‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 26 sur 165 · III. — LE BANDIT MONTAGNARD IDÉALISÉ · texte numérisé non relu

III. — LE BANDIT MONTAGNARD IDÉALISÉ

C'est de là qu'on voit descendre, d'après la tradition, Hellen et ses fils.

Mais Hellen n'est plus un dieu, comme Jupiter. Lui et les gens de sa race sont seulement des héros. Le prestige d'un vaste recul manque à ces nouveaux venus de la montagne. En outre ils ne seront pas les jjremiers à faire œuvre de civilisateurs. Ils continueront, en la perfectionnant, l'œuvre encore fruste et incomplète des Héraclides. L'admiration pour eux sera grande encore, mais non point prodigieuse. On ne les considérera plus comme des êtres absolument extraordinaires, puisque la voie où ils chemineront aura déjà été frayée.

Le bandit hellène n'en sera pas moins un type supérieur au bandit héraclide. Il fera mieux, parce que le terrain est mieux préparé. Il fera mieux, parce que l'Othrys, montagne moins haute que l'Olympe, est plus en contact avec les cités de la vallée, et que les montagnards ont été plus à même d'y conserver leur culture intellectuelle. Il s'ensuit que la domination hellène va prendre les caractères d'une domination plus régulière et plus organisatrice que celle des Héraclides qui l'ont précédée.

La force expansive des monts Othrys. — Hellen, d'après la légende grecque, était fils de Deucalion, qui était fils de Prométhée, lequel, en bon ancêtre pélasge, était « fils de la Terre », et s'était illustré par sa lutte contre Jupiter. Prométhée avait, dit-on, prédit à ce dieu que son règne aurait une fin. Au point de vue religieux, la prophétie ne devait être qu'à bien longue échéance, car les imaginations populaires étaient trop victorieusement fascinées par la gloire de Jupiter pour qu'on pût en déraciner le culte. Mais, au point de vue politique, il était exact que la race des Titans devait prendre sa revanche. Elle la prit donc, et de ce moment date la fortune du nom d'Hellènes, qui, d'abord réservé aux seuls habitants de la Phthiotide. finit par s'imposer à tous les habitants de la péninsule. C'est que la bande des montagnards de l'Othrys avait fait explosion, pour ainsi dire, et fourni des dominateurs, de proche en proche, aux pays voisins.

La forme de cette expansion fut. d'après la tradition, une intervention des bandits hellènes dans les innombrables petites guerres qui, vers la fin de l'époque héraclide, avaient armé les uns contre les autres les habitants des vallées.

Ainsi, de nos jours encore, dans les pays où fleurit le banditisme, les « rois de la montagne », s'érigeant en redresseurs de torts, vont donner « un coup de main » aux partis qu'ils favorisent dans le bas pays.

Mais, cette fois, les auxiliaires devinrent des maîtres. Le massif montagneux où s'était formée leur supériorité dominatrice fut le centre d'un rayonnement social. On a l'impression d'une époque où les diverses peuplades de la Grèce subissent une transformation, par suite de l'arrivée d'hommes énergiques et entreprenants, venant tous d'un même endroit, et se diflerenciant peu à peu en plusieurs variétés, sous l'influence des milieux nouveaux dans lesquels ils viennent établir leur domination.

Une fourmilière de petits rois. — A la base de cette société, on trouve toujours un peuple d'agriculteurs, groupé en cités. C'est le vieux fonds pélasgiqne, la classe ouvrière. Cette classe ouvrière, tout d'abord, ne comporte pas d'esclaves. Le travail libre paraît avoir précédé l'esclavage; mais celui-ci, par l'effet des guerres, et surtout des guerres lointaines, apparaît précisément vers cette époque . Les premiers esclaves sont des prisonniers ou des captives réservés à la maison des chefs. Quant aux groupes locaux de cultivateurs, ils ont. pour diriger leurs cultures, un conseil de « gérontes y> ou « anciens ». Leur cité se confond pratiquement avec le clan dirigeant qui la domine. Elle fournit d'ailleurs, au besoin, de bons soldats quand les chefs jugent nécessaire d'en recruter dans son sein.

Ces chefs sont les anax, les meneurs d'hommes. Ce sont les bandits superposés aux anciennes populations. Us constituent la classe dirigeante Mais eux-mêmes se groupent, selon une certaine hiérarchie, autour de grands chefs qu'on appelle basileus. Ce mot a été traduit par roi. En fait, les basileus sont rois

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par leur indépendance, mais ce sont, bien entendu, de fort petits rois. La seule Ithaque, avec les îles voisines, en compte plusieurs centaines. La Grèce entière en compte évidemment des milliers.

