‹ L'histoire moderne, racontée à la jeunesseChapitre 29 sur 117 · DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

DE CHARLES-QUINT

sage aucun des honneurs royaux pour montrer à ses peuples qu'il renonçait volontairement à toutes les pompes de la terre; mais il ne put, dit-on, se défendre d'un sentiment de tristesse et d'amertume, lorsqu'il vit que ses ordres étaient si exactement accomplis, que quelques-uns seulement de ses plus anciens serviteurs vinrent témoigner leur respect et leur reconnaissance à ce prince déjà oublié de la multitude , parce qu'il ne pouvait plus faire ni bien ni mal.

La fierté de Charles ne put rester insensible à l'ingratitude et à l'abandon presque total de cette foule de flatteurs qui l'avaient obsédé au temps de sa grandeur, et il comprit alors, pour la première fois peut-être, que les hommages dont il avait été environné jusqu'alors n'étaient rendus qu'à sa puissance^ et non pas à ses qualités personnelles , comme il s'était toujours plu à le croire ; car les princes, mes bons amis , sont entourés dès leur jeunesse de tant de courtisans , qu'il n'est aucun d'eux, même parmi ceux dont l'esprit est

le plus étendu j qui ne s'accoutume à la flatterie , et ne la confonde avec la vérité. Cette nouvelle épreuve acheva de dégoûter Charles-Quint des honneurs qu'il avait quittés, et il ne se montra que plus impatient d'arriver à la retraite qu'il s'était choisie.

En entrant dans le monastère de Saint- Just, où les moines l'accueillirent avec le respect dû à un prince qui, pendant près de cinquante ans , avait gouverné tant de millions d'hommes , il congédia la plupart des domestiques qui l'avaient suivi jusqu'alors , et s' adressant aux bons religieux, surpris de voir un si grand roi préférer leur vie paisible et monotone à la splendeur de tant de couronnes : ce Je viens ici, leur dit-il, pauvre et nu comme au jour de ma naissance ; c'est parmi vous, mes frères , que j'espère trouver la paix que j'ai vainement cherchée sur le trône. »

En effet , mes jeunes amis , depuis ce moment, Charles^Quint, devenu entièrement étranger au monde qui l'oublia bientôt , parut uniquement livré aux

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exercices de piété qui remplissaient la vie des moines : sa principale distraction était de faire une courte promenade dans les vastes jardins du monastère, monté sur un petit cheval, le seul qu'il eût conservé de touâ ses équipages. Dans ses autres moments de récréation, il admettait auprès de sa personne un célèbre mécanicien, nommé TuRRiAiro , qu'il avait fait venir exprès d'Italie, et s'exerçait avec cet homme habile à toutes sortes de petits ouvrages mécaniques, pour lesquels il avait toujours eu beaucoup de goût et d'adresse. On assure même qu'il parvint à faire, de ses propres mains , de petits personnages qu'il faisait agir et mouvoir avec tant de facilité , que les moines de Saint-Just, qui pour la plupart étaient fort ignorants, s'épouvantaient de son travail, qu'ils étaient tentes d'attribuer aux connaissances surnaturelles de la magie. Un autre plaisir de ce monarque qui ne pouvait supporter un seul instant d'oisiveté , était de réunir dans son appartement un certain nom-

bre d'horloges et de pendules que Toil oommençait alors à fabriquer dans divers pays de TEurope , et de s'assurer si leur mouvement était exactement le même; puis, lorsqu'il s'apercevait qu'elles différaient sensiblement dans leur manière de marquer les heures : « Doi&«je m'étonner, s'écriait-il, de n'avoir jamais pu accorder les hommes ensemble, quand je ne puis pas même régler de la même manière ces horloges qui ne sont que des machines! »

Ce fut ainsi , mes jeunes amis , que Charles-Quint passa près de deux années dans une profonde retraite, où il ne permettait même pas à ceux qui l'approchaient de lui parler des événements qui troublaient alors ce monde qu'il avait si longtemps rempli de la gloire de son nom ; mais après ce temps sa santé, que le repos avait d'abord paru fortifier , s'affaiblit de nouveau , et l'on s'aperçut bientôt que l'énergie de son âme diminuait avec les forces de son corps. Ce fut un triste spectacle pour le petit nombre

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de ceux qui l'entouraient, que de voir ce grand prince accablé d'infirmités et de tristesse , ne plus songer qu'à terminer dans les austérités d'ime dérotion exagérée cette existence si glorieuse et si brillante. Souvent ses domestiques le surprenaient se déchirant lui-même les épaules avec une discipline (sorte de fouet en lanières de cuir dont les moines fai-saient usage pour se châtier de leurs péchés), ou achevant d'user par les jeûnes et la privation de sommeil , le reste de ses forces chancelantes. Enfin, un jour, il conçut une idée bien singulière, et qui dénote assez combien sa raison était altérée , ce fut de se donner à lui-même le spectacle de ses propres funérailles.

A cet effet , mes bons amis, il ordonna que l'église de Saint-Just fut entièrement tendue de noir , fit dresser au milieu du chœur un cercueil vide entouré de cierges allumés, et voulut que les moines se missent à psalmodier les chants en usage pour les cérémonies funèbres ; lui-même, couché dans le cercueil, répondait d'une voix

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