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IV. LE liANDlT A LA MER

Malgré tout, dans les bons moments, le métier rapporte, surtout si l'on sait s'y prendre, et ne pas massacrer brutalement les gens dont la vie peut vous faire gagner gros. L'iysse, dans la razzia mentionnée plus haut, épargne le prêtre des Ciconiens. Habile clémence.

« Il m'offrit, dit-il, de riches cadeaux, sept talents d'or bien travaillé, un cratère d'arg-ent massif, douze amphores de vin sucré, pur jus, breuvage divin. Nul dans sa maison, ni serviteurs ni esclaves, n'en savait la place : lui seul, sa femme et leurs intendants la connaissaient. »

Les enlèvements de femmes sont chose traditionnelle. Plusieurs légendes résument en quelques faits typiques la multitude de rapts qui durent avoir lieu durant des siècles : enlèvement d'Io, fille d'Inachus, roi d'Argos, par les Phéniciens; enlèvement d'Europe, fille d'Agénor, roi des Phéniciens, par Jupiter en personne; enlèvement d'Ariane et de Phèdre, filles de Minos, par Thésée; enlèvement d'Hélène, femme de Ménélas, par Paris, et les enlèvements se compliquent de vendettas, ce qui est assez naturel. Ces enlèvements de femmes avaient encore lieu, il y a moins d'un siècle, dans la Méditerranée, avant la complète répression de la piraterie barbaresque. Les corsaires aiment d'autant mieux s'attaquer aux femmes, surtout jeunes, qu'elles sont un excellent objet de vente. En outre, au moment où on les prend, elles sont souvent parées de bijoux. De là un double profit.

Ce qu'il importe de noter, dans les documents homériques, c'est la sérénité avec laquelle les pirates parlent de leur métier . Ils disent : « J'ai tué, j'ai pillé, j'ai rançonné » avec une tranquillité parfaite. Leur profession est tout à fait courante et avouable. Ce qui est grave, ce n'est pas de voler, c'est de transgresser les lois d'une égalité scrupuleuse dans le partage du butin. Le chef a bien quelques privilèges, mais si peu ! Eole ayant donné à Ulysse les vents renfermés dans une outre, ses « illustres compagnons », jaloux de penser qu'il y a peut-être là dedans des trésors non soumis au partage, l'ouvrent pendant le sommeil du chef, et de là une furieuse tempête. Il n'y a d'ailleurs, à bord du navire, aucun coffre, aucune armoire, aucune

pièce spéciale où le chef puisse enfermer quoi que ce soit. Part à tous : voilà la devise de nos bandits. Et ce culte plutôt farouche de l'égalité, adapté aux transformations de l'avenir, se retrouvera plus tard dans les fameux mouvemenis démocratiques dont la plupart des cités grecques nous offrirent le tableau.

Les essais de police des mers : le rôle de Minos- — H n'est pas vraisemblable que le fléau de la piraterie ait pu se répandre sans provoquer, même en ces temps lointains, des tentatives plus ou moins efficaces de répression. De l'excès du mal naît assez souvent le remède, et nous avons vu les bandits de la montagne se métamorphoser en gendarmes pour défendre les populations contre les autres bandits.

Ce qui s'était passé sur terre se passa sur mer. Le mouvement partit de la Crète. L'homme qui attacha son nom à cette œuvre de gendarmerie navale fut Minos.

Il est probable qu'un Minos a vécu. Il est possible qu'il y ait eu plusieurs Minos. La légende, toujours brouillée avec la chronologie, fait vivre ce héros à différentes époques. Très expressive, elle le fait naître de Jupiter, le bandit grec, et d'Europe, iille d'un roi phénicien. C'est que la Crète, placée au sud-est de la Méditerranée, marquait précisément la limite de deux races, et le lieu où des rencontres inévitables devaient s'opérer entre le type péiasgique et le type phénicien.

La Crète est sur la route des Phéniciens et il est quasi certain que ses rivages ont été de bonne heure colonisés par ce peuple. Mais les Phéniciens, purs commerçants, ne s'attachaient qu'aux rivages. Or, la Crète est une lie fort grande, dont le centre est couvert de hautes montagnes. Dans les temps modernes, ces montagnes ont servi d'inexpugnable refuge à des Grecs, moitié insurgés, moitié bandits, qui fuyaient la domination ottomane cantonnée dans les ports du littoral. Cette situation de la Crète depuis plusieurs siècles peut donner une idée de celle où elle se trouva dans les temps préhistoriques, avec cette différence que les Phéniciens n'étaient pas des militaires, comme les Turcs, mais des commerçants.

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