IV. — LE BANDIT A LA MER
cumulées dans les « trésors » sont de nature à tenter la cupidité de ceux qui ne sont pas partis. Le pirate est puni par où il a péché. Pendant qu'il va très loin piller les autres, on le pille chez lui, et il risque fort de trouver, à son retour, quelque rude adversaire installé à sa place. Et il faut croire que les mésaventures de ce genre n'étaient pas rares, puisqu'on en prête à presque tous les héros qui avaient pris part à l'expédilion contre Troie. Les infortunes des retours ont inspiré les poètes. Ces infortunes, il est vrai, sont de div^erses natures, mais il semble qu'une « malechance » particulière est attachée à ces rentrées de pirates absents dans leur nid de piraterie. Ag-amemnon, tout le premier, trouve la place prise, auprès de Clytemnestre son épouse, par son cousin Egisthe, qui l'assassine avec la complicité de celle-ci; Ménélas erre huit ans sur les mers; Ulysse, dix ans; Teucer est chassé de Salamine et se réfugie dans File de Chypre ; Diomède, roi d'Argos, manque de périr, comme Agamemnon, sous les coups d'une épouse infidèle, et s'en va daos le sud de l'Italie. C'est également vers l'Italie méridionale que se dirig'ent, après d'infructueux efforts pour rentrer chez eux, Philoctète, Epeios et Idoménée. Ajax, fils d'Oïlée, est victime d'une tempête spécialement envoyée par les dieux. Quant à Achille et à Ajax, fils de Télamon, les plus braves de l'armée, ils sont restés sur les champs de bataille. Bref, pour un triomphe, celui-là manque essentiellement de gaieté.
Divers poètes ont chanté « ces retours », qui constituèrent, vu l'évidente célébrité qu'ils av^aient acquise par leur caractère malheureux, tout un « cycle » littéraire. Le plus illustre de ces poèmes est V Odyssée, qui relate les voyages d'Ulysse et les extraordinaires épreuves qu'il eut à traverser avant de regagner son île d'Ithaque où de nombreux chefs, installés tranquillement chez lui en son absence, briguaient la main de sa femme en dévorant ses moutons.
Le contact sur mer avec les routes phéniciennes : les Phéaciens. — VOdyssee reflète, d'une manière merveilleuse, l'idée qu'on se faisait, dans le petit monde grec, des périls
étranges et terribles disséminés çà et là dans les lointains de la Méditerranée. M. Victor Bérard, avec un grand talent, s'est efforcé de mettre en relief tout ce que ce poème maritime doit aux influences phéniciennes. Car les navigateurs grecs, en leurs courses aventureuses, étaient exposés à empiéter sur des itinéraires phéniciens et à inquiéter ainsi de puissants monopoles. M. Bérard en arrive à l'hypothèse d'un poète qui se serait servi, pour .broder le récit de ses aventures épiques, d'une sorte de « manuel de navigation » ou d' « instructions nautiques » fournies par les Phéniciens. Or ceux-ci, jaloux de conserver le secret de leurs routes, auraient fait exprès de pousser au noir le danger de certains passages, pour combattre chez les marins hellènes la tentation de courir sur leurs brisées. VOdi/ssée aurait pour but, conscient ou inconscient chez Fauteur, d'évoquer des monstres et des catastrophes imaginaires, susceptibles de faire pâlir les aventuriers grecs et de les engager à rester dans leurs mers natales. L'hypothèse est ingénieuse, mais les travaux de M. Philippe Champault, dans \siScie?iCfi sociale, permettent de la corriger en montrant quelle a dû être, sur la production de ce poème, l'influence d'un peuple alors prospère, bien que n'ayant pas laissé de trace dans Ihistoire : les Phéaciens.
Les Phéaciens, considérés par certains comme un peuple imaginaire, placés par d'autres dans l'ile de Corfou, sur la côte occidentale de la Grèce, habitaient vraisemblablement l'île d'Ischia, sur la côte occidentale d'Italie, en face du golfe de Naples. C'était une colonie de commerçants phéniciens, qui avait fini par s'helléniser en partie, en admettant dans son sein des Grecs venus de Cumes, et originaires de l'Eubée. Ces commerçants, bien placés dans l'Occident de la Méditerranée, où se trouvaient alors les (c pays neufs », y pratiquaient ce négoce fructueux qu'on appelle la traite, c'est-à-dire exploitaient les nations barbares de l'Italie du Nord, de la Gaule, de l'Espagne, de la Corse et de la Sardaigne en tirant de ces régions des métaux précieux ou non, et en y plaçant de la « camelote », confectionnée en Orient. Les Phéaciens étaient de hardis navigateurs, connaissant le secret de routes et d'étapes maritimes, secret qu'il y avait