‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 104 sur 165 · TX. — LES GUERRES ENTRE CITÉS · texte numérisé non relu

TX. — LES GUERRES ENTRE CITÉS

prises, repaires fortifiés d'où l'on peut, à son aise, dévaster le pays environnant. Or, rien de tout cela n'est bien neuf. C'est toujours, sous un autre aspect, le cas de Tyrinthe et de iMycèncs. Une particularité de la guerre du Péloponèse, c'est que les Athéniens ont en Messénie, pas loin de Sparte, une forteresse d'où ils ravagent les terres lacédémoniennes, tandis que les Lacédémoniens, vers la fin de la guerre, construisent à Décélie, dans la banlieue d'Athènes, un fort analogue qui leur sert de base pour désoler l'Attique. C'est à qui en un mot, dans cette guerre, saura le mieux utiliser ces pierres innombrables qu'on trouve partout sur le sol grec.

C'est sur les splendides fortifications d'Athènes que Périclès a compté lorsqu'il a lancé sa cité dans les hasards de la guerre. Il savait que les Lacédémoniens envahiraient et ravageraient l'Attique ; il enregistrait d'avance ce malheur, pensant le compenser par de plus grands dommages que devait causer aux ennemis, dans son plan, la piraterie athénienne, et il avait calculé que la population trouverait un suffisant asile clans les murs. Le calcul eût été juste, si un de ces faits très naturels, qui déconcertent les plans des grands hommes, ne s'était presque immédiatement produit. Ce fait fut la peste, suite de cet entassement de la population dans l'enceinte urbaine. Périclès luimême en fut emporté, sans avoir le temps de comprendre que, si les murs sont d'excellents défenseurs, il n'est pas bon qu'on les surmène, en leur demandant des services excessifs. Cette peste, en effet, fut le premier coup sérieux porté à la puissance d'Athènes.

Un second caractère général de la guerre, c'est la petitesse des armées. Il y a des exceptions, comme la grande expédition des Athéniens en Sicile, mais précisément cette exception tourne mal. La règle, c'est la petite troupe, que l'historien dénombre par centaines d'hommes. Thucydide signale sérieusement des contingents d'alliés qui n'atteignent pas l'effectif d'une de nos compagnies. Comme plus tard au moyen âge, les expéditions sont des coups de main et les armées des poignées cVhommes.

Il n'en peut guère être autrement, vu que la Cité est petite

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par essence. Peu de chose est changé depuis les razzias de bandits des temps héroïques. Les généraux ne sont en réalité que des « capitaines », meneurs de bandes. Seulement, par suite du développement et de la puissance souveraine de la Cité, ces Jjandes ont une certaine tournure et une certaine discipline. Elles ont surtout une tactique sérieuse, tactique de petites troupeSy mais supérieure au pêle-mêle des combats homériques. Un degré supérieur a été gravi dans l'ordonnance et l'instruction militaires.

De la petitesse des armées résulte une conséquence inévitable, et qui se retrouvera au moyen âge : l'importance militaire de Vindividu. Un hoplite, ou soldat complètement armé, est une « unité de combat ». En perdre quelques-uns est déjà très fâcheux. En tuer à l'ennemi une demi-douzaine suffît pour qu'on élève un trophée, signe de victoire. C'est chez les Spartiates que cette valeur des unités humaines atteint son apogée, car la population dominatrice de Sparte est peu nombreuse, et chaque citoyen a subi, en son particulier, un entraînement merveilleux pour les combats. Aussi Lacédémone est-elle avare de ses enfants. Il faut se pénétrer de cette « avarice » d'hommes pour bien comprendre certains épisodes de la guerre, et notamment celui de Sphactérie, dont nous parlerons plus loin. Et ce double phénomène social, petit nombre des Spartiates, qualité supérieure de chaque Spartiate, rend parfaitement compte du rôle joué par cette Cité militariste en une foule d'occasions. Très souvent, eu effet, quand il s'agit d'exciter une révolte contre Athènes, ou dentretenir une résistance, ou de fortifier une attaque d'autres cités, Sparte se contente d'envoyer un homme, et cet homme devient d'emblée le chef, l'organisateur, le boute-en-train. C'est un officier qui semble tomber du ciel, au moment voulu, sur une bande indécise qui ne comptait que des sous-officiers et des soldats. C'est ainsi que, vers la fin de la guerre, les Lacédémoniens fournissent des « directeurs d'insurrections » aux cités alliées d'Athènes, qui osent enfin se dérober à F « amitié » compromettante de celle-ci. Sparte, en un mot, est moins un réservoir de soldats qu'une pépinière de capitaines.

