de goût, d'intelligence ou de volonté, ne suffisent pas à mettre une telle dissemblance entre les hommes que les uns deviennent des êtres supérieurs, prédestinés aux apothéoses de la gloire, tandis queles autres composeraient une tourbe d'êtres sans nom et sans vertu, voués aux justes
dédains de l'histoire. La nature humaine est une. Les héros et le vulgaire sont pétris du même limon (i). La raison, leur apanage commun, ne doit donc être ni tant admirée chez les premiers, où elle n'est jamais pure de tout mélange, ni si méprisée dans les foules, où elle n'est jamais dépourvue de toute valeur. Dans les plus grands hommes, on trouve toujours quelque chose de petit, et, chez les plus humbles, parfois quelque chose de sublime. « Il n'y a, dit Marivaux, « ni petit ni grand homme pour le philosophe : Il y a seule- « ment des hommes qui ont de grandes qualités mêlées de 4< défauts ; d'autres qui ont de grands défauts mêlés de « quelques qualités ; il y a des hommes ordinaires, autre- « ment dits médiocres, qui valent bien leur prix et dont la « médiocrité a ses avantages (2). » « Les plus grands « hommes, conclut-il, n'en sont que les moins petits, de « grands médiocres. » En somme, le genre humain n'est pas un composé de géants et de pygmées, mais d'hommes de taille moyenne, et, sauf quelques inégalités dont les écarts vont à peine du simple au double, ces êtres dont on exagère si fort les dimensions dans les deux sens n'existent que dans l'imagination des conteurs et la crédulité populaire.
La grandeur dont on gratifie les héros est l'effet d'une idéalisation progressive. Il y a une perspective pour la gloire ; mais, au rebours des lois de l'optique, elle amplifie les choses en raison de l'éloignement. Les personnages célèbres ne gagnent pas à être vus de trop près. Mieux on les connaît, moins on les admire. C'est pourquoi Ton n'en trouve d'accomplis que dans un passé lointain. Chaque âge se plaint de sa pénurie en fait de grands hommes et déclare
(i) * A une grande vanité près, les 'héros sont faits comme les « autres hommes » (Larochefoucauld, Maximes, 14).
(2) Marivaux, qu'on ne soupçonnerait guère d'avoir écrit sur la philosophie de l'histoire, a émis à ce sujet des idées très justes dans divers articles des recueils du temps, le Spectateur français (1722), rindigent philosophe (1728), le Miroir..,
que la taille des héros diminue sans cessç. Montaigne en jugeait ainsi de son temps : « Je cognois des hommes assez « qui ont diverses parties belles, qui l'esprit, qui le cœur, « qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui une « science, qui une aultre ; mais de grand homme en géné- « rai et ayant tant de belles pièces ensemble, ou en tel « degré d'excellence qu'on le doibve admirer ou le comparer « à ceulx que nous honorons du temps passé, ma fortune ne « m'en a faictveoir nul (i). » Madame Roland est confondue de la petitesse des hommes de la Révolution qui, après le recul d'un siècle, nous paraissent avoir une sorte de grandeur tragique : « La chose qui m'ait le plus surprise... « c'est l'universelle médiocrité ; elle passe tout ce que « l'imagination peut se présenter, et cela dans tous les « degrés (2). » Ce que Montaigne et M""® Roland disaient d'époques maintenant glorifiées, on l'a redit de nos jours et affirmé même de l'avenir : « Notre temps manque de « grands hommes. Le blé pousse encore sur notre sol, « mais le chêne n'y croîtra plus (3). » Un peu de patience I Donnez aux héros nouveau-nés le temps de grandir. Eux vivants, leur gloire est encore au berceau. Il se formera des illustrations, soyez sans crainte. La postérité, si elle en désire, saura bien les découvrir; elle les fera. Jésus nous apprend par ses paroles et mieux encore par son exemple que « nul n'est prophète en son pays (4) ». Nous disons de même qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. C'est qu'à vivre dans l'intimité d'un héros on voit trop clairement ses imperfections, sa vie non moins que tout autre pleine de misère, ses petitesses réelles, sa facilité à franchir le pas court et glissant qui sépare le sublime du ridicule. Mais contemplé de loin, « à distance
(i) Essais, II, 17.
(2) Mémoires, 1, 332.
(3) P. de Rémusat, Essais de philosophie, 1842, t. I, p. 22.
(4) Saint Luc, iv, 24.
AGENTS DE l'hISTOIRE 2 5
respectueuse (i) », il paraît mieux à son avantage. La renommée exalte ses qualités, laisse ses défauts dans l'ombre, supprime quelques laideurs, poétise des exploits qu'elle transforme en légendes, et, plaçant l'élu dans un jour de plus en plus favorable, opère la glorification des héros comme l'Église la canonisation des saints, en les déclarant parfaits (2). La transfiguration opérée, le nimbe mis au front, on a un type idéal au lieu d'un portrait exact. L'art se plaît à de telles métamorphoses, mais la science n'y voit qu'illusion et tromperie.
Si donc nous avions à définir les grands hommes, nous dirions : ce sont des hommes réputés grands. Leur mesure est dans l'opiniori qu'on se fait d'eux. Elle dépend du tour d'imagination de la foule. Un peuple prompt à l'enthousiasme aura toujours beaucoup de grands hommes, et s'il est de sens rassis ou d'esprit critique, très peu. Les personnifications glorieuses n'ont qu'une valeur poétique. Nous admirons en elles notre idéal.
Pas plus que leur génie, l'œuvre des héros n'a les proportions démesurées qu'admettent les historiens. Un homme réduit à ses seules forces ne peut guère accomplir de très grandes choses. S'il paraît les avoir faites, c'est que beaucoup l'ont aidé. Or, les auxiliaires ne manquent pas aux grands hommes ; tout le monde travaille pour eux. « On a, dit Xénophon, les bras bien longs quand on dis- « pose de ceux de tout un peuple (3). » Le vrai nom du héros serait légion. Goethe en convient : « Un colosse se com- « pose de fragments et l'Hercule de l'antiquité lui-même « était un être collectif qui réunissait sur son nom, avec ses « exploits, les exploits d'autres héros. Au fond, nous avons <( beau faire, nous sommes tous des êtres collectifs; ce que
(i) « Major e longinquo reverentia » (Tacite, Annales, I, 47).
(2) Un stage paraît ici nécessaire. « On attend, dit Voltaire, pour « canoniser les saints, que tous les témoins des sottises qu'ils ont pu « commettre aient disparu. »
(3) Économiques, ch. xxi.
« nous pouvons appeler notre propriété, comme c'est peu « de chose ! Et. par cela même, comme nous sommes peu « de chose! (i) »
Les historiens, avares de couronnes qu'ils ne pourraient prodiguer sans les avilir et d'ailleurs inhabiles à démêler, dans une tâche complexe, la part d'innombrables collaborateurs, décernent à un seul la gloire que tous méritaient. Par une injustice criante, les foules, qui vont à la peine, ne sont pas admises à l'honneur, et le résultat d'efforts communs est une illustration personnelle. Dans une armée de vaillants soldats, le général triomphe seul devant la postérité. Dans un État, la prospérité publique, oeuvre de tous les bons citoyens, est attribuée à un roi. En fait de découvertes, celui-là devient célèbre à qui échoit la bonne fortune d'atteindre une vérité poursuivie par mille chercheurs ignorés. C'est la loi du monde. Où l'un a semé, l'autre récolte. Il fait bon venir quand les blés sont mûrs! Une gerbe est alors bientôt amassée. La genèse du progrès s'effectue avec lenteur et mesure, suivant les stades d'une évolution continue. Les historiens, eux, ne voient qu'un moment, celui où les choses viennent à terme. Ils en oublient la conception mystérieuse, la gestation pénible, les accroissements successifs, et parfois il leur arrive, dans la confusion de l'événement, de prendre l'accoucheuse ou la nourrice pour la mère.
