‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 61 sur 165 · VI. — LES REFOULÉS ET LEURS MIGRATIONS · texte numérisé non relu

VI. — LES REFOULÉS ET LEURS MIGRATIONS

culier, fait absolument corps avec l'Archipel. C'est une c»*)te sinueuse, découpée, toute en golfes et en presqu'îles, avec des combinaisons de lignes courbes qui équivalent en longueur au quadruple d'une ligne droite. Ces rivages, comme en Grèce, se divisent en compartiments restreints, séparés par des ceintures de hautes collines et dont le centre est occupé par des cours d'eau à physionomie torrentueuse, chargés de limon et d'alluvions : Caïcos, Hermos, Caystre, Méandre. Comme climat, rionie est une région privilégiée. L'Éolide, au nord, quoique tempérée, tend à se rapprocher du climat septentrional, celui de la côte de Trébizonde, qui est exposée aux vents de la mer Noire. La Carie, au sud, ainsi que les Cyclades tout à fait méridionales, est exposée au contraire à des excès de chaleur. L'Ionie, comprise entre les deux, a, observe Reclus, le climat « le plus agréable et le plus uniforme de la région cistaurique ». La moyenne d'hiver y est de huit degrés; la moyenne d'été, vingtquatre; la moyenne de l'année, seize. « Les Ioniens, dit Hérodote — qui n'était pas ionien — ont bâti leurs villes dans la contrée la plus agréable que je connaisse, soit pour la beauté du ciel, soit pour la température. » Comme conséquence. Ton a une magnifique végétation d'arbres fruitiers : oliviers, figuiers, orangers, citronniers, mûriers, grenadiers, vignes. De nos jours encore, la figue de Smyrne et le muscat de Samos donnent une idée des aptitudes productrices de cette région, pourtant bien désertée sous la domination ottomane.

Cette « douceur de la vie », que nous avons déjà signalée à Lesbos, était donc une caractéristique de la région ionienne. La culture arborescente est chose facile et agréable, surtout quand un limon fertile, comme celui du Méandre et des autres fleuves, en favorise la végétation. L'Ionien était un homme qui regardait pousser des arbres, et ce spectacle de la fécondité de la nature ne sera pas sans influence sur l'orientation de sa philosophie.

A cette prédominance de l'arbre se rattache une qualité bien grecque : la sobriété. L'olive et la figue ne sont point un condiment et un dessert, mais des aliments, des « plats de résis-

tance ». Cette qucalité contribue dans une large mesure à augmenter les loisirs. La modération des besoins agit dans le même sens que la fécondité du sol : toutes deux tendent à diminuer le travail de l'homme. Il demande peu, la nature donne beaucoup. De telles coïncidences, si elles ne font pas tout le bonheur, expliquent lépithète dheureux donnée à certains peuples. Les Ioniens furent de ceux-là.

Outre cette culture facile, les Ioniens se livraient pourtant au commerce; mais c'est presque toujours — nous verrons les exceptions — le commerce de cabotage, l'exploitation tranquille et heureuse d'un voisinage facile à atteindre. Pour l'Ionie, le génie commercial n'est pas un démon, un de ces démons qui possèdent une race tout entière — comme celui des Phéniciens — et Tempêchent de rêver à autre chose. Ces aptitudes commerciales, toutes brillantes qu'elles paraissent à une certaine époque, ont un sensible contrepoids dans lamour de la bonne terre ensoleillée plantée d'arbres à fruits, où ont vécu les ancêtres et où les loisirs sont si doux. On s'embarque pour trafiquer, mais l'on débarque volontiers pour aller bavarder sous les platanes, en des causeries que le climat permet de prolonger autant que l'on veut. Les jours fériés sont nombreux; on aime les fêtes. L'une d'elles, intitulée « panionienne », réunit dans un pèlerinage à l'ile de Délos les représentants de toutes les cités d'Ionie. C'est enfin dans l'ile ionienne de Samos qu'on verra s'élever le type si curieux du « tyran » Polycrate, se plaignant et s'effrayant d'être trop heureux.

Le premier essor de la poésie ionienne : les aèdes homériques et leur rayonnement. — Cet état d'àme a des conséquences intellectuelles. Gomme Lesbos, l'Ionie est un miUeu merveilleusement préparé à l'essor des facultés poétiques.

Une première période poétique paraît avoir suivi de très près l'arrivée des essaims venus d'Attique, et encore remplis du souvenir des grands exploits accomplis pendant la phase précédente. Ceux qui débarquaient étaient, ne l'oublions pas, des « héros » à la mode d'Aganiemnon, dont les pères ou les grands-

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