VI. — LES REFOULÉS ET LEURS MIGRATIONS
pères avaient connu, dans le Péloponèse, la civilisation mycénienne. Déchus de leur splendeur politique, ces illustres bannis se raccrochaient du moins, par le souvenir, à cette épopée déjà un peu lointaine, et par conséquent idéalisée. Des aèdes, chez ces héros, se firent les interprètes de ce sentiment. Comme il arrive souvent, l'homme qui chantait la gloire arrivait au moment où la gloire commençait à s'éteindre.
La poésie de ces aèdes, nous l'avons dit, se résume dans le nom d'Homère. Homère évidemment ne fut pas le seul, et nous savons même que les poèmes consacrés à l'épopée iroyenne se groupaient en « cycles » qui représentaient un vaste mouvement poétique. Mais la postérité aime à simplifier, et l'on ne peut ni conserver tous les ouvrages, ni retenir tous les noms. Quoi qu'il en soit, l'éclat de la poésie ionienne fut dès lors assez vif pour que la langue employée par Homère fût adoptée par des poètes d'autres races, hors des limites de l'ionie. C'est en Béotie, pays éolien plus ou moins dominé par les Doriens, qu'Hésiode, empruntant la forme homérique, composait sa Théogonie pour enregistrer les légendes accumulées sur la généalogie des dieux, et ses Travaux et Jours pour donner aux cultivateurs de son pays — obligés à plus de labeurs que les Ioniens — des préceptes non seulement d'agriculture, mais encore d'économie domestique et de morale. Car le besoin de persuader, chez ces hommes dont nous avons suivi la formation, imprègne ceux qui écrivent comme ceux qui parlent. C'est Hésiode qui dit : « N'aventure pas sur la mer ta fortune entière. Fais-en deux parts : la plus grande pour ta maison, la petite pour ton navire ». Même chez ce Béotien agriculteur, la mer n'est pas perdue de vue. Et voici un autre conseil pratique, montrant comment les liens du voisinage, chez les Grecs, l'emportent souvent sur ceux de la parenté : « Invite au festin ton ami, laisse ton ennemi. Invite iV abord ton plus proche voisin. Car, s'il survient un accident dans ton domaine, les voisins accourent sans mettre leurs ceintures; les parents mettent les leurs. »
Cette première efflorescencc de la poésie ionienne tenait en
partie, si Ton peut ainsi parler, à des traditions toutes chaudes, à des réserves antérieures, apportées par les nouveaux arrivants. Elle fut suivie d'une période d'obscurité, au cours de laquelle, évidemment, la société ionienne s'élabore. Cette élaboration prend un certain temps, et on le conçoit. Une crise, en effet, est toujours une crise, et une invasion comme celle des Doriens, suivie d'un exode comme celui des Ioniens, ne va pas sans des épreuves matérielles dont une race se ressent pendant un certain nombre de générations. Il faut en effet une certaine dose de richesse et d'impressions intellectuelles accumulées pour que la production artistique ou littéraire, engendrée peu à peu par les conditions favorables de la vie, puisse atteindre le degré où elle devient digne d'attention et de mémoire. Or, si les loisirs et la « vie heureuse » en lonie poussaient aux rêveries d'où sortent les essais poétiques, il fallait que la richesse, et une richesse intelligente, fût en mesure de patronner ceux-ci avec goût. Mais cette richesse, qui devait surtout s'acquérir par le commerce, ne pouvait se créer en un jour. Il fallait s'étendre peu à peu, multipUer les comptoirs, trouver des débouchés, lutter contre les Phéniciens qui exploitaient encore ces parages, se substituer à eux graduellement. L'espace de temps qui s'écoule approximativement entre le ix* et le vi* siècles avant .lésus-Christ est rempli par cette lente ascension de la société ionienne. Le type subit une évolution déjà ébauchée sans doute avant la guerre de Troie, et caractérisée par la différence qui séparait l'Ionien naissant de l'Achéen, mais qui va s'accentuant de plus en plus. Il devient moins guerrier (sans cesser tout à fait de l'être) et plus commerçant, tout en ne versant pas dans le type de trafiquant pur.
Le type tend à devenir moins guerrier, parce que les conditions qui alimentaient l'esprit belliqueux en Grèce n'existent plus ou existent peu en lonie. La montagne n'est plus grecque, ou l'est à peine dans un voisinage immédiat. La montagne est « barbare ». Elle ne sert plus de réservoir d'hommes, mais de frontière tacitement acceptée entre les grands États asiatiques du plateau intérieur et les petites cités helléniques accrochées