Dès les temps anciens, d'énergiques protestations s'étaient élevées contre cette inique attribution de la gloire. Après Marathon, Miltiade se vit refuser des privilèges dans Athènes. « Quand tu auras vaincu seul les barbares, lui dit « un citoyen, tu auras seul l'honneur de la victoire. » Une revendication pareille occasionna le meurtre de Clitus. Le compagnon d'Alexandre avait osé rappeler, dans. un festin, des vers d'Euripide dont le sens était que « les Grecs
(i) Entretiens avec Eckermann, 17 février i83i.
« avaient eu tort d'ordonner qu'aux inscriptions des tro- « phées on mettrait seulement le nom des rois, parce qu'on « dérobait ainsi la gloire de ceux qui l'avaient acquise au « prix de leur sang » ; Alexandre furieux se jeta sur lui et le tua (i).
Le préjugé sur l'omnipotence des grands hommes les suppose capables d'opérer, dans la condition des choses humaines, des transformations brusques. Avant eux, rien n'était; ils paraissent et un monde semble à l'instant sortir du chaos. C'est le vieux mythe de la création dans la Genèse. Un Dieu prononce le : Fiat lux! et aussitôt le jour remplace la nuit (2). On prend les grands hommes pour des sortes de demi-dieux chargés d'ordonner l'humanité comme des démiurges ont ordonné la nature. Mais, de même que, selon Pline, «, c'estlé fait de la faiblessehumainede cher- « cher l'image et la forme des dieux », c'est aussi une marque d'ignorance de personnifier dans les grands hommes la puissance de la raison. Elle est dans l'espèce entière, diffuse et partout présente, comme la divinité dans l'univers.
Tout ce qu'il y a de grand dans le monde se fait petit à à petit. La marche des choses ne s'effectue point par à coups soudains, par bonds et par sauts, mais par une progression régulière, constante et d'autant plus sûre. Avec le temps, peu ajouté à peu devient beaucoup. Minute par minute les siècles passent et l'éternité s'écoule. La terre s'est formée grain de sable par grain de sable. Les actions physiques s'exercent de molécule à molécule ; les composés se modifient atome par atome. Toutes les forces à l'œuvre
(i) Quinte-Curce, Histoire d'Alexandre, VU, i.
(2) N'a-t-on pas mis Tinscription : « Que la lumière soit! » au bas de la statue de Gutenberg à Strasbourg? C'est là un lieu commun d'exagération poétique. On sait les vers de Pope sur Newton : « La « nature et ses lois restaient cachées dans la nuit: Dieu dit: Que « Newton soiti Et tout fut lumière ». Citons encore le vers à la gloire de Colomb :
« Unus erat mundus. — Duo sint, ait iste. — Fuere ».
dans l'univers se résolvant ainsi en effets infinitésimaux, les plus vastes changements s'accomplissent par degrés, sans interruption, sans secousse et sans trouble.
Cette loi de gradation et de continuité, qui régit l'ensemble des opérations de la nature, gouverne aussi les développements de la raison; La capacité de progrès, qui caractérise l'espèce humaine, ne réside pas dans quelques membres privilégiés; le corps entier vit et fonctionne. La civilisation, qu'on croit être l'œuvre exclusive d'une élite de grands hommes, est surtout la résultante d'un travail universel. Sa principale richesse se compose d'une infinité de petits gains obscurément réalisés. Ainsi s'élèvent au fond des mers ces bancs de polypiers que construisent des myriades d'animalcules et qui serviront de base à des continents futurs. L'élaboration du progrès se fait par une multitude d'ouvriers sans nom, appliqués aux tâches les plus diverses. Conquérir des éléments de bien-être, poursuivre un peu de bonheur, idéaliser là beauté, pénétrer dans la connaissance des choses, régler ses actes sur des principes moraux et les relations sociales sur de justes lois, tels sont les devoirs imposés à tous et qui réclament l'effort de tous. La civilisation recueille ce qui a été trouvé de meilleur et le transmet, patrimoine sans cesse accru, à un avenir chargé de le féconder.
Quand on mesure par la pensée la puissance d'une force aussi générale, toujours et partout en action, l'influence de quelques hommes célèbres paraît tout à fait secondaire. Ils collaborent au progrès, ils ne sont pas seuls à le faire et leur part dans l'œuvre commune doit être jugée la moindre.- Le gouverneipent d'un aussi grand intérêt que l'évolution d'une espèce n'aurait pas pu, sans péril, dépendre de l'initiative hasardeuse d'un petit nombre d'agents. L'humanité serait trop exposée à faire fausse route s'il était donné à des guides d'occasion de la conduire où il leur plaît. La foule des êtres intelligents va d'elle-même au progrès. Lorsque, à
l'automne, les oiseaux voyageurs émigrent en longues files à la recherche de climats plus doux, ils admettent des têtes de colonne, mais seulement pour fendre Tair. La troupe entière sait où elle va et y tend à tire-d'ailes.
C'est donc étrangement se méprendre que d'attribuer à quelques meneurs le train que suivent les choses humaines. A y regarder de plus près, ce sont les grands hommes qui, au rebours, sont menés. La foule, qu'on croit dirigée par eux, les pousse et les entraîne d'un irrésistible élan. Le génie reçoit d'elle sa vocation et son mandat. Il est l'instrument, le produit et, pour ainsi dire, une fonction de son temps. Vico a le premier montré (i) que les types héroïques en qui l'histoire abusée incarne l'invention, l'idéal, le savoir, la moralité, l'action politique d'une époque, sont l'œuvre de l'imagination populaire, incapable de comprendre qu'un grand homme est la création, non le créateur d'un cycle donné. La gloire des personnages célèbres représente les mérites d'une multitude d'hommes obscurs. Ce sont des astres qui ne brillent que par reflet, et l'on n'ose demander ce que serait devenu leur éclat, si le soleil leur avait manqué.
Oui, le principal agent de la vie humaine, l'artisan le plus actif de progrès, le maître ouvrier de la civilisation et, par conséquent, le personnage le plus important de l'histoire, le héros qu'il faut célébrer avant aucun autre, c'est la foule des inconnus. Si atténuée que soit leur valeur individuelle, comme cette valeur, indéfiniment ajoutée à ellemême, augmente suivant une progression sans terme, elle acquiert une incommensurable grandeur. De nos jours, le crédit connaît à merveille la puissance des petits capitaux associés, et les millions solitaires, aristocratie vaincue, ne peuvent plus lutter contre les petites épargnes qui, réunies, arrivent à constituer des milliards. De même, en histoire, le travail inaperçu des foules prévaut sur les exploits des
(i) Scien^^a nuopa, lib. II et III.
