EXTENSION DES LOIS DE L*HISTOIRE AUX FAITS ANTERIEURS
A l'observation, restitution du passé perdu
Plusieurs preuves valent mieux qu'une. Les esprits les plus difficiles à satisfaire, c'est-à-dire les meilleurs, sont en droit d'exiger qu'on démontre les lois de l'histoire autrement que par un nombre limité de faits, observés pendant la courte durée de la période historique,- et dont la détermination, par suite de lacunes ou de méprises qu'on ignore, a pu admettre beaucoup d'erreurs. Ils veulent avoir la. certitude que les lois posées régissent la totalité des faits non seulement connus, mais même à connaître. Ces réserves n'offensent ni n'embarrassent la science qui, toujours en quête de clartés nouvelles , doit adopter la devise empruntée à Dante et donnée par Galilée à l'Académie de Florence: ^c Provando e riprovando >► (i).
La preuve catégorique et décisive consiste à transporter la loi de l'ordre particulier où elle a été reconnue exacte, mais qui ne la rend encore que vraisemblable, dans l'ordre le plus général des faits. En appliquant ainsi la règle à la multitude infinie des cas qui ont pu ou qui pourront se produire, on la fait aller au-devant de tous les démentis, possibles, et elle ne peut manquer d'être bientôt contredite, si elle est fausse, ou solidement établie, si elle est vraie, puisque, d'une part, uae seule exception la ruine, et que,
. (i) Dante, Paradiso, ca. III, terz, i.
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de Tautre, l'unanimité constante des faits ne laisse subsister aucun doute. Cette vérification secondaire des lois par la justesse de leurs déductions se fonde sur la concordance soit des faits antérieurs à l'observation directe, soit des faits éventuels qu'elle n'atteindra que plus tard.
Toute loi vérifiée dans le présent livre à nos spéculations la série entière de ses effets dans le passé et dans l'avenir, car on ne la concevrait plus comme loi si, à un moment de la durée, elle se trouvait en défaut. Elle est donc tenue de régir tous les faits semblables ou analogues, à quelque date qu'ils aient pu ou puissent se produire. Cette généralité logique des lois autorise, d'une part, à reconstituer, d'après de légers indices, des faits depuis longtemps accomplis et dont nul souvenir n'est resté; de l'autre, à prévoir des faits futurs en affirmant par avance les conséquences nécessaires de principes bien établis. Dès lors, notre esprit, n'étant plus arrêté par les limites de l'observation, s'installe en maître dans le temps illimité. Retrouvant ce qui n'est plus, pressentant ce qui n'est pas encore, il a la double vue, rétrospective et prophétique, des choses. Comme le pontife d'Homère, il connaît à la fois le présent, le passé et l'avenir (i).
Chaque science en possession de lois vérifiées restitue aisément, par induction, un passé inabordable et perdu. L'astronomie, par exemple, étant donné la situation actuelle d'un astre, la courbe de son orbite et la durée de sa révolution, retrouve sans peine la place qu'il occupait dans le ciel à un moment précis, compare sa marche à celle d'autres astres également connus, fixe l'instant de leurs conjonctions ou de leurs oppositions et les suit théoriquement à travers les siècles avec autant de certitude que si jamais on ne les avait perdus de vue dans le champ du télescope.
<i ) Ôç YJBy) Ta T'eovra toc T'6(i<jo|xeva 7:po T^lovra
(Iliade, I, 70.
C'est un jeu pour les astronomes d'indiquer le jour et l'heure d'une éclipse de soleil ou de lune visible en un lieu de la terre il y a quelques milliers d'années, et leurs calculs, plus sûrs que les supputations des annalistes, ont servi à débrouiller le chaos des chronologies anciennes. Grâce à ce secours inespéré, on a pu déterminer la date de quelques événements reculés, s'orienter dans la durée et marquer le point de départ d'ères ou d'époques (i).
La géologie, science rétrospective, expose la genèse du globe terrestre, ses phases d'incandescence initiale et de refroidissenjfent graduel, le dépôt successif des strates de la superficie, les soulèvements qui en ont modifié l'aspect, l'âge relatif des chaînes de montagnes, les alternances d'immersion et d'émersion des continents... De même encore la paléontologie, éclairée par les lois de Tànatomie comparée, reconstruit à l'aide de débris informes les types d'espèces disparues, les classe d'après leurs affinités zoolo- ^iques et trouve dans ces étonnantes résurrections la preuve des lois d'évolution dans la série animale.