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C.omme la petitesse des armées engendre la valeur des individus, celle-ci prodmiV importance de Vannure. Il faut défendre cet être précieux qui s'appelle un homme. On se chargera donc de casques, de boucliers, de cuirasses, de jambières, véritables fortifications portatives, lourdes à porter certes, mais à la lourdeur desquelles on a précisément été habitué par cet entraînement systématique dont nous avons parlé à propos des jeux et des sports. Le soldat par excellence, YhoplUe, qui se recrute parmi les seuls citoyens, surtout ceux des hautes classes, est pesamment attifé. C'est lui qui constitue, dans les petites armées g-recques, la pièce de résistance. Quant dLUxpeltastes, dont le bouclier est petit, aux frondeurs et aux archers, leur rôle est accessoire. On les recrute, soit chez des mercenaires, barbares ou à demi-barbares, dont Athènes, grâce à sa richesse, possède un assortiment, soit dans les rangs inférieurs des citoyens ou même chez les métèques. Leur rôle est de harceler l'ennemi. Mais, quoique pouvant lancer des projectiles plus loin, ces soldats armés à la légère sont évidemment peu redoutables. Il faut croire que, dans la plupart des cas, pierres ou flèches glissent sur les casques ou sur les armures. C'est quand l'adversaire est exceptionnellement fatigué ou qu'il commence à rompre les rangs que ces auxiliaires rendent de vrais services. Ils remplissent alors une fonction analogue à celle de notre cavalerie. Car la cavalerie est, chez nos Grecs, une arme excessivement réduite. Elle parait servir surtout au maraudage extensif ou, inversement, à la répression du maraudage de l'adversaire. Thucydide mentionnera gravement la cavalerie de trente hommes avec laquelle les Athéniens débarqueront en Sicile.

Ce personnel guerrier, ainsi pourvu, quel procédé favori emploie-t-il ?

On peut s'en douter d'après ce qu'on a déjà entrevu. Ce procédé favori, c'est le pillage.

Le pillage athénien se rattache directement à la piraterie primitive. C'est un système de croisières, principalement autour du Péloponèse, avec descentes sur des points appropriés. Le

point choisi, on débarque et Ton ravage rapidement, puis Ton se rembarque vite, afin d'éviter l'arrivée de troupes péloponésiennes, averties par leurs guetteurs. Car les Lacédémoniens savent organiser des postes de surveillance, et les maraudeurs ont quelqufois à en pàtir. Les Athéniens font encore des descentes dans les îles qui se révoltent, c'est-à-dire qui se détachent de leur alliance. Tout ce butin afflue au Pirée et enrichit, soit directement, soit indirectement, cette population plébéienne que nous avons vu intéressée avant tout aux expéditions maritimes.

Le coup de maître des Athéniens, dans cet ordre de choses, c'est la création du fort de Pylos, dont nous avons parlé. Non seulement ce fort sert de base à des expéditions de maraudeurs dans la grande banlieue de Sparte, mais il sert de refuge aux ilotes révoltés. En outre, les Athéniens y transportent des Messéniens exilés qui, Doriens comme les Spartiates, parlant le même dialecte, connaissant bien les lieux et possédant une formation analogue, sont en mesure de causer à leurs anciens vainqueurs de sérieux ennuis.

Les Spartiates, eux, pratiquent le pillage par route de terre. Chaque année, ou à peu près, ils organisent une expédition dans l'Attique. Ils savent que les Athéniens ne les attendront pas, comme les Athéniens savent que les Spartiates n'oseront attaquer leurs murailles. Et l'on voit souvent, dans Thucydide, des phrases du type de la suivante, par laquelle débute le troisième livre de son histoire : « L'été suivant, au fort de la croissance des blés, les Péloponésiens et leurs alliés firent une expédition en Attique, sous la conduite d'Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi des Lacédémoniens. Us campèrent dans le pays et le ravagèrent. » A cela, les Athéniens ne répondent qu'en faisant sortir de temps en temps des patrouilles de cavalerie pour inquiéter les maraudeurs qui s'approchent trop des murailles Et le paragraphe de Thucydide se termine par cette autre phrase type : « Les Péloponésiens, après être restés tant qu'ils eurent des vivres, évacuèrent l'Attique et rentrèrent chez eux, chacun de leur côté. »

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