3o l'histoire et les historiens
héros. Tout le monde a plus d'esprit que Voltaire, plus de savoir qu'Aristote, plus de vertu que les saints, plus de pouvoir que les potentats, et nul génie n'est comparable au génie de l'humanité.
On voit combien est profond le dissentiment qui nous sépare des historiens en ce qui concerne les rôles respectifs des grands hommes et du grand nombre. Comme la thèse que nous soutenons heurte un préjugé des mieux établis, il faut vider le différend et faire sur ce point la lumière. La question est essentielle et analogue à celle qu'eurent à trancher, au xvi* siècle, les fondateurs de l'astronomie moderne. Il y avait alors à déterminer le centre d'action du système planétaire. Était-ce le Soleil qui tournait autour de la Terre ou la Terre qui tournait autour du Soleil? Tous les développements ultérieurs de la science se trouvaient dépendre de la solution donnée à ce problème initial. Une alternative pareille se pose en histoire : Est-ce la foule qui gravite autour des grands hommes ou sont-ce les grands hommes qui gravitent autour de la foule? Suivant que l'on décidera dans l'un ou l'autre sens, le point de vue général de l'histoire sera diamétralement changé, puisque, dans le premier cas, l'attention devra se concentrer sur une élite de héros, et, dans le second, se disperser sur les masses. L'importance du sujet exige que nous entrions dans quelques développements.
I " célébrités des arts utiles
Dans sa description des Champs-Elysées, Virgile met au premier rang des ombres glorieuses les inventeurs des arts utiles (i). L'antiquité leur décernait des honneurs divins;
(i) 4( Inventas aut qui vitam excoluere per artes. »
(Enéide, VI, 663.)
AGENTS DE L^HISTOIRE 3l
notre temps en fait ses grands hommes les moins contestés. Nous devons assurément beaucoup de reconnaissance aux bienfaiteurs qui , selon l'expression du poète , ont allégé les travaux de notre existence mortelle (i). Mais ces bienfaiteurs, quels sont-ils? Leur rendons-nous justice à tous et ne sommes-nous pas ingrats dans le temps où nous voudrions éviter de l'être ? Pour démêler ce que ces doutes peuvent avoir de fondé, voyons comment s'effectue le progrès des fonctions économiques.
L'invention est le principe des arts qui assurent l'entretien de notre vie, car il a fallu conquérir, à force d'ingéniosité, les éléments de bien-être que refusait la nature. Cette faculté d'établir des artifices, un des privilèges de la raison, procède-t-elle par de grandes et soudaines découvertes dues à d'heureux génies qui, de loin en loin, créent des industries de toutes pièces et les portent du coup à la perfection, ou par une multitude de petites améliorations de détail, anonymes, obscures, imperceptibles, qui s'accumulent avec le temps, se complètent peu à peu et augmentent sans cesse la fécondité du travail humain ? C'est ce qu'il importe d'examiner.
Les historiens de l'industrie se bornent d'ordinaire à exposer quelques inventions qu'ils jugent les plus mémorables et dont ils font honneur à des artisans célèbres. Ainsi présenté, le progrès paraît être l'œuvre d'un petit nombre d'illustrations. Cette manière d'expliquer les choses est non moins erronée qu'injuste. Que des inventeurs d'une sagacité rare aient utilement contribué à de grandes découvertes, cela n'est pas en question; que, dans une tâche commune, ils aient fait plus que personne, cela est possible sans être toujours prouvé ; mais qu'ils aient fait à eux seuls plus que leurs collaborateurs ensemble, et, à plus forte raison, qu'ils aient tout fait sans secours, on doit le nier formellement. La meilleure part revient à des inventeurs ignorés.
(i) .... « Those who made our mortal labours light. » (Byron, Child-Harold, II, 8.)
Lorsqu'on étudie en détail l'histoire des arts utiles, on arrive vite à se convaincre qu'il n'y a pas d'invention proprement dite, il n'y a que des perfectionnements. Les inventeurs se succèdent, chacun ajoute, aucun ne crée. Une découverte quelconque a toujours été préparée par des découvertes antérieures et en rend d'autres possibles. C'est un anneau dans une chaîne sans fin. Quand un progrès marqué s'accomplit en peu de temps, il fait illusion. On croit assister à une création véritable; on se trompe.: ses éléments préexistaient. On l'attribue à un inventeur unique ; on se trompe encore : il résulte d'un multiple concours.
L'industrie humaine a été amenée au point où nous la voyons par une infinité de petites découvertes auxquelles, depuis l'éveil de la raison, tout le monde a travaillé. Qui pourra dire ce que représentent de recherches attentives, d'ingénieux essais et de progressive réussite les grandes industries qui nous font vivre, la chasse ou la pêche, Télevage des animaux domestiques, l'agriculture, la préparation des aliments, l'art de tisser ou de bâtir et tant d'autres artifices à l'invention desquels aucun nom glorieux n'est attaché ? Combien de générations courbées sur la même tâche et s'appliquant à la mieux remplir, combien d'esprits avisés et d'adroites mains nous ont procuré par degrés le bien-être dont nous jouissons? Ce sont là les oeuvres du génie humain. Si grand qu'on le suppose, un inventeur isolé, partant de rien, ne pourrait pas aller loin dans une voie où l'on n'avance qu'à condition de se relayer.
Prenons comme exemple une des découvertes les plus importantes de l'âge moderne, celle de l'imprimerie. Gutenberg en a recueilli la gloire et son nom brille entre tous. Examinés de près, ses titres pourtant semblent légers pour une si grande renommée.
Les premiers essais d'impression remontent haut. Sans parler de ceux des Chinois, couronnés de succès, mais ignorés en Europe, beaucoup de peuples anciens ont su imprimer
AGENTS DE l'hISTOIRE 33
des noms et des formules à l'aide soit de cachets, d'un usage général, soit de timbres gravés dont beaucoup de terres cuites attestent l'emploi, soit de coins pour la frappe des monnaies. Pendant tout le moyen âge, on pratiqua l'impression sigillographique sur cire au moyen de sceaux. Vers 1400, on imagina de reproduire les dessins des cartes à jouer avec des pièces de bois taillées en relief. Ce procédé fut, bientôt après, appliqué à des images pieuses accompagnées d'inscriptions, de légendes ou de prières. Ensuite, on supprima l'image et l'on imprima des livres entiers avec des planches de bois. De même les fondeurs de cloches se servaient de matrices de métal pour les décorer d'ornements et de légendes.
On en était là au commencement du xv® siècle. Les planches xylographiques furent alors divisées en types indépendants afin que les mêmes lettres pussent servir à imprimer divers textes. Ce perfectionnement paraît dû à Laurent Coster de Harlem. On a la preuve que, dès 1445, avant que Gutenberg eût rien produit, il se vendait dans les Pays-Bas « des livrets jetés en molle ». Pour devenir tout à fait pratique, l'artifice n'attendait plus qu'une amélioration de détail. Gutenberg eut le mérite de la trouver. Sa part dans l'invention se réduisit à fondre en métal les lettres d'abord taillées dans le bois, c'est-à-dire à diviser les matrices des fondeurs de cloches comme Coster avait divisé les planches xylographiques. Ce progrès avait sa valeur sans doute ; mais n'était-il pas indiqué et suffit-il à justifier tant de gloire (i)?
