VI. — LES REFOULÉS ET LEURS MIGRATIONS
au rivage. De l'esprit guerrier, les cités ioniennes gardent ce qu'il en faut pour résister à la pression de ces populations de l'intérieur; elles entretiennent dans leur sein un art militaire savant, apprécié parfois chez les barbares qui soudoient des mercenaires et sont heureux d'en trouver là. Mais, somme toute, l'entretien méthodique de cet art constitue surtout une préoccupation défensive. A mesure qu'on s'éloigne de l'époque homérique, le type du bouillant Achille et du conquérant Agamemnon répond de moins en moins aux réalités qui s'élaborent sous l'influence des besoins nouveaux. Rien d'étonnant, donc, si la poésie héroïque, après avoir jeté son suprême éclat avec Homère et les aèdes de son école, tombe sinon tout à fait, du moins aux trois quarts dans l'oubli.
L'ascension de la société ionienne par le développement du port maritime : Milet et Phocée. — En revanche, la disposition des rivages, avec ses baies, ses promontoires, ses lies, ses abris innombrables, constitue pour les Ioniens un merveilleux encouragement à s'adonner aux opérations commerciales. Ils y sont encore encouragés par les destructions violentes accomplies en Grèce par les Doriens, destructions qui suppriment des concurrences et détournent vers la côte orientale de l'Archipel des courants commerciaux habitués à fréquenter auparavant la côte occidentale. En un mot, il y a des occasions à « cueillir », et on les cueille. Ce qui reste d'aptitudes belliqueuses servira d'ailleurs à lutter victorieusement contre la marine phénicienne. En outre, le voisinage des grands États barbares de l'Asie ne sera pas inutile au progrès des ports. Des routes de terre font communiquer ceux-ci avec la vallée de l'Euphrate. Des marchandises peuvent donc arriver par là, et l'on peut profiter de certaines inventions dues aux civilisations assyrienne, babylonienne, lydienne. C'est du reste une loi vérifiée en plusieurs circonstances que des populations pressées entre un plateau et la mer, sur une étroite bande de rivage propice, se tournent volontiers vers le commerce. Ainsi firent leslonions, et, avec eux, le type du port maritime entre véritablement dans l'histoire.
130 LX GRECE ANCIEXNE.
Deux ports ioniens, entre tous, atteignirent à un haut degré de rayonnement : le plus méridional, Milet, et le plus septentrional, Phocée.
Milet, à rembouchure du Méandre, possédait quatre ports, aujourd'hui comblés par les allm-ions de ce fleuve. Cette cité, la plus puissante de llonie, se signalait par la multitude de ses colonies dont beaucoup, probablement, devaient n'être que des (( comptoirs ». Elle finit par en posséder plus de trois cents dans le Pont-Euxin. Bien que les Milésiens allassent un peu partout, ils s'étaient fait une spécialité du commerce « hyperboréen ». C'étaient eux qui drainaient le blé de la Scythie le blé d'Odessa) et le distribuaient dans le monde grec. Ils chargeaient encore les laines brutes et les pelleteries, si nombreuses dans les pays du Nord, l'ambre recueilli sur les bords de la Baltique, les pépites d'or de Phase et de l'Oural, les poissons secs et les esclaves. Cette dernière « denrée » commence à devenir plus répandue. L'esclavage, rare à l'époque mycénienne, tend à s'ériger en une institution plus régulière, par suite sans doute de renrichissement des centres commerciaux et de la possibiUté d'organiser une « traite » avec les réservoirs d'hommes qu'ojffrent les pays barbares du Nord. Le commerce, de son côté, avait créé à Milet quelques industries, comme celle des fins lainages, célèbres dans l'antiquité, et d'autres tissus précieux. Grâce au climat de l'Ionie, Milet était encore connue pour l'exportation de ses roses.
Les Milésiens poussent aussi une pointe dans une direction absolument opposée. Ils fondent une colonie en Egypte, Xauciatis. et obtiennent des pharaons de ce pays quelque chose comme des << capitulations », qui leur confèrent des privilèges commerciaux dans le Delta. De là, dans les entrepôts de Milet un bel assortiment de marchandises très différentes, qui en fai-' saient un marché de premier ordre, et multipUaient les ressources de l'industrie. Naturellement, cette prospérité croissante n'allait pas sans une certaine corruption. Milet fut célèbre par la licence de ses mœurs, et c'est elle qui devait donner naissance à la célèbre Aspasie, qui fut à Athènes l'inspiratrice de Périclès.