Chaque basileus se taille dans le pays un petit «. royaume ». Il y a évidemment des diflerences dans l'étendue de ces territoires et dans la puissance de leurs chefs. Ce qui arrive, surtout, c'est que tel chef plus puissant fait reconnaître, de gré ou de force, son autorité sur les chefs du voisinage et acquiert par là un prestige tout spécial. Il devient alors un « roi des rois » comme Agamemnon, ce qui n'est pas beaucoup dire. Quoi qu'il en soit, le spectacle olfert par la Grèce de cette époque, lorsqu'on considère la couche supérieure de la société, est celui d'une fourmilière de rois.

La poursuite de la richesse mobilière. — A quoi s'occupent ces petits rois? A guerroyer, à piller, autant que possible. Ils cherchent naturellement, descendus dans la plaine, à continuer le métier qu'ils exerçaient dans la montagne. Tout ce qu'on a pu savoir d'eux nous les montre violemment épris de la richesse mobilière, fort préoccupés des lois, conventions ou usages qui règlent le partage du butin, et jaloux de se constituer des trésors. La propriété immobilière est indivise et peu prisée, parce qu'elle n'enrichit guère. Deux sortes de richesses, entre toutes, sont recherchées avec passion : les troupeaux d'abord, et les objets métalliques ensuite. La monnaie n'existe pas encore, et se trouve suppléée par ces deux espèces de marchandises. Les femmes captives sont aussi fort appréciées, à cause des étoffes ou des vêtements qu'elles confectionnent. Ces femmes sont pour leurs maîtres des productrices gratuites d'objets mobiliers. Q.e^onides objets tnohiliers qui en produisent d'autres et qui ont par là une double valeur. C'est une question de butin. Si un héros tient à une femme, c'est à cause de cette valeur qu'elle représente et dont il n'entend pas se laisser frustrer. Cet attrait de la richesse mobilière et la facilité de son acquisition poussent les jeunes gens à se détacher de leurs pères pour courir les aven-

tures. Elle sépare les frères les uns des autres, les brouille parfois, et réduit la famille à un groupe plus restreint.

En un mot, le grand plaisir de nos basileus et de nos anax, c'est d'augmenter leur bétail, et de collectionner des objets d'or, d'argent, d'ivoire ou de bronze, enlevés à des vaincus. Cela leur permet de donner des festins plantureux où l'on mange des bœufs entiers et où l'on boit le « vin noir » dans des coupes précieuses. Cela permet encore de faire des cadeaux à ses amis. On prend d'une main et l'on donne de l'autre. Or, nous allons le voir, on a besoin de faire plaisir à ses amis.

Châteaux forts et trésors. — Où le chef pillard s'abrite-t-il et abrite-t-il ses richesses? Dans des châteaux. Il habite « une demeure haute, bien bâtie ». Il convient que la demeure soit haute pour qu'on puisse guetter les arrivées d'ennemis à combattre ou de voyageurs à détrousser. Il faut qu'elle soit bien bâtie pour que les provisions et collections soient à l'abri d'autres pillards.

Ces châteaux sont, en général, de dimension restreinte. Le chef l'occupe seul avec une troupe choisie. Un appartement de cet édifice, le inéijaron, renferme des réserves darmes. Mais une pièce caractéristique de l'époque, c'est le trésor, où l'on conserve les objels précieux. C'est une construction particulièrement solide, aux murs épais, et dont le toit, par des combinaisons spéciales, réalise l'équivalent de la voûte, que les Grecs ne connaissaient pas.

Le château est précédé d'une sorte de portique, ou de galerie, pièce sacrifiée, pour ainsi dire, par la vie privée à la vie publique. Cette pièce reçoit en poésie l'épithète consacrée de « bruyante », à cause des gens qui s'y pressent et y séjournent, amis, clients, fidèles de toutes sortes. En arrière se trouvent les pièces consacrées aux hommes. Un appartement spécial, le gynécée, est réservé aux femmes. Le château est meublé de trônes. autrement dit de fauteuils, de chaises, de tabourets ou petits bancs, de coffres où l'on serre les étoffes. Une colonne est creusée de manière à constituer un placard à lances ou â jave-

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lines pour que les visiteurs puissent se débarrasser de leurs armes comme on se débarrasse actuellement des cannes et des parapluies. On offre des fauteuils aux hôtes de distinction. On y étend des couvertures brodées ou bariolées. On met un petit banc sous les pieds du visiteur. Il y a naturellement des celliers pour les provisions, avec des jarres parfois immenses, et des écuries ou étables pour les chevaux et le bétail.