Après Gutenberg, il restait encore beaucoup à faire. Ses lettres de plomb étaient imparfaites et de peu d'usage. Schœffer réussit mieux avec des lettres de cuivre. On doit à un inventeur inconnu l'alliage de plomb et d'antimoine^ plus avantageux et universellement adopté. Malgré son ardeur à utiliser l'industrie nouvelle, le xv® siècle ne put
(1) A. Firmin Didot, Article Typographie dans V Encyclopédie Didot,
que l'ébaucher, et le nom d'incunables, donné aux ouvrages édités avant 1 5oo, indique les produits d'un art au berceau. Quatre siècles l'ont conduit à son plein développement. L'invention de la stéréotypie et du clichage permet d'obtenir des tirages indéfinis. Le mécanisme des presses a réalisé de grands progrès, surtout depuis que des machines rotatives, mues par la vapeur, ont été substituées aux anciens appareils à bras. De nos jours, l'industrie typographique, surmontant tous les obstacles, peut, avec un personnel restreint, imprimer en quelques heures, par dizaines de mille exemplaires, des journaux de grand format, qui contiennent la matière d'un volume et coûtent à peine quelques centimes le numéro.
L'art d'imprimer se compose donc d'une longue suite de petites inventions, accumulées pendant des siècles. La plus décisive peut-être, quoique étrangère en apparence, avait été celle du papier, sans laquelle rien n'aurait été possible (i), et qui est anonyme. La renommée de Gutenberg plane solitaire sur ce vaste ensemble, tandis que ses précurseurs, ses émules et ses continuateurs restent dans l'ombre. La gloire, ainsi répartie, détourne au profit d'un seul les mérites d'une légion de chercheurs.
On pourrait discuter de même la gloire absorbante de Watt. Une foule d'ingénieux mécaniciens devraient partager avec lui l'honneur d'avoir préparé ou étendu les applications de la vapeur. « C'est une erreur, dit Arago, à - « laquelle je n'ai pas entièrement échappé, de considérer la « machine à vapeur comme un objet simple dont il fallait « absolument trouver l'inventeur. Quel est l'inventeur « d'une montre? Personne. Mais il est naturel de se « demander qui a inventé le barillet, l'échappement, le « balancier... Dans la machine à vapeur, il" existe plusieurs
(i) L'imprimerie suivit de près l'emploi usuel du papier de chiffe et n'aurait pas pu s'établir si l'on avait été réduit au papyrus ou au parchemin.
Digiti
AGENTS DE l'hISTOIRE ' 35
« idées capitales qui ne sont pas sorties de la même « tête (i). » Thurston, après avoir consacré deux volumes à exposer l'origine et les développements de la machine à vapeur, conclut d'une façon générale que « les grandes « inventions ne sont jamais l'œuvre d'un seul ; une grande « découverte est la résultante des efforts d'un grand « nombre de travailleurs (2) ».
En veut-on la preuve mathématique? En 1864, l'industrie de l'éclairage au gaz, vieille à peine d'un demi-siècle, comptait déjà 4,000 brevets d'invention ou de perfectionnement relatifs au détail de ses élaborations (3). Quel a été, dans ce mouvement de recherches, le rôle de Lebon ou de Murdoch? Celui d'un enfant qui dépose un gland dans la terre. Avec le temps, la force d'évolution qui gît dans ce faible germe en fait sortir un chêne immense.
Il y aurait à citer des chiffres plus catégoriques encore : Depuis la mise en vigueur de la loi sur les brevets d'invention, il a été délivré en France, de 1844 à 1874, plus de 100,000 brevets d'invention et plus de 3o,ooo certificats d'addition. Voilà, pour un seul pays, le bilan d'une génération. Ajoutez-y les inventions pour lesquelles il n'a pas été pris de brevet; complétez ce total par la quote-part afférente aux autres nations; prolongez en idée ce relevé pendant un cycle historique, et vous aurez un ensemble grandiose de découvertes dont chacune a du prix, quoique bien peu soient célèbres.
Ainsi les inventeurs sont innombrables et la plupart restent ignorés. L'illustration de quelques-uns provient d'une fausse attribution de la gloire. Les plus connus ne sont même pas toujours les plus méritants; mais, favorisés du sort, venus à l'heure propice, servis par des circonstances heureuses, ils voient la renommée leur constituer une
(i) Arago, Œuvres complètes, t. II, p. 90.
{2) Thurston, Histoire de la machine à vapeur,
(3) Payen, Du ga^.
légende, l'imposer à l'histoire et les grandir sans cesse dans l'estime de la postérité, car tous leurs continuateurs travaillent à leur profit. Il y a là un prestige qui nous trompe. Ce que la science réclame, ce n'est pas seulement l'histoire de quelques inventeurs privilégiés qui surgissent par intervalles et semblent à tort créer seuls de nouvelles industries, c'est l'histoire de l'invention progressive et continue, qui tiendrait compte de tous les faits et de leur enchaînement nécessaire. On y apprendrait comment l'esprit humain, partout aux prises avec la nature rebelle des choses, en triomphe par le pouvoir de l'universelle. ingéniosité.
CÉLÉBRITÉS DE l'aRT
Les historiens nous arrangent des histoires de l'art et de la littérature où, sans s'occuper du goût général, ils se bornent à des biographies d'artistes ou d'écrivains célèbres et à l'appréciation de leurs ouvrages le? plus admirés. Une élite restreinte paraît alors avoir mission de révéler la beauté aux foules grossières. Hegel n'assigne de rôle dans l'art qu'au talent et au génie (i). « La nation, écrit Voltaire, «• n'est sortie de la barbarie que parcç qu'il s'est trouvé « trois ou quatre personnes à qui la nature avait donné « du génie et du goût qu'elle refusait à tout le reste (2). » Les poètes partagent naturellement une opinion si flatteuse et s'arrogent volontiers une sorte d'apostolat. A les entendre, ils sont les messies de l'idéal. Victor Hugo, s'apprètant à vaticiner, dit avec plus d'emphase que de modestie :
« Peuples, écoutez le poète, Ecoutez le rêveur sacré.
Dans la nuit où sans lui Vous êtes, Lui seul a le front éclairé (3). »
(i) Hegel, Esthétique, i" partie, section 3,
(2) Lettre à Chamfort, janvier 1764.
(3) Les Rayons et les Ombres, Fonction du poète.
AGENTS DE l'hISTOIRE Sj
Complice de cette fatuité candide, la renommée attribue aux artistes et aux poètes des facultés éminemment créatrices (i) et ne ménage pas ses acclamations à leurs œuvres. On a raison de les honorer, sans doute ; mais ne surfait-on pas étrangement leur mérite et n'oublie-t-on pas la foule des gens de goût qui les ont aidés ? Il importe d'éclairer ce point.
A la question, en apparence très simple : — Quel est l'auteur d'un chef-d'œuvre? — les historiens ne manquent jamais de répondre par un nom propre. Ils tiennent chaque ouvrage d'art pour une création personnelle et ne sauraient admettre qu'un enfant puisse avoir plusieurs pères. Néanmoins, à y regarder de près, le problème paraît complexe, et nous croyons devoir dire, après réflexion : — L'auteur d'un chef-d'œuvre, c'est tout le monde.
