‹ L'Histoire et les historiensChapitre 36 sur 48 · DE LA PRÉVISION DES FAITS SINGULIERS · texte numérisé non relu

DE LA PRÉVISION DES FAITS SINGULIERS

Prévoir est impossible dans l'ordre des faits que les historiens subordonnent à des influences occultes. Dès qu'ils font intervenir, comme cause des événements, la libre initiative de l'homme, une action divine ou providentielle, les caprices de la fortune ou les arrêts du destin, ils doivent renoncer à rien prédire avec certitude, puisque les décisions

de ces agents échappent à toute règle dont on puisse raisonner à coup sûr.

Notre volonté personnelle, versatile, révocable, sujette à des retours, à des contradictions sans fin, tourne avec les circonstances comme une girouette au souffle des vents- Que pourrait-on affirmer d'elle qu'elle ne démente à l'occasion ? Quand nul n'est assuré de persister jusqu'au bout dans ses résolutions les mieux arrêtées, qui oserait se porter garant de celles d'autrui ? Rarement les hommes exécutent ce qu'ils décident, tiennent ce qu'ils promettent et font ce qu'on attendait d'eux. Il n'y a place, en cette matière, qu'à des conjectures, combien faillibles et souvent déçues, nos mécomptes de chaque jour le disent assez clairement.

Quand on attribue à l'action divine le gouvernement du monde, on devrait conclure à la résignation du fatalisme pour ce qu'un être tout-puissant édicté dans sa toutesagesse, sans même chercher à pressentir ses desseins. ^ Les événements régis par des volontés surnaturelles ^ peuvent bien laisser supposer des révélations ; mais ils « ne sauraient évidemment comporter aucune précision 4< scientifique dont la seule pensée constituerait un sacria lège (1). » Alors même, d'ailleurs, qu'on réussirait à pénétrer le secret des intentions providentielles, comme il serait déraisonnable de prétendre y rien changer, il ne resterait qu'à s'humilier et à se soumettre.

Enfin le rôle assigné à la fortune dans la production des accidents de la vie humaine ne nous donne aucun moyen de présumer ses caprices et frappe notre clairvoyance de cécité (2). Un événement qui se prépare ou qui s'accomplit admet une infinité de chances intercurrentes entre lesquelles on ne peut faire un choix raisonné, car c'est bien souvent la plus insignifiante ou la mieux cachée qui l'emportera.

(i) A. Comte, Cours de philosophie positive, leç. 48. (2) « Nescia mens hominum fati sortisque futurs. »

(Enéide, Xy ^01.)

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'HISTOIRE 4i3

Introduisez le moindre élément de variation dans l'ordre instable de hasards que nulle logique ne lie, leur suite entière va s'engager dans une route nouvelle et s'écarter de plus en plus de celle qu'elle semblait devoir suivre. « La « Fortune, disaient les Grecs, chemine sur le tranchant « d'un rasoir (i). » L'influence des petites causes, si aisée à mettre en lumière dans les accidents de l'histçire, démontre la double impuissaoce où Ton est de les expliquer dans le passé et de les prévoir dans l'avenir, car, lorsque tout dépend ainsi de tout, rien ne dépend plus de rien. Les faits fortuits résultent d'un concours d'actions toujours mal déterminées. L'ignorance où l'on est de leur nombre, de leur force, de leurs conflits ou de leur accord, empêche de certifier celle qui, en réalité, prévaudra. Notre prévoyance se borne à imaginer des conjectures auxquelles notre témérité se fie, mais plus souvent démenties que confirmées par l'événement, parce que, parmi les occurrences multiples, une seule est affirmée, la raison, qui cherche le probable, ne pouvant se rencontrer que par exception avec la fortune, qui admet tout le possible. « A chaque événe- « ment, dit Guichardin, prenez par écrit les conjectures de « quelque sage personnage, relisez-les à quelque temps de « là, et vous trouverez qu'elles se sont réalisées à peu près « aussi bien que les prévisions des astrologues à chaque ^ nouvelle année ; tant est grande l'incertitude des événe- « ments de ce monde (2) ! »

Nous raisonnons au hasard sur ce que le hasard amène. Alors que nous croyons avoir le plus de chances de réussir, il suffit que la fortune s'en réserve une seule, inaperçue ou négligée, pour avoir le droit de la produire, avec des séries inattendues de conséquences qui bouleversent nos" plans, déconcertent notre sagesse et dérobent le succès aux

(0 'EttI Çupoîi icjTaTat dx{jLY)ç.

(2) Guichardin, Ricordi politici e civili.

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entreprises les mieux combinées, «k Tant c'est chose vaine 4c et frivole que l'humaine prudence ! Et, au travers de « nos projets, de nos conseils et précautions, la fortune 4< maintient toujours la possession des événements (i). »

Dans de telles conditions, il faut n'être pas médiocrement présomptueux pour se flatter de prévoir des éventualités. Quel peuple, s'endormant en paix, est sûr de ne pas se réveiller en guerre et, vainqueur aujourd'hui, de n'être pas vaincu demain? Qui garantira que, au ha3ardde la n^ssance, un bon roi ne sera pas suivi d'un roi détestable et que Marc-Aurèle n'aura pas Commode pour héritier (2) ? Qui dira comment doit finir telle aventure, tourner telle révolution ? Les questions de ce genre, incessamment posées par le Sphinx de la politique aux Œdipes en fonction, sont rarement tranchées par eux, et plus d'un téméraire expie son audace à tenter le sort ou son inhabilité à deviner les énigmes. Les hommes d'État, « ces perfides et astucieux animaux », comme les appelle Adam Smith (31 s'arrogent la mission d'exploiter les contingences futures et, sans rien savoir de l'avenir, prétendent néanmoins tout régler. Ce sont de simples empiriques qui se font les auxiliaires de la fortune et les serviteurs du hasard. Il n'y a point parmi eux de savants qui calculent juste. Tous se dirigent, non par méthode, mais par inspiration, d'après des pressentiments obscurs. Réduits, faute de lois, à des expédients, ils marchent à l'aventure au triomphe ou à l'insuccès. Qui est heureux passe pour habile; qui échoue court grand risque d'être réputé maladroit.

Ainsi, en fait d'accidents, rien n'est assuré, tout peut arriver. La seule chose certaine, c'est qu'il y aura de l'im-

(i) Montaigne, Essais^ I, 23.

(2) « Coupez-vous la gorge vingt ans, Messieurs les fous, versez des « torrents de sang pour avoir Germanicus et Agrippine dignes de « régner ; ils vous feront présent de Caligula » (Joseph de Maistre, Lettres).

(3j De la richesse des nations, IV, 5.

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prévu. Le sage a soin de lui ménager une large part dans ses projets, et encore cette part, si grande qu'il ait la prudence de la faire , se trouve-t-elle presque toujours trop petite. La prévision des choses fortuites est un jeu hasardeux que la raison engage contre la fortune, avec des chances diverses, mais où le gain n'est jamais sûr. Tout ce qu'il est permis de dire, dans l'attente de l'événement, c'est le mot de César : «Aléa jacta est(i) ». Nous agitons les dés d'une main fiévreuse. Qu'amèneront-ils ? C'est le secret de l'avenir, et, contre nous, le sort a la partie belle, parce les dés sont pipés (2).

Quoique les historiens n'ignorent pas la perpétuelle incertitude des événements, ils ne laissent pas de croire que la connaissance du passé, venant en aide aux perplexités du présent, peut nous faire profiter des leçons de l'expérience et trancher nos hésitations par l'exemple des cas analogues déjà survenus. Thucydide compose, dit-il, son histoire, « afin que si, par la suite, il arrive des événements sem- « blables, on voie, en jetant les yeux sur ce qui a été écrit, « ce qu'il est utile de faire (3) ». Polybe se propose aussi de mettre l'histoire en leçons et appelle son œuvre une pragmatie (Tupay^xaTixiq), voulant indiquer, par ce terme de l'école, un traité de politique en action, « à l'usage des « hommes d'État, des administrateurs, légistes, diplomates' « et tacticiens... Enlevez, ajoute-t-il, à l'histoire ce qui peut « servir, le reste est stérile et sans application (4) ». — « Le « plus salutaire et principal avantage de l'histoire, dit de « même Tite-Live, c'est d'exposer à vos regards, dans un « cadre lumineux, des enseignements de toute sorte qui « semblent vous dire : Voici ce que tu dois faire et ce que « tu dois éviter, dans ton intérêt comme dans celui de la

(r) Suétone, Cœsar, 32.

(2) Oi xu^ot Atoç àet euTrtTTioufft (proverbe grec).

(3) Histoire de la guerre du PéloponèsCy I, 22.

(4) Histoire générale, I, i et 2 ; XII, 25.

« chose publique (i). >^ Commynes est persuadé que les princes tireraient beaucoup d'avantage de l'étude des histoires, * esquelles se voyent largement... de grans frauldes, 4i tromperies et parjurements que aucuns des anciens ont 4i faict... L'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plu- « sieurs... Et est, ce me semble..., Tung des grands «, moyens de rendre un homme saige d'avoir leu les hys- « toires anciennes et apprendre à se conduire et garder et * entreprendre saigement par icelles et par les exemples de 4c nos prédécesseurs ^ (2). En conséquence, il recommande aux 4i seigneurs ignorants ^ d'entretenir auprès d'eux 4c quelques clercs et gens de robbes longues » qui « à tous ^ propos ont une loi au bec ou une hystoire (3) ». Citons enfin Amyot : « L'histoire est une reigle et instruction « certaine qui, par exemple du passé, nous enseigne à iuger « du présent et à prévoir l'advenir afïin que nous sçachions « ce que nous devons suivre ou appeter et qu'il nous faust « fuyr et esviter... La lecture des histoires est une eschole « de prudence... Aussi list-on qu'Alexander Severus, très « sage et vertueux empereur de Rome, toutes et quantes ^ fois qu'il avoit à délibérer de quelque chose de consé- ^ quence, tant au faict de la guerre que de gouvernement, « appeloit tousiours ceulx qui estoient renommez de sçavoir « bien les histoires (4). »

En consultantde la sorte, Alexandre Sévère pouvait trouver occasion d'apprendre un peu d'histoire ; mais retirerait-il de ces conférences beaucoup de lumière pour sortir des difficultés pendantes ? Nous ne l'oserions soutenir. L'histoire n'enseigne point aussi clairement que les historiens le supposent la conduite à tenir dans une conjoncture donnée,

(i) Annales f préface.

(2) Mémoires f III, 6.

(3) Id., id.

(4) Préface à la traduction des Hommes illustres de Plutarque, et Histoire Auguste, Lampride, Alexandre Sévère, 15.

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et les maîtres clercs qui ont toujours « une histoire au bec » ne sont pas pour cela les conseillers les plus sûrs.

