VIII. — LA VIE INTÉRIEURE DE LA CITÉ
des steppes riches, contrairement à celle des steppes pauvres, ne développe guère Tinfluence sociale du clergé. Or, c'est des steppes riches qu'étaient issus les Pélasges, et leurs descendants, tout en demeurant fort religieux, soit dans le sanctuaire du foyer, soit dans les manifestations extérieures, n'avaient laissé au corps sacerdotal qu'une place restreinte dans la société.
A l'époque où nous en sommes, le développement intense de l'instruction, et l'entre-croisement des systèmes philosophiques importés d'Ionie où nous les avons vus s'ébaucher, commence à porter des coups sérieux à la foi mythologique, et le théâtre, écho des idées, reflète ce nouveau courant d'opinion. C'est cette nuance qui caractérise le troisième grand poète tragicpie, Euripide, et lui donne sa physionomie à part. La tragédie d'Euripide, tout en restant très sérieuse et surtout très pathétique, contient des railleries envers les oracles, des irrévérences envers les dieux, des réflexions qui trahissent un naissant scepticisme, et des ironies mordantes à l'égard de vénérables légendes admises jusqu'alors comme articles de foi. Dans Iphigénie à Aulis, le chef-d'œuvre du poète, on sape le prestige du devin Galchas, et Achille, le bouillant Achille d'Homère, parle comme un philosophe revenu de bien des illusions. Oreste, dans une autre pièce, dit en parlant d'Apollon : « C'est pour lui obéir que j'ai tué ma mère, traitez-le donc d'impie et faites-le mourir. C'est lui qui fut coupable, et non pas moi ». Dans son Electre, le poète fait dire au chœur qui vient de rapporter une légende : <( Voilà ce que l'on dit, mais fai peine à croire que Jupiter ait détourné le char étincelant du soleil et changé sa route au préjudice des mortels, à cause des vengeances exercées par les hommes. Ces légendes terribles sont utiles aux mortels qu'elles ramènent au culte des dieux. » Euripide en est donc au concept dédaigneux de la religion, «chose utile pour le peuple », ce qui ne l'empêche pas de se servir des dieux comme machines dramatiques plus qu'aucun autre poète. La puissance divine est pour lui un moyen commode de fournir un dénouement à une pièce, et c'est un des défauts que les critiques lui
ont le plus reprochés. D'une façon générale, Euripide est moins noble, moins idéal qu'Eschyle et que Sophocle. Il est plus bourgeois, plus humain, plus imprégné d'actualité. Il personnifie au théâtre « l'esprit nouveau », et déchaîne pour ce motif l'animosité des conservateurs, comme Eschyle excite leur admiration.
La vie publique et le besoin de persuader : les sophistes. — Un critique latin, Quintilien, a dit d'Euripide que c'est, de tous les poètes, celui dont la lecture est le plus utile aux aspirants orateurs. Rien d'étonnant à cela. Le milieu athénien, à l'époque d'Euripide, est merveilleusement propice à l'essor de l'art oratoire.
Nous avons vu l'éducation et les divertissements qui remplissent la vie privée des jeunes citoyens. Mais une destinée commune les attend au seuil de la jeunesse : la vie publique. Tous les citoyens sont pour ainsi dire les co-propriétaires de la Cité. Il faut qu'ils se concertent pour la gouverner, et, eu égard à la petitesse de ce territoire, ce (( concert » des citoyens a lieu de vive voix, sur la place publique. C'est toujours la suite et la transformation des palabres homériques, avec cette différence que les « grands chefs » de jadis ont perdu de leur prestige, et que le pouvoir s'est émietté de plus en plus. Or, déjà, du temps des querelles entre les Achille et les Agamemnon, l'art de la parole était chose d'une utilité capitale. Il n'est, avec le temps, devenu que plus précieux et il est précieux à tout le monde, puisque tout le monde (dans la classe des citoyens) peut aspirer à devenir « grand chef », à entraîner les autres, à s'imposer par la voix, par le geste, par le cri, par l'argument qui saisit, par la riposte qui terrasse, par cet ensemble de dons naturels et acquis, grâce auquel un homme fait crier à l'entourage : « Oui ! oui ! c'est cela ! il a raison ! suivons-le ! »
L'état social d'une cité comme Athènes comporte, en un mot, un besoin intense de persuader . Le commerce et la richesse, qui permettent bien des luxes, bien des progrès et bien des spécialisations, favorisent ceux qui sont à même de donner satisfac-