IX. — LES GUERRICS ENTRE CITÉS
tique ^\ la science de la raison, la dialectique. Les sens ont une vertu : la tempérance ; le cœur en a une : le courage; la raison en a une autre : la prudence. Les trois réunies font la justice, qui est l'harmonie des autres. Dans l'ordre des éléments, aux sens correspond la terre; au cœur, Veau et Yair, qui sont l'un et l'autre des iluides et ne diffèrent que par la densité ; à la raison le feu, qui règne au-dessus de l'air, dans l'éther. La Cité se taille sur le patron de l'âme humaine et du corps humain. Elle a une tête : les magistrats; elle a un cœur : les guerriers ; elle a un ventre : les artisans. Et les artisans ont surtout besoin de tempérance, les guerriers de courage, les magistrats de prudence. La connaissance enfin a trois degrés : Y opinion vague, faite pour le peuple ; V opinion certaine, faite pour les guerriers ; la vérité scientifique, faite pour les magistrats. Et chacun des étages de l'âme loge un amour particulier; amour sensuel à l'étage inférieur, amour courageux à l'étage intermédiaire, amour rationnel à l'étage supérieur. C'est ce dernier, le plus épuré, qui, peu compris d'ailleurs, a donné naissance à l'expression à' a)nour platonique. Le procédé du philosophe est celui de Y élimination , du choix, de Yascension dialectique. Car dialectique vient d'un mot qui signifie choisir. Le choix, Yélite, Yépuration, voilà l'idée maîtresse. Ce qui perd la science, c'est la vulgarité; ce qui perd la cité, c'est le vulgaire. Remontez aux idées d'élite, faites-vous des âmes d'élite, livrez-vous aux amours d'élite, confiez le pouvoir aux hommes d'élite. L'homme chez qui les sens dominent la raison est une cité où la démocratie évince l'aristocratie. Voilà l'harmonieux ensemble de conceptions qui forme l'unité de la philosophie platonicienne, et cette unité, on le voit, part d'une pensée aristocratique.
Grâce à cet élan vers l'idéal, Platon s'élève, en philosophie pure, à des vérités au-dessus de son époque. Il retrouve, mieux encore que Socrate, le concept d'un Dieu unique et immatériel, ingénieux ordonnateur du monde [Timée). Il reconnaît dans ce Dieu la beauté infinie [Phèdre et Banquet). Il en fait l'objet
1. Ce qui semble très bizarre; mais voir la note précédenle. Tout cela s'enchaîne merveilleusement.
lointain et suprême de l'amour souverainement épuré [Banquet). Il proclame l'immortalité de l'âme [Phédon). Il la démontre, il est vrai, par des arguments obscurs et légèrement sophistiques, mais cette entreprise nouvelle prouve du moins l'effort merveilleux que fait Fintelligence du philosophe pour donner la théorie scientifique d'une croyance persistance, quoique vague, et pour rejoindre, par-dessus les obscurcissements de la mythologie, les traditions primitives de l'humanité. Toujours par ce procédé d'épuration, il fait du « juste parfait » un portrait qui, plus tard, a fait penser au Christ. Mais c'est dans la République, ouvrage de longue haleine, qu'il a concentré avec le plus de complaisance tout le suc de ses idées. Il y fait, avec l'outrance d'un pur théoricien banni des atfaires, le tableau de la Cité idéale. Puis, se ravisant, il compose Les Lois, où il diminue les exigences de l'idéaliste tout en les laissant fort grandes. La Cité modèle de Platon, naturellement, doit être gouvernée par la tête, c'est-à-dire par des magistrats philosophes. Et ces magistrats philosophes doivent être des hommes riches. « A qui imposeras-tu la garde de la cité, dit-il, si ce n'est à ceux qui, mieux instruits que tous les autres dans la science de gouverner, ont une vie bien préférable à la vie civile », autrement dit : « ont assez de revenus pour se passer d'appointements »? Quant aux politiciens qui vivent de la politique, c'est un fléau que Platon, en maint passage, accable de son mépris. Mais, si la Cité est gouvernée par des hommes idéalement sages, autant vaut que leur pouvoir soit absolu. Et Platon, tranquillement, trace le programme d'une tyrannie absolue de la Cité. La législation, dit-il, doit « rendre heureux ceux qui l'observent en leur procurant tous les biens ». Cette redoutable définition engendre une réglementation inouïe. Tout est réglé par les lois dans la Cité modèle : le mariage, la naissance, tous les actes de la vie privée. Les femmes seront communes dans les classes des guerriers et des magistrats pour que des devoirs trop étroits de famille ne les détournent pas du service impérieux et souverain de la Cité. Les propriétés seront inaliénables. Pas de négoce : cela pervertit; pas de poésie :