Voltaire, dissertant sur l'utilité de l'histoire, a l'étonnante naïveté de prétendre que « les fautes passées servent beau- « coup en tout genre... L'histoire du tyran Christiern peut « empêcher une nation de confier le pouvoir absolu à un <c tyran : et le désastre de Charles XII devant Pultawa <i avertit un général de ne pas s'avancer dans l'Ukraine sans « avoir de vivres (i) ». Suivant Bacon, le récit des fautes de Clément VII, si bien décrites par Guichardin, serait excellemment propre à guérir de l'irrésolution et de l'inconstance, comme celui des fautes de Phocion, d'une extrême opiniâtreté ; l'exemple de Caton d'Utique apprendrait à marcher avec son siècle... (2). Enfin Bayle, oubliant un moment son scepticisme, qui pourtant n'aurait jamais été mieux placé, tient qu'avec une belle sentence de Tite-Live ou de Tacite on peut retourner une assemblée, ramener à l'obéissance des esprits mutinés, « et voilà une guerre civile « étouffée dans son berceau (3). »

Tant de candeur surprend chez des philosophes. Les exemples sont-ils vraiment instructifs à ce point ? Le premier tyran exposé au pilori de l'histoire a-t-il rendu tous les autres impossibles? La fin de Cyrus a-t-elle prémuni Cambyse et l'imprudence de Charles XII a-t-elle servi d'avertissement à Napoléon ? N'y a-t-il plus d'obstinés ni de rétrogrades parmi les lecteurs de Plutarque, d'irrésolus ni d'inconstants parmi ceux de Guichardin ? Si l'histoire était aussi efficace pour les corriger, les hommes seraient sans excuse, car jamais les mauvais exemples ne leur ont manqué. Mais l'expérience montre qu'ils ne nous instruisent guère, et même les moralistes nous reprochent d'être plutôt enclins

(0 De l'utilité de l'histoire, Œuv. compl., Genève, 1768, t. VII, p. 10.

(2) De la dignité et de Vaccroissement des sciences, I.

(3) Dissertation contenant le projet d'un dictionnaire critique.

à les imiter. Si les fautes des pères en préservaient les enfants, il y a longtemps que le monde serait parfait (i). Quand nos propres sottises ont tant de peine à nous amender, pouvons-nous beaucoup attendre de celles d'autrui? Imprudents et faillibles par nature, nous tombons successivement dans les mêmes erreurs comme les oiseaux dans les mêmes pièges*, parce que, où d'autres se sont laissé prendre, chacun espère se sauver.

Quelques auteurs insistent de préférence sur l'utilité de rhistoire pour nous exciter aux grandes choses par de glorieux exemples. Ils nous présentent les héros comme des modèles et voudraient nous inspirer la généreuse envie de leur ressembler. « On ne peut, dit Valère Maxime, lire sans ^ transport la vie des grands hommes (2). » Plutarque, en se faisant leur historien, déclare poursuivre un but moral pour les autres et pour lui-même (3). De son côté, Froissant se propose de ^ registrer et mettre en perpétuelle mémoire 4c les honorables aventures et faits d'armes... afin que les * preux aient exemple d'eux encourager en bien faisant (4) >>. Enfin, tous les hagiographes ont eu le pieux désir d'exposer aux fidèles les vies des saints comme des exemples à imiter.

Le dessein est assurément louable ; mais peut-être les historiens s'exagèrent-ils l'efficacité de l'émulation. S'il est vrai, comme on le rapporte, que les lauriers <ie Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir (5) ; que Scipion sentait s'allumer en lui, au souvenir des exploits de ses ancê-

(i) Frédéric II termine son Histoire de la guerre de Sept atwparces réflexions moins optimistes : « C'est le propre de l'esprit humain que « les exemples ne corrigent personne ; les sottises des pères sont per- « dues pour les enfants. Il faut que chaque génération fasse les sien- « nés... »

(2) «Exsultat animus maximorum virorum memoriam percurrens» {Factorum dictorumque memorabilium, lib. IV, 3, % i3).

(3) Vie de Paul-Emile, i.

(4) Chroniques, prologue. Ailleurs, il dit vouloir « exemplier (ins- € truire par exemple) les bons qui se désirent avancer par armes » (Id.yX. i388).

(5) Plutarque, Vie de Thémistocle,

très, l'ardeur à marcher sur leurs traces (i); et que César ait versé des larmes de regret de n'avoir encore rien accompli de mémorable à l'âge où Alexandre avait déjà conquis l'Asie (2); c'est que ces ambitieux de renommée étaient prédestinés à sentir de telles douleurs; ils se seraient engagés d'euxmêmes dans la voie où d'autres les avaient précédés. Quant aux hommes du commun, le récit de faits héroïques ne trouble pas, d'ordinaire, leur quiétude. Ils admirent de loin les illustrations sans être tourmentés du désir de les égaler, et, chaque jour, les fidèles entendent avec componction le panégyrique des saints sans faire beaucoup d'efforts pour en augmenter le nombre. Ils savent que, pour jouer le rôle de héros, l'intention ne suffit pas. Il faut de plus des aptitudes spéciales et un concours extraordinaire de circonstances propices. Ne serait-il pas d'ailleurs contradictoire de vouloir ériger en règle ce qui n'est loué qu'à titre d'exception ?

Lorsque les historiens cherchent dans les événements passés des leçons applicables aux événements futurs, ils commettent une prodigieuse méprise, car, le propre des faits singuliers est leur singularité même qui, faisant de chacun d'eux la résultante particulière de causes locales et momentanées, ne permet à aucun de se reproduire dans des conditions pareilles et, conséquemment , ne comporte entre eux que des assimilations trompeuses. Comme les acteurs diffèrent et qu'il suffit du moindre incident pour tout changer, les choses ne gardent pas longtemps leur faux air de ressemblance, et celles qui paraissent commencer de même finissent toujours autrement. En outre, l'histoire est assez riche d'exemples pour que, dans chaque occurrence, Qn puisse en invoquer pour et contre. Corneille fait dire à

(i) Salluste, Jugurtha, 4.

(2) Plutarque, Vie de César.

Auguste, indécis entre les destinées contraires de S} 11 a et de César :

€ Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur ; Et Tordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt, un autre est conservé (i). »

Il n'y a donc rien à espérer des enseignements de l'histoire en fait de particularités. Le passé n*a pas de leçons dont le présent puisse profiter et nous arrivons toujours novices à des situations toujours nouvelles (2). Voltaire, qui n'est pas tous les jours de son opinion, juge mieux la stérilité d'une fausse science quand il écrit : «k L'histoire ^ ancienne n'est peut-être utile que de la même manière « que Test la fable, par de grands événements qui sont le * sujet perpétuel de nos tableaux, de nos poèmes, de nos ^ conversations, et dont on tire de beaux traits de morale. « Il faut savoir les exploits d'Alexandre comme on sait les « travaux d'Hercule (3). »

Tout au plus pourrait-on admettre que l'histoire, lue avec réflexion, suggère une sorte d'expérience abstraite, de philosophie générale, dont l'application est toujours délicate et fort incertaine. « Je considérai, dit Louis XIV, « que la connaissance de ces grands événements que le 4c monde a produits en divers siècles, étant digérée par un <K esprit solide et agissant, pouvait servir à fortifier la raison 4c dans les délibérations importantes (4). » Là se borne en effet l'utilité de l'histoire. Le reste est illusion pure. Régler

(i) Cinna, A. H, se. i.

(2) « Qui sera sûr que la règle générale se rapporte au cas singulier, « au hasard obscur de ce jour ? Qui peut savoir, qui peut prévoir } * (Michelet, Histoire de France, t. VII, la Renaissance, ch. xii.)

(3) Nouvelles considérations sur rhistoire, Œuv. compl., 17^8» t. VII, p. 9.

(4) Mémoires pour servir à Vinstruction du Dauphin (rédigés par Périgny et Pellisson), 1806, t. I, p. 290.

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la politique du jour sur des préceptes déduits d'accidents antérieurs serait se montrer chimérique à plaisir. La vive • intuition des hommes d'État qui, au lieu de pâlir sur les livres, ont pratiqué la vie de leur temps et s'inspirent de ses besoins, est préférable au vain savoir d'érudits qui, ayant fréquenté les morts plus que les vivants, ne connaissent bien que les âges évanouis. Les meilleurs historiens ne font pas les plus clairvoyants ministres. Pour sauver un État en péril, mieux valent un paysan laboureur comme Cincinnatus, une bergère comme Jeanne d'Arc ou un fendeur d'échalas comme Lincoln, ne sachant rien du passé, mais ayant le sens du présent, que de doctes professeurs d'histoire dont l'esprit, hanté d'hallucinations pédantesques, s'égare à poursuivre entre des situations dissemblables de décevantes analogies. Tel pensait recommencer en France la révolution d'Angleterre qui marchait à une révolution inédite et a perdu Louis-Philippe en lui promettant le sort de Guillaume d'Orange (i).

Il serait donc logique et sage de renoncer à prédire les événements futurs autrement qu'avec réserve et sous forme dubitative, car là où nulle science n'est exacte, toute prescience est aventurée. Mais si vive est la curiosité de l'avenir qu'on n'a pu se résigner aux suites d'un pareil aveuglement ni le croire sans remède. « Tousiours béants après les « choses futures (2) », les hommes ont préféré se repaître de chimères plutôt que de se résoudre à ignorer ce qu'ils ne pouvaient savoir. « Embabouinés de la science divina- « trice » et « donnant auctorité à toute façon de prognos-

(i) Sur le parallèle si mal à propos rêvé par M. Guizot, voy. son Histoire de la révolution d'Angleterre (1826), t. I, et II, et le Discours en tête des derniers volumes (1850). Lui-même a reconnu son erreur : « Nous avions, écrivait-il, l'esprit plein de la révolution « de 1688, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a « fondé... »

(2) Montaigne, Essais, I, 3.

« tiques (i) »• îls ont essayé de percer, à l'aide de pratiques superstitieuses, les ténèbres impénétrables de l'avenir. On les a vus interroger les Dieux, consulter les astres, interpréter les songes, évoquer des ombres, épier le vol ou le chant des oiseaux, scruter les entrailles des victimes, mettre en œuvre les artifices les plus étranges et ne réussir qu'à tromper, par de fantastiques visions, Tâpre désir qui les tourmentait.

L'histoire abonde en récits de présages, d'avertissements et de signes, témoignage de l'universelle folie. Le passé a vu se produire force prophètes, sybilles, oracles, pythonisses, devins, sorciers, astrologues, etc., qui tous affirmaient posséder une connaissance surnaturelle de l'avenir et faisaient profession de la vendre à la crédulité des sots (2). Mais ils avaient soin de formuler leurs prédictions en termes vagues, obscurs, embarrassés, propres à faire suspecter leur lucidité ou leur bonne foi. Ceux mêmes qui, se disant inspirés de Dieu, auraient dû être le mieux informés, ne laissaient pas d'exprimer confusément les choses. Spinoza cite les prophéties de Zacharie, si peu claires, au dire du prophète luimême, « qu'il ne put les comprendre sans une explication ; * et Daniel, même avec une explication, ne put com- « prendre les siennes (3) >►. Les Centuries de Nostradamus (i555) ont mis à la torture des commentateurs assez naïfs pour chercher un sens à des logogryphes rendus intentionnellement ténébreux afin qu'on pût y trouver ce qu'on voudrait.

Ce n'est point ainsi qu'il faudrait annoncer l'avenir, si on le savait. La prévision gagnerait à être explicite. On ne devrait pas, comme on le fait communément, se borner à

(i) Montaigne, Essais, II, 19.

(2) « Qui inventa cet art (de prédire) ? — Le premier fripon qui « rencontra un imbécile » (Voltaire, Essai sur les mœurs. Discours préliminaire).

(3) Traité théologicO'poHtique, ch. 11; voy. Zacharie, i, 9 et lO,. et Daniel, zii, 8.