(i) Citons-en quelques exemples : Hérodote mentionne une éclipse totale de soleil, survenue pendant une bataille entre les Lydiens et les Mèdes, sous le règne de Cyaxare (Histoires, I, 74). La date en a été ainsi fixée à Tan 597 avant notre ère. (Arago, Astronomie populaire, XXII, 6.) L'Egypte, qui ne comptait que par règnes, manquait de chronologie suivie. Les calculs de fiiotont rattaché à Tan 1 3 00 avant notre ère le commencement de la période sothiaque (correspondant au lever héliaque de Sirius), qu'une inscription du temple de Médinet-Abou faisait coïncider aveQ la douzième année du règne de Rhamsès II, ce <qui a rendu facile le classement des autres règnes, antérieurs et postérieurs. (Fr. Lenormant, Histoire ancienne des peuples de VOrient, 1. 1, p. 3 00.) Des indications d'éclipsés, trouvées dans les inscriptions cunéiformes, ont encore donné le moyen de marquer des points de repère dans l'histoire juive (Voy. Oppert, la Chronologie biblique Jixée par les éclipses des inscriptions cunéiformes.) Des mentions de phénomènes astronomiques ont également servi de base à Colebrooke et à William Jones pour reporter au xiv* siècle avant notre ère la rédaction des Védas, d'une si grande importance pour l'histoire de l'Inde ancienne (Lenormant, Id., t. III, p. 442). Enfin, les synchronismes notés avec soin par les historiens chinois entre les révolutions du ciel et les accidents de la politique ont rendu facile la vérification de leur chronologie dont Biot a démontré la constante exactitude.
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE SqQ
A l'exemple des sciences qui précèdent, rhistoire doit aussi franchir l'horizon borné des faits rapportés dans ses annales, spéculer sur les âges antérieurs à la tradition, rétablir des faits oubliés et vérifier dans le vaste champ du passé, ouvert à ses investigations, les lois présumées de l'activité humaine.
Malgré le nombre et l'étendue de leurs écrits, les historiens ne racontent qu'une bien petite part de la vie de notre espèce. La comparaison de ce qu'ils nous apprennent et de ce qu'on voudrait savoir réduit presque à rien la connaissance du passé. « Quand on jette les yeux sur les monu- ^ mentsdenotrehistoire, il semble, ditMontesquieu, que tout «. est mer et que les rivages même manquent à la mer (i). »
L'humanité a pris tardivement conscience d'elle-même. L'âge historique ne commence qu'à partir de l'époque où des témoignages purent être recueillis et transmis par l'écriture ; mais cette condition s'est réalisée à une date peu ancienne, pour les peuples les plus avancés en civilisation. D'autres ont depuis fait leur entrée sur la scène de l'histoire et tous n'y ont pas encore pris place.
Au sortir de la nuit qui enveloppe et nous cache la suite des âges de la préhistoire, de vagues lueurs, du côté de l'Orient, annoncent l'approche du jour. Écartons les légendes mythologiques dont le sens obscur et l'âge incertain sont, comme l'aube naissante, un mélange de ténèbres et de clartés. Les plus anciens documents nous reportent, pour l'Egypte (2) et pour la Chaldée (3), de quarante à cinquante siècles avant notre ère, pour la Chine à vingt-sept, pour les
(i) Esprit des lois, XXX, 1 1.
(2) L'histoire d'Egypte remonterait à 5004 ans avant notre ère, si l'on regarde comme successives toutes les dynasties mentionnées par Manéthon ; mais, si plusieurs ont été simultanées, il faudrait descendre à 3893 ans suivant Lepsius ou même à 362 3 d'après Bunsen.
(3) Sir H. Rawlinson admet qu'en Assyrie la phase historique remonte à 5150 ans.
Hébreux à vingt-deux, pour Tlnde et la Perse à vingt. Ces chiffres marquent la borne extrême de l'histoire narrative. Encore se réduit-elle, d'abord, à la mention de quelques noms propres ou de faits isolés. Au delà,/)n ne peut ni désigner un personnage, ni affirmer un événement, ni fixer une date.