Si Ton se borne à considérer la . provenance directe, l'œuvre procède, il est vrai, d'un auteur qui l'a conçue, produite, et sans qui elle n'existerait pas. Il a donc des droits sur elle et mérite d'y attacher son nom. Mais l'explique-t-il à lui seul et n'a-t-il pas besoin d'être expliqué à son tour? Croire qu'il a tout fait, sans modèles et sans secours, serait commettre une prodigieuse méprise. L'ancienne critique se contentait de montrer à part, dans un isolement complet, l'auteur et son œuvre ; la nouvelle, plus compréhensive, étudie, à titre de collaborateurs indirects, ses parents, ses amis, ses maîtres, le milieu d'intimités, de leçons et de conseils où s'est écoulée sa vie. Il reste à scruter l'action exercée sur lui par le milieu social et la tradition. Des influences malaisées à déterminer, mais extrêmement étendues, concourent avec les influences particulières et l'inspiration personnelle à produire les beaux ouvrages et, s'il était possible de les toutes constater, on serait forcé de reconnaître que, loin de pouvoir revendiquer
(i) Ars opposé à in-ers ; poète de rouîv, faire ; trouvère, troubadour...
l'entière paternité de son œuvre, l'auteur qui la signe n'y a pris que la moindre part. La littérature étant le mieux connu des arts parce qu'il est le plus généralement goûtée nous allons lui emprunter de préférence nos exemples.
Rarement le sujet qu'un écrivain met en œuvre a été tiré de son propre fonds. C'est d'ordinaire une donnée fournie par la vie réelle ou empruntée à quelque ouvrage antérieur. L'imagination, qu'on tient pour la plus inventive de nos facultés, n'a point le pouvoir de créer, mais seulement celui d'abstraire et de combiner. L'essence du goût est un triage délicat. /Comme la Vénus antique unissait en elle un choix de beautés éparses, un chef-d'œuvre est fait de membres assemblés de toutes parts. Pour grandes que soient les prétentions des auteurs, leurs ouvrages ressemblent toujours à cette gerbe de fleurs à laquelle Montaigne compare poétiquement ses Essais, « n'ayant, dit-il, « fourni de sien que le filet à les lier (i) ».
Les écrivains slmitent entre eux plus encore qu'ils n'imitent la nature. Eschyle appelait ses drames « des re- « liefs des festins d'Homère ». Nos auteurs classiques pro~ cèdent en général par adaptations et sont nourris de réminiscences, parés de détournements heureux. Comme ils prennent de toutes mains, ils ne manquent pas de devenir riches. Gœthe en fait l'aveu de bonne foi : « Si je pouvais « énumérer toutes les dettes que j'ai contractées envers « mes grands prédécesseurs et mes contemporains, ce qui « me resterait serait peu de chose (2). » De même Voltaire : « Presque tout est imitation... Les esprits les plus originaux « empruntent les uns des autres. H en est des livres comme « du feu de nos foyers; on va prendre ce feu chez un « voisin, on l'allume chez soi, on le communique à « d'autres et il appartient à tous (3). »
(i) Essais, III, 12.
(2) Entretiens avec Eckermann, 12 mai 1825.
(3) Lettres sur les Anglais, 2 3.
AGENTS DE l'hISTOIRE 3 9
Shakspeare, le plus créateur des poètes, a réellement peu créé. Aucun de ses drames ne peut être revendiqué par lui comme sa propriété exclusive. Prestigieux arrangeur, il s'est contenté de refaire les. pièces des dramaturges de son temps (Greene, Peele, Lodge, Marlowe, Gower...), sortes de canevas tombés dans le domaine public et qu'a transfigurés son génie. Outre leurs sujets et leurs personnages, il prenait à ses prédécesseurs des scènes entières et d'innombrables fragments. Un de ses plus grands admirateurs, Malone, constate que, sur les 6,048 vers dont se compose la trilogie de Henri VI, 1,771 ont été tirés d'un ouvrage antérieur, et 2,378 plus ou moins modifiés. Shakspeare résume tout un cycle dramatique (i). Les Anglais disent de lui qu'il est myriad minded. Ces multiples âmes qu'on lui prête sont celles des écrivains dont il s'est inspiré et qui revivent en lui.
On sait avec quelle liberté Molière a mis à contribution les comiques latins, les conteurs du moyen âge, les Italiens, les Espagnols, les contemporains, la cour et la ville, le monde entier. Riccoboni l'admire menant, dans ÏApare, jusqu'à cinq imitations defront' et trouvant encore le moyen d'être original (2). Molière lui-même convenait de ses larcins. Redisant un mot de Térence (3), il appelait cela « prendre son bien où il le trouvait ». Il a puisé à toutes les sources et, comme un grand fleuve, rempli son lit du tribut de mille ruisseaux.
L'exemple de La Fontaine n'est pas moins significatif. Sur 240 fables dont il est l'auteur, i5 ou 16 seulement paraissent de son invention et ce sont des moins bonnes. Toutes les autres avaient déjà figuré dans divers recueils et subi dés remaniements successifs.
(i) Malone, Histoire du théâtre anglais, et Mézières, les Prédécesseurs et les contemporains de Shakspeare.
(2) RiccohonifObserpations sur la comédie et le génie de Molière, 1736.
(3) « Poeta... fatetur transtulisse atque usum pro suis. »
(VAndrienne, prologue.)
Un large communisme est donc la loi de la république des lettres. La seule originalité vraie consiste à imiter d'une manière inimitable. Les mêmes sujets passent de main en main comme ces armes d'Achille qui servirent aux exploits de plusieurs générations de héros. Les plus beaux types de la littérature et de Fart atteignent leur suprême perfection par un travail d'épuration séculaire. Beaucoup de collaborateurs prennent part à cette tâche et les plus grands ne sont que d'habiles arrangeurs (i). Pascal raille les auteurs qui, « parlant de leurs ouvrages, ' disent : mon « livre, mon commentaire, mon histoire, etc.. Ils feraient « mieux de dire : notre livre, notre commentaire, notre 4( histoire, etc., vu que, d'ordinaire, il y a en cela plus du « bien d'autrui que du leur (2). »
Parfois même les chefs-d'œuvre, et ce sont peut-être les plus accomplis, semblent naître directement du sein des foules. Tel a été le mode de formation de Ylliade et de VOdyssée. Depuis que Wolf, développant une vue de Vico, a démontré que ces poèmes sont l'œuvre, non d'un rhapsode légendaire, mais du génie grec dans le premier épanouissement de ses facultés poétiques (3), on tient l'épopée pour le produit anonyme et spontané d'un cycle héroïque. Ce caractère d'impersonnalité sert à distinguer les épopées véritables (l'Iliade, VOdyssée, le Ramayana, le Mahâbhârata, la Chanson de Roland, le Romancero, les Niebelungen, VEdda.,,) des épopées artificielles ou romans versifiés (V Enéide, la Pharsale, la Jérusalem délivrée, les Lusiades, le Paradis perdu, la Henriade, la Messiade,.,). L'infériorité des secondes, où dominent l'imitation et le procédé, provient de ce qu'elles sont dues à une inspiration personnelle, tandis que les premières ont jailli de l'imagination créatrice des masses. La genèse de ces grandes compositions
(i) Sens du nom d'Homère et de celui de Vyasa, auteur présumé du Mahâbhârata.