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rîndication sommaire de quelque éventualité d'ordre général et plus ou moins probable, parce qu'une part aléatoire se mêle à la réussite et qu'on peut deviner comme on gagne à la loterie. Il serait aisé de citer des cas où la prédiction d'un événement spécifié s'est accomplie avec une surprenante exactitude (i) ; mais les prévisions de ce genre ne tirent pas à conséquence, car il serait plus facile encore d'en citer bien davantage que l'événement a démenties. A spéculer sur ce qui relève du hasard, on a toujours une chance de rencontrer juste et une foule de rencontrer faux. Autant vaudrait faire exercer des soldats à la cible pendant la nuit. L'un deux pourra mettre dans le blanc sans que cela prouve son adresse. Une prescience véritable devrait énoncer en détail les choses. De même que les astronomes, lorsqu'ils prédisent une éclipse de soleil, ont soin d'en marquer l'instant précis et la durée, de dire si elle doit être partielle, annulaire ou totale, enfin d'indiquer les régions où elle sera visible, les voyants qui, en histoire, liraient clairement dans l'avenir, devraient désigner les acteurs, le lieu, la date, spécifier les incidents et les suites de l'événement annoncé, en un mot le raconter par avance avec autant de précision que les historiens quand il est passé. Mais, outre que cela impliquerait contradiction, puisqu'on pourrait souvent pourvoir à un accident prévu et l'empêcher d'arriver, qui a jamais entendu parler de divinations pareilles ? On ne citerait pas un exemple de prophétie formelle, nette, circonstanciée, dont l'antério-

(i) Durant tout le cours du xviii» siècle, nombre d'esprits clairvoyants ont prévu l'approche d'une grande révolution, et l'on a dressé des listes de ces curieux pronostics formulés parfois avec une précision singulière). Prévost-Paradol a signalé d'une façon saisissante l'imminence du choc entre la France et la Prusse [La France nouvelle, fin). Victor Hugo, dix ans avant que personne n'y songeât, avait annoncé le retour des cendres de Napoléon (« Dors, nous t'irons chercher... » Voy. Chants du crépuscule, A la Colonne, pièce datée du 9 octobre i83o). H. Heine a prédit le renversement de la colonne Vendôme par des mains françaises, etc.

rite soit certaine et la réalisation authentique (i). Toutes se tiennent dans un vague prudent, s'enveloppent de nuages, se cachent sous des emblèmes, s'expriment par figures ou allégories, réclament des commentaires non moins douteux que le texte (2), et ne montrent rien, en définitive, de ce qu elles prétendent découvrir. L'événement accompli, on dispute pour savoir si c'est bien de lui que l'oracle voulait parler. Chrétiens et Juifs interprètent contrairement les prophéties de la Bible relatives à la venue d'un Messie. Les premiers assurent qu'il est arrivé, tandis que les seconds, à qui seuls il était promis, l'attendent encore : Les prophètes avaient oublié d'être clairs.

L'ambiguïté est si bien la loi des oracles que lorsque, par exception, ils deviennent explicites, la science suspecte aussitôt leur date. Rencontre-t-elle dans l'un d'eux la mention de quelque circonstance précise, le présent lui paraît trop tôt instruit des faits du lendemain, et elle déclare la prophétie antidatée. Il est en effet de règle pour la critique historique que l'indication expresse d'une particularité en implique la connaissance, non au futur, mais au passé (3). Ce moyen de contrôle sert à fixer la date des prophéties non datées : « Tant que les prédictions sont 4( minutieusement conformes à l'histoire, on peut être « certain qu'elles sont postérieures à l'événement. Dès « que cet accord cesse, la date cherchée se révèle (4). »

(i) L'unique exemple d'une clairvoyance aussi lucide serait la Prophétie de Cas^ottej où est indiqué, à la date de 1789, le sort de personnages connus qui devaient mourir tragiquement pendant la Terreur. Mais cet opuscule de Laharpe, son meilleur titre littéraire, n'a paru qu'en i8o3.

(2) Pascal convient que certaines figures de la Bible paraissent « un ^ peu tirées par les cheveux » {Pensées, édit. Havet, t. II, p. 1).

(3) Bossuet admire comme un miracle de divination que Cyrus, deux cents ans avant sa naissance, ait été nominativement désigné par Isaïe 'Discours sur Vhistoire universelle^ \\* partie, ch. vi et îsaie, xuv, 28). Mais le merveilleux cesse d'étonner quand on sait que cette partie d'Isaïe a été composée du vivant du conquérant.

(4) Albert Réville, Revue des Deux Mondes, i«' octobre i863. On a

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Les modernes semblent un peu revenus de la folie divinatoire, sans être tout à fait guéris. Les oracles sont en discrédit manifeste ; on ne croit plus guère aux prophètes, en leur pays ni ailleurs; les nécromanciens et les astrologues ont disparu ; les sorciers deviennent rares depuis qu'on ne les brûle plus, et les diseuses de bonne aventure, tireuses de cartes, somnambules, etc., ont peine à ne pas mourir de faim. Ce n'est pourtant pas que les pronostiqueurs fassent défaut ; le monde en est plein. Chacun émet à l'occasion ses conjectures sur l'événement prochain ; mais, parmi tant de présomptueux qui se mêlent de prédire, nul ne le fait avec certitude, et celui qui rencontre juste doit remercier le sort plus que vanter sa sagacité. Il arrive même qu'en cette matière les esprits bornés se trompent moins que les autres, parce que, leur courte vue les empêchant de regarder à grande distance, ils attendent volontiers que les événements soient accomplis pour les annoncer. Les esprits subtils, qui prétendent voir venir les choses de loin, sont plus sujets à se compromettre. Le génie, ambitieux de spéculer sur un long avenir, a naturellement le privilège des plus grosses absurdités. Le candide Mickiewiçz, qui tenait Napoléon pour une façon de Messie, l'a gratifié du don de prophétie, inséparable de l'emploi (i). Mais, si le héros a pu émettre, sur de rapides campagnes que son ascendant dirigeait, quelques prévisions justifiées, il ne sut apparemment prévoir ni les suites de la guerre d'Espagne, ni l'issue de la campagne de Russie, ni Waterloo, ni Sainte-Hélène. Plus clairvoyant ou moins téméraire, il aurait évité sa malencontreuse fin. Lorsque, ensuite, étendant sur l'avenir un regard dont l'intérêt propre ne troublait

pu reconnaître ainsi le date exacte où fut écrit le livre de VApocalypse, dans la seconde moitié de l'an 68 (Voy. Valkmar, Commentaires sur l* Apocalypse de Jean, 1862).

(i) Mickiewiçz, V Eglise officielle et le messianisme. Voy. aussi de Ségur, Histoire et Mémoires, II, 3o.

plus la lucidité, il a dit, d'un ton d'oracle : « Dans cin- « quante ans TEurope sera républicaine ou cosaque », la prophétie avait, semble-t-il, deux chances de se réaliser puisqu'elle posait une alternative du blanc au noir. Eh bien 1 Les temps sont révolus ; qu'est-il arrivé ? L'Europe n'est ni républicaine, ni cosaque. Le prophète s'est trompé dans les deux sens.

DE Là prévision DES FAITS RÉGULIERS

Nous est-il donc interdit de prévoir avec certitude et devons-nous renoncer à pressentir les choses futures quand nous aurions à les connaître un si grand intérêt ? Faut-il croire ce qu'affirment les poètes, que la prudence des dieux couvre à dessein l'avenir d'une nuit profonde, et que leur bonté même nous condamne à l'ignorance pour ne pas nous ôter l'espoir (i) ? Aujourd'hui est-il seul à nous et demain appartient-il sans réserve à la fortune ? S'il en était ainsi, notre activité n'aurait pas de sens, car nous ne pouvons rien projeter dans l'avenir, rien exécuter dans le présent, sans donner pour but à nos efforts des résultats déterminés par avance. Pour que notre volonté s'exerce, il lui faut des fins à poursuivre, des suites d'effets à préparer,

(i) « Prudens futuri temporis exitum

Caliginosa nocte premit deus Ridetque si mortalis ultra Fas trépidât. »

(Horace, Odes, III, 29.) Lucain fait dire à Jupiter :

« Sit subitum quodcumque paras, sit cœca futuri Mens hominum fati ; liceat sperare timenti. »

{Pharsale, II, 15.) Dante traite de témérité criminelle le fait de vouloir sonder Tavenir^ et condamne ceux qui s'en sont rendu coupables au supplice de marcher à reculons, le cou tordu, les yeux tournés en arrière {Inferno, XX).

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et qui ne saurait rien prévoir n'aurait pas de raisons d'agir. En ce qui concerne les phénomènes naturels, notre latitude d'action se mesure sur ce que nos connaissances autorisent de prévisions motivées. Dans l'ordre des faits humains, la même condition s'impose. 11 nous reste à montrer que l'histoire n'est pas incapable de la remplir.

Séparons d'abord les accidents, sans règle assignable, et les fonctions, soumises à d'expresses lois. Les premiers, où domine la contingence, échappent à la prévision scientifique. Il faut en prendre notre parti : jamais on ne pourra prédire sûrement de simples éventualités. Imaginer le possible, évaluer des chances et, sur cette base mouvante, élever un échafaudage de conjectures, c'est à quoi se réduit notre prévoyance bornée. En cela, toutefois, elle n'est pas inutile car, pour nous diriger à travers les occurrences des événements, ces recherches que Bacon appelle « noc- « turnes » et qui consistent à recueillir des lueurs plutôt que des clartés, sont absolument nécessaires. Nous spéculons sans cesse sur des combinaisons aléatoires. Leibniz et d'Alembert ont même mis l'art de conjecturer au-dessus de l'art de démontrer parce qu'il s'applique mieux, dans le détail, à ce que l'existence a de relatif. Mais c'est là un art et non une science. Il indique le probable, il n'affirme pas le certain. Or, ce n'est pas toujours le probable qui arrive et nous sommes le plus souvent déçus dans nos prédictions par le résultat des événements. A chaque inférence, il serait donc prudent de dire, comme le devin Tirésias : « Ce 4( que j'anjionce s'accomplira ou ne s'accomplira pas (i) », réserve rarement exprimée qu'il faut toujours sous-entendre.

Les lois seules autorisent, une fois leur exactitude reconnue, des prévisions infaillibles. Comme l'ordre qu'elles dé-

(i) « Quidquid dicam aut eritaut non. »

(Horace, Satires, II, 5.)

43o l'histoire et les historiens

terminent est général et constant, on peut déduire, de la marche des faits présents ou passés, celle des faits futurs, sans avoir à craindre d'être démenti par l'événement , à moins que la loi ne soit fausse. Voilà le fondement solide sur lequel il faut bâtir.

Sans doute, puisque notre vie se compose de nécessités imposées par des lois et d'accidents subordonnés à des chances, il importe de pouvoir à la fois prédire le certain et pressentir le probable. Notre activité s'exerce au sein d'un ordre fixe qu'elle doit suivre, et parmi des circonstances variables qu'elle peut en partie modifier. Elle a donc intérêt à connaître cette double condition des choses, car elle les régit alors par la direction des faits contingents et se régit ellemême par la considération de lois strictes. Mais la prescience des accidents est incertaine et secondaire, tandis que la connaissance des lois est essentielle, parce que les inductions qu'on en tire ont des applications générales et ne trompent pas.

Cette connaissance, c'est dans l'étude de l'histoire qu'on doit la chercher. Deux sciences, qui dépendent d'elle, mais qui participent encore de son imperfection, la morale et la politique, ne pourront se constituer à l'état positif et acquérir toute leur valeur utile qu'en prenant pour base les lois de la vie humaine. On pourrait les définir l'une et l'autre « de « l'histoire appliquée >►.