Voilà pour le vieux monde oriental. En Europe, Tâge historique s'est ouvert beaucoup plus tard. Quoique les poèmes homériques nous fassent remonter jusque vers le xii* siècle, l'histoire positive de la Grèce part seulement de l'ère des Olympiades, établie en 776. A Rome, la chronologie est sans fondement assuré avant le milieu du v« siècle ( I ). Les contrées de l'Ouest et du centre de l'Europe n'ont d'histoire qu'à dater de la conquête romaine, celles du Nord et de l'Est, de leur accession au christianisme, huit ou dix siècles après. On sait peu de chose de la Gaule avant César, de l'Allemagne avant Charlemagne, des peuples Scandinaves et slaves avant le milieu du moyen âge. Le monde arabe n'est connu que depuis Mahomet. L'Afrique et l'Amérique furent révélées par les grandes découvertes des XV* et xvi* siècles. L'extension des colonies européennes a, plus récemment encore, porté dans une foule de régions la lumière de l'histoire. Néanmoins, la phase préhistorique se continue pour les populations sauvages ou barbares qui ne rédigent pas d'annales et ne sont pas en rapport avec les nations civilisées. Cela exclut de la science ce qui reste inexploré de l'Asie, l'Afrique des noirs, une partie de l'Amérique et de l'Australie, les régions circumpolaires, en tout près de la moitié de la superficie du globe.
Six à sept mille ans pleins de lacunes pour les plus vieux empires du monde, vingt-cinq siècles pour le Sud de l'Europe, dix ou quinze pour le centre, le Nord et l'Est, trois ou quatre pour l'Amérique, un pour l'Australie et la
(i) Mommsen, Histoire romaine^ II, 9.
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 40 1
Polynésie, voilà donc tout ce que l'histoire écrite nous fait embrasser du passé de notre espèce ! Quand même cette période serait aussi bien connue qu'elle l'est mal que représenterait-elle dans la série des temps où les hommes ont vécu ? Par delà ce terme si court, se sont écoulées des phases d'une longueur indéterminée, durant lesquelles l'humanité n'a pas cessé d'évoluer. C'est d'abord l'âge du bronze, dont la fin coïncide avec le commencement de l'âge historique, mais dont le point de départ serait à placer beaucoup plus haut ; c'est ensuite un âge probable du cuivre qui a dû le précéder. Au delà se déroulent l'âge de la pierre polie et surtout l'âge de la pierre éclatée, dont le laps remplit toute la période quaternaire, d'une durée totale^ qu'on évalue à plus de deux cent mille ans (i). Pendant ces milliers de siècles, la nature a plusieurs fois changé d'aspect, les climats se sont modifiés, de grandes espèces d'animaux, maintenant émigrées ou disparues, ont successivement prédominé (2)... Ce *n'est pas tout encore. Comme, dès le début de la période quaternaire, la dispersion, sur divers continents du globe, de races humaines déjà caractérisées et distinctes (3), implique un long passé antérieur, l'origine de l'homme doit être maintenant cherchée dans les profondeurs de l'âge tertiaire, et l'on en signale des traces jusque dans les terrains de l'époque miocène... De même que les origines du monde, celles de l'homme reculent, à mesure que l'investigation avance, dans un^ prodigieux lointain, et dépassent en ancienneté tout ce que l'imagination avait pu rêver.
(i) De Mortillet, le Préhistorique, p. 627.
(2) Dans une seule des périodes de la pierre éclatée, celle où vivaient en France les habitants des cavernes, Lartet a distingué : I" l'âge du grand ours des cavernes (Ursus spelœus) ; 2* l'âge du mammouth (Elephas primigenius) ; 3" l'âge du renne (Cervus tarandus) ; et 4* Tâge de l'aurochs (Bison europœus) (Annales des sciences naturelles, 1 86 1 , p. 2 1 7).
(3) De Quatrefages, Introduction à Vétude des races humaines. Questions générales (1887).
Comparée à ces intervalles dont la conquête s'impose désormais aux ambitions de la science, la brièveté de notre phase historique semble vraiment dérisoire. Les historiens ne font connaître qu*un moment de la vie humaine. La science ne peut plus se contenter de si peu ; il lui faut tout le passé.
L'impuissance de l'histoire littéraii^e à combler une aussi vaste lacune est irrémédiable et absolue. Pour tout écrivain de récits, ces siècles sans nombre, perdus dans leur nuit et dans leur silence, sont muets et inénarrables. Durant un si long espace de temps, le monde a sans doute vu se produire des multitudes de personnages et d'événements non moins dignes d'être célébrés que ceux dont il est parlé dans nos annales ; mais, de tant de gloire éclipsée, ni un écho, ni un rayon ne sont parvenus jusqu'à nous. De ce passé dont rimmensité les accable, les historiens ne peuvent rien dire: on ne leur en a rien dit (i).