Le mot dont nous avons fait roi signifiait donc chef, et de même le mot dont nous avons î&it trône signifiait, comme nous venons de le voir, siège à bras. Toujours d'après la même proportion, le mot dont nous avons fait sceptre signifiait bâton. Les basileus, en temps de paix, tenaient vcjlontiers en main une sorte de canne plus ou moins ornée, qui finit par devenir un bâton de commandement, et, par suite, un objet quasi sacré.

La bande du chef. — Le basileus, grand chef, est entouré de plusieurs a/i«a:^ petits chefs, qui sont en principe ses pairs, et qui obéissent, non par contrainte, mais libre ment. Le grand chef a su se les attacher par sa richesse, par sa vaillance, par son prestige, par son éloquence. Le même mot, dans la langue grecque, veut dire obéir et être persuade'. Pour se faire obéir, il faut donc persuader les gens, et l'on voit poindre ici le rôle capital que va jouer l'éloquence dans toute l'histoire du monde grec. Le grand chef qui veut prendre une décision assemble un certain nombre de chefs moins grands qui gravitent autour de lui et leur propose son affaire. C'est ce qu'on appelle la boulé. De là sortiront les sénats de l'époque ultérieure. Cet état-major discute la question, parfois avec assez d'àpreté ; mais le grand chef a naturellement pour lui la supériorité de son prestige. L'idée est-elle adoptée? Tout n'est pas dit. Il faut rassembler Y agora, c'est-à-dire tous les anax ralliés au clan du basileus. C'est l'assemblée générale de tous les nobles, si l'on veut, de tous les guerriers. Là, on discute encore, mais un peu pour la forme. Le basileus, qui s'est entendu avec la boulé., est assez fort pour entraîner l'adhésion de cette collectivité tumultueuse. Mais encore faut-il qu'il la demande, sans quoi les anax se formaliseraient sans doute, et l'on

ne peut se dispenser de cette formalité d'enregistrement. L'agora enregistre, en effet, avec plus ou moins d'enthousiasme. Elle se laisse généralement conduire, mais après des discours et des flatteries appropriées. Là encore, les « meneurs d'hommes » sont ohligés de faire des frais oratoires. L'obéissance passive n'est pas de mise, sauf peut-être — car ce n'est pas sûr — au fort du combat.

Les auxiliaires du chef. — Certains anax de distinction sont spécialement attachés à la personne des grands chefs. Ce sont les thérapontes, sortes d'écuyers nobles, que le grand chef traite à peu près en égaux et souvent en amis. A un cran supérieur, l'on trouve des basileiis qui peut-être ont eu des malheurs, ou qui trouvent décidément leur « royauté » par trop insignifiante, et qui lient volontairement leur cause à celle d'un ami plus puissant. Ce sont les hétairoi. Mais ce mot, à Tusage, finit par prendre un sens large et vague. Cela veut dire compagnon, camarade, ami. Et il est très important, dans le système, de cultiver les amitiés.

Sous ce régime de libre service, l'homme puissant est celui qui sait se faire beaucoup d'amis. Plus on sera aimable, généreux, hospitalier, serviable, plus on recrutera de bonnes lances dans sa compagnie. L'état social, qui tend à développer l'éloquence, tend donc à développer aussi l'amabilité, les manières fines, courtoises, insinuantes. Il pousse, en certains cas, à d'admirables fidélités. De ce besoin social sortiront des couples d'amis dévoués, comme ceux d'Achille et de Patrocle, d'Oreste et de Pylade. La camaraderie devient un ressort de la vaillance.

En dehors des guerriers proprement dits, le chef dispose encore d'auxihaires pacifiques, dont les trois principaux sont le héraut, le devin et l'aède.

Le héraut est un parlementaire permanent. C'est lui qui préside aux rapports des ennemis en temps de guerre. Il ne se bat jamais et sa personne est inviolable. Il fait les proclamations nécessaires en présence de l'ennemi. Mais il a aussi son rôle dans l'intérieur du clan. C'est lui qui a la police des assemblées.