(2) Pensées, édit. Havet, t. II, art. xxiv, 68.
(3) Prolegom^na ad Homerum, 1795.
atteste que le goût public, naturellement poète, peut concevoir et. réaliser, sans le secours d'interprètes attitrés, d'incomparables beautés.
La plus haute poésie, celle qui traduit les sentiments généraux et crée des types durables, est une oeuvre essentiellement collective. Les âges les plus favorables à son éclosion sont ceux où, l'écriture étant inconnue ou peu usitée et la prose n'ayant pas encore pu se constituer littérairement, tout doit se traduire en chants que la mémoire est chargée de retenir et de répandre. Chacun de ceux qui les redisent y introduit quelques changements suivant son inspiration particulière ou le goût de son auditoire, et la poésie, pour ainsi dire flottante, s'achève par additions et corrections successives, sous l'influence directe des récitateurs et du public. C'est dans ces conditions que se firent les poèmes homériques en Grèce, les poèmes chevaleresques en France, aux xi® et xii® siècles. Plus tard, quand arrive l'âge de la prose, la poésie, art ^e luxe, s'individualise et perd par cela même sa valeur générale. On peut dire, sans paradoxe,' que la grande poésie a pris fin quand paraissent les poètes célèbres. Alors, en effet, que, dans la période initiale, les chants, oeuvre de tous, exprimaient l'idéal d'un peuple, dans la phase suivante, on attache surtout du prix à Texcellence de la forme, on s'adresse à une élite et l'on s'applique à rendre des sentiments raffinés. L'art y gagne, mais l'inspiration y perd, et la poésie n'est plus qu'une jouissance d'esprits délicats. Herder a signalé l'importance des chants populaires dans l'histoire des littératures. L'érudition contemporaine les recueille avec une intelligente sollicitude, et la critique reconnaît en eux la poésie primitive, naturelle et virginale, tandis que « la poésie parée, civilisée, celle des époques 4ç brillantes... n'est qu'une poésie de secondes ou de troi- « sièmes noces (i) ». Comme les fleurs venues sans cul- (i) Sainte-Beuve, Lundis, t. XIV, p. 71.
ture, ces œuvres sans nom d'auteur ont un charme agreste et une suavité de parfum dont les productions d'un art réfléchi sont trop souvent dépourvues. Le lyrisme si parfaitement réglé de Pindare, d'Horace, de Pétrarque et de nos poètes modernes ne vaut pas, comme intensité d'impression, l'élan passionné de quelques hymnes religieuses ou de certains chants nationaux. « La poésie popu- 4ç 1ère et purement naturelle, remarquait déjà Montaigne, « a des naïvetez et des grâces par où elle se compare à la 4( poésie parfaicte selon l'art (i). » Chateaubriand la juge préférable et plus sincère d'accent : « Chez les peuples, « disait-il, la poésie est un cri du cœur. Elle est devenue 4< chez nous un effort de l'imagination. Il y a tel couplet « breton que je ne donnerais pas pour les dix chants de « la Henriade (2). » Les Lieder constituent le joyau poétique de l'Allemagne. La Bible, d'une inspiration si profonde, est un recueil anonyme où l'âme de la nation juive a déposé ses rêves et ses ardeurs.
A défaut du mérite de l'invention, faut-il du moins attribuer aux écrivains célèbres celui de la forme? Pour Pascal, l'originalité des auteurs n'est pas dans la matière, elle est dans la -disposition : « Quand on joue à la paume, « c'est la même balle dont on joue l'un et l'autre ; mais « l'un la place mieux (3). » Il y aurait encore ici des réserves à faire, car le jeu a ses. règles auxquelles la coutume assujettit les joueurs.' Rarement le moule poétique où l'auteur verse ses inspirations a été façonné par lui. Il est conforme à des préceptes littéraires dégagés par la tradition d'ouvrages antérieurs. Lorsqu'on admire l'élégante simplicité des chefs-d'œuvre, la conception de leur plan, l'harmonie de leurs proportions et l'unité de l'en-
(i) Essais, I, 14.
(2) De Marcellus, Chateaubriand et son temps.
(3) Pensées, édit. Havet, art. vu, p. 9.
AGENTS DE l'hISTOIRE 4J
semble, on ne songe pas à se demander d'où leur viennent tant de perfection et d'exquise pureté. On en fait honneur à un grand artiste. La meilleure part est due à ses prédécesseurs obscurs qui se sont essayés dans le même genre sans y réussir au même degré. Tous ont travaillé à en établir les lois, et les plus médiocres n'ont pas laissé d'être utiles, car, si les bons ouvrages enseignaient la route à suivre, les mauvais indiquaient les sentiers perdus qu'il convenait d'éviter. Combien de tentatives infructueuses ou encourageantes, de fautes commises, de succès partiels, de corrections habiles et de compléments heureux ont contribué à façonner l'ébauche d'un genre jusqu'au point où deviennent enfin possibles les ouvrages accomplis ! Un drame de Shakspeare, une tragédie de Racine, une comédie de Molière ont été préparés de loin par une suite de poètes cherchant comme à tâtons les règles du poème dramatique et se rapprochant peu à peu de la suprême beauté jusqu'à ce qu'un dernier effort atteigne le but. Les maîtres définitifs naissent sous une étoile propice à l'heure où, dans le ciel de l'art, s'effectue la conjonction d'un idéal supérieur et d\ine forme achevée. Les matériaux sont amassés et dégrossis, le plan sur lequel on doit construire est tracé. Pour élever un monument admirable, il suffit de n'être pas trop malhabile. Quoi qu'on fasse, tout est chef-d'œuvre.
L'influence de la tradition se montre clairement dans les
moyens d'exécution et les procédés techniques de l'art. Le
poète observe la poétique d'un genre, emploie des coupes
consacrées, applique des mètres convenus que l'usage lui
impose, auxquels il ajoute généralement très peu et dont
il ne s'affranchit qu'à grand'peine. Rien n'est diflScile
comme d'innover en prosodie. L'alexandrin, ce boulet dont,
depuis six siècles, la poésie française subit l'entrave, lui a
été rivé au pied par les nombreux auteurs qui, à partir de
la fin. du xii® siècle, multiplièrent les Gestes d'Alexandre
€t popularisèrent le vers qu'ont docilement adopté les
poètes de la période classique. Les essais, tentés à diverses époques, pour renouveler la métrique, n'en ont point changé les règles, et les poètes de nos jours dont la fantaisie semble s'être le plus librement jouée à la recherche de formes insolites, n'ont fait, le plus souvent, que rajeunir les formes oubliées des vieux maîtres.