C'est ici qu'à Tinverse de l'histoire des particularités, arrêtée par un insurmontable obstacle, l'histoire des fonctions va étaler la fécondité de ses ressources, dissiper peu à peu les ténèbres d'âges ignorés et projeter sur leurs plus obscurs problèmes un jour imprévu. Par cela même que. dans l'ordre des faits réguliers, on a reconnu des rapports, des enchaînements, des stades d'évolution ; il devient possible d'établir entre eux des connexions logiques, de les unir par groupes, de les suivre par séries, de sorte que la connaissance d'un seul conduit à celle de beaucoup d'autres. Alors que, pour raconter le moindre fait, la tradition a besoin d'une foule d'informations qui circonstancient tout le
( I ) « Vixere fortes ante Agamemnona
Multi : Sed omnes illacrymabiles Urgentur, ignotique longa
Nocte, carent quia vate sacro. »
(Horace, Odes, iv, 9.)
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 4o3
détail, il suffit à la science d'un léger indice pour autoriser une longue suite d'inférences et de déductions. Chaque fragment révèle un ensemble. Le moindre objet façonné par la main de l'homme résume une civilisation. Comme avec un débris de squelette ou une empreinte de coquille le paléontologiste reconstruit un type perdu, le classe à son rang dans l'échelle des êtres et décrit son genre de vie, l'historien, interprétant quelques vestiges d'une génération oubliée, fossiles humains échappés aux ravages du temps, fait revivre des peuples sans histoire et marque leur niveau à l'étiage du progrès. On arrive par diverses voies à ces restitutions. Indiquons les principales.
L'archéologie, qui interprète le témoignage des choses, a singulièrement étendu, depuis un siècle, le domaine de l'histoire. Ses recherches ont mieux éclairé les côtés intimes de la civilisation gréco-romaine que n'avait pu faire l'étude des auteurs' anciens, toujours ressassés par les érudits. Pompéi, exhumée de ses cendres, nous a initiés à tous les détails de la vie romaine sous les Césars. Les hypogées de rÉtrurie ont livré les secrets de la civilisation tyrrhénienne, et l'ouvrage où un savant de nos jours a reconstitué, d'après les seules données de l'archéologie, l'existence de ce peuple énigmatique (i), est plus instructif que n'aurait pu l'être, s'il nous avait été coftservé, le livre écrit par l'empereur Claude sur l'histoire des Étrusques (2). L'antique Egypte nous est mieux connue par les travaux des égyptologues contemporains que par les légendes suspectes d'Hérodote ou de Diodore. Les capitales de la Chaldée et de l'Assyrie, ensevelies depuis vingt siècles sous la poussière de leurs monuments et si bien effacées de la terre que leur emplacement même était un problème, ont été retrouvées, fouillées, décrites, et l'histoire perdue de Bérose aurait moins
(i) Noël Desvergers, rÉtrurie et les Étrusques, 1864. (2) Suétone, Claude, 42.
de prix que les résultats obtenus par nos assyriologues. Hier encore, Tarchéologie restituait le peuple des Hittites ou Héthéens (i) dont aucun écrivain de la période classique n'avait parlé et dont la Bible^ ainsi que les inscriptions hiéroglyphiques, avaient seulement livré le nom.
La mythologie comparée, rapprochant les croyances religieuses des divers peuples, les commente, fixe le sens des symboles, établit entre les mythes des rapports de similitude ou de dérivation, découvre sous le voile des allégories le souvenir de faits véritables et restitue ainsi quelques pages de révolution de Tesprit humain durant Tâge protohistorique.
