‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 92 sur 165 · VIII. — LA VJE INTÉRIEURE DE LA CITE · texte numérisé non relu

VIII. — LA VJE INTÉRIEURE DE LA CITE

Ces ennemis sont : 1° les politiciens; 2° les petits ouvriers libres, citoyens de « nouvelles couches », nombreux à Athènes depuis les révolutions démocratiques; 3" les « intellectuels » mercenaires qui courtisent la foule. Des trois accusateurs de Socrate, Lycus est « orateur », Mélitus corroyeur et Anytus poète. Cette hostilité contre Socrate s'alimente des rancunes de ceux auxquels ont déplu les procédés de celui-ci : la maïeutiqiie, ou art d'« éprouver » les gens en leur tirant les vers du nez et Yironie, désagréable aux mauvais raisonneurs qu'on met au pied du mur par l'absurde. Tout un parti de gens blâmés, bafoués, méprisés par Socrate et son petit groupe, se forme donc et veut le perdre. Pour cela, il faut mettre en avant de graves raisons, intéressant le bon ordre de la Cité. Ces raisons, on les trouve et on les formule : 1° Socrate corrompt les jeunes gens ; 2'- Socrate ne reconnaît pas les dieux de la Cité.

Les griefs étaient vraisemblables. Socrate, allant chercher lui-même les jeunes gens pour les endoctriner — au lieu de les attendre à son cours comme les sophistes — mécontentait des pères de famille que déconcertait cette indépendance. En outre, le mépris des magistrats démocrates, inculqué par Socrate aux jeunes citoyens qui ont sans cesse affaire à eux dans les mille incidents de la vie publique, fournit à ces magistrats des prétextes plausibles pour s'alarmer. Ils craignent pour r« unité morale », si utile en temps de guerre à la défense de la Cité. Enfin la Cité, traditionnellement, a une « religion d'État ». Or les croyances religieuses sont fortement battues en brèche par tout le travail intellectuel des philosophes et par les doutes systématiques des sophistes. Anaxagore et Prodicus, déjà, ont été exilés. La méfiance des esprits conservateurs est donc en éveil contre la sophistique. Mais la plupart des sophistes avaient dans leurs disciples, devenus politiciens influents, un puissant rempart. Socrate n'a pas ces auxiliaires, et pourtant sa philosophie, comme celle des sophistes, tend à détruire la croyance aux dieux de la mythologie. C'est désormais chose entendue entre gens intelligents. Il devient impossible à ceux-ci d'accepter argent comptant toutes les lé-

gendes auxquelles croyaient pieusement les héros d'Homère. La « raison pure » travaille là-dessus, et, tandis que les uns s'arrêtent dans le scepticisme, d'autres, comme Socrate, travaillent à se créer, par la force du raisonnement, une « religion naturelle », nouvelle en ce sens qu'elle tend à révolutionner les esprits, mais ancienne en ce qu'elle se rattache obscurément à des traditions primitives. Une fois de plus, le conservateur Socrate se donne des airs de révolutionnaire. Il dit bien : « les dieux », mais il est clair que, dans son esprit, les dieux font bloc, et qu'il pense à une seule divinité, placée beaucoup plus haut, par sa science, sa puissance, ses attributs, que la bande héroïque des dieux de l'Olympe. « Le vulgaire, dit Xénophon, pense que les dieux savent certaines choses et en ignorent d'autres. Socrate croyait que les dieux connaissent tout. » Socrate, eu un mot, fait un effort de génie pour remonter au vieux monothéisme oublié depuis des siècles. Bien plus, il admet que ;< les dieux » puissent être en désaccord avec la Cité : « J'aime mieux, dit-il, obéir à la divinité qu'aux Athéniens ». Les martyrs chrétiens auront plus tard des réponses analogues. Mais l'on comprend que tout ce qui tient, par croyance ou par intérêt, à l'intégrité du culte traditionnel, se tourne contre Socrate. Celui-ci est donc condamné à boire la ciguë; mais sa mort, idéalisée par ses disciples, ne fait que rehausser son prestige, et les « idées nouvelles », avec Platon, triompheront d'autant mieux, qu'il pourra les mettre sous ce vénéré patronage. La vraie philosophie, avec ses divisions principales, logique, psychologie, théodicée, morale, est dès lors définitivement créée.

L'incarnation de la politique athénienne : le siècle dePériclès. — Cette époque est, par excellence, l'époque brillante d'Athènes. On l'a appelée siècle de Périclès, du nom du politicien supérieur qui, pendant un temps assez long, sut imposer sa supériorité à la foule et dirigea les destinées d'Athènes. Périclès est un second Pisistrate, né en des temps plus raffinés. Même au physique, il ressemblait au célèbre « tvran ». Il descendait

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