La morale, théoriquement établie comme exposé de devoirs, manque d'efficacité parce que, se référant à un idéal abstrait de perfection plutôt qu'à d'indéfectibles lois, elle n'a pas un caractère suffisamment impératif* Son autorité se fonde sur des croyances religieuses ou des systèmes philosophiques, œuvre d'imagination et non de science dont l'exactitude ne peut pas être démontrée, et, d'autre part, elle emprunte ses sanctions à des hypothèses invérifiables. La morale scientifique trouvera un jour dans les lois, prouvées par l'histoire, de l'activité humaine, des

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 481

obligations plus étroites et des sanctions moins incertaines. L'hygiène, partie intégrante de la morale, est déjà constituée sur cette base et devra servir de modèle aux autres sections de devoirs. Le principe général sera d'astreindre les hommes à mettre, suivant ce qu'ils ont de raison, leur progrès individuel en harmonie avec le progrès de l'espèce, à se civiliser comme elle et à tendre au même but par le développement, aussi complet que possible, de to.utes leurs facultés.

La politique n'a guère été jusqu'ici que l'art de spéculer sur des accidents ; elle devrait, au contraire, consister surtout à faire méthodiquement l'application des lois. Quand l'histoire aura mis en lumière les directions que suit le progrès et les moyens de le servir, la science du gouvernement sera créée. Elle aura pour objet, non plus de courir des aventures, de trouver des expédients et de saisir des opportunités au vol, mais bien de satisfaire, conformément à des lois connues, les besoins généraux des peuples. Telle n'est pas d'ordinaire l'habileté des chefs d'État, plus occupés de tenter la fortune des événements, dont l'imprévu leur échappe, qu'attentifs à veiller au fonctionnement de la vie publique , dont leur ingérence malencontreuse trouble trop souvent le cours. Par l'autorité de ses lois et la rigueur ■ de ses déductions, la science corrigera cette fausse sagesse des gouvernants. Elle montrera qu'il est insensé de prétendre régir les peuples autrement que par des lois établies et qu'on doit mettre, à prévenir les accidents perturbateurs, autant de prudence que, d'ordinaire, on met de témérité à les provoquei:.

Des applications de ce genre donneront enfin à l'histoire le haut rang qui lui appartient parmi les sciences. Elle est encore la moins pratique ; elle sera un jour la plus féconde. Les sciences de la nature ne nous livrent en effet que le gouvernement des choses ; l'histoire nous livrera le gouvernement de notre propre activité. Elle justifiera pleinement

alors le titre d'« institutrice de la vie » {magistra viiœ) que lui a décerné par avance Cicéron. C'est la science maîtresse. Avec elle, il s'agit de nous-mêmes et de notre tout.

Voyons donc comment U est possible d'établir, dans Tordre des faits humains, des prévisions raisonnées et sûres. Nous en faisons de pareilles chaque jour. Nombre de gens seront étonnés peut-être d'apprendre qu'ils voient clairement l'avenir. Ils sont prophètes, et bons prophètes, sans le savoir. Non sans doute que la présomption leur manque; mais ils la placent à contre-sens. Aveugles où ils se piquent de clairvoyance, ils sont clairvoyants là où ils se réputent aveugles.

Autant nos conjectures sont aventurées en matière de faits singuliers, autant. nos prévisions sont exactes quand elles spéculent sur des faits réguliers. Nul de nous ne sait ce que, par suite d'événements imprévus, un avenir, ^ même prochain, peut lui apporter de joie ou de peine, de succès ou de revers. Les faveurs et les coups de la fortune surprennent toujours. Alors même qu'on s'y attend, l'inquiétude qui les précède et le saisissement qui les accompagne montrent que Ton n'y comptait pas trop. Au contraire, chaque homme, raisonnant d'après le cours bien connu des choses, sait avec certitude quelles seront, même à terme éloigné, les conditions normales de son existence, et ces prévisions motivent nos actes les plus réfléchis. Nous savons, par exemple, que l'évolution vitale nous fera successivement passer de l'enfance à l'adolescence > traverser la jeunesse, jouir de la virilité, atteindre la vieillesse, et toucher enfin son terme à la mort dont le moment et l'occasion sont seuls mystérieux. Nous mourrons, c'est là, comme on a dit, le plus certain des futurs ; mais où, quand, comment ? Personne ne le sait. Une prévision si nette d'une part , une ignorance si complète de l'autre, tiennent à ce que notre mortalité résulte d'une loi générale et notre mort d'un accident particulier.

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'HISTOIRE 433

Dans le détail de la vie, nous nous dirigeons souvent par la considération de règles plutôt pressenties que formulées. Nous obéissons à plus de lois que nous n'en croyons connaître et nous devons à Taccord de notre conduite avec elles ce que notre activité a de fécond. La santé ne s'acquiert et ne se conserve que par l'observation des lois de l'hygiène ; la beauté réalise les convenances du goût idéal ; la vérité se découvre par les méthodes logiques de la science ; la vertu se perfectionne par une pratique assidue des devoirs ; Téquité se fonde sur le respect des droits réciproques. Tous ces biens que nous poursuivons avec tant d'ardeur et si peu de succès ne peuvent être obtenus que conformément aux lois de la raison. C'est folie de les attendre de la fortune ou de les implorer du ciel. Ils doivent être notre œuvre et notre conquête. Nous en possédons ce que nous avons mérité. Il y a donc là des résultats certains que nous pouvons prévoir et que nous devoû*«««tercher. Ainsi seulement nous réussirons à mettre un peu d'ordre dans notre vie, malgré les accidents qui la traversent, car ces accidents même peuvent être prévus et en partie conjurés.

La prescience des choses humaines gagne en étendue et en précision lorsqu'elle spécule sur des données générales, moins exposées à l'action des causes perturbatrices. Les particularités nous trompent, parce qu'elles dépendent de mille hasards; mais les généralités sont sûres; elles représentent la loi. L'influence des accidents, très grande, presque souveraine sur les individus, s'atténue graduellement dans les séries et, tandis que la vie précaire des êtres est un enchaînement de circonstances, l'espèce évolue avec une régularité majestueuse que trouble à peine, par intervalles, la fortune des événements.

Lorsque, dans un groupe donné de population, la constance d'un système de faits soit à osciller autour d'une moyenne fixe, soit à croître ou à décroître régulièrement, a

été constatée pendant un assez long espace de temps, on peut prédire la continuation du même ordre. La fonction connue, le fonctionnement va de soi. A peine les relevés de la statistique ont-ils signalé la marche suivie par quelques classes de phénomènes communs, et déjà la puissance de Tinduction se prouve par des prévisions justifiées.

Citons comme exemple les tables de mortalité où sont indiquées, pour chaque âge, les chances de survie et de mort. Elles autorisent, pour des collections d'individus, des calculs aussi sûrs que les pronostics seraient erronés pour chaque individu pris à part. Ces données servent de base aux opérations des tontines, assurances, rentes viagères, caisses de retraite, etc., et leur justesse est assez grande pour assurer aux compagnies qui les entreprennent les bénéfices qu'elles cherchent.

Les faits économiques dont Tordre , facile à saisir, a été le mieux étudié, comportent une certaine latitude de prévision. Les tableaux de la production, des transports, des échanges et dé la consommation montrent, par l'état du développement antérieur, quel sera, pour une phase prochaine, le développement ultérieur. L'agriculture, l'industrie, le commerce, la finance règlent incessamment leurs opérations sur des besoins dont le passé donne la mesure. C'est par une prévoyance étendue, fondée sur une science plus précise, que les civilisés se distinguent surtout des sauvages. Mieux instruits des lois de la vie, îls savent pressentir les nécessités futures et y poun^oient à l'avance par des satisfactions sur lesquelles ils puissent compter.

On pourrait de même prévoir, à l'aide de relevés spéciaux, les faits d'ordre esthétique, intellectuel ou moral, pris dans leur généralité. Si l'on avait, par une étude attentive, déterminé la direction que suivent le goût public, l'esprit de recherche ou la moralité commune, on serait à même de prédire les stades où l'évolution conduit. Une statistique du nombre des artistes, de leurs œuvres et des préférences du

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 435

public, laisserait discerner où se porte le courant de l'inspiration nationale. Des indices font pressentir Téclosion d'une littérature, le début d'un cycle d'art, aussi clairement que la germination d'avril annonce les fleurs du printemps (i). Ainsi encore l'analyse des travaux, mémoires et publications scientifiques montre dans quelles voies s'engage la curiosité des esprits et quelles sciences, activement explorées, sont appelées à faire les plus rapides progrès. Enfin, les tables de la criminalité révèlent ce qu'on doit espérer ou craindre de la moralité publique et permettent au législateur d'aviser s'il y a péril.

Tout est matière à prévision dans les intérêts collectifs dont les gouvernements ont la gestion. Autant les chefs d'État sont téméraires et coupables qiiand ils engagent avec le hasard des parties dont les peuples sont l'enjeu, autant ils sont éclairés et bienfaisants lorsque, attentifs à étudier les besoins et les ressources de la nation, ils s'appliquent à développer* sa vie dans le sens de ses exigences et de ses aspirations. Administrer, voilà leur, mission véritable. Les lumières ne manquent pas pour organiser les srfvices en vue des fonctions qui les réclament. Chaque État civilisé sait assez exactement ce que, dans l'exercice prochain, il aura d'impôts à recouvrer, de dépenses à faire, de travaux à entreprendre, de soldats à lever, d'arsenaux à entretenir, d'enfants à instruire, de procès civils ou criminels à juger, etc., et il arrête ses dispositions en conséquence. Il est même à noter que, dans la préparation de leurs budgets,

(i) Malherbe a eu le pressentiment d'un grand siècle littéraire : « Tout ce que je puis vous dire, c'est que nous allons, à mon avis, « entrer en un siècle où les mérites seront et plus considérables et plus « considérés qu'ils ne furent jamais » (Lettre, 15 février 16 18).

Grimm a de même prévu le grand siècle allemand : « Depuis enviée ron trente ans, l'Allemagne est devenue une volière de petits « oiseaux qui n'attendent que la saison pour chanter. Peut-être ce « temps glorieux pour les muses de ma patrie n'est-il pas éloigné » {Lettre au Mercure, 1 750).

Des signes avant-coureurs d'aurore se montrent actuellement en Russie...

les ministres des finances se rendent mieux compte du rendement des impôts, lié au mouvement de la richesse publique, que de Temploi du produit, subordonné à des éventualités de tout genre, et leur budget des recettes, quoique naturellement optimiste, est d'ordinaire moins fautif que leur budget des dépenses, parce que Tun se fonde sur Tordre constant des faits économiques, au lieu que l'autre est souvent dérangé par les accidents imprévus de la politique courante.

C'est principalement quand on considère l'ensemble de la civilisation qu'il est possible d'émettre des prévisions sûres et à longue portée, car leur certitude a pour base des lois confirmées par toute une suite de faits sur la régularité desquels l'influence des événements est presque insensible. La courbe de l'évolution que le passé a suivie devra manifestement se prolonger dans l'avenir, et l'induction qui la continue s'impose à titre de conséquence logique. Essayons d'indiquer quelques-uns des progrès futurs, sans pouvoir, toutefois, le faire avec autant d'assurance qu'on le souhaiterait, parce que la science n'est pas encore assez avancée. Les prévisions qui suivent sont simplement une ébauche des inférences qu'on pourra plus méthodiquement tirer des lois de l'histoire quand elles seront mieux établies.