La philologie comparée, cette archéologie du langage, spécule sur les mots comme sur des fossiles d'idées. « L'his- 4( toire, dit Mommsen, n'est autre chose que le tableau « progressif de la civilisation. Le langage est l'image vraie <n et l'interprète des succès obtenus ; c'est en lui que les
* révolutions des arts et des mœurs déposent tous leurs
* secrets : archive vivante où l'avenir ira encore chercher ^ la science quand la tradition directe des temps se sera « évanouie (2). » Les altérations subies par les mots, leurs changements d'acception, les variations de la syntaxe, etc., signalent les transformations de la pensée. Toute la vie intellectuelle d'un peuple se retrouve dans sa langue. Les racines d'une langue mère, transmises à des langues dérivées, l'analogie même des procédés grammaticaux attestent la parenté des idiomes et permettent d'en suivre la filiation. La confrontation du sanscrit, du zend et des langues européennes a mis hors de doute la provenance commune de tous les peuples qui les parlent (Hindous, Iraniens, Grecs, Latins, Celtes, Germains, Slaves...), et ce fait, d'une si grande importance pour l'histoire, mais dont nul sou-
(i) A. H. Sayce, The monuments of the Hittites, et H.-W. Wright, The empire of the Hittites, 1886.
(2) Histoire romaine, I, 2.
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'HISTOIRE 4o5
venir n'était resté, est aujourd'hui plus certain que si des historiens l'avaient mentionné sans preuves, sur la foi de vagues traditions. On est même parvenu à reconstituer sous le nom d'Aryas (les Purs), la nation mère des Indo-Européens, et à décrire son état de civilisation, d'après le sens des radicaux conservés dans leslanguesde sa nombreuse postérité (i). Ce peuple, antérieur à l'histoire, nous est maintenant mieux connu quenel'étaient naguère le Japon, le Thibet ou le Maroc. Le même mode d'investigation, appliqué aux autres familles de langues (sémitiques, touraniennes, indochinoises, malayo-polynésiennes , américaines, africaines), réussira peut-être un jour à débrouiller le chaos des origines ethniques.
Franchissons la limite où s'arrêtent toutes les données traditionnelles de l'histoire ; entrons dans la morne immensité des temps dont la mémoire des hommes ne garde aucun souvenir. Nous somm.es en plein inconnu. La science' ne renonce pas, néanmoins, à y porter sa lumière. Chaque vestige humain que le hasard fait découvrir sert à restituer un passé perdu, avec d'autant plus de certitude qu'il était plus simple. On peut alors raisonner par analogie en prenant pour terme de comparaison les degrés inférieurs de la civilisation. L'étude des populations sauvages ou barbares, à tort négligée par les historiens , est ici d'un grand secours parce qu'elle montre le mieux ce que l'humanité a pu être dans les temps de la préhistoire.
A-t-on la bonne fortune de trouver en place des débris humains dans une couche sédimentaire non remaniée ? La détermination géologique du terrain fixe l'ancienneté du dépôt et le rattache à un des âges de 4a chronologie du globe. L'examen des ossements caractérise le type de population et en rapproche la race inconnue de celle des races
(i) A. Pictet, Origines indo-européennes ou les Aryas primitifs.
4o6 l'histoire et les historiens
connues qui lui ressemble le plus. — Interprétés par une méthode analogue, les produits de Tindustrie humaine fournissent d'inappréciables renseignements sur les conditions d'existence du groupe ethnique. Les armes disent sa manière de combattre, les outils, sa manière de travailler. Selon que ces engins sont de bronze, de cuivre, d'os, de corne, de pierre polie ou de pierre éclatée, ils dénotent des états très différents de civilisation. Il y a loin du coup de poing de silex, dont s*armait le sauvage des temps primitifs, aux armes emmanchées, aux pierres lancées avec la fronde ou aux flèches projetées par la détente de Tare. Les harpons, hameçons, filets et nasses prouvent que la pèche était usitée et font connaître ses procédés. Les outils, percuteurs, haches, couteaux, scies, gouges, alênes, polissoirs, mortiers, meules à broyer le grain, etc., révèlent les moyens d'action et l'état des industries primitives.
Les débris de repas sont surtout significatifs. Ils renseignent sur le régime alimentaire et conséquemment sur le genre de vie des populations. Par la nature et la proportion des rebuts de cuisine, on voit si le peuple qui les a laissés était chasseur, pécheur, pasteur ou agriculteur, quelles espèces sauvages il poursuivait de préférence, s'il élevait ou non des animaux domestiques, quelles plantes il propageait par la culture...
