LES GUERRES ENTRE CITES. 2H
Sparte. Cette minorité, sans doute, est « patriote ». Socrate, Xénophon, Thucydide portent les armes contre les Lacédémoniens. Nicias, général sage et habile, qui subit l'estime impérieuse du public et qui se voit forcé de commander à contrecœur des expéditions qu'il désapprouve, s'incline devant son devoir. Mais le désir constant de ces hommes d'élite est de trouver iin joint pour faire la paix, au lieu que les démagogues sont sûrs de plaire au peuple en prêchant la guerre à outrance. Cette aristocratie, à un moment, trouve le moyen de se remuer. C'est vers la fin de la guerre, lorsque les désastres de Sicile ont anéanti deux flottes athéniennes. Les aristocrates se ressaisissent, se concertent, réussissent à faire convoquer une assemblée hors de la ville et à organiser l'oligarchie des Quatre- Cents, laquelle n'a rien de plus pressé que de faire des propositions de paix aux Lacédémoniens. Mais les Quatre-Cents ont compté sans la dernière flotte athénienne, qui stationne alors à Samos. Cette flotte, furieuse, menace de faire un pronunciamiento et de cingler sur Athènes. Devant cette attitude des marins, l'aristocratie terrienne lâche pied, et la guerre à outrance reprend de plus belle.
En résumé, Athènes est belliqueuse et démocrate en tant qu'elle tient à la mer; elle est pacifique et aristocrate en tant quelle tient à la terre. Cette divergence est la résultante lumineuse du conflit de deux éléments sociaux superposés.
La poésie contre la guerre : Aristophane. — Les partisans de la paix doivent attirer particulièrement l'attention, parce qu'ils ont avec eux la littérature.
Ils ont la littérature, parce qu'ils ont avec eux les bonnes familles, où la culture intellectuelle, de génération en génération, s'est plus raffinée ; ils ont la littérature parce que, bannis pour la plupart des affaires publiques, leurs hommes de mérite ont plus de loisirs, soit pour se livrer aux travaux de l'esprit, soit pour les goûter. Il est très clair, par exemple, que, si Thucydide a composé son Histoire de la Guerre du Péloponèse, c'est qu'une disgrâce lui a donné tout le temps de s'en occuper.
Le parti de la paix a pour lui les deux grands historiens de l'époque, Thucydide et Xénophon.
Xcnophon, continuateur de Thucydide, est aussi connu comme disciple et apologiste de Socrate. C'est le condisciple de Platon, servant de contre-épreuve à celui-ci, et son exemple sert à montrer que le cas de Platon, fougueux adversaire de la démagogie, n'est nullement exceptionnel. Avec moins de fougue, Xénophon soutient les mêmes idées. 11 se fait bannir d'Athènes pour « laconisme », c'est-à-dire pour sympathie à l'égard de Sparte, et c'est à Sparte qu'il va se réfugier. Lui aussi était du clan de ces propriétaires ruraux, amis des vieilles mœurs et auxquels, dans ses Économiques^ il donne de graves conseils.
Mais les deux figures littéraires les plus typiques, dans ce conflit entre deux courants politiques, sont celles d'Aristophane et de Platon.
La comédie d'Aristophane n'est pas, comme la comédie moderne, une étude de mœurs ou de caractère. C'est une satire en action, une énorme caricature. L'intrigue, d'une fantaisie invraisemblable, ne sert que de prétexte à des boufiTonneries systématiques dirigées contre les démocrates, les militaristes et les intellectuels « nouveau jeu ». Les personnages y sont nommés par leur nom et attaqués directement. Le tout-puissant Cléon n'y échappe pas, et le poète le traîne impitoyablement sur la scène.
Comment une telle audace est-elle possible? Comment peuton injurier publiquement les maîtres du jour, dont la puissance est si formidable? Comment l'audacieux n'est-il pas condamné à mort, à l'exil, ou tout au moins au silence?
Cette immunité du poète comique a deux causes :
1" Le théâtre, nous l'avons vu, est une institution sacrée. Il a pris naissance dans la fête des vendanges, où, à côté des hymnes à Bacchus, se glissaient des chansons licencieuses et des bouffonneries agressives, canalisées depuis lors par la comédie. L'idée que tout cela faisait partie de la fête d'un dieu engendrait une tolérance tacite, et, contre cette tolérance, de-