Nous croyons d'abord pouvoir admettre en toute confiance que la loi de progression qui, depuis l'origine, a fait se développer d'âge en âge la vie de notre espèce, ne cessera pas de la régir, et, comme ce mouvement s'est opéré jusqu'ici avec accélération de vitesse, nous sommes en droit de présumer qu'il deviendra de plus en plus rapide. Quand on compare le point d'où l'humanité est partie et celui où nous la voyons arrivée, quand on réfléchit à l'accumulation continue de gains que représente la civilisation, l'avenir peut être envisagé sans crainte et autorise de vastes espérances. D'une manière ou de l'autre, le pro-

DÉMONSTRATION DE$ LOIS DE l'hISTOIRE 487

grès s'accomplira. Mais une affirmation aussi vague ne saurait suffire. On veut pressentir en quoi il pourra consister.

Il ressort des dénombrements effectués depuis un siècle que, dans tous les pays civilisés, la population augmente plus ou moins vite, avec, les ressources créées. En Europe elle a passé de 144,0005000 de têtes, en 1788, à 341,000,000 en 1 880. Dans les autres parties du monde, les représentants, purs ou métis, du même groupe, se sont élevés du chiffre de 10,000,000, en 1810, à celui de 82,000,000, en i885. Le nombre des civilisés de souche aryenne a donc presque triplé en moins d'un siècle. Cet accroissement de la population la plus active, la mieux armée pour la lutte de l'existence, mis en regard de l'état stationnaire des nations barbares et du dépeuplement des régions restées sauvages, indique clairement quelle sera, dans un avenir prochain, la condition respective des races humaines. La plus civilisée marche à la conquête du monde. Les races inférieures seront absorbées, refoulées ou anéanties. Le prodigieux essaimage qui, depuis un demi-siècle, a disséminé plus de 10,000,000 d'Européens, rendu plus facile encore par la puissance et le bas prix des transports, déversera sur les contrées fertiles et peu habitées du globe la population des pays où elle surabonde. Près de 5oo,ooo émigrants d'Europe se dispersent chaque année dans le monde (i). Ce courant suffirait, en un siècle, à peupler de 50,000,000 d'habitants des territoires nouveaux...

La puissance d'expansion dont, depuis les temps anciens, la civilisation n'a pas cessé de faire preuve, passant des peuples modernes à leurs colonies, amènera la prise de possession de toute la terre. A l'aube de l'ère historique, quelques centres de culture apparaissent comme perdus au sein de la barbarie ou de la sauvagerie universelles. Après les vieux empires isolés de l'Orient, la civilisation hellé-

(i) 320,000 Anglo-Germains, 40,000 Scandinaves, 120,000 Latins...

nique se montre la première communicative et rayonnante. Au petit monde grec succède le monde romain, plus vaste et mieux uni, que remplace au moyen âge le monde chrétien, animé de Tesprit de prosélytisme et de conquête. Enfin, à partir de la renaissance, ce dernier envahit la terre habitable, domine les races arriérées, et le moment approche où une civilisation progressive imposera au monde entier son hégémonie et son unité. A voir ce qui s'est fait en quelques générations, est-il téméraire de se représenter, d'ici à peu de siècles, les deux Amériques peuplées et florissantes, l'Australie rivale de rEurope, l'Asie assimilée, l'Afrique même investie et pénétrée? Partout la civilisation avance, la barbarie recule, la sauvagerie disparaît. Maîtresse de toutes les ressources du globe, la population humaine prendra librement son essor. Le monde, aujourd'hui peuplé d'environ i,5oo,ooo,ooo d'habitants dont le quart à peine portent et dont moins encore méritent le titre de civilisés, pourrait, par une meilleure exploitation des forces productrices de la nature, nourrir une population double, triple, décuple peut-être (i). Combien le progrès ne sera-t-il pas plus rapide quand, au lieu de 400,000,000 de civilisés qui, présentement, y collaborent, il comptera des milliards de coopérateurs actifs ?...

Que seront ces progrès futurs ? Comme ils ne feront que continuer les progrès passés dans toutes les directions suivies par l'activité humaine, il n'est pas impossible de les prévoir.

Des séries d'inventions, quelques-unes imminentes, beaucoup d'autres imprévues, viendront s'ajouter aux inventions déjà faites dans les arts utiles pour accroître la

(i) La surface émergée du globe mesure environ 14 milliards d'hectares. A ne compter en moyenne qu'un habitant par hectare (la Belgique en compte deux), le globe pourrait contenir 14 milliards d'êtres humains.

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 489

richesse générale. L'âge industriel commence à peine. Il modifiera sûrement les conditions de la vie humaine plus que ne Tont fait, durant les âges antérieurs, les régimes chasseur, pastoral et agricole, parce qu'il aura pour effet d'adapter toutes les productions de la nature aux convenances de nos besoins. Il saura mieux employer les moteurs usuels, discipliner des forces encore inappliquées et faire travailler, à la décharge du labeur humain, des agents infatigables de puissance plies aux tâches les plus diverses par une mécanique ingénieuse. Le xix*' siècle a été le siècle de la vapeur, le xx® sera probablement le siècle de l'électricité qui servira d'intermédiaire pour nous assujettir l'incalculable énergie que les mouvements des fluides déploient à la surface du globe. Des procédés plus rationnels, conformes aux indications de la science, corrigeront les pratiques défectueuses de nos industries et procureront à moins de frais des produits meilleurs. L'idéal du progrès économique serait de ne rien laisser perdre d'utilisable et de tourner à notre avantage toutes les propriétés des choses, celles même qui sont réputées nuisibles, comme quand on tire des remèdes de poisons. La fertilité de la terre accrue, la faune et la flore du globe épurées par une sélection intelligente et sans cesse perfectionnées, les richesses minérales extraites à profusion du sein de la terre, les matières premières subissant des séries d'élaborations qui multiplient leurs usages et épuisent leur utilité ; des facilités croissantes offertes au libre parcours de l'étendue pour les personnes et les choses, les distances supprimées sur terre et sur mer, l'air lui-même devenant, grâce à l'aéronautique, un océan sans rivages, des modes de communication instantanée faisant correspondre les esprits dans le monde entier ; tout ce qui, présentement, semble possible, passant à l'état de fait accompli, et bien des progrès, tenus pour impraticables, rendus aisés par d'habiles artifices, voilà ce que promet et donnera l'avenir...

Sous l'influence des conditions nouvelles faites à l'activité humaine, les éléments supérieurs de la civilisation progresseront également. Attiré par plus de biens, agité de plus de désirs, Thomme cherchera dans leur satisfaction un bonheur moins insuffisant. Sa sensibilité, avivée et affinée, le rendra plus capable d'aimer et de jouir. Ses passions gagneront, les unes en intensité, les autres en délicatesse, toutes en diversité. On peut conjecturer que les sentiments altruistes, moins bornés, se développeront de préférence et remporteront à la longue sur les sentiments égoïstes dont la tyrannie a si longtemps prédominé. A mesure en effet que les exigences légitimes de la personnalité seront plus facilement comblées, ce que l'amour de soi avait d'exclusif et d'implacable quand il était exalté par le besoin ou le danger, devra faire place à des affections sympathiques, bienveillantes et généreuses. « Le propre de ceux dont l'âme est « grande, c'est, dit Descartes, d'être peu sensibles à leurs 4( maux et beaucoup à ceux des autres. » Cette disposition, actuellement si rare, deviendra plus commune dans l'avenir. Moins concentrés sur eux-mêmes, les hommes céderont à des sentiments plus larges, à l'amour de leurs semblables, au goût du beau, à la recherche du vrai, à l'attrait du bien, au sentiment de la nature, et trouveront dans ces nobles aspirations des joies plus hautes, surtout moins précaires que celles qu'ils ont demandées jusqu'ici à des attachements particuliers... -'

Des critiques moroses affirment que le goût public va se dépravant et que la vulgarité des tendances démocratiques, où prévaut l'utilitarisme, doit faire désespérer de l'art, produit essentiellement aristocratique. Nous refusons de croire au bien fondé de ces sinistres oracles que dément tout le passé. Le sens de l'idéal, partie intégrante

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 44 1

de la raison, ne peut s'oblitérer et se perdre. Tant qu'il y aura dans le monde des imaginations rêveuses, des cœurs émus et des esprits délicats, il surgira des artistes et des poètes, il se produira des œuvres en harmonie avec d'autres manières de concevoir la beauté. Le goût, formé par une critique séculaire et l'admiration intelligente de modèles plus divers, sera plus compréhensif et cosmopolite, moins national et plus humain. La facilité des voyages, le goût des beautés lointaines et singulières qui constitue l'exotisme, enfin l'étude des aspects si variés de la nature et de l'humanité fourniront aux ouvriers de l'idéal des motifs et des sujets que leurs devanciers n'ont pu connaître. Rien n'autorise à présumer que la source des chefs-d'œuvre soit sur le point de tarir et que la civilisation, privée de sa plus belle parure, se trouve désormais vouée au prosaïsme et à la laideur. Il y a place, dans l'avenir, pour des chefs-d'œuvre sa'ns nombre. Seront-ils égaux en mérite, inférieurs ou supérieurs à ceux du passé ? La postérité en décidera. Ils seront autres et beaux, cela suffit au progrès de l'art. Homère constatait déjà que « les « chants les plus nouveaux sont les plus volontiers écou- « tés » (i). La littérature et les arts, toujours en quête de beautés nouvelles, évolueront à travers des renaissances successives. On verra sans doute paraître encore de grands siècles esthétiques, de brillantes éclosions dont nous ne pouvons pas plus nous faire une idée qu'un Égyptien de l'époque pharaonique n'aurait pu pressentir l'art grec, un contemporain de Périclès, l'art chrétien, ou un homme du moyen âge, la renaissance. La matière ne fera pas défaut aux inspirés. Les poètes de l'avenir auront à dire en beaux vers, dans des langues neuves douées d'un génie original, des idées qui n'ont pas encore été exprimées dans la perfection ; les architectes, à élever sur de nouveaux

(1) Odyssée, ch. I, 351. De même Pindare : « Vive le vieux vin et les jeunes chansons I » (Olympiques, ix).

types, avec des matériaux préparés par Tindustrie (métaux, verre...,) des monuments hardis et légers où le rapport du vide au plein sera démesurément accru ; les sculpteurs. â concilier la beauté plastique de la forme et la beauté psychique de l'expression ; les peintres, à retracer ks scènes pittoresques de la vie et les aspects de la nature dans des oeuvres qui uniront à la précision du dessin le charme de la couleur ; enfin, les musiciens, à traduire avec les ressources toujours plus habilement combinées de la mélodie et de rharmonie, ce qu'ont de plus ineffable les émotions et les rêves de la sensibilité idéale...

Nos sciences, si jeunes encore que plusieurs semblent à peine sorties du berceau, ne manqueront pas de procurer, par des recherches mieux dirigées et plus suivies, une explication moins incomplète des phénomènes de l'univers. L'étendue de leurs découvertes ne dépend que du perfectionnement des méthodes, de l'application et de la durée de l'étude. A considérer tout ce qu'on a trouvé depuis trois siècles, que ne peut-on pas espérer de l'avancement de nos connaissances d'ici à quelques milliers d'années ? Redisons, avec Sénèque, que la nature révélera peu à peu ses secrets aux investigateurs qui sauront l'interroger et que, loin d'être initiés à ses mystères, nous ne sommes encore que dans le vestibule du temple (i). Nous aussi, nous pouvons célébrer avec un prophétique enthousiasme les mondes nouveaux de vérités à la conquête desquels marchent nos sciences (2). Par la rigueur de ses analyses, la mathématique pénétrera toujours plus avant -dans la détermination des rapports

(i) Questions naturelles, VII, 3i et suivants.