Les gîtes qui ont servi de demeure nous apprennent si leurs habitants savaient se faire des huttes de bois, des cases sur pilotis ou s*ils cherchaient un refuge dans des abris sous roche, des cavernes dont ils devaient disputer la jouissance aux fauves. Les grattoirs, racloirs et lissoirs de silex témoignent qu'ils préparaient pour s'en vêtir les dépouilles de leurs proies ; les poinçons et aiguilles qu'ils savaient les rattacher et les coudre ; les fusaïoles et pesons, navettes et molettes de tisserand, qu'ils s'exerçaient à filer et à tisser. Des objets de parure, colliers ou bracelets, <fes ocres, des oxydes colorés pour peindre le corps, attestent
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 4O7
une immémoriale et instinctive coquetterie. Les spécimens de poterie signalent la condition de l'industrie céramique, et la forme de ces produits en indique les usages. Des coquilles marines trouvées loin des plages, des haches en jadéite, des grains de corail, de jayet, d'ambre ou de calais, font supposer de longs voyages ou dès relations commerciales étendues...
Mille détails de mœurs ressortent des moindres indices. La présence, parmi les restes de festins, d'ossements humains calcinés ou brisés pour extraire la moelle, trahit des habitudes d'anthropophagie. Rencontre-t-on, comme à Solu\ré, des crânes de vieillards aux mâchoires édentées, on en peut induire que la vieillesse était honorée et entourée de soins, car, avec le régime Carnivore, des individus sans dents ne pouvaient vivre que de morceaux de choix ou spécialement apprêtés. Des os de squelette fracturés par accident, puis réduits et guéris, font présumer quelques connaissances de chirurgie et une assistance donnée aux malades pendant qu'ils étaient incapables de pourvoir à leurs besoins. Certaines altérations pathologiques, constatées sur des ossements, ont décelé quelques-unes des maladies auxquelles étaient sujettes les populations préhistoriques (i). Les trépanations opérées avec des outils de silex, sans provoquer d'ostéite (2), supposent une pratique chirurgicale assez avancée...
Des essais d'ornementation, ciselures et dessins au trait, la recherche de formes élégantes, les reproductions d'hommes et d'animaux révèlent, jusquedans d'informes ébauches, les tendances du goût et le sentiment de l'idéal. Des pierres dressées ou levées, monuments initiaux de l'architecture,
(i) Arthrite, maladie des mâchoires.,. Un tibia du dolmen de Maintenon et un crâne du dolmen de TAumède ont présenté des traces irrécusables d'affection syphilitique (De Mortillet, le Préhistorique, p. 606 et 607).
(2) Le docteur Prunières n'en a constaté qu'un cas sur vingt crânes.
4o8 l'histoire et les historiens
témoignent qu'on savait déplacer, à grand renfort de bras, de pesantes masses et les disposer dans des conditions de stabilité durable. Des sifflets taillés dans un os creux ont probablement servi à émettre des signaux de chasse, et des tubes d'os d'oiseaux, disposés en flûte de Pan, ont peut-être fait entendre les premiers sons d'une musique sauvage.
Pendant le long âge de la pierre taillée, c'est-à-dire pendant toute la durée de la période quaternaire, l'absence de traces authentiques de sépulture semble indiquer une sauvagerie profonde, l'abandon des morts et le défaut absolu de croyances religieuses. Lorsque, avec l'âge de la pierre polie et des animaux domestiques, apparaissent des sépultures intentionnelles, un mobilier funéraire, des rites religieux, des fétiches, des talismans ou amulettes, on en peut induire un état d'esprit nouveau. L'usage d'enterrer les armes, des objets de paru e, des aliments, des chars même, avec les morts présumés partis pour un monde invisible, prouve que Ton croyait à une existence posthume. Enfin, l'importance des monuments funéraires correspond à celle de l'association politique et montre, comme les bâtons de commandement, qu'on obéissait à des chefs...
Ainsi, tout ce qui porte l'empreinte du travail et de la pensée de l'homme est pour la science un document précieux, d'une valeur supérieure à celle de stériles et vains récits de particularités. Les collections et les musées où, de nos jours, on recueille avec une vénération pieuse les reliques de la haute antiquité, seront, mieux que les corps d'annales qui encombrent nos bibliothèques, les archives de l'histoire future.
