LE I5ANDIT A LA MER
et la peau du bélier devint le palladium de la Colcliide, l'objet sacré auquel la grandeur du pays était attaché.
La grandeur de la Colchide était attachée, non point à une peau de mouton, mais à plusieurs. C'étaient celles qu'on disposait dans le lit des cours d'eau pour y recueillir les paillettes d'or. Plus rare qu'aujourd'hui, ce métal excitait forcément les convoitises. Bien, des bandits rêvaient évidemment d'aller conquérir la toison d"or, c'est-à-dire d'aller faire une rafle des paillettes, et satisfaire ainsi leur £;'oùt pour les métaux précieux. La Colchide, en un mot, était pour nos Grecs ce que le Pérou devait être pour les Espagnols du xvi° siècle. Les récits merveilleux qui circulaient sur les richesses du Phase électrisaient l'ardeur des aventuriers. Mais on conçoit que ce n'était pas une petite chose que d'organiser, avec les ressources de ce temps-là, une expédition aussi lointaine. Il fallait des chefs très puissants, des « meneurs d'hommes » très forts. Ce fut le rôle de Jason, fils du roi d'Iolcos. Ce port, situé vers le nord-est de la Grèce, était le plus rapproché des régions vers lesquelles il s'agissait de cingler.
La légende donne à Jason des compagnons illustres : d'abord l'inévitable Hercule, dont on prolonge la vie et qu'on met partout; Thésée, à qui l'on fait partager systématiquement nombre d'exploits d'Hercule; Pirithoûs, l'ami de Thésée; Castor et Pollux, les terribles athlètes-navigateurs; Méléagre, roi de Calydon, illustre par une chasse au sanglier devenue célèbre; Pelée, père d'Achille, qui représente les Achéens dans ce groupe de héros où le type éolien domine; Esculape, fils d'Apollon, le poète Orphée. La science et les arts, on le voit, faisaient partie de l'expédition. Les chefs, en hommes éclairés, avaient pensé à tout. Et la lég-ende du navire Argo, sur lequel s'embarquent les conquistadors, n'est pas moins caractéristique. Ce bâtiment fabuleux a laissé des souvenirs qui se sont traduits par une exaltation admirative. C'était un vaisseau divin, dont le mât parlait et rendait des oracles. Bref, les charpentiers de marine avaient dû se surpasser et confectionner un chef-d'œuvre — plusieurs chefsd'œuvre sans doute. Tout révèle la mise en train d'une entreprise vraiment exceptionnelle, et même gigantesque aux yeux
7i LA r.RECE ANCIENNE.
des populations, qui n'avaient encore vu rien de si beau et de mieux monté en fait de coup de main maritime.
L'expédition fut victorieuse. Après avoir pris pour guide le Phénicien Phinéos qui, dit la légende, gardait l'entrée de l'Hellespont, et triomphé de grands obstacles, représentés par des dragons et « monstres » divers, les aventuriers s'emparèrent de la toison — autrement dit pillèrent beaucoup d'or — et l'aventure se termina par le classique enlèvement de femme. Médée, hlle du roi de Colchide, fit partie du butin de Jason, et une nouvelle série de légendes prend pour thème les pratiques de sorcellerie importées en Grèce par cette femme. Évidemment, les sorcières d'Asie étaient des femmes tout à fait supérieures dans leur genre, et la réputation spéciale de Médée atteste l'admiration professée par les Grecs pour les talents exotiques de cette terrible hôtesse. On lui attribue notamment le rajeunissement du vieil Eson, père de Jason. Notons que les aventuriers espagnols, en même temps qu'ils iront chercher l'or sur les pas des Cortez, des Pizarre et des Ponce de Léon, chercheront aussi la fameuse « fontaine de Jouveuce ».
Après divers exploits magiques, la sorcière Médée devient, comme tant d'autres personnages, une « bannie ». Elle s'exile, après avoir mis à mort ses enfants, s'envole sur un char traîné par des dragons ailés, et va se réfugier en Attique, où elle épouse Egée, père de Thésée. Nous avons déjà vu que Thésée lui-même est représenté comme l'époux de plusieurs femmes enlevées, notamment d'Ariane et de Phèdre, fdles de Minos, et de la fameuse Hélène, qu'il aurait ravie à Ménélas avant que Paris l'eût ravie à son tour. Le même prince avait essayé d'enlever Proserpine (Perséphone) au dieu des enfers. Tous ces faits, par leurs analogies curieuses, jettent un certain jour sur les mœurs et les procédés habituels des « héros » de cette époque.
L'emplacement et la richesse de Troie. — L'enlèvement d'Hélène, nul ne l'ignore, ^st le point de départ de la guerre de Troie. Cet événement est très nettement postérieur à l'expédition des Argonautes. Les traditions qui s'y rapportent com-