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Il réclame le silence lorsqu'on crie trop fort, ce qui devait donc arriver souvent. Mais il lui est utile de pouvoir crier très fort lui-même, et le nom de Stentor, héraut des Grecs au .siège de Troie, en est devenu proverbial. Enfin le héraut sert d'arbitre sur les questions de point d'honneur. C'est un bandit neutralisé.

Le devin porte un nom qui indique son rôle. Il est environné d'un grand respect. Plus les occupations des hommes sont hasardeuses, plus ils éprouvent le besoin quelquefois fébrile d'interroger par avance l'avenir. Or les occupations de nos Hellènes sont fort hasardeuses. Le devin est donc un être sacré. Non seulement l'oracle de Delphes voit s'accroître sa vogue, mais on rencontre, autour des plus illustres basileus, des personnages qui prophétisent. Tel est Mélampos, qui est en même temps médecin, et à qui la légende attribue le don d'entendre le langage des oiseaux. Tel est encore Tirésias, le devin de Thèbes, qui dévoile les crimes d'OEdipe. Tel est encore Calchas, qui accompagnera les Grecs au siège de Troie. Et il faut insister sur la puissance exercée par de tels hommes, ou par les oracles en général. On peut voir dès maintenant se dessiner une forte tendance à faire intervenir la superstition comme élément directeur ou perturbateur dans les entreprises de la vie, et notamment dans les opérations militaires, tendance que l'on retrouvera toute-puissante à la plus belle époque du génie grec.

L'aède enfin, c'est le chanteur, le poète, le spécialiste qui charme les réunions du château et constitue une attraction de ses plantureux banquets. Nous avons vu comment le goût de la musique et de la poésie s'était renforcé à l'époque héraclide. Il se renforce encore et se régularise, comme tout le reste, à l'époque hellène. Que chante l'aède? Les dieux sans doute, mais aussi, et avec une prédilection particulière, la gloire des combats, puisque c'est ce qui intéresse tout spécialement nos héros.

Comme il faut que ces spécialistes fassent leur apprentissage quelque part, il se crée des écoles de poésie et de musique, où l'on conserve les recettes, les procédés, les airs, les vers. Les aèdes, pour les raisons que nous avons dites, ont la capacité mnémonique fort développée. Ils savent beaucoup de belles

histoires, qu'ils transmettent à leurs élèves. Ces histoires sont des morceaux épiques auxquels la coutume finit par imprimer une forme consacrée. Il y aura des invocations à la Muse, des épithètes traditionnelles, des sortes de moules tout faits pour introduire les récits de comljats ou les disputes de guerriers. Telles apparaissent, dans la poésie homérique, les figures de Phémios, Taède attitré du château d'Ulysse à Ithaque, et de Démodocos, qui charme à Schérie les superbes banquets des Phéaciens.

Les guerres entre chefs. — Les chefs, avec les clans qu'ils mènent, peuvent être entre eux à l'état de guerre ou à l'état de paix.

L'état de guerre est fréquent. Ce sont des rivalités, des brouilles, des raccommodements, des meurtres, des fuites de meurtriers chez un clan voisin qui les adopte, des luttes intestines dans la même cité, des fratricides, des vengeances atroces, des « faits divers » dramatiques dont on fera edéctivement des tragédies. Ce sont encore, selon la méthode qui dès le début caractérise l'expansion hellène, des entreprises pour soutenir tel ou tel parti dans une cité où régnent des querelles intérieures. Ce sont des histoires de « bannis » qui s'en vont avec des menaces, et qui reviennent après être allés chercher du renfort. Polynice, banni de Thèbes, s'en va chercher Adraste, roi d'Argos, lequel avait été banni d'Argos par Amphiaraiis, puis s'était réconcilié avec ce dernier. Oreste, vengeur de son père Agamemnon, est un banni qui revient. Banni encore, Persée; banni, Bellérophon; deux héros dont la légende touche au moins en partie à notre période, et tous deux s'illustrent quoique bannis, ou parce que bannis. C'est l'ère des coups de main et des coups de force. Le régime longtemps pratiqué dans la montagne est appliqué à la plaine. Le bandit, érigé en basilens, demeure J^andit.