(2) « Venient annis soecula seris

Quibus Oceanus vincula rerum Laxet, et ingens pateat teilus, Tethysque novos detegat orbes ; Nec sit terris ultinia Thule. >

(Sénèque, Médée, A. H, chœur.)

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 448

entre les grandeurs et des écoliers résoudront en se jouant les problèmes qui arrêtent nos plus éminents géomètres. L'astroiiomie, franchissant les bornes du monde planétaire, objet de ses premiers travaux, prendra possession de Tunivers stèllaire, champ infini ouvert à ses spéculations. La physique éclairera, par l'ingéniosité de ses expériences, le détail des actions moléculaires, et, cessant de les distinguer par nos modes de perception, expliquera la diversité de leurs effets par des modes définis de mouvement que, plus tard^ elle s'efforcera de subordonner à une loi générale analogue à celle de la gravitation. La chimie, appliquant des procédés plus eflScaces d'analyse et de synthèse, saura décomposer et recomposer un nombre croissant de substances, amener les corps réputés simples à un état de simplicité plus grande et créer des séries imprévues de composés, puis débrouiller, par une loi d'atomicité générale, le confus ensemble des faits de combinaison. La science des formes complétera ses répertoires de types spécifiques, actuels ou disparus, décrira le détail de leur structure, les classera suivant leurs analogies et leurs différences, et les rattachera tous à une loi d'évolution. Enfin la science des fonctions élucidera par degrés les mystères, encore impénétrables, de la vie et de la pensée... Un besoin toujours accru de précision et de clarté rendra les langues plus analytiques, moins infidèles à l'expression des idées. Peut-être même les diversités linguistiques, dues à la séquestration des groupes, s'effaceront-elles peu à peu, par suite de rapports continuels, et l'unité^ de langue, supprimant la principale barrière qui sépare les esprits, s'établira-t-elle dans le monde avec l'unité de civilisation. La philosophie, s'écartant de plus en plus des arides régions de la métaphysique, bornera son rôle à systématiser les plus hautes généralités des sciences ; et les religions elles-mêmes, par l'élimination graduelle de leurs mythes, du surnaturel, des symboles et des hypostases, seront amenées à chercher un principe d'unité dans la

conciliation de Tesprit scientifique et du sentiment religieux, de manière à ne plus admettre pour révélation que l'évidence, pour dogmes que les lois de Tordre cosmique et pour culte que l'accomplissement du devoir (i)...

La plupart des moralistes, moins attentifs ayx vertus acquises qu'aux vices à corriger et trouvant toujours très défectueuse la moralité humaine, admettront difficilement qu'elle puisse gagner dans Tavenir puisqu'ils se refusent à reconnaître qu'elle ait gagné dans le passé. Si pourtant on tient surtout compte de la moralité moyenne, il est difficile de contester ses progrès et de ne pas croire qu'elle continuera d'avancer dans le même sens. La substitution de mœurs plus douces à l'antique brutalité, l'atténuation de la misère et de son influence dépravante, l'instruction généralisée exerçant son action moralisatrice, ne pourront manquer de réduire la part du mal qui, selon la doctrine d'Aristote, représente le bien en puissance, et d'augmenter celle du mieux qui le réalise en acte. Si l'on regarde le mal comme un défaut d'adaptation des êtres à leur milieu, on conçoit que les exigences de la vie sociale devront tendre à l'amoindrir toujours davantage, sous la double répression des mœurs et des lois. Par l'effet même des autres genres de progrès, l'homme, conduit à entreprendre davantage, ajoutera de nouvelles obligations à la liste de ses devoirs et rendra plus parfaite la vertu qui saura les tous remplir. La morale, cessant d'être théologique ou métaphysique pour devenir scientifique, trouvera des sanctions indéfectibles dans les conséquences de lois démontrées et^ sous leur discipline sévère, l'agent humain, de moins en moins asservi aux fatalités du milieu, obéira plus librement aux prescriptions de la pure raison... Herbert Spencer croit

( I ) Voy. Goblet d'Alviella , r Évolution religieuse contemporaine, conclusion.

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à la prédominance future des mobiles altruistes sur les tendance^ égoïstes, c'est-à-dire au développement de TespFit d'abnégation et de sacrifice. « Quelque éloigné que paraisse « encore cet état moral, cependant on peut suivre et voir « déjà à l'œuvre, dans les relations des hommes qui sont « les mieux doués, chacun des facteurs nécessaires pour le « produire. Ce qui ne se présente alors, même chez ces « hommes, qu'à certaines occasions et à un faible degré, « deviendra avec le progrès de l'évolution, nous pouvons « l'espérer, habituel et fort, et ce qui est maintenant la « marque d'un caractère exceptionnellement élevé, pourra « devenir la marque de tous les caractères. En effet, ce 4c dont est capable la nature humaine la meilleure est à la 4< portée de la nature humaine en général (i)... »

L'état d'inquiétude et de malaise où se débattent 1 es peuples contemporains dispose les esprits timorés à concevoit des prévisions assez sombres et parfois même à désespérer de l'avenir. Les sociétés humaines traversent, il est vrai, une crise transitoire entre les institutions anciennes, condamnées à prendre fin et les institutions nouvelles que réclament les exigences du régime industriel. Mais il suffit de considérer les exemples du passé pour se rassurer sur le péril d'une dissolution sociale. Chaque fois que la civilisation s'est transformée, lorsque, au début des phases chasseresse, pastorale et agricole, l'humanité a dû se plier à des conditions d'existence profondément modifiées, elle a subi des épreuves analogues qu'on pourrait appeler des maladies de croissance, et, loin d'y périr, elle en est sortie plus forte et mieux ordonnée. Après une période de troubles et de révolutions, l'ordre se rétablira sûrement, comme il a toujours fait jusqu'ici, car il sera plus que jamais nécessaire. Des modes d'organisation moins défectueux que le nôtre

(i) Les Bases de la morale évolutionniste, conclusion.

sauront mieux faire la part des droits de tous, réduire Técart des inégalités sociales, et répartir avec équité les fruits du travail. Les économistes démontrent que le jeu des lois économiques a pour résultat nécessaire de faire bénéficier toujours plus largement les classes laborieuses de l'accumulation des capitaux et des avantages du crédit à bas prix (i). — La tendance des gouvernements de Tavenir, travaillant à supprimer les derniers vestiges d'oppression légale, sera d'élever la liberté au maximum et de réduire l'autorité au minimum. Partout la démocratie prévaudra, substituant aux privilèges de classe l'intérêt du grand nombre. Au Heu de tout prodiguer à des favorisés, les sociétés futures accorderont davantage à l'amour et à la pitié pour les humbles, et atteindront ainsi un plus haut degré de justice. Elles créeront de nouveaux types d'institutions politiques. « L'avenir lointain, dit Herbert Spencer, tient en 4c réserve des formes de vie sociale supérieures à tout ce que 4i nous avons jamais imaginé (2). » Les peuples de notre antiquité classique n'ont su instituer la liberté qu'au sein de gouvernements municipaux, et les philosophes, maîtres de rêver des réformes idéales, ne pouvaient concevoir, même en utopie, ni la possibilité d'États libres sans esclaves (3). ni l'unité de grands États maintenus autrement que par le despotisme. Une république modèle ne devait pas compter plus de quelques milliers de citoyens (4). En dépit de ces théories , les peuples modernes ont eu de grands États sans caste servile et sans tyrannie. Les gouvernements de l'avenir se constitueront, tout porte à le

(i) Paul Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses.

(2) Introduction à la science sociale, conclusion.

(3)Aristote, Politique, I, i.

(4) Platon ne porte qu'à 5,040 dans ses Lois et à 1,000 dans sa République, le nombre des citoyens d'un état bien ordonné: «Toute 4. cité gouvernée par de sages lois sera très grande quand elle ne « pourrait mettre sur pied que mille combattants. Vous n'en trou- « verez que très dilHcilement une aussi grande chez les Grecs et les « Barbares » {République,\\'{.

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croire, dans le sens d'une grandeur croissante des agglomérations et d'une indépendance relative de leurs parties. C'est la forme fédérative qui aura chance de prévaloir. D'abord réduite à la cité, puis étendue à la nation, l'association politique reliera des groupes d'États, puis finira pas embrasser l'ensemble même des États. A l'exemple des Cantons suisses et des États-Unis d'Amérique, les nationalités, jusqu'ici indépendantes et isolées , trouveront plus avantageux de s'unir que de se combattre et proclameront, en fondant les États-Unis du monde, l'alliance universelle. Ce que notre patriotisme régional a d'exclusif, de jaloux et d'hostile à l'égard des peuples étrangers est un reste de barbarie (i) et devra s'effacer pour faire place à un sentiment plus large de Ja collectivité humaine. Alors que la guerre était presque l'état normal de peuples opposés par leur égoïsme, une paix féconde deviendra l'intérêt commun de peuples unis et solidaires. Les fédérations de l'avenir ne comprendront pas mieux nos querelles internationales, nos antagonismes d'États, nos compétitions d'influence, nos armements ruineux, nos tueries féroces et nos dévastations stupides, que nous ne comprenons aujourd'hui les rivalités des cités grecques ou les guerres sans fin de la féodalité. Une civilisation supérieure mettra au service du progrès ces forces si longtemps tournées contre lui, remplaçant, entre les groupes humains, la haine et l'envie de nuire par la coopération et la bienveillance réciproque...

Dans cet ordre nouveau, une prépotence légitime et reconnue appartiendra aux peuples les plus civilisés. Tout semble indiquer que, après-l'Europe, l'Amérique du Nord est destinée à exercer cet empire du plus digne. Comblée de tous les dons de la nature, isolée de voisins barbares,

(i) « Nations, mot pompeux pour dire barbarie!

« L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie, « La fraternité n'en a pas. »

( Lamartine, Recueillements poétiques, La Marseillaise de la paix.)

peuplée par sélection des éléments les plus progressifs de la population européenne, moins exposée que le continent du Sud à compromettre la pureté de sa race dans des croisements adultères, elle a l'ambition et la certitude d'un rôle glorieux à remplir. La civilisation qui, suivant le cours du soleil, va d'Orient en Occident, portera dans ces régions, où le jour commence quand il s'achève chez nous, son resplendissant éclat. Comme jadis la Méditerranée, comme maintenant l'Atlantique, le grand Océan sera le bassin préféré du monde futur. Sur les rivages des quatre continents que baignent ses eaux parsemées d'îles enchantées, s'installeront les nations les plus prospères, les plus puissantes du globe. Trop loin de ce centre, les peuples de la vieille Europe, déchus de leur primauté, ne pourront plus la disputer à d'ardents compétiteurs. Plusieurs, actuellement à l'apogée de la gloire et de la fortune, seront couchés, lutteurs vaincus, dans la poussière de l'arène. Peut-être même nos capitales, aujourd'hui si brillantes, se réduirontelles un jour, comme celles du passé, à des amas de ruines sans nom, perdues dans des déserts peuplés de fauves, où viendront fouiller les archéologues de l'avenir... Ce sont là les retours de l'histoire dont la tristesse se dissipe (i) quand on considère l'ensemble. L'essentiel et l'inévitable, c'est que l'humanité ne cesse pas d'avancer.