On voit la différence des méthodes et des résultats. Là où la tradition ignore et se tait, la science affirme et démontre. Un exemple fera concevoir l'impuissance de la première et les ressources de la seconde. Supposons qu'on vienne de mettre au jour, dans une tombelle d'âge.inconnu, des ossements d'homme et d'animaux, des armes, diverses
sortes d'objets... Les questions surgissent en foule aussitôt; mais elles sont de deux sortes, particulières ou générales, et tandis que l'histoire narrative est muette sur les unes, l'archéologie répond avec netteté aux autres : — Quel fut rhomme, notable en son temps, dont on vient d'ouvrir la sépulture ? Quels ont été son nom, sa famille, sa nation, les événements de son existence ? Voilà ce qu'on ne peut dire, car tout manque pour établir la biographie du personnage. Cela, toutefois, importe peu, puisqu'un récit de ce genre ne ferait que surcharger notre mémoire d'incidents dont beaucoup d'autres plus intéressants sont justement oubliés. — Mais le problème, autrement posé, comporte une solution précise et profitable pour l'histoire du genre humain : A quelle race appartenait cet inconnu ? Dans quel état de civilisation a-t-il vécu ? Quelles étaient ses conditions dévie et que peut-on en induire pour la connaissance des hommes de son pays et de son temps ? Ici tout parle et nous instruit. L'interprétation des moindres vestiges leur donne une signification très étendue. Avec de tels indices, il est possible de reconstituer un milieu historique.
Toutes ces sciences nées d'hier et vraiment plus historiques que l'histoire, l'archéologie, la linguistique, l'ethnographie, offrent donc à l'étude des choses humaines d'inappréciables secours pour restituer, malgré le silence de la tradition, le passé de notre espèce. Ces flambeaux à la main, nous pouvons nous engager dans la nuit des temps, dissiper en partie ses ténèbres et rétablir des notions qui semblaient à jamais perdues. En moins d'un siècle, l'histoire ancienne, telle qu'on croyait la savoir d'après les récits des historiens, a presque e,ntièrement changé d'aspect. Les vieilles civilisations de l'Orient, naguère encore si mystérieuses, sont revenues à la lumière. Les fouilles opérées dans les tumuli, les monuments mégalithiques, les cités lacustres de la Suisse, les crannoges d'Irlande, les terramare
d'Italie, les tourbières et les kioekken-moeddings du Danemark, les cavernes et les abris de la France et de la Belgique, ont révélé des populations dont la plupart vivaient dans une sauvagerie profonde...
Ces restitutions qui tiennent du prodige et, mieux que les miracles des thaumaturges, rappellent les morts à la vie, ne sont que les ébauches d'une science qui s'essaie, des jeux d'Hercule au berceau. Laissons ces recherches, encore si récentes et si incomplètes, se poursuivre pendant des siècles et s'étendre à toutes les régions du globe, leurs résultats se coordonner, de vastes lacunes se combler, et l'on verra le passé s'illuminer de clartés croissantes. L'avenir écrira sur preuves l'histoire du genre humain, depuis sa phase d'animalité native jusqu'à l'époque, voisine de nous, où il a pu se raconter lui-même, histoire bien différente de celle que les historiens nous ont faite, puisqu'elle ne mentionnera ni un nom propre, ni un accident mémorable, et ne pourra constater que des données générales, relatives à des foules et des faits communs, mais histoire vraiment scientifique et non moins positive par la rigueur de sa méthode, comme par la certitude de ses inductions, que celle de la formation du globe ou de l'évolution de la vie.
Les lois de l'histoire, transportées dans ce champ indéfini de spéculations, y trouveront, nous en avons la ferme assurance, une éclatante confirmation. Elles ne seront plus seulement probables, elles deviendront certaines quand il sera reconnu qu'elles s'appliquent au passé sans bornes non moins exactement qu'au présent borné. La loi du progrès, que les historiens n'ont pas su dégager de leurs narrations sans fin, ressort déjà plus clairement des inférences de la préhistoire que de l'ét^ude mal faite de la période historique. Ne sera-t-elle pas démontrée jusqu'à l'évidence, si, à mesure qu'on reculera dans le passé, on trouve les vestiges d'une sauvagerie toujours plus bestiale ? Il faudrait, au contraire, écarter comme un vain mirage l'idée d'une marche
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ascendante de notre espèce si, en se rapprochant de ses origines, on venait à découvrir les traces d'une perfection idéale, d'un état paradisiaque, et, dans les âges suivants, l'accablant témoignage d'une dégénérescence graduelle. Mais, est-il besoin de le dire, rien n'infirme jusqu'ici les assertions de la science ; tout dément les rêves de la poésie.
APPLICATION DES LOIS DE L HISTOIRE AUX FAITS EVENTUELS. PRÉVISION DE l'avenir
Si grand que soit en histoire l'intérêt des restitutions du passé, le pouvoir d'émettre des prévisions a bien plus de prix encore, parce que, d'une part, il soumet à une épreuve décisive la justesse des lois proposées, et, de l'autre, donne le moyen d'en faire l'application à la conduite de notre vie.
