I\. — LES GUERRES ENTRE CITÉS
venue traditionnelle, il était extrêmement difficile de réasrir.
2° Les Athéniens, hantés par la jalousie démocratique, ont une immense horreur de la tyrannie, et cette horreur se traduit par un respect superstitieux des garanties politiques, accordées aux citoyens par les lois. « Tout est pour nous tyrannie , conspiration, dit Bdélycléon dans les Guêpes. Elle est mainte nant aussi commune que le poisson salé... Achète-t-on des rougets, et ne veut-on pas de sardines? Aussitôt le marchand d'à côté, qui vend des sardines, de s'écrier : « Voilà un homme dont la cuisine sent la tyrannie! » La conséquence de cette hantise, c'est qu'on attache une importance extrême à toutes les barrières artificielles susceptibles de protéger la liberté. Les aristocrates eux-mêmes bénéficient de ces institutions démocratiques et s'en servent pour propager leur opinion. Tel est chez nous, par exemple, le respect obligé pour la liberté de réunion et la liberté de la presse. Tous les jours, dans la France actuelle, les gouvernants sont obligés de subir des injures imprimées, que l'on ne supporterait pas si elles étaient dites, mais qui deviennent inviolables par le seul fait de l'impression. La liberté du théâtre, à Athènes, est un peu quelque chose dans ce genre, et le démagogue le plus hardi ne saurait y porter atteinte sans encourir, aux yeux du bas peuple luimême, la redoutable accusation de « tyranniser ».
Or, c'est précisément parce que la presse n'existe pas que V opposition aristocratique se jette sur le théâtre, comme sur un moyen de propagande. La chose lui est d'autant plus facile qu'elle compte dans son sein et les hommes de talent qui composent, et les Chorèges qui montent les pièces, et les Archontes éponymes qui acceptent celles-ci. Nous avons vu que les archontes sont des magistrats vieux jeu, n'ayant conservé de leur pouvoir que des débris décoratifs. Aussi, en vertu de vieilles habitudes et de vieilles lois, les choisit-on généralement parmi les aristocrates, alors que les Stratèges, détenteurs effectifs du pouvoir, sont les créatures de la démagogie. Aristophane s'empare donc du théâtre, comme un leader d'opposition s'empare d'un grand journal, pour faire campagne contre le gouvernement.
Mais sur qui agir? Sur les aristocrates? Ils sont déjà convertis, ce qui ne suffit pas. Le poète agira sur le peuple, cet immense peuple qui remplit l'immense théâtre, sur cette canaille intelligente et spirituelle qui compose les classes inférieures. Pour plaire à cette canaille, il faut s'encanailler. Et nous voyons s'expliquer lumineusement les grossièretés, les trivialités, les obscénités d'Aristophane, mêlées à tant de verve, de finesse et d'art délicat. « Il faisait sourire Platon tout à l'heure, dit Paul de Saint-Victor. Maintenant il va faire pouffer les tripiers et les marchandes d'herbe '. » Vous voulez de gros lazzis? Eu voilà! des mots baroques? en voilà! des ordures? en voilà! L'aristocrate se fait peuple pour divertir le peuple, et lui rendre ridicules ses idoles. Et il est probable que le peuple, bon enfant, applaudit la caricature de Cléon, sauf à applaudir Cléon le lendemain, car la canaille athénienne, quoique pétrie d'esprit, est fort versatile. Nous en verrons des exemples stupéfiants.
Quatre pièces d'Aristophane, sur dix qui nous restent, sont dirigées contre les politiciens fauteurs de la guerre. Ici, c'est un propriétaire, Dicéopolis, qui, ayant conclu sa petite paix pour lui tout seul, voit l'abondance régner dans son domaine pendant que ses compatriotes vont se faire casser la tête, et fait ripaille pendant que les autres crèvent de faim [Les Acharniens). Là, ce sont les nations de la Grèce, incarnées en des personnages, qui retirent la Paix d'une caverne où des scélérats l'avaient jetée {La Paix). Ailleurs, c'est Lysistrata (mot à mot celle qui licencie l'année), qui détermine toutes les femmes à se mettre en grève et à ne plus rentrer dans leurs foyers avant que leurs maris. Athéniens et Lacédémoniens, se soient mis d'accord {Lysistrata). La pièce des Chevaliers s'attaque à Cléon en personne. Dans les Gre7ionilles et les Thesmophories, le poète s'en prend à Euripide, accusé de pervertir les vieilles mœurs par les idées nouvelles. Pour la même raison, et par une méprise explicable, la pièce des Nuées s'en prend à Socrate, que l'au-
1. Les femmes, et par conséquent les marchandes d'herbes, n'assistaient pas aux comédies. Paul de Saint-Victor est donc distrait; mais on saisit le contraste qu'il veut traduire.