Enfin, la langue dont un écrivain se sert pour exprimer ses conceptions exerce une influence souveraine sur les qualités et les défauts de son style. Là où manque Tin^rument de l'interprétation poétique, nulle œuvre viable n'est possible. Macaulay demande ce que Phidias aurait pu faire avec un tronc d'arbre et une arête de poisson ou Homère réduit à manier le langage des indigèrfes de l'Australie ( i] ? Au contraire, quiconque écrit ou parle une langue artiste a naturellement du goût. Mais si, non content de profiter de cet avantage, il prétendait en tirer gloire, ne serait-on pas fondé à lui dire, comme Schiller au dilettante : « Parce « qu'un vers te réussit dans une langue cultivée qui pense « et versifie pour toi, crois-tu donc être poète (2) ? »
« Il y a pour les littératures un moment, moment tardif «. et prompt, où les langues, polies, assouplies par l'exercice, « se prêtent à l'expression la plus vive et la plus juste des « conceptions elles-mêmes élaborées par un long travail •« des esprits. Il en était ainsi de la littérature latine quand « Horace et Virgile vinrent cueillir sur le rameau autrefois « détaché du vieux tronc homérique, et que deux siècles de « culture avaient accoutumé au ciel et à la terre du Latium, « les fruits mûrs enfin de la poésie (3). » Ils sont favorisés du sort, les écrivains qui naissent dans l'âge où les langues atteignent leur perfection littéraire. Malgré des inspirations souvent élevées, nos auteurs du moyen âge n'ont produit aucun chef-d'œuvre : l'idiome était rude et barbare. Le
(i) Essai sur Dryden. •
(2) Schiller, Xénies.
(3) Patin, Études sur la poésie latine, t. l, p. 222.
XVII® siècle, au contraire, n'a que de bons écrivains et, au dire de Paul-Louis Courier, la moindre femmelette de ce temps écrivait mieux que les académiciens du nôtre. La langue était alors parfaite. Son génie inspirait tout. Sept siècles d'efforts et de progrès continu avaient été nécessaires pour amener le français des bégaiements du x® siècle à la langue ferme, élégante et sobre du xvii®.
A qui revient le mérite de cette grande création qui constitue àelle seule le plus important des chefs-d'œuvre puisque sans lui aucun autre n'existerait ? Une langue est l'œuvre, non de quelques esprits supérieurs qui la façonnent* à leur gré, mais du peuple entier qui la parle, et les lettrés y ont moins de part que le public. Vaugelas définit à tort le bon langage : « La façon de parler de la plus saine partie de la « cour, conformément à la plus saine partie des auteurs du « temps (i) ». Avec infiniment plus de sens et de clairvoyance, Estienne Pasquier nie « tout à plat » l'excellence du langage des cours et de celui même qui est usité au parlement ou au barreau. « Je suis d'avis, dit-il, que cette « pureté n'est restreinte en un certain lieu ou pays, maïs « éparse par toute la France », et il conseille d'aller, au besoin, l'apprendre des « pitaults de village (2) ». Malherbe de même, quand on le consultait sur quelques mots, ^ renvoyait aux crocheteurs du Port au foin et disait que ^ c'étaient ses maîtres en fait de langage (3) ». Le peuple, ^n effet, voilà le vrai maître, le créateur du beau langage. ^^ y met le meilleur de son génie. Chaque terme de la ^^nguQ ^ ^|.^^ pQ^jj. ^jj^gi jij.g^ imprégné de pensée ou de
^^nt/ment par les millions d'hommes qui en ont fixé le ^ns. û'éminents linguistes, refusant de confondre le jar- ^^age et la botanique, jugent même l'intervention des '^^^îns plus pernicieuse qu'utile. Pour Jacob Grimm,
(2i ^^*n arques sur la langue française, 1647, préface.
(S) ^^ttres, II, 12 ^^can, Vie de
Malherbe,
« l'époque littéraire des langues est celle de leur décadence « au point de vue linguistique » ; et Max Mûller va jusqu'à dire qu' « une langue littéraire est ce qu'un naturaliste « appellerait un monstre ».
Veut-on une preuve péremptoire de l'incapacité des lettrés non seulement à constituer une belle langue, mais même à la faire vivre quand ils n'auraient qu'à la maintenir ? Pendant quinze siècles, tous les hommes instruits de l'Europe ont écrit en latin sans réussir à produire un ouvrage digne de figurer parmi les classiques. Cela montre qu'un noble idiome, passé à l'état de langue morte, dès qu'il n'est plus parlé par la foule, perd sous la plume des écrivains de profession ses qualités littéraires et n'en acquiert point de nouvelles. Or^ tandis qu'en dcpit d'une culture savante, le latin poursuivait le cours de son irrémédiable déclin, les langues vulgaires, abandonnées aux illettrés, se développaient de siècle en siècle et devenaient ces idiomes dont nos littératures modernes attestent la haute valeur. L!usage commun était plus efficace que l'application d une élite et la foule faisait sans efforts ce que les meilleurs esprits n'avaient pu faire.
Le public ne borne pas son concours à fournir aux écrivains des moyens d'exécution; il intervient encore dans leurs oeuvres pour les inspirer, les juger et les classer, fonctions qui lui assurent une prépondérance décisive.
Comme le mobile qui incite les auteurs à produire est la recherche du succès, leurs ouvrages, entrepris en vue de plaire au public, sont conçus dans le sens de ses préférences, consultées ou pressenties. L'art vit de l'approbation publique et va où les applaudissements l'appellent. Il se meut dans le courant de l'inspiration populaire comme les ailes de Tnoulin tournent dans l'axe du vent. La foule, dont le goût fait loi et dont les caprices mêmes sont des ordres, indique aux écrivains la voie où ils ont chance de rencontrer la
renommée, désigne les sujets à traiter par l'intérêt qu'elle y prend, la manière de les traiter par l'accueil fait aux ouvrages analogues, et encourage ou décourage les vocations en leur distribuant à son gré l'éloge ou le blâme. Parfois même elle révèle à des esprits paresseux leur propre talent dont ils ne se seraient pas avisés tout seuls. La Fontaine se mit tard à faire des fables. Le succès obtenu par les premières lui en fit demander et produire d'autres. Béranger, après s'être longtemps acharné à composer « malgré Minerve » un poème pastoral, ne devint auteur de chansons que par la vogue de ces petits ouvrages.
La collaboration du public est manifeste pour l'orateur qui, de l'aveu de Cicéron. « est ce que le fait son auditoire ( i^ ». Elle n'est pas moins réelle, quoique moins apparente, pour le poète et pour l'artiste. Les acclamations dont le Cid fut salué nous ont valu Cinna et Polyeucte, Le spectateur inconnu qui, à la représentation des Précieuses^ s écriait : « Courage, Molière, voilà de la bonne comédie ! » a été pour quelque chose dans la création du Tartufe et du Misanthrope : l'auteur tenait à le contenter. La supériorité de Shakspeare et de Molière comme poètes dramatiques est en partie due à ce que, à la fois auteurs et acteurs, ils ont été, mieux que les écrivains de cabinet, à lïiême de saisir chaque jour les impressions du public, sans cesse dirigés, contrôlés par lui. De là cette vie intense qui anime leur théâtre. Les auteurs sont des enfants à la lisière qui vont où une main ferme les conduit. Le public, ^ui fait les chutes et les succès, tient les lisières.
