V. — LE BANDIT FRUSTE ET MILITARISTE
malgré ses répugnances, aurait donc demandé un général à Athènes, et les Athéniens, par dérision, auraient envoyé aux Lacédémoniens un maître d'école boiteux.
C'est Tyrtée, ajoute l'histoire, qui, par ses chants enflammés, ranima le courage des Spartiates et les conduisit à la victoire. Entre deux peuples doriens également braves et résolus, c'est la poésie qui avait fait pencher la balance, mais cette poésie était un auxiliaire exotique, fourni par une cité de formation différente et emprunté de mauvaise grâce à cette cité rivale, sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité.
En d'autres termes, les Spartiates sont consommateurs de poésie, mais ils n'en produisent pas. Athènes, d'autre part, est la cité ionienne le plus rapprochée de Sparte, et il est naturel que celle-ci ait emprunté à celle-là un spécialiste dont elle éprouvait le besoin. Pour se justifier de cetle sorte d'humiliation, les Spartiates ont fait deux choses : ils ont invoqué l'ordre de la divinité, et ils ont attribué aux Athéniens une intention malveillante. Pratiquement, Tyrtée entre dans une catégorie bien nette, celle des « intellectuels » que les Spartiates ont attirés chez eux pour jouer un rôle qu'ils ne savaient pas jouer euxmêmes : composer des hymnes, diriger des chœurs de musique, ordonner artistiquement des fêtes, faire office de chefs d'orchestres, de maîtres de ballets, organiser les évolutions rythmiques et les processions connues sous le nom à' hipj^orchèmes et de prosodions ; enfin régler d'une façon supérieure ces chants de guerre, « péans » ou autres, qui doublaient la valeur agressive du soldat. Tyrtée, comme le vieil Orphée ou les aèdes de même type, était didactique et moraliste :
« Il est beau pour un brave, disait-il, de tomber aux premiers rangs de la bataille et de mourir en défendant sa patrie. Mais il n'est pas de plus lamentable destin que d'abandonner sa cité, ses fertiles campagnes, et d'aller mendier par le monde, en traînant après soi sa mère, son vieux père et ses petits enfants.
« Combattez donc avec courage pour cette terre, jeunes guerriers, et n'abandonnez pas vos aines, ces vieux soldats dont les jambes ne sont plus légères. Car c'est chose honteuse de
voir étendu sur la terre, en avant des jeunes hommes, un brave dont la tète est blanchie déjà, et qui exhale dans la poussière son âme généreuse, en retenant de la main ses entrailles sanglantes. Mais à la jeunesse tout sied. Tant que le guerrier a cette noble fleur de l'âge, on l'admire, on l'aime, et il est beau encore quand il tombe aux premiers rangs de la bataille. » Puis, quand l'action était venue, le poète « enlevait » son
monde :
« Tenons-nous ferme, les jambes écartées, les deux pieds posés sur la terre, que les dents mordent la lèvre, que le ventre du large bouclier protège en bas les cuisses et les jambes, et en haut la poitrine et les épaules. Brandissons dans la main droite la lance terrible; jetons l'épouvante en agitant l'aigrette qui surmonte notre tète, »
Mais le cas de Tyrtée a quelque chose de spécial en ce cjue les Spartiates, dit la tradition courante, ne le firent pas venir seulement pour être poète, mais qu'ils le firent xeniv comme général. Ce fait demande à être commenté. Jetons un coup d'œil, pour cela, sur les guerres de Messénie,
Doriens contre Doriens : les guerres de Messénie. — Le sud du Péloponèse se termine par trois pointes montagneuses encadrant deux golfes. Le fond de ces golfes se prolonge sur terre par deux petites vallées, celle de l'Eurotas à droite et celle du Pamisos à gauche. C'est dans cette dernière que s'étaient établis les Doriens de l'Héraclide Cresphonte, et ils avaient institué dans cette région un ordre de choses analogue à celui que les Spartiates faisaient régner dans le bassin de l'Eurotas. En Messénie, comme en Laconie, des bandes de guerriers dominaient une population antérieure. Seulement, en Messénie, cette population antérieure paraît avoir été moins opprimée, soit qu'elle fût plus forte, soit que les envahisseurs, dans ce coin de péninsule, fussent moins nombreux. La Messénie passait pour plus riche et plus fertile que la Laconie.
Commeentre clans albanais voisins, la mésintelligence régnait entre Doriens de l'est et Doriens de l'ouest. Il y avait des raz-