‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 93 sur 165 · VIII. — LA VIE INTÉRIEURE DE LA. CITÉ · texte numérisé non relu

VIII. — LA VIE INTÉRIEURE DE LA. CITÉ

par sa mère des Alcméonides, la famille rivale des Pisistratidcs. Son père, Xantippe, était un des généraux qui avaient vaincu les Perses à Mycale. Au prestige de la gloire, Périclès unissait les avantages d'une forte éducation. Il avait eu pour maîtres le philosophe Anaxagore, qui avait été une première ébauche de Socrate, et Zenon d'Élée, un « idéaliste » qui avait tous les traits du sophiste. Orateur merveilleux, il jouait supérieurement d'un double clavier : celui de la rhétorique et celui du cœur humain. Thucydide, un de ses adversaires politiques, disait de lui : « Quand je l'ai terrassé et que je le tiens sous moi, il soutient qu'il n'est pas vaincu et le persuade au peuple. » De ce peuple, il savait par cœur les goûts, les préjugés, les manies. Il était de ces aristocrates qui comprennent l'avantage qu'il y a pour eux à se donner un rôle populaire, car les prolétaires, dans l'embarras où ils sont d'élever sur le pavois tel des leurs plutôt que tel autre, vont d'instinct aux transfuges de l'aristocratie qui leur tendent les bras. Périclès était frugal, et veillait avec soin à ce que sa frugalité fût connue. Il n'accepta jamais d'autre titre que celui de stratège, qui était assez banal. Comme Pisistrate, il régnait par l'ascendant personnel, par la persuasion, par les « amitiés ». Il se donnait d'ailleurs du lustre par la façon dont il représentait Athènes au dehors. Périclès parait, en effet, avoir été un « ministre des affaires étrangères » absolument remarquable.

La richesse d'Athènes, l'essor des arts, la construction des monuments, les superbes représentations dramatiques, la noble oisiveté des raisonneurs et des dilettantes, tout cela devait forcément avoir un support matériel. Ce support matériel, c'était d'abord l'épanouissement commercial, appuyé sur la suprématie maritime d'Athènes. C'étaient ensuite les tributs payés à cette cité suzeraine par ses alliés. Or, la politique extérieure de Périclès, après celle de Thémistocle, consista précisément à augmenter ces tributs, à rendre plus forte l'emprise d'Athènes sur les cités soi-disant protégées, mais en réalité dominées par elle, à élargir le cercle de ces cités, à châtier celles qui essayaient de s'émanciper, à fonder des colonies

athéniennes qui, par un coup double, lui fournissaient l'oceasion de « bannir », sans en avoir l'air, les citoyens turbulents. Faire de l'Archipel un lac athénien, mettre définitivement la main sur les Dardanelles et le Bosphore, assurer l'exploitation de la mer Noire, et tout cela par le moyen à^une /lotte maîtresse de la mer : telle fut la tâche de Périclès au dehors. C'était en définitive, comme au temps jadis, l'exploitation des côtes et des îles par la piraterie, mais par une piraterie voilée, savante et civilisée. Gorgés de blé, encombrés de marchandises, héritiers des avantages de l'Ionie défunte, enrichis indirectement par la distribution des tributs employés en travaux publics, exemptés généralement d'impôts, fiers de leur prééminence et de leur gloire toutes fraîches, mais heureux surtout de ce que « les affaires marchent bien », les Athéniens se départissent envers Périclès de cette instabilité d'affections dont ils faisaient preuve envers leurs grands hommes. Le grand bonheur de Périclès, c'est d'être resté populaire, malgré les attaques de l'aristocratie dirigée par Cimon, fds de Miltiade, et les périls que lui firent courir parfois des accusations sur l'emploi des fonds publics. Périclès sut faire « bannir » Cimon, <( bannir » Thucydide, beau-frère de celui-ci, et se tira des procès en s'appuyant sur le fameux tribunal des héliastes, vaste cohue de citoyens érigés en juges. Tout conspirait donc à rendre exceptionnellement stable son élévation. Également servi par la prospérité générale, par ses mérites réels et par sa virtuosité de manieur d'hommes, il eut la chance assez rare, à la différence d'autres « grands chefs », de tenir son clan jusqu'au bout.

Page 1