XI. — LE TYPE MACÉDONIEN
posture du côté des voies commerciales, Philippe appelle à son aide la religion. 11 profite d'une querelle survenue entre les Amphictyons et les Phocidiens, à propos du temple de Delphes, pour s'ériger en vengeur d'Apollon et obtenir libre passage vers le sud. Ses soldats marchent le casque couronné de lauriers. Ce n'est pas une guerre, c'est une « croisade ». La majorité des cités grecques applaudit à ce zèle pieux. Par cette intervention, Philippe confond les arguments de ceux qui le qualifient de « barbare ». Non seulement il se comporte en Grec, mais il prend la défense d'une des plus vieilles institutions qui aient jamais relié les cités grecques. En vain les Phocidiens utilisent les trésors du temple de Delphes pour recruter des mercenaires. Cet acte de banditisme sacrilège ameute contre eux l'opinion hellénique. Athènes et Sparte, qui au fond comprennent que ces bandits sont les défenseurs de l'indépendance de la Grèce , n'osent pas leur porter secours. Après quelques péripéties, Philippe triomphe des Phocidiens et, tirant parti de l'auréole que lui donne son titre de vengeur d'Apollon, s'élance vers les Thermopyles pour les occuper. Mais, cette fois, les Athéniens se sont remués, et ont occupé le défilé avant lui. C'est donc partie remise, mais, cette retraite momentanée, Philippe l'opère du moins avec gloire. Le sentiment religieux de la Grèce va conspirer dorénavant avec lui.
3" L'invasion définitive. — Reste alors à employer l'invasion directe. Cette invasion, en Thessalie, est déjà une affaire faite. Philippe, profitant de guerres civiles occasionnées par la mort du « tyran » Alexandre de Phères, est descendu dans le pays, selon la vieille formule des grands bandits montagnards, « pour faire la police », s'ériger en redresseur des torts et se mêler aux vendettas des principales familles. Son intervention a apaisé en effet des querelles, mais l'impérieux médiateur s'est fait payer pour sa peine. Il a rançonné les Thessaliens en exigeant d'eux le revenu des foires et des villes de commerce, et les sommes ainsi perçues lui ont servi à recruter des mercenaires. C'est une première étape vers le sud. Derrière la Thessalie s'étend
la Béotie, dirigée en fait par la puissante cité de Thèbes, Ennemis des Phocidiens, les Thébains ont accueilli avec joie l'intervention de Philippe dans la guerre sacrée. Ennemis des Athéniens, ils ne sont pas fâchés des pertes infligées à ceux-ci par l'extension des conquêtes macédoniennes. Pourtant le moment arrive où les Thébains découvrent avec effroi combien est redoutable le voisin cjue les derniers événements leur ont donné. C'est à ce moment qu'arrive Démosthènes, avec une ambassade athénienne, pour les exhorter à oublier tous les griefs passés et à se liguer avec Athènes contre l'ennemi commun. L'alliance est conclue. Les armées athénienne et thébaine réunies marchent contre Philippe, et la bataille s'engage. C'est la fameuse journée de Chéronée, où les Athéniens font d'abord reculer Philippe, mais où le jeune Alexandre, fils de celui-ci, inaugure ses exploits de tacticien supérieur en enfonçant le « bataillon sacré » des Thébains, puis en changeant, par une habile conversion, le triomphe momentané des Athéniens en une irrémédiable déroute. Décidément, l'art militaire des Macédoniens s'est assimilé tous les progrès techniques réalisés par les Épaminondas et les Iphicrate. Il les a même dépassés, et le jeune Alexandre, vainqueur en bataille rangée des troupes les plus solides de la Grèce, pourra marcher à ses conquêtes avec des soldats dignes de lui (338).
L'anarchie entre cités rend inévitable le triomphe des Macédoniens. — Philippe a vaincu la Grèce parce qu'il a imité les Grecs et s'est inspiré de leurs progrès sans leur prendre cette division en cités qui paralysait leur résistance. Nous avons déjà constaté cette anarchie des cités devant l'invasion perse; mais, alors, la supériorité de la tactique grecque était si considérable que les masses barbares, après quelques triomphes dus au nombre, purent être rompues et refoulées par les forces de quelques cités seulement. Encore, on se le rappelle, la lutte avait été angoissante. L'écrasement de Léonidas aux Thermopyles et l'incendie d'Athènes par Xerxès avaient fait craindre un dénouement fatal. En effet, Athènes et Sparte, avec quelques
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alliés peu puissants, étaient seuls en ligne. Môme à Marathon, les Athéniens avaient été obligés de marcher seuls, les Spartiates n'étant pas arrivés à temps. Devant l'invasion macédonienne, l'anarchie subsiste, mais la situation n'est plus la môme, car l'ennemi est admirablement discipliné et en possession de tous les secrets de la tactique. Plus que jamais, l'union totale serait nécessaire, et Démosthènes s'en rend bien compte ; mais cette union ne se produit pas, car les intérêts immédiats ne sont pas les mêmes. Sparte, qui voit avec déplaisir les progrès des Macédoniens, ne s'ébranle pourtant pas, parce qu'elle sait que les premiers coups ne seront pas pour elle. Elle s'ébranlera plus tard, quand Athènes et Thèbes auront été écrasées, et sera écrasée à son tour. D'autres cités raisonnent de même. « Chacun, s'écrie avec douleur Démosthènes, semble compter gagné pour lui le temps employé à la destruction d'un autre. » C'est le grand vice de la communauté Jiellénique, privée d'une direction qui s'impose. En outre, nous savons que les cités, grâce aux « amitiés » conquises par Philippe, sont divisées. Même quand les patriotes l'emportent, ce n'est pas sans de fâcheux débats qui retardent les mesures à prendre et donnent l'éveil à l'ennemi. Bien différente, à ce point de vue, est la situation de Philippe, roi et chef militaire des clans macédoniens. « Tout ce qu'il jugeait à propos, dit après coup Démosthènes, il le faisait à l'instant sans l'annoncer dans des décrets, sans délibérer en public, sans être cité en justice par la calomnie, ni accusé comme infracteur des lois, sans être obligé de rendre compte à personne, partout souverain arbitre, chef et maître absolu. Pour résister à un tel prince... qu'avais-je à ma disposition? Rien. Le droit même de monter à la tribune, seul avantage que je pusse lui opposer, je le partageais avec ses mercenaires, et chaque fois qu'ils l'emportaient sur mes conseils, ce qui n'arrivait que trop souvent sous divers prétextes, vos résolutions furent prises en faveur de l'ennemie »
Aussi l'orateur athénien considcre-t-il comme un fait tout à