I.\. — LES GUERRES ENTRE CITÉS
C'est la réponse du brigandage à la piraterie. Quand les Spartiates, sur les conseils d'Alcibiade banni d'Athènes, ont construit un fort à Décélie en Attique, ce brigandage devient continu et intensif. Rien n'est épargné, et les mines d'argent du Laurium, un des gros revenus d'Athènes, échappent à celle-ci.
Dans la guerre proprement dite, les « procédés de bandits » jouent un rôle capital : embuscades, escalades nocturnes, rançons exigées, massacres de prisonniers ou de gens inoffensifs. Les Lacédémoniens tuent et jettent dans des précipices ceux des Athéniens ou de leurs alliés qu'ils surprennent naviguant pour leur commerce autour du Péloponèse. Par représailles, les Athéniens se font livrer par le roi de Thrace des ambassadeurs que les Lacédémoniens envoyaient au roi de Perse, et, sans les juger ni les entendre, les précipitent dans des fondrières. Remarquons en passant ce genre d'exécution, qui sent le bandit montagnard. Ailleurs, ce sont des enlèvements de populations libres, que l'on revend comme esclaves. Dès leur débarquement en Sicile, les Athéniens se font ainsi cent vingt talents en vendant à Égeste la population dHyccara.
Dans l'île de Corcyre, le parti démocrate, partisan d'Athènes, se livre sur le parti opposé à d'effroyables massacres. Les aristocrates fugitifs s'installent sur le continent, en face de l'île, et font d'abord de la piraterie contre leur cité ; puis ils repassent dans l'île, gagnent la montagne, construisent un fort, et, de là, se livrent au brigandage. C'est une fois de plus, comme au temps de Jupiter, roi de l'Olympe, la lutte de l'homme du maquis contre la cité qui l'a chassé de son sein.
Un autre caractère des hostilités, c'est la survivance, à un certain degré, de l'indiscipline et de l'anarchie des temps héroïques.
Dans chaque cité, les soldats obéissent généralement aux chefs. On reconnaît là l'intluence de ce pouvoir régulier qui a. fini par se constituer dans chaque petit territoire. Toutefois, il y a des exceptions assez nombreuses. On murmure, on proteste, on accuse les généraux. Les soldats athéniens vont même jusqu'à déposer les leurs. C'est ce qui arrive lorsque la flotte de
Samos refase de reconnaître l'oligarchie des Quatre-Cents. « Les soldats se réunirent aussitôt en assemblée ; ils déposèrent leurs anciens généraux et ceux des triérarques (capitaines de navires) qui leur étaient suspects et les remplacèrent par d'autres, au nombre desquels se trouvaient Thrasybule et Thrasylle'. » Les soldats de Cléon, nous dit encore Thucydide, « dissertaient entre eux desonincapacité pour le commandement, ... de la répugnance avec laquelle ils lavaient suivi ». De là. pour les chefs, cette nécessité des discours adressés aux soldats et, comme corollaire, l'absence de démarcation entre le métier de stratège et celui de politicien. « Tout général que je suis, écrit Nicias aux magistrats d'Athènes, je n'ai pas le pouvoir d'empêcher ces désordres (ceux de l'armée de Sicile), car votre naturel esi àiiïiciïe. à gouverner. »
Un peuple fait exception : ce sont les Spartiates, et nous avons vu quelles circonstances sociales ont militarisé si excellemment ce petit peuple. Thucydide décrit 2, avec une sorte de minutie admirative, la façon dont le roi de Sparte donnait, à la bataille, ses ordres aux officiers supérieurs, et comment ceux-ci les transmettaient aux officiers inférieurs. On sent, à cette minutie et à cet intérêt, que l'historien décrit une chose rare. C'est que, nulle part comme à Sparte, on n'avait si bien taillé dans l'étoffe du bandit pour faire le patron du guerrier.
Mais c'est entre alliés que l'anarchie subsiste, malgré l'ascendant ou la <( suzeraineté » des deux grandes cités prépondérantes. Thucydide met dans la bouche de Périclès les réflexions suivantes : « Us (les Péloponésiens) ne peuvent faire une guerre soutenue... Les uns sont surtout préoccupés de telle vengeance qu'ils ont en vue, les autres craignent par-dessus tout de compromettre leurs intérêts privés; on se rassemble lentement; on n'accorde que peu d'attention aux affaires communes; on s'occupe le plus souvent des siennes propres, chacun pense ne pas nuire, par sa négligence, à l'intérêt général, persuadé qu'un autre y pourvoira pour lui'. » Mais, en regard de ces observations profondes, qui