‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 16 sur 165 · II. — LE BANDIT MONTAGNARD DIVINISÉ. i · texte numérisé non relu

II. — LE BANDIT MONTAGNARD DIVINISÉ. i

En un mot. la Grèce moderne a eu ses « rois des montagnes ». La Grèce préhistorique a eu les siens.

Il est même évident que les « rois des montagnes » n^ont jamais dû être plus triomphalement rois que dans ces siècles reculés où nulle organisation sociale n'était prévue pour les contenir, et où leurs exploits, les premiers du genre, durent nécessairement déconcerter les gens de la plaine.

Le bandit d'alors ne se contenta pas de devenir roi ; il devint dieu.

De ce type du bandit civilisé sort Jupiter. — Le type le plus éminent de ce bandit montagnard, cest Jupiter (Zeus pour les Grecs) ^, le « dieu de FOlympe ».

Nous ne voulons pas dire que l'idée du Jupiter montagnard ne se soit pas confondue, dans l'esprit des hommes, avec d'autres notions de la divinité. Ces confusions sont générales dans l'histoire des peuples. L'idée de Dieu existe chez tous; mais les mythologies, en ce qu'elles ont de spécial, portent l'empreinte des milieux où elles se développent. Si plusieurs influences se superposent, plusieurs conceptions relatives à la divinité pourront se fondre en une seule.

C'est ce qui est évidemment arrivé pour Jupiter.

La légende de ce dieu offre en effet des traits caractéristiques, dont l'interprétation ouvre un jour lumineux sur les plus lointaines révolutions du monde grec.

Premier trait : Jupiter est un dieu nouveau. Il succède à son père Saturne (le vieux Kronos). Il préside ^^siblement à la destruction violente d'un " ancien régime » auquel se substitue un ordre de choses bien distinct du passé.

Deuxième trait : Jupiter a été littéralement un banni. Son père Saturne voulait le dévorer. Il a dû être sauvé jt9«r la fuite.

Troisième trait : Jupiter a bien la violence et les mœurs du bandit. Il ne se contente pas de détrôner Saturne; il le tue.

1. Nous savons que certains auteurs préfèrent se servir des noms grecs. Mais, pour plus de clarté, nous nous servirons, pour désigner les dieux, des noms latins correspondants, plus connus du public et consacrés par l'usage.

C'est un rebelle et un parricide, et son règne prend un caractère plus dur, plus douloureux que le règne idyllique de son prédécesseur. C'est un mauvais sujet et un ravisseur, enlevant çà et là les femmes qui lui plaisent, comme font les Kurdes en Arménie. Il est brutal avec son épouse Junon (Héra), qu'il enchaîne et suspend par les pieds. Il précipite du haut de l'Olympe, dans un accès de fureur, son fils Vulcain (Héphaistos), et l'envoie se casser la jambe dans l'Ile de Lemnos. Il se brouille avec son frère Neptune (Poséidon) et avec son autre fils Apollon. Bref, c'est un chef de bande irascible, prêt à satisfaire tous ses caprices, et sujet à des colères sans frein.

Quatrième trait : Jupiter est montagnard. Il a été élevé sur le mont Ida en Crète. Il réside généralement sur le mont Olympe en Thessalie. Son séjour est celui d'où part le tonnerre et où s'assemblent les nuages. Son oiseau symbolique est l'aigle.

Cinquième trait : Jupiter, roi des montagnes, soutient des luttes prodigieuses contre ses co(isi?2s les Titans, qui sont ///s de la Terre, et il les foudroie du haut de l'Olympe que ses adversaires ont essayé vainement d'escalader. Détail à noter : ces adversaires ont pour alliés les Centaures, autrement dit les cavaliers de la grande plaine thessalienne, êtres fort bizarres évidemment pour des gens qui ont rarement l'occasion de voir un cheval.

Tous ces traits es::juissent admirablement la silhoactlc du personnage. Jupiter, le roi des dieux, est un bandit montagnard divinisé '.

Les exploits du bandit montagnard expliquent le type d'Hercule — be caractère du type de Jupiter s'accentue, si l'on considère son fils Hercule (en grec Héraclès).

Hercule est à coté de son père dans la terrible lutte contre ses cousins les Titans, au moment où ceux-ci escaladent la

1. Voir l'excellent article de M. Henri de ïourville : L'ohserva/ion sociale appliquée à la mytiiolofjis grecque. Jupiter, Hercule et Jlellen (Science sociale, l. XXIII, p. 302. Livraison d'avril 1897).

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