Id., liv. V, Lxii
et les rancunes du parti cjui vous soutient. Il faut savoir « faire plaisir », même au prix d'une cruauté que l'on réprouverait soi-même. C'est pour faire plaisir aux Thébains que les Lacédémoniens massacrent les Platéens prisonniers. C'est pour faire plaisir aux Syracusains c[ue le Spartiate Gylippe laissera massacrer Nicias, qui avait sa sympathie. En un mot, les généraux sont quelquefois obligés, selon un mot célèbre, de » suivre leurs soldats, puisqu'ils sont leurs chefs », et surtout les cités prépondérantes sont souvent obligées de suivre leurs alliés, parce qu'elles sont leurs « grandes amies ».
Enfin, un procédé très courant dans cette guerre, c'est la trahison, et la trahison est loin d'être considérée d'un œil aussi sévère que chez nous. Le traître n'est pas un traître ; c'est un banni. C'est un homme qui, ayant à se plaindre de sa cité, va offrir ses services à la cité rivale, afin de poîivoir rentrer dans sa patrie et d'y restaurer, avec l'appui des armes étrangères, le gouvernement de son choix. Le traître est donc patriote à sa façon et chaque cité possède un assortiment de ces personnages utiles, qui sont précieux pour indiquer les bons trucs et les bons endroits. En dehors de ces transfuges, chaque cité a dans son sein des gens tout prêts à trahir. Ce sont les mécontents, car tout mécontent est de la graine de banni.
Alcibiade, le plus fameux banni de cette époque, se charge lui-même, dans un discours que Thucydide met sur ses lèvres, d'exposer, dans l'assemblée des Lacédémoniens, ses '(principes » à ce sujet. <( Ceux qui ont le plus de droit à notre haine, ditil, ne sont pas ceux qui, comme vous, ont pu nous traiter en ennemis qaand nous l'étions réellement, mais bien ceux qui nous forcent à devenir ennemis, d'amis f{ue nous étions. J'aime ma patrie, non pour y subir l'injustice, mais pour y trouver protection et sécurité ; aussi ne crois-je pas marcher maintenant contre une patrie qui soit mienne; je vais bien plutôt reconquérir celle que je n'ai plus. Le vrai patriotisme ne consiste point à ne pas attaquer une patrie qu'on vous a injustement ravie, mais à mettre tout en œuvre, dans ses regrets, pour la
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retrouver '. » Cette curieuse harangue, où Thucydide s'étudie évidemment à peindre l'état d'àme connu d'Alcibiade, a ceci d'intéressant qu'elle constitue la théorie d'une iiratiquc universelle, théorie développée par un de ces Athéniens beaux parleurs, que nous avons vus se mettre, pour réussir, à l'école des rhéteurs et des sophistes.
Nous avons vu que la guerre du Péloponèse débute précisément par une histoire de bannis qui demandent à être réintégrés à Epidamme. C'est l'étincelle qui déchaîne la conflagration. Et, puisque nous parlions tantôt de phrases-types, en voici une qu'on peut cueillir au hasard :
« Oreste, fils d'Echécralidès, roi des Thessaliens, chassé àw. trône, persuada aux Athéniens de l'y rétablir 2. »
En un mot, les bannis d'une cité îord partie de droit de l'armée de la cité adversaire, et y sont traités avec tous les honneurs dus à ceux qui seront demain, peut-être, les chefs de la cité qui les a contraints à l'émigration. Car, rappelons-le, on ne conquiert pas une cité, on y ramène les bannis pour avoir des amitiés dans la place. Les « traîtres » peuvent donc toujours se dire qu'ils ne prêtent pas les mains à la destruction de leur patrie. A plus forte raison les cités qui « Irahissent » une alliance peuvent toujours se dire cjue leur « défection », acte glorieux, leur a conquis la « liberté ».
Trois épisodes caractéristiques : un coup de main repoussé, un revers Spartiate, un désastre athénien. — Ceci dit sur les caractères généraux de la guerre ; retenons-en trois épisodes pour les examiner en particulier. Nous y relèverons, en raccourci, d'intéressants phénomènes sociaux.
Ces trois épisodes sont le coup de main des Thébains sur Platée, au début de la guerre ; la capture des Spartiates de Sphactérie, qui mit la terreur dans Sparte, et la catastrophe des Athéniens en Sicile, qui précipita la chute d'Athènes.
Les Thébains, alliés de Sparte, profitent de la guerre pour