IV. — LE BANDIT A [.A MER
portent une part bien moins grande de faits absurdes et notoirement fabuleux. On peut dire que celte expédition se trouve au seuil de l'histoire, vu la netteté, la simplicité et la parfaite vraisemblance avec laquelle elle nous est rapportée.
Troie était située à l'entrée de l'Hellespont, au point même d'où les Pélasges migrateurs, arrivant de la mer Noire, avaient dû s'arrêter et se recueillir, pour ainsi dire, avant de s'élancer, qui vers les rivages d'Asie Mineure, au sud, qui vers les rivages de Thrace. à l'est, qui vers les innombrables iles de l'Archipel, entre l'est et le sud. A cet endroit, les fouilles de Schliemann ont mis au jour les ruines de sept villes superposées, dont l'une, selon les conjectures du savant archéologue, est la Troie héroïque. Troie n'était d'ailleurs que la plus brillante de tout un groupe de cités qui se partageaient le littoral du voisinage, et dont les habitant?, sur quelques points, avaient retenu assez tard le nom de Pélasges. En fait, les hommes de cette région étaient des Pélasges. non point purs, mais moins modiiîés que ceux de la Grèce. Sans doute, ils avaient subi le rayonnement de la civilisation héraclide. Apollon et Poséidon en disgrâce étaient venus bâtir les murs du roi Laomédon, et ce coin d'Asie n'avait jamais été perdu de vue par les Grecs d'Europe. Par suite, les Troyens connaissaient le culte des dieux olympiens , notamment celui do Pallas, la vierge guerrière, dont ils aimaient à reproduire, sur des vases à tête de chouette, l'effigie traditionnelle et consacrée; mais, d'autre part, leurs cités faisaient presque corps avec la Phrygie. pays de populations probablement mêlées, où paraît s'être réfugié, en dernier lieu, le vieux culte pélasgique.
Les Troyens avaient quelque chose de plus patriarcal que les Grecs. Ils étaient moins belliqueux^ quoique courageux. La polygamie leur était connue. On a soutenu que Troie, au moment de la fameuse expédition, était vassale de Ninive, et que Memnon, « fils de l'Aurore », qui vint la secourir, était un général assyrien « venu de l'Orient ». En un mot, le type troyen était moins soumis à l'influence des bandits montagnards et plus soumis à la contagion des usages orientaux mis en lumière par
les grandes monarchies de l'Orient. Mais ces traits, si Ton veut éviter toute exagération, ne doivent être notés que comme des nuances. En définitive, les Troyens étaient des espèces de Grecs, parlant un dialecte grec, adorant des divinités grecques, participant pour une large part aux mœurs grecques, et gravitant dans l'orbite du monde grec. C'étaient, pour les habitants de la Grèce, des parents déjà un peu éloignés, parents de la branche aînée dont la fortune avait été un peu moins brillante que celle de la branche cadette.
Troie était, nous dit l'épithète homérique, « riche en chevaux ». Les fouilles nous ont démontré qu'elle était aussi riche en or et en objets métalliques. Or. nous avons vu que ces deux sortes de richesse étaient ce qu'il y avait de plus propre à éveiller la cupidité de nos bandits. Le désir du pillage suffisait donc à provoquer sur ce littoral des descentes de pirates. Mais, que des enlèvements et des vendettas sensationnelles se soient mêlées à ce motif, c'est ce qui est également très vraisemblable, et l'on conçoit que les poètes, amis de l'idéal, aient surtout insisté sur ces motifs. La légende nous dit donc que Paris, fils de Priam, vint à Sparte, et enleva Hélène, épouse de Ménélas. Celui-ci voulut se venger. Or, Ménélas avait pour frère Agamennon, « l'homme de beaucoup le plus puissant » de la Grèce d'alors. Tous deux réunis avaient assez de prestige pour entraîner d'autres chefs, d'autant plus que la vendetta promettait d'être assez rémunératrice. Le jeu des influences et des amitiés, que nous avons décrit, produisit cette foisune coalition imposante, et (( l'affaire fut montée » sur un pied qu'on n'avait jamais vu.
Comme l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie apparaît sous les traits d'un choc en retour. Non seulement l'emplacement de Troie a dû être, nous l'avons vu, sur le passage des Pélasges primitifs au moment où ils débouchèrent dans la Méditerranée, niiis encore les chefs de la coalition, Agamemnon et Ménélas, sont donnés comme des descendants de Tantale, roi de Phrygie. Or, la Phrygie est Y hinterland de Troie, et le mot « Phrygien » est pris souvent comme synonyme de « Troveu ».