Par ce que le goût commun approuve, tolère ou con-
«amne, il est le régulateur de l'art. Il assigne une direction
^ ses tendances, des barrières à ses écarts. Inspirés par lui,
^s ^criYsiins ne sont que ses interprètes. Beaucoup pour-
^^^ÏW. dire, comme Labruyère : « Je rends au public ce
\^ parole appartient moitié à celui qui parle, moitié à celuf V\^ *ute (Montaigne.) »
qu'il m'a prêté (i). » Boileau, publiant une dernière édition de ses œuvres (1700) et prenant congé du public, 4( le « remercie de la bonté qu'il a eue d'acheter tant de fois des « ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne saurais, « ajoute-il, attribuer un si heureux succès qu'au soin que « j'ai toujours pris de me conformer à ses intentions et « d'attraper autant qu'il m'a été possible son goût en toute « chose. C'est effectivement à quoi il me semble que les «, écrivains ne sauraient trop s'étudier ». Le public ne peut goûter que les œuvres où il trouve réalisé son idéal, et les auteurs qui réussissent sont ceux qui savent traduire ses aspirations confuses. Le génie consiste à exprimer mieux que personne la pensée de tout le monde. Il expose en beau langage ce que la multitude concevait, mais ne pouvait rendre, propter egestatem linguœ. Il est « le porte-étendard « et le porte-voix, l'assembleur d'une quantité de sentiments « et de pensées qui flottaient et circulaient vaguement « autour de lui (2) ».
Le grand, le vrai poète, c'est donc en définitive le public. Les auteurs ne sont que l'instrument qui résonne. Les foules rêvent, les poètes chantent, et ceux qui paraissent composer de verve ne font que dire d'une voix sonore ce que la muse populaire leur souffle tout bas (3). On les a comparés à des harpes éoliennes que les vents font vibrer en les traversant.
Loin d'admettre cette théorie, les historiens, quand par mégarde ils oublient leur doctrine de la création personnelle des chefs-d'œuvre , en expliquent l'abondance, à des époques privilégiées, par l'initiative de quelque volonté
(i) Le livre des Caractères se fit de compte à demi avec les lecteurs. La première édition contenait à peine le quart de l'ouvrage. Les neuf suivantes (1688- 1696) remanièrent et développèrent le texte dans le sens des éloges et des désirs du public.
. (2) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. Vlll, p. qB.
(3) Victor Hugo dit être « un écho sonore » (Feuilles d'automne, I).
puissante. Ils font volontiers honneur aux princes des génies qui ont illustré leur règne. C'est une maxime banale parmi les poètes de cour que, pour tirer d'eux des chefsd'œuvre, il suffit de répandre sur eux des largesses. — Soyez des Mécènes, répètent-ils à Tenvi, et nous serons des Virgiles. Il ne faut qu'y mettre le prix :
« Sint Mœcenates, non deerunt, F'iacce, Marones (i). »
De même Boileau dans un vers obséquieux :
« Un Auguste aisément peut faire des Virgiles (2). »
En pratique, pourtant, la chose né paraît pas si aisée, puisque Auguste, après avoir eu le malheur de perdre Virgile, n'en trouva point un second. Néanmoins le préjugé a généralement cours et la tradition persiste à baptiser du nom de quelques protecteurs attitrés les plus brillantes époques de la littérature et de l'art. Rien n'est moins fondé que cette attribution de toutes les gloires d'un siècle à une gloire souveraine. Les floraisons du génie ne sont pas dues aux soins d'une culture officielle. Autant vaudrait dire que les jardiniers font le printemps. Ils l'utilisent, la saison venue, et, quand ils veulent opérer sans elle, leurs productions de serre chaude montrent assez que rien ne remplace le soleil. Sous une température clémente, les chefs-d'œuvre éclosent comme les fleurs en avril. Pour les voir s'épanouir il suffit de laisser agir la nature. L'art peut se passer de Mécènes, il n'a besoin que de liberté. «^ Le vrai Mécène c'est le public (3). » Les chefs d'État indifférents qui abandonnent les lettres à elles-mêmes les servent aussi bien, mieux peut-être, que les empressés qui prétendent les régenter. Sous une suite de rois très divers de caractère, l'esprit français s'est développé pendant deux siècles avec
(i) Martial, Epigrammes, VIII, 56.
(2) Epftres, I, V. 174.
(3) Despois, les Lettres et la Liberté, p. 54.
5o l'histoire et les historiens
une logique supérieure à toute influence de cour. En place de Louis XIV mettez' Louis XIII ou Louis XV, vous n'aurez pas moins, d'une part Corneille, Descartes, Pascal, de l'autre Voltaire, Montesquieu, Rousseau, et l'on hésite à décider si la génération qui les sépare n'a pas plus perdu que gagné à se discipliner sous un maître.
C'est donc mal comprendre la grandeur de ces phénomènes que de les attribuer aux évocations d'une sorte de magicien qui ferait surgir, comme d'un coup de baguette, des légions de talents assujettis à le servir. Les choses se passent ainsi dans les contes arabes, mais la réalité suit d'autres lois. Les courants de l'inspiration nationale ont des causes dont Tordre domine toute ingérence particulière- Il n'est au pouvoir de personne de les provoquer quand ils ne sont pas encore établis, de les retenir quand ils se précipitent, ou de les précipiter s'ils se ralentissent. « L'esprit « souffle où il veut ; et vous entendez bien sa voix, mais « vous ne savez ni d'où il vient, ni où il va (i). » Le génie n'est point aux ordres d'un maître qui, le plus souvent^ n'en ayant guère, serait fort en peine d'en donner. Ceux qui s'imaginent qu'on suscite un grand poète, comme on nomme un chambellan, devraient bien nous dire pourquoi les chefs-d'œuvre sont si rares quand chacun les voudrait communs. En cela même, les princes les plus absolus ne sont pas les mieux obéis. Alexandre a beau souhaiter un Homère, il n'en fait point apparaître. Charlemagne est impuissant à transformer un siècle barbare en siècle lettré. Napoléon, enfin, ambitieux de tous les genres de gloire, pourra bien Stimuler ses ministres et prodiguer ses pensions avec plus de libéralité que Louis XIV; il perdra sa peine et ses pensions sans réussir à constituer une littérature par décret. Vienne, au contraire, un siècle artiste, les chefsd'œuvre surgiront en foule. Les rois mêmes auront
(i) Jésus, dans Saint Jean, III, 8.
AGENTS DE l'hISTOIRE 5i
du goût comme la plupart de leurs sujets et sans plus de mérite. C'est qu'il est des temps pour la gloire et d'autres pour la médiocrité. Des influences générales décident de Tune ou de l'autre. Les chefs d'État n'y sont pour rien. Ils ont seulement, comme le disait l'un d'eux, « leur place au « parterre ».
L'œuvre une fois accomplie, grâce à tant de secours, croit-on que tout soit fini? Pas encore. La tâche des auteurs est achevée; celle de la postérité va commencer.
Les productions sont innombrables et se suivent sans
relâche. Parmi tant d'ouvrages soumis à l'approbation du
public, l'excellent est rare, le médiocre abonde, le mauvais
domine. Schopenhauer estime que le nombre des bons
livres est à celui des méchants dans la proportion de
^ à 200,000, et peut-être le grand pessimiste s'est-il montré
optimiste sur ce point. Il faut donc opérer un triage, éli-
"îiner largement et ne retenir que ce qui mérite de vivre.
^^tre la Batrachoinyomachie et V Iliade, entre Bavius et
^^rgile^ Pradon et Racine, Baour-Lormian et V. Hugo, l'on
^'f juger et choisir. Qui prononcera l'arrêt? Les auteurs,
^^ antiques ou le public ?