La démonstration la plus catégorique des lois d'une science consiste à charger l'avenir d'en opérer la vérification permanente. Tant que, pour étayer leur vraisemblance, on ne dispose que d'un nombre limité de faits observés dans le présent ou rétablis dans le passé, la certitude n'est pas entière, car bien des exceptions ont pu échapper. Mais, quand on affirme par avance la généralité des faits éventuels, on doit vite reconnaître si, ep effet, la règle posée les régit tous, parce que chaque fait contraire, passant à l'état d'anomalie, ne manquera pas d'être signalé. Si donc la loi est fautive, elle sera promptement démentie, et le premier fait qui l'infirmera la ruinera. Si, au rebours, elle est exacte, elle sera confirmée par la totalité des faits prévus et l'on verra se former avec le temps une accumulation de preuves à laquelle nulle prévention ne résistera. C'est cette expérience sans cesse renouvelée et toujours avec succès qui rend
Digiti
inébranlable notre croyance en la fixité des lois naturelles. Nous nous fions à leur ordre parce que, dans les inférences que nous en tirons à tout moment, nous ne les trouvons jamais en défaut.
Outre l'avantage de démontrer jusqu'à parfaite évidence la justesse des lois étudiées, cette méthode a, dans la pratique, les conséquences les plus étendues. Ce qui rend inestimable la valeur des connaissances positives, c'est que les lois qui règlent le cours des choses permettent à la raison d'agir en vue de leurs résultats nécessaires et d'en diriger les contingences dans le sens de nos intérêts. «, Savoir, c'est pouvoir, dit excellemment Bacon... La science <K et la puissance de l'homme se correspondent de tout « point et tendent au même but ; c'est l'ignorance où nous « sommes de la cause qui nous prive de l'effet, car on ne « peut vaincre la nature qu'en lui obéissant, et ce qui était « principe. elTet ou cause dans la théorie, devient règle, « but ou moyen dans la pratique (i). » Descartes compare les sciences à des arbres chargés de fruits. Celle qui serait trouvée stérile ne mériterait guère d'être cultivée.
La faculté de prévoir avec certitude est le signe auquel on reconnaît qu'une science est faite. Là où des lois sont bien établies, on en tire, pour les éventualités futures, des conséquences sur lesquelles on peut compter. Là, au contraire, où Ton n'a qu'un soupçon de vérité, on est réduit à émettre des conjectures et toute prévision est aventurée.
Lorsque l'astronomie a déterminé les éléments des révolutions d'un système d'astres, elle est en état de prédire leurs situations respectives à une date fixée. Nos Almanachs et nos Tables de la connaissance des temps annoncent les phénomènes célestes avec une précision qu'on admirerait davantage si l'on était moins habitué à la
(i) Nopum organum, \, aphor. i et 3.
DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 4I?
A^oir se vérifier constamment. La physique prédit de même les effets de ses agents appliqués dans des conditions données ; la chimie, les combinaisons qui doivent résulter d'un mélange de substances ; la biologie, les fonctions normales de la vie organique. Toutes les pratiques raisonnées de nos arts se fondent sur des lois que l'expérience a vérifiées, et nous ne pouvons rien entreprendre avec méthode sur la nature sans nous proposer des résultats Toulus, cherchés et conséquemment prévus.
Pour faire à son tour preuve d'aptitudes scientifiques, l'histoire serait aussi tenue de prévoir. Son utilité se réduirait à rien si elle se bornait à nous apprendre ce qui n'est pliïs et nous laissait ignorer ce qui doit être. Soumettons-la donc à cette nouvelle épreuve et, dût-elle y perdre les derniers lambeaux de son prestige, demandons-lui ce qu'elle autorise de prévisions fondées. La réponse nous fixera sur la réalité de son savoir et sur le profit qu'on en peut attendre. Une pareille question est faite pour embarrasser cruellement les historiens, car cette preuve qu'on exige d'eux et qui lèverait tous les doutes, ils sont incapables de la fournir. En ce qui concerne les particularités de la vie humaine, objet exclusif de leur étude, ils ne peuvent que pressentir le probable, peser des chances et préjuger l'inconnu. L'histoire des fonctions est seule à même de prédire le certain.