Tels sont quelques-uns des progrès futurs qui nous font voir par avance la civilisation simplement prolongée et agrandie. Chacun en peut rêver beaucoup d'autres, dont la prévision est moins sûre, et bien davantage encore qui échappent à la prévision. Si, comme on a dit, « rien de ce « qui est raisonnable n'est impossible (2) >, que ne peut-

(i) « Pourquoi m'affligerais-je si je prévoyais que, dans dix mille « ans, une nation barbare s'emparera de notre cité. » (Cicéron, Tusculanesy 1, 37.) Il ne croyait pas Alaric si proche.

(2) Charles de Rémusat.

on pas attendre d'une raison toujours plus active et mieux éclairée? Devant nous s'ouvre une carrière dont on ne saurait fixer le terme. Nous n'y avons fait que les premiers pas et nous sommes plus près du point de départ que de la borne finale. « Si le monde, dit Labruyère, dure seulement cent « millions d'années, il est encore dans toute sa faiblesse (i) « et ne fait presque que commencer. Nous-mêmes, nous « touchons aux premiers hommes et aux patriarches : et qui ^ pourrait ne pas nous confondre avec eux dans des siècles « si reculés ? Mais si l'on juge par le passé de l'avenir, ^ quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les 4c arts, dans les sciences, dans la nature et, j'ose le dire, « dans l'histoire ? Quelles découvertes ne fera-t-on point ? 4< Quelles différentes révolutions ne doivent-elles pas arriver 4c sur toute la face de la terre dans les États et les empires 1 « Quelle ignorance est la nôtre et quelle légère expérience -^ que celle de six ou sept mille ans (2) 1 »

Ce ne sont là, il est vrai, que des pressentiments ; mais la science du passé en autorise l'espoir, et l'on peut dire de la prévision d'un meilleur avenir ce qu'Aristote dit poétiquement de la justice, qu'« elle réjouit l'œil qui la contem- « pie, plus que l'étoile du soir et l'étoile du matin. »

Après la part du bien dans les développements de la civilisation, il y aurait à exposer celle du mal. Un excès d'optimisme a discrédité les rêves de la plupart des penseurs qui, spéculant sur la perfectibilité humaine, ont voulu conjecturer son état futur. Tout n'est pas gain dans le progrès. Nous ne l'acquérons qu'à titre onéreux ; il ne nous est pas

(0 L'abbé de Saint-Pierre tenait l'humanité pour très jeune et, comparant son existence à celle de l'homme, il la disait à peine arrivée à l'âge où la raison s'éveille, vers sept ans et demi. Fontenelle octogénaire lui ayant demandé : « Quel âge me donnez-vous ? — Dix ans », répondit l'abbé : ce n'était pas un médiocre éloge.

(2) Caractères, xn.

45o l'histoire et les historiens

donné, mais vendu, parfois même assez chèrement. Ses avantages se paient par des inconvénients qu'il faut subir. Comme les âges précédents ont eu leurs rnaux et leurs peines, lavenir aura son lot de douleurs. C'est là une loi de nature, TefFet inévitable de la contingence des choses. Si quelques-unes de nos causes de souffrance sont susceptibles d'être atténuées avec le temps, elles ne disparaîtront jamais tout "à fait ; d'autres acquerront une intensité qui les rendra de plus en plus redoutables. Bornons-nous à indiquer celles qui se laissent le plus clairement entrevoir.

La civilisation affine le type humain et fait prédominer en lui le système nerveux ; mais elle débilite ainsi l'organisme, expose sa délicatesse à plus de désordres et lui* inflige des conditions précaires de vie. On le voit par la foule croissante de maux dont nous sommes assaillis. Déjà l'équilibre est rompu entre l'activité du cerveau, qui entraîne une dépense exagérée, et celle des organes, qui ne peut opérer que des réparations insuffisantes. D'une part les privations qu'impose la misère, de l'autre les excès que facilite la richesse, l'abus d'excitants usuels (alcool, tabac, opium. ..)•des infractions continuelles aux lois de l'hygiène, produisent plus de désordres que la médecine n'en peut guérir. La maladie tend à devenir l'état naturel des civilisés. A mesure que la civilisation nous éloigne de la condition originelle où, par l'effet d'une longue accoutumance, l'organisme était adapté à son milieu, elle rend l'équilibre vital artificiel, instable, plus facile à déranger. Pour l'homme, comme pour les animaux et les plantes, tandis que l'espèce sauvage est généralement saine, les races cultivées, domestiquées ou civilisées sont plus ou moins maladives. On peut apprécier ce que nous avons perdu de vigueur si l'on compare les habitants des grandes villes à ceux des campagnes et ceux-ci même à quelqu'une des tribus chasseresses. La population dégénère vite dans les centres d'activé civilisation. Que deviendra-t-elle sous cette influence généralisée et persis-

Digiti

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tante ? Les pronostics des médecins menacent notre descendance prochaine de n'avoir plus ni dents, ni cheveux, ni vue normale, ni corps bien constitué, ni organe sain, ni fonction régulière, ni force de résistance pour traverser, sans souffrance et sans péril, les crises qu'implique l'évolution de la vie. La dentition chez les enfants, la puberté dans l'adolescence, la gestation, la parturition et la ménopause seront des épreuves toujours plus dangereuses pour des êtres affaiblis. Enfin, au lieu d'éliminer, à l'exemple de la nature, avec une impitoyable mais salutaire rigueur, les malvenus, les débiles et les infirmes, la civilisation les entoure de soins, réussit à les faire vivre, et sauvegarde à son détriment des générations languissantes qui ne naissent que pour souffrir. Plus on ira, plus, sous l'influence de toutes ces causes, et surtout par l'effet d'un surmenage à la fois physiologique et psychique, le nombre des valétudinaires, des déséquilibrés , des névropathes et des fous augmentera. Il y aurait lieu de craindre que le monde ne finisse par ressembler à un grand hôpital, sinon à un hospice d'incurables. L'extinction même de l'espèce humaine pourra un jour être amenée par la difficulté croissante de maintenir son existence parmi des causes sans cesse aggravées de faiblesse et de danger...

Les progrès des arts utiles ont sans doute beaucoup accru nos ressources, mais nos appétits et nos convoitises ont augmenté plus encore. Les exigences de la nature avaient des bornes ; la soif de luxe n'en a pas, et le désir de superfluités inutiles n'est pas moins impérieux que celui dubien- ' être le plus nécessaire. La délicatesse devient d'autant plus tyrannique qu'on lui accorde davantage et, à force de vouloir être bien, on finit par se trouver toujours mal. Nous nous faisons les esclaves d'une multitude de besoins factices dont les satisfactions sont illusoires alors que leur privation est pénible, et, comme nous ne pouvons suffire à tous, nous n'ignorons pas, au sein même de l'abondance, une

sorte de dénùment. En outre, la production de ces richesses enviées entraîne dans leur répartition des inégalités d'où résultent, pour quelques-uns l'opulence, pour beaucoup la misère, rendue plus atroce par le contraste. La plaie du paupérisme, dont souffrent surtout les peuples riches, réduit un nombre croissant de déshérités ou d'inhabiles à une condition pire que celles des sauvages parce que, tout étant pris et accaparé, ils ne peuvent même pas compter sur les libéralités de la nature ou du hasard et sont réduits à implorer le secours de la charité publique...

On est fondé à douter que les développements de la vie affective, l'extension de nos désirs et l'ardeur de nos passions se résolvent en accroissement de bonheur, car notre capacité de souffrir semble augmenter plus vite que la somme de nos jouissances. Plus agité, l'homme n'est pas plus heureux. Il a même d'autant moins de chance de le devenir qu'il met à son bonheur plus de conditions. Il a beau chercher partout un peu de joie et multiplier le nombre de ses attachements, il ne réussit qu'à rendre son contentement aussi difficile à obtenir qu'aisé à troubler. Il lui manque toujours quelque chose et il peut être atteint dans tout ce qu'il a. Or, comme la félicité est une résultante d'ensemble et qu'une peine un peu vive empêche de goûter tous les plaisirs, il ne saurait y avoir pour lui que des moments de quiétude. En vain d'austères philosophes nous recommandent de renoncer aux biens fragiles et périssables, de rechercher ceux qui durent, de nous détacher de notre moi et de demander à l'abnégation un bonheur stoïque ; nous ne pouvons changer la nature des choses ni celle de nos affections. L'égoïsme est indestructible. On croit pouvoir le restreindre en lui assurant une part légitime de satisfactions ; il ne s'en contente pas et réclame de nouveau, avec des exigences accrues, sous forme de vanité. Qui ne sait que les amours-propres sont plus intraitables encore, parfois même plus féroces que les intérêts? Ainsi l'homme, tourmenté de plus de désirs qu'il

DÉMONSTRATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 453

n'en peut combler, est partagé entre l'impatience de jouir des biens qu'il convoite, la crainte de les perdre quand il les possède, et le regret d'en être privé lorsque la fortune les lui a ravis ou, pis encore, lorsque, au sein même de la jouissance, il en trouve la satiété. A travers tant d'émotions qui rébranlent, la sensibilité sans cesse avivée et d'autant plus délicate, devient si tendre, si facile à blesser qu'un pli de rose la froisse et l'endolorit. Les chagrins viennent-ils l'assaillir en foule, elle n'a plus la force de résister. L'ennui, le spleen, le dégoût de l'existence sévissent surtout chez les peuples civilisés , et le nombre croissant des suicides atteste une perversion profonde des sentiments les plus naturels. Nous sommes donc d'autant moins heureux que nous voulons l'être davantage. Toute joie semble d'ailleurs dérisoire à qui rêve un bonheur parfait, et, s'il nous était donné d'en jouir, l'idée seule de sa fin suffirait à le corrompre...

Une haute culture du sens esthétique lui prépare encore plus de dégoûts que de plaisirs. La Fontaine l'a dit :

« Les délicats sont malheureux ; Rien ne saurait les satisfaire (i). »

Rarement, en effet, il leur est donné de renconti*er des beautés qui les ravissent, tandis que les laideurs qui les offusquent s'étalent devant eux à chaque pas. Le désaccord entre les vulgarités de la vie et les sublimités de l'art ou les raffinements du goût rend la réalité toujours plus choquante et donne déjà la nausée à ceux qui voudraient ne pas sortir du monde imaginaire, vivre en plein idéal. Quoi que nous puissions faire et rêver, la nature ne se modèlera jamais sur nos conceptions, et sa trivialité, qui est la règle, nous la fera paraître d'autant plus laide que nous limiterons davantage nos choix à ses exceptions. D'autre part, à mesure

(i) fables, II, !.

que Tidéal se complique, la pure beauté des œuvres simples, privilège de Tart antique, est plus difficile à réaliser. Peut-être Tavenir ne verra-t-il plus se produire de chefsd'œuvre accomplis. 11 devra se contenter d'œuvres inégales où quelques belles parties seront mêlées à de rebutantes imperfections, comme on en trouve tant d'exemples dans l'âge moderne. Peut-être aussi l'âge de la grande invention et de la forte originalité passera-t-il sans retour. Obligés d'avancer dans les voies frayées par de glorieux initiateurs, les artistes seront réduits à l'imitation s'ils les suivent ou à la bizarrerie s'ils s'en écartent. Avec moins de succès et de gloire, ils peineront davantage dans leur lutte contre l'idéal, et le sentiment amer de leur impuissance les inclinera au découragement et au désespoir...