Mais, dans la plaine, la guerre se fait d'une façon perfectionnée. La valeur de l'unité humaine, poussée à son maximum dans ces luttes oii les combattants ne sont qu'une poignée d'hommes, amène ledéveloppement des armes défensives : casques, cuirasses, épaulières, jambières, boucliers. Comme il arrivera plus tard au

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moyen âge pour des raisons analogues, le Iv'ros éprouve le besoin de se transformer en citadelle vivante. C'est toute une affaire que de se procurer des armes solides. Le bronze est encore le métal qui les fournit. Mais, sous cette carapace, naturellement, les mouvements du héros sont difficiles. Que fera-t-il? Il montera debout sur un char, petit siège traîné par deux chevaux, et que conduira un fidèle théraponte. Le cheval apparaît donc, et l'épithète « dompteur de chevaux » devient pour un héros un précieux éloge. Castor, le frère de PoUux, est un de ceux qui en bénéficient. Mais, malgré tout, l'Hellène ne se bat guère à cheval. C'est un fantassin qui se fait traîner en voiture. Du reste, pas de tactique; rien que de la bravoure, ou des ruses élémentaires. Les batailles se décomposent en une série de combats singuliers — toujours comme il arrivera pour les chevaliers du moven âge. On se défie, on se poursuit, on se sauve d'ailleurs sans vergogne quand on se sent le plus faible, et Ton s'embarrasse peu des prescriptions de la loyauté.

Les armes offensives sont surtout l'arc, l'épée et le javelot. L'arc joue un rôle important dans les légendes héroïques. Toutefois le javelot semble en voie de conquérir la prépondérance. Pour comprendre celle-ci, il faut se représenter l'entraînement physique auquel se soumettaient, de bonne heure, les futurs guerriers. Le trait lancé à la main, grâce à une studieuse habitude, finissait par être une arme terrible, perçant les bouchers et les cuirasses et franchissant des distances relativement considérables. A une époque où la poudre à canon n'existait pas, la faculté physique de projeter un dard plus loin que ses adversaires constituait une supériorité précieuse, équivalente à ce qu'est pour nous la possession d'un fusil ou d'un canon à longue portée. On cultivait de même Vendurance, qui permet de combattre plus longtemps sans fatigue. C'est en s'entrainant à ces exercices que les Grecs deviendront des guerriers supérieurs et se rendront capables de prouesses merveilleuses contre les armées inférieures de l'Asie. Or, ils s'y entraînent parce que leur état social les y oblige, parce que la vie de bandit montagnard leur a fait une loi de ces tours de force, et que, dans celte société de

pillards aventureux, la virtuosité musculaire est un gagne-pain.

Les chefs, au milieu de guerriers quasi égaux, nont d'autre autorité sur leurs compagnons que celle à laquelle ces derniers veulent bien se soumettre. Évidemment il faut une organisation et une discipline embryonnaires. Le chef est un homme très brave et très admiré, doué personnellement — sans quoi il ne serait pas chef — des qualités du « meneur d'hommes ». .Mais, à l'occasion, tel ou tel anax refuse dobéir, et le chef ne peut rien contre lui. Ce n'est pas de la désertion; c'est de la grève, et la grève est permise. Nouvelle occasion pour le chef de déployer toutes ses ressources d'éloquence, et de manifester son utile libéralité.

Enfin, vainqueurs, nos héros se partagent le butin, et c'est toujours une grave question. Il faut que les parts soient égales, et qu'elles soient tirées au sort. Le grand chef a toutefois sa part privilégiée, et parfois tel héros de distinction peut obtenir une « récompense » hors part, votée par ses camarades. Mais cette répartition du butin est la cause de bien des brouilles. C'est la grande afîaire d'État.

Les coalitions par sympathie. — Pour être capables d'entreprendre des expéditions un peu importantes, nos « petits rois » sont obligés de s'associer entre eux. Étant donné l'émiettement de la souveraineté à travers le pays, c'est le seul moyen de mettre sur pied des forces sérieuses.

Ce résultat est obtenu au moyen de Yhétérie.

L'hétérie est l'extension hors du clan de ces amitiés dont l'intérieur du clan nous a déjà offert l'exemple. C'est, en quelque sorte, un vaste réseau d'amitiés qui englobe oà et là une multitude de chefs.

