VIII. — LA VIE INTÉRIEURE DE LA CITÉ
Les patrons du théâtre : les liturgies. — Aous avons vu des hommes d'élite comme Pisistrate encourager l'éclosion de ce divertissement. Pisistrate, en cela, n'était pas un type isolé. Une des causes qui ont fait fleurir les lettres et les arts à Athènes, c'est qu'ils y trouvaient d'intelligents protecteurs, ce qu'on appela plus tard des « Mécènes ». Il faut des Mécènes à l'art toutes les fois que les manifestations de l'art coûtent quelque chose, et que les artistes se spécialisent nettement dans la production du beau.
En ce qui concerne le théâtre, un mécanisme ingénieux le soutenait, celui des « liturgies ».
On appelait liturgie une sorte d'impôt extraordinaire, mis à la charge des plus riches citoyens. A tour de rôle, ceux-ci devaient soit construire des galères, soit donner de grands repas au peuple, soit (c monter » une représentation théâtrale à leurs frais.
L'impôt est chose obligatoire. Les liturgies l'étaient donc. Mais — et ceci est un trait essentiel à retenir — l'obligation des liturgies, si elle prenait parfois un caractère vexatoire et servait à des « vendettas » politiques appuyées sur la démocratie, n'était en définitive que la consécration d'anciens usag-es, la régularisation de libéralités traditionnelles. De temps immémorial les citoyens riches et influents avaient tenu à se rendre populaires par des libéralités intelligentes. Les choses se passaient ainsi du temps des grands bandits de la montagne. Nous les avons vues se continuer avec les « petits rois » de l'époque homérique. Nous avons noté les moyens qu'employaient les Pisistrates pour se former des clans. Observation non moins importante : nous voyons les Grecs d'aujourd'hui, enrichis par le commerce, employer volontiers une partie de leur fortune en subventions à leurs compatriotes. En un mot, le Grec riche, de tout temps, a aimé à dépenser de l'arg-ent pour le plaisir, l'instruction, la défense ou la g-loire de sa cité. La liturgie dramatique, dite « chorégie », ne faisait en principe que canaliser officiellement ces bonnes volontés préexistantes. La jalousie des pauvres contre les riches, qu'on rencontre infailliblement dans
toutes les démocraties où le commerce a produit l'inégalité des fortunes, avait beau la transformer parfois en instrument d'oppression. Des témoignages formels nous attestent que, malgré le luxe croissant des représentations et l'énormité de ces dépenses, il y avait des chorèges amateurs.
Mais cette même classe d'aristocrates, d'où sortaient la plupart des chorèges, était aussi celle d'où sortaient la plupart des archontes. La démocratie, en progressant, avait suscité, nous l'avons vu, des fonctions nouvelles, dont les attributions s'étaient enrichies aux dépens del'archontat, et Xiàs parvenus^ les moins lettrés, les moins raffinés, se jetaient de préférence sur ces charges nouvellement créées, laissant aux rejetons des vieilles familles l'honneur de remplir les anciennes dignités, plus décoratives qu'importantes. C'est ce qui nous aide à comprendre comment la tragédie grecque put échapper au patronage impersonnel, administratif, automatique des « Etats » qui veulent protéger officiellement les lettres et les arts. Les poètes, à Athènes, ont affaire tout d'abord à une homme, larchonte éponyme, et il y a de grandes chances pour que ce soit un homme « de bonne famille », un homme de bon goût. Cet homme, après un contact direct avec les concurrents, renvoie trois d'entre eux à un autre homme, le chorège, riche et intelKgent, ambitieux peut-être, mais dont l'ambition ne gâte rien. Cet homme, cjui remplit momentanément une fonction non payée., mais payante, est libre de monter sa petite affaire comme il l'entend. Bref, toutes les circonstances sont favorables au mérite littéraire qui, grâce à l'intervention libre et personnelle de patrons d'élite, a plus de chances de percer.
Les idées nouvelles au théâtre : Euripide. — Le chorège, dans l'exercice de ses fonctions, était un personnage sacré, entouré dune vénération religieuse ; mais, chose remarquable, le clergé n'intervenait pas comme protecteur du théâtre. Il faut noter cette différence radicale qui distingue le théâtre grec du théâtre du moyen âge. En Grèce, pour employer une formule moderne, le clergé restait confiné « dans la sacristie ». La vie