Nos sciences pourront étendre en tous sens leurs recherches, elles n'arriveront pas à découvrir l'entière vérité. Loin de contenter Tesprit, ce qu'elles nous apprennent nous fait mieux concevoir l'étendue de ce que nous ignorons, car tout problème résolu en soulève des séries d'autres. C'est une interminable chaîne dont, un à un, nous appelons à nous les anneaux, sans que nous puissions jamais savoir ni où elle commence, ni où elle finit. Nous a^'ons péniblement allumé, au sein de la nuit profonde, un petit foyer de lumière ; quels que soient nos efforts pour en augmenter l'éclat, il sera toujours perdu dans Timmensité noire qui nous enveloppe de toutes parts. Irritée par une curiosité d'autant plus vive qu'elle se sent moins assouvie, la raison s'aperçoit qu'agrandir la sphère de nos connaissances , c'est toucher Tinconnu par plus de points. Les vérités même qu'elle croyait le mieux posséder lui échap' pent à la réflexion et sont une apparence trompeuse. Depuis Kant, l'idée de la relativité de la connaissance nous oblige de considérer la science comme un mirage, une laborieuse construction de l'entendement qui n'est nullement adéquate à la réalité vraie. Il faut renoncer à pénétrer le mystère

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des choses, car toutes nos explications prétendues aboutissent à l'inexplicable. Les plus grands esprits, parvenus à Fextrémité des sciences et ayant appris tout ce- que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien et sont amenés par un long détour à «une ignorance savante, qui se connaît (i) ». Mais cette seconde ignorance est plus pénible à supporter que la première, parce qu'à une grande lassitude se joint une complète déception. Peut-être Tavenir, mieux convaincu de notre radicale incapacité, en viendra-t-il à conclure, avec l'Ecclésiaste, que la curiosité de connaître n'est qu'inquiétude et tourment d^esprit(2)...

Nous avons essayé de montrer, à rencontre de l'opinion commune, que la moralité moyenne des foules gagne et s'épure par degrés ; mais, ce point établi, il faut convenir qu'ici, comme en toute chose, le progrès du mal semble être l'inévitable contre-partie de celui du bien. A force de vouloir entreprendre, l'activité humaine se compose une vie agitée, anxieuse, toujours en état de fièvre et de tension. Telle est déjà l'existence des civilisés, surmenés par plus de tâches qu'ils n'en peuvent accomplir. Dans cette lutte sans trêve pour surmonter les résistances des choses, la volonté, seule contre tout, est vite lassée et fatalement vaincue. Comparant alors l'inanité des résultats obtenus au prix de tant de fatigue et la grandeur des ambitions qui l'ont déçue, elle juge, comme un désabusé de la vie, « qu'aucun but ne vaut la peine d'aucun effort (3) ». De plus, les occasions de faillir se multiplient avec les obligations de bien faire, car l'intérêt et la passion, toujours aux prises avec le devoir, exposent notre faiblesse à des tentations plus nombreuses. Les vices s'étendent à raison des facilités qu'ils trouvent pour se donner carrière et, comme il n'est pire corruption que celle du bien, les

(i) Pascal, Pensées f édit. Havet, art. m, p. i8.

(2) « Quiadditscientiam additetlaborem» (Fcc/^s/as^e, i, 17, 18).

(3) Benjamin Constant.

dépravations des civilisés avilissent plus la nature humaine que les brutalités des sauvages. Le sentiment même de la responsabilité semble se perdre chez les mauvais, qui font le mal sans remords, tandis que, chez les bons, les exigences du sens moral augmentent en proportion de la moralité acquise, et les meilleurs, pris de continuels scrupules, s'imputent à crime les moindres imperfections...

A mesure que nos relations sociales se développent, nos charges s'aggravent, car l'association est un échange de services et, plus on reçoit, plus il faut rendre. En même temps, les chances de bon accord diminuent parce que chacun se fait, à 1 égard de tous les autres, une idée exagérée de ses droits et insuffisante de ses devoirs. L'antagonisme des intérêts, la compétition des amours-propres, l'opposition des sentiments, la diversité des goûts, la contradiction des idées et l'incompatibilité des caractères rendent toujours plus fréquentes et plus funestes, entre les êtres humains, les causes de mésintelligence, de discorde et de conflit. Les lois, que des nécessités d'ordre public font établir comme remède à ce mal, imposent plus de restrictions qu'elles ne garantissent de droits, gênent les honnêtes gens plus qu'elles n'arrêtent * les autres, et enlacent les membres de la communauté dans un réseau de règlements, d'obligations et de servitudes plus tyranniques encore que le despotisme cruel mais restreint de la nature. Nous perdons ainsi d'un côté ce que nous paraissons gagner de l'autre, et de libres esprits ont pu regretter parfois, malgré ses risques et ses dangers, l'indépendance sans frein de la vie sauvage. Les gouvernements, institués pour organiser la justice, consacrent l'iniquité en donnant des formes légales à l'oppression des faibles par les forts, des simples par les habiles, des minorités par les majorités. Les abus deviennent-ils intolérables, l'unique correctif est le droit à l'insurrection , cause permanente de malaise et menace de révolutions. Le progrès politique lui-même est une révolu-

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tion continue et ne peut s'accomplir sans trouble, puisque chaque parcelle de liberté ou d'égalité doit être conquise par la violence sur des. détenteurs jaloux de leurs privilèges. Ces perturbations, que traversent sans péril les peuples barbares, sont funestes aux civilisés, à cause de la complexité du mécanisme social et de la solidarité des intérêts qui fait que tous sont atteints par les moindres crises. — Dans l'ordre plus général des rapports internationaux, si la civilisation réduit les occasions de guerre entre les peuples, elle en rend les effets plus désastreux. Enfin, alors même que le régime fédératif parviendrait à supprimer cette forme barbare de duel entre nations, il ne supprimera pas les rivalités et les guerres de race, l'éviction et l'anéantissement des populations réfractaires au progrès ou incapables de soutenir la concurrence vitale. Par la dépossession et l'écrasement des vaincus dans la bataille de la vie, la civilisation aura toujours son côté tragique, ses triomphes meurtriers....

Il serait aisé de noircir le tableau dont nous venons de tracer l'esquisse. Nous laissons ce soin aux pessimistes qui s'en acquittent généralement avec succès. Admettons tout le mal qu'il leur plaira de conjecturer pour l'avenir dans les^ limites de la vraisemblance. Balance faite, le bien l'emportenéanmoins, puisque la vie dure et s'accroît. Quel que soit le prix dont il faille payer le progrès, payons-le sans hésiter tant que le progrès sera véritable, car il vaut encore mieux que ce qui n'est pas lui. D'ailleurs, ces maux si amèrement reprochés à la civilisation sont comme elle notre ouvrage et pourraient être atténués ou prévenus dans une large mesure. Ils tiennent en effet à ce que nous ne sommes pas assez raisonnables et seraient fort amoindris si nous le devenions davantage. Les générations futures seront contraintes, sous peine de mort, à l'être plus que nous. Pour utiliser au mieux les ressources accumulées par le passé, pour en user sans en abuser, elles devront faire

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preuve d'une raison plus vigilante et plus ferme, mettre plus de tempérance dans la satisfaction des besoins, de sagesse dans les passions, de rectitude dans les idées^ de moralité dans les actes, d'équité dans les rapports sociaux. Les moindres écarts exposant à de grands périls, les plus raisonnables auront seuls chance de vivre. Les autres, victimes de leur imprudence ou de leur folie, seront éliminés par une sélection civilisatrice. Aux meilleurs la vie complète, Terapire du monde et l'avenir illimité!...

Nos récriminations et nos plaintes se fondent principalement sur la contfadiction entre rinfini auquel nous aspirons et le fini auquel la nature nous condamne ; mais il serait déraisonnabled'opposer nosprétentions àses exigences. Si nous ne voulons pas perdre tous les bénéfices de son ordre, il faut nous résigner aux conditions d'une existence finie, car il n'y en a pas d'autre possible. La clairvoyance de la raison doit surtout consister à reconnaître les bornes assignées par la nécessité des choses à nos développements. Le progrès, qu'on a dit être « l'asymptote de la perfection ». s'en rapprochera toujours davantage sans pouvoir jamais l'atteindre. Il n'est donc pas susceptible de devenir infini en étendue, en puissance ou en durée. Nous trouvons dans le milieu qui nous entoure et plus encore en nousmêmes, d'infranchissables limites. Êtres finis dans un monde où tout est fini, nous n'avons droit qu'à des satisfactions finies. Poursuivons avec ardeur celles qui sont à notre portée, mais ne nous consumons pas en vains efforts au seuil de l'inaccessible. La raison doit en prendre son parti. Si, par des appétits insatiables de volupté, des désirs immodérés de bonheur, un idéal de beauté pure, des recherches de vérité absolue, des visées de moralité parfaite, des rêves d'organisation sociale d'où toute injustice serait exclue, elle ambitionne Tinfini, elle a tort et ne se prépare que des déceptions. La nature inexorable ne nous accorde que des plaisirs passagers, dans la stricte mesure du besoin,

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de rares et courtes joies conformes à la mobilité de nos affectipns comme à l'insuffisance générale de leur objet, des vérités bornées-, les seules qu'il nous importe de connaître et dont nous puissions faire quelque chose (i), des vertus inachevées qui soient à perfectionner toujours, enfin des modes d'association qui, incapables de concilier tous les droits, prêtent à des réformes sans fin. Le reste échappe à nos atteintes et ne doit pas servir de but à notre activité. Soumettonsnous donc à la loi du fini et du contingent qui domine l'universalitë des êtres parce qu'un seul, celui qui les résume tous, pourrait en être affranchi, mais, par cela même, il se dérobe à notre compréhension. Si la nature nous impose la limitation, l'obstacle, l'efibrt et la peine, c'est qu'elle les a mis ou les trouve partout elle-même. Renonçons à Tinfini, à l'absolu qui nous trompent et nous privent de ce que le fini pourrait nous offrir. L'indéfini a de quoi suffire à toutes nos ambitions. Évitons, selon le conseil de Gœthe, de travailler en vue de l'éternité, si nous ne voulons pas perdre nos peines ; mais tâchons de faire tenir dans le peu de jours qui nous sont comptés tout ce que la vie comporte d'excellent. Renfermons-nous, puisque nous n'en pouvons sortir, dans le temps qui passe, dans le relatif sur lequel nous avons prise, dans ce monde où tout est précaire, et tirons-en, tant que nous vivons, le meilleur parti possible. Quant à la mort, terme toujours prochain, dont la seule idée remplit nos faibles cœurs d'angoisse, comme il n'est en notre pouvoir ni de la supprimer, ni même de la retarder longtemps, il faut nous résoudre à la subir, car à quoi servirait de s'insurger contre l'inévitable ? Écartons les terreurs imaginaires qui font l'horreur du trépas. L'unique moyen d'ôter à la mort son aiguillon est de voir en elle l'exécution d'une loi générale, la plus sage qu'il nous soit

(i) « Je suis intimement persuadée que ce que nous ne pouvons « comprendre ne nous est pas nécessaire à savoir » (Lettre de M"* du Deffand à Voltaire, 21 mars 1769).

donné de connaître, condition du progrès universel et de ^'éternel renouvellement. Appliquons-nous à bien comprendre Tutilité, la nécessité de la mort, pour Tensemble des êtres et pour nous-mêmes. Fions-nous à elle comme à une amie qui, après tant d'agitations, d épreuves et de tristesses, nous versera le repos, la paix et l'oubli. Aimons la vie pour ce qu'elle peut donner, mais ne faisons pas à la mort l'injustice de la craindre et sachons-lui plutôt gré de ce dont elle nous délivre. Notre dernière pensée doit être une double expression de gratitude pour la vie, qui nous a fait goûter quelques-unes de ses joies, et pour la mort, non moins bienfaisante, qui vient trancher nettement toutes nos misères.

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