Le sentiment d'une origine commune se fortifie parmi les Grecs avec l'avènement des Hellènes. Et la chose est fort naturelle si l'on considère que les chefs des diverses cités sont fournis à celle-ci par un type unique d'hommes supérieurs formé dans un milieu déterminé. La séparation des vallées, d'une manière lente et continue, tend à faire diverger les in-

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nombrables cantons de la Grèce, malgré leur commune origine pélasgique; mais l'accession au pouvoir d'hommes provenant de la même bande tend, par intervalles, à resserrer plus ou moins brusquement le lien primitif, d'autant plus que ces bandits ne sont pas des étrangers, mais des enfants du pays, dont les ancêtres ont jadis gagné le maquis. Des groupes svmpathiques se forment donc çà et là; les liens de l'hospitalité, ceux du mariage, ceux du voisinage entrent en jeu. Entre deux basileiis grecs, il y a des terrains d'entente qui n'existent pas entre un quelconque de ces basileus et le barbare. Car le terme de « barbare » va apparaître, indice d'un état d'âme tout spécial chez les Grecs qui l'emploient. C'est contre les barbares, ou contre les gens réputés tels, que se formeront les plus célèbres coalitions de la Grèce.

En attendant, les discordes intestines de la Grèce nous donnent le spectacle d'autres coalitions. La plus célèbre est celle des sept chefs qui vont assiéger Thèbes, lorsque Polynice, fils d'OEdipe, en est banni par son frère Etéocle. Polynice va en efi'et faire appel à ses amitiés. Il va trouver son beau-père Adraste, roi d'Argos, et Adraste met à son service le crédit dont il dispose autour de lui. A son appel, des chefs illustres s'enrôlent : Tydée, roi de Calydori, autre gendre d'Adraste et par conséquent beau-frère du proscrit; Capanée, gendre d'un chef de clan nommé Iphis, qui partageait avec Adraste la (( royauté » d'Argos; Parthénopée « fils d'une chasseresse des montagnes » (Atalante), qui a été élevé dans Argos, et se rattache ainsi au clan d'Adraste; Amphiaraûs, beau-frère de ce dernier, que la légende représente marchant à contre-cœur, par devoir de clan ; plus un certain Étéocie, homonyme du chef thébain, et un certain Hippomédon, sur lesquels la légende ne nous renseigne pas. Ni l'échec de cette ligue, ni la mort de tous les chefs, ni celle même de Polynice, ne découragent les « amis » de ce dernier, car une nouvelle coalition s'organise pour rétablir, comme chef du clan thébain, Thersandre, fils de Polynice.

Cette guerre des Sept contre Thèbes est devenue célèbre dans la légende, grâce à son caractère fratricide qui lui donna un

cachet particulier d'horreur. Mais, en réalité, une foule d'expéditions et de groupements semblables ont dû exister, et l'on entrevoit le tableau que devait présenter la Grèce à cette époque lointaine. C'est l'émiettement de la souveraineté, mais c'est aussi l'effort continu pour grouper en faisceaux des clans épars. C'est la guerre perpétuelle, mais c'est aussi le jeu perpétuel des amitiés, des relations, des intérêts sympathiques. C'est l'anarchie pillarde et belliqueuse corrigée par une multitude de petites harmonies particulières.

Les éléments fédératifs : 1° Les Amphictyonies. — Cette tendance à l'harmonie, on essaie de la faire passer dans des institutions effectives .

La légende donne un frère à Hellen et l'appelle Amphictyon. Cet Amphictyon, dont on fait un des anciens rois d'Athènes, donne son nom aux (( amphictyonies ».

Les amphictyonies paraissent n'avoir été tout d'abord que des conventions de bon voisinage entre cités juxtaposées. Elles devinrent ensuite des conventions d'une nature plus large et plus générale, destinées à faciliter, malgré l'état de guerre, le culte des divinités communes aux Hellènes.

2" Les pèlerinages. — Justement à cette époque, en effet, l'apothéose — progressive sans doute — des grands Héraclides de l'époque précédente, achevait son œuvre, et la personnalité merveilleuse de ces chefs inoubliables achevait de se confondre avec les diverses forces de la nature. La fusion des diverses mythologies pélasgique, héraclide, exotique aboutissait à une cristallisation, et Ton ressentait le besoin d'opérer, en ce qui concernait ces divinités à figure parfois un peu flottante, un classement définitif. Les représentants de la religion prirent probablement cette initiative, et une entente générale, par leur entremise, eut lieu dans tout le monde grec pour proclamer la prééminence officielle des douze grands dieux. Mais ces dieux avaient, çà et là, des sanctuaires particulièrement révérés auxquels des dévots de diverses régions se rendaient volon-

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tiers en pèlerinage. De là un besoin de neutraliser certains points privilégiés, pour permettre à ces dévotions de se manifester, et à certaines grandes fôtes d'être célébrées à frais communs, par des fidèles venus de tous les points du pays. On sacrifiait en commun au dieu et l'on chantait ses louanges. On était toujours à temps de se battre ensuite. Il y eut donc des « commissions », des « conseils », quelque chose comme des « congrès » à mandat plus ou moins limité. Il y eut des essais de codiflcation d'un droit international très élémentaire. On décida, par exemple, qu'aucune peuplade grecque ne devait, en cas de guerre, saccager de fond en comble la résidence d'une autre, et — détail curieux — qu'aucune ville assiégée ne devait être privée d'eau par des assiégeants. Des traits semblables accusent la supériorité et la civilisation du type.

Le lieu de pèlerinage le plus illustre, c'était Delphes. Là palpitait, on peut le dire, l'âme religieuse de la Grèce. Le lieu était considéré comme le centre mathématique du monde. Sur un territoire neutre, inviolable et sacré, s'élevaient des temples et des « trésors », entretenus par les diverses cités. Là triomphait le fameux oracle d'Apollon, représenté parla Pythie, et fidèlement consulté par une multitude de personnes, qui enrichissaient le sanctuaire de leurs cadeaux. Une voie sacrée — détail significatif — avait été construite pour relier Delphes à l'Olympe, et l'on y faisait des processions. C'est presque le symbole du lien moral qui relie le type hellène au type héraclide.

Un autre pèlerinage d'Apollon était celui de Délos, lie qui avait été, disait-on, le berceau de ce dieu. Il était surtout fréquenté, comme de raison, par les Grecs maritimes. L'oracle d'Esculape, à Épidaure, avait aussi beaucoup de clients. Une sorte de fraternité religieuse se faisait naturellement sentir entre les pèlerins de diverses provenances qui s'acheminaient vers ces lieux, et ces lieux eux-mêmes devenaient, par un consentement unanime, des sortes de petits territoires fédéraux.

C'est très probablement durant cette période que s'organisèrent régulièrement les « grands jeux ».

S** Les grands jeux. — Les pèlerinages de Delphes, en rassemblant beaucoup de fidèles à certaines époques particulièrement solennelles, devaient se prêter à ces manifestations expansives. De très bonne heure, en ce lieu, il s'établit des concours. Une chose intéressante à noter, c'est que les « Jeux Pythiques », établis à Delphes, furent d'abord des luttes intellectuelles, des concours de musique et de chant. On peut y voir un divertissement de nature pélasg-ique adopté et patronné par les grands chefs héraclides. Mais, avec le temps, les jeux changèrent de caractère. Ils devinrent des luttes corporelles. Pourquoi? Parce que la phvsionomie sociale de la Grèce se modifiait et que l'on sentait de plus en plus le besoin impérieux d'orienter l'éducation vers les prouesses physiques, afin d'obtenir de brillants guerriers.

Comme les Jeux Pythicj[ues, les Jeux Olympiques se célébraient tous les quatre ans. Un sanctuaire de Jupiter, situé à Olympie en Élide, avait été le centre de ralliement. Les Jeux Néméens, célébrés tous les trois ans non loin d'Argos, avaient eu pour fondateurs, d'après la tradition, les sept chefs de la coalition contre Thèbes. Les Jeux Isthmiques se célébraient à l'isthme de Corinthe, à l'endroit où une langue de terre unit le Péloponèse à la Grèce continentale en séparant les deux golfes projetés en ce point, d'un côté par l'Adriatique, de l'autre par l'Archipel. L'importance commerciale et stratégique de ce lieu a toujours été grande, car il constitue un double passage, un croisement de routes, et, au besoin, une barrière. C'est là que Sisyphe, un fameux bandit, mais un bandit très cultivé, ingénieux à ses heures, et protecteur des récréations intelligentes, avait, dit-on, institué des jeux. Ce qu'un bandit avait fait, un autre le défit, et le brigand Sinnis, rapporte la tradition, interrompit la célébration des Jeux. Il ne fallut pas moins que l'intervention d'un troisième bandit, lillustre Thésée, pour les rétablir.

La course à pied, la course en char, la lutte simple, la lutte armée, le pugilat, le disque, Tare et le javelot, tels étaient les principaux exercices. Plus tard, cinq genres de concours furent conservés comme « classiques » : la course, le saut, le disque,

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