L ARMADA
catholiques français , elle avait promis des soldats au nouveau stathouder de Hollande : Francis Qrake , cet habile marin anglais , qui venait alors d'achever le tour du monde, avait ose, par ordre de sa souveraine , s'emparer de plusieurs galions espagnols richement chargés d'or , et d'argent, provenant des dépouilles du Mexique et du Pérou, et que Philippe attendait avec impatience. Cette dernière injure acheva d'irriter ce monarque contre la reine d'Angleterre, et il prit la résolution d'envoyer contre cette princesse la plus formidable armée que l'on eût vue jusqu'alors , afin de ravager son royaume, et d'y renverser la religion protestante.
Pendant cinq années, mes jeunes amis, sans que personne connût les desseins secrets de Philippe , ce prince ne s'occupa que de rassembler des soldats et de faire construire des vaisseaux qu'il destinait à les transporter en Angleterre.
Une vaste forêt tout entière fut abattue dans les Pays-Bas pour la construction
ou LÀ FLOTTE INVINCIBLE. 309
de tant de navires, sur lesquels le prince de Parme fît monter une armée considérable, tandis que d'autres, sortant des eaux du Tage , embarquaient également pour l'Angleterre les restes de ces bataillons espagnols qui , dix ans auparavant, avaient si vaillamment combattu à Lépante. Lorsque ce nombre prodigieux de navires couvrit l'Océan d'une multitude de mâts, les Espagnols, transportés de joie de la grandeur de leur roi, donnèrent à cette armée le nom de I'abmada, et la surnommèrent d'avance a la Flotte invincible , « ne pouvant se persuader qu'aucune puissance au monde put vaincre la plus belle armée navale que l'on eût jamais vue. Philippe, pour être plus tôt informé des victoires de ses généraux, se rendit en Flandre, où il attendit avec impatience qu'on lui apprît qu'Elisabeth , effrayée d'un si grand appareil , se soumettait à ses volontés , ou peut être que cette reine elle-même vînt se jeter à ses pieds pour lui demander grâce.
310 l'ârmàdà
Mais ce n'est pas la première fois, mes bons amis, que vous voyez dans Thistoire l'orgueil des plus grands rois confondu par des revers qui leur semblaient impossibles , et vous pouvez vous rappeler à ce sujet le désespoir de l'insensé Xerxès , témoin à Salamine du désastre de sa flotte qu'il croyait aussi invincible : c'est que la Providence seule décide du destin des empires, et qu'il n'appartient à personne, quelle que soit d'ailleurs sa puissance , d'accomplir ce qu'elle a condamné dans sa sagesse éternelle.
En effet , à peine l'Armada s'approcha-t-elle des côtes de l'Angleterre où son apparition répandit l'épouvante , qu'elle vit s'avancer à sa rencontre une flotte anglaise, moins nombreuse à la vérité , mais conduite par les plus intrépides marins de cette nation. Déjà tout se disposait de part et d'autre pour une bataille, lorsque tout à coup un vent violent contraire aiîx Espagnols , repoussa leurs navires vers les côtes de France , où une furieuse tempête en fît périr un
ou Là flottk invincible. 311
grand nombre. Pendant la nuit suivante , qui fut sombre et orageuse , la mer parut subitement [éclairée par la lueur de huit navires enflammés que les Anglais avaieilt abandonnés aux vents pour porter Tincendie au milieu de TArmada dont les vaisseaux se trouvaient serrés les uns contre les autres par l'agitation des flots : à cette vue, un cri d'horreur se fit entendre parmi les marins espagnols qui , ne sachant de quel nouveau péril ils allaient être assaillis , dispersèrent leurs galères de tous côtés , sans savoir où ils les dirigeaient, à travers la profonde obscurité de la nuit qu'interrompait seule l'éblouissante clarté des éclairs, ou la lueur plus effrayante encore des Brûlots qui s'avançaient (c'est ainsi que l'on nomme ces sortes de machines^, trop souvent employées depuis ce temps dans les com* bats maritimes ) : aussi , quoique aucun vaisseau castillan n'eût été atteint par cette affreuse invention , le désordre et la confusion causèrent de si grands dégâts à la flotte , qu'à la pointe du jour
312 l'àrmàda
i'amirâl espagnol vit avec désespoir les vagues rouler les débris d'un grand nombre de ses navires autour desquels flottaient encore plusieurs milliers de cadavres.
Telle fut , mes jeunes amis , la destinée de cette formidable Armada dont les tristes restes regagnèrent avec peine les ports d'Espagne : cependant lorsqu'on apporta à Philippe II la nouvelle de ce grand désastre , il ne manifesta aucune émotion, et parut accepter avec résignation ce malheur dont son orgueil seul était cause : « C'est une branche de l'arbre abattue , s'écria-t-il avec insensibilité ; mais grâce à Dieu , le tronc est encore debout et entier. » Ce furent là les seules paroles que lui arracha une défaite qui venait de coûter des trésors considérables à l'Espagne, et la vie à tant de milliers d'hommes.
Pendant ce temps , l'Angleterre présentait un spectacle bien différent : en apprenant la destruction de la flotte ennemie, tout le peuple de ce royaume fit éclater des transports d'allégresse
ou LA FLOTTE INVINCIBLE. 313
impossibles à décrire ; et lorsque la reine Elisabeth, montée sur un beau cheval blanc qu'elle maniait avec grâce, et tenant clans sa main droite un bâton qui est le signe du commandement militaire, passa dans les rangs de l'armée qu'elle avait réunie pour repousser les Espagnols, s'ils étaient parvenus à débarquer ; les chefs et les soldats poussèrent des cris de joie à la vue de leur souveraine, en lui souhaitant une longue vie, que les prospérités de son règne leur rendaient encore plus chère. Aussi dès ce moment cette grande princesse se vitelle l'objet des félicitations et des hommages du monde entier. Quoiqu'elle approchât de la vieillesse, et cachât déjà ses cheveux blancs sous une perruque rousse, le plus grand poëte de l'Angleterre , Shakespeare, qui vivait de son temps , l'appelait dans ses vers : « Une belle vestale assise au trône d'Occident, m Les rois de l'Europe recherchaient îson amitié , et rien n'eût égalé la splendeur de son règne , si le souvenir de Marie
HIST. MODERNE. T. î. \* ÉOIT. 18
314 l'armada ou la flotte invincible.
Stuart et Timage du comte d'Essex n'eussent troublé les derniers instants de
sa vie.
STVGHBOVISMES DB L'hISTOIBE DB PBAITGE.
1578. Suite du règne de Henrî III.
1586. Guerre des trois Henri. (Henri III , Henri de
Navarre, et Henri, duc de Guise , le balafré.
1587. Bataille de Goutras. — Mort du duc de
Joyeuse.
U VUILLESSS DS PHILIPPB U. 3LS
Depuis Pan 1588 jusqu'à l'an 1S88.
Lorsque je vous parlais il n^y a pas longtemps, mes jeunes amis, de la belle Venise dressant au milieu des lagunes de l'Adriatique ses palais de marbre , ses minarets orientaux et sa magnifique ca« thédrale de Saint-Marc , je vous faisais remarquer combien de merveilles renfermait cette cité , dont Texistence est elle-même une merveille du travail de rhomme ; mais que vous dirai-je maintenant d'une contrée tout entière, arrachée en quelque sorte aux flots de TOcéan par les efforts d'un peuple qui est parvenu à bâtir des villes riches et commerçantes là où l'on ne voyait auparavant que des prairies presque toujours
316 Là vieillesse de PHILIPPE II.
inondées, et à transformer des marais impraticables en campagnes fertiles et en gras pâturages ? Il a suffi pour cela à cette nation industrieuse , de creuser , d*un côté j des canaux pour recevoir les eaux trop abondantes de ce pays humide, et de l'autre, d'élever des espèces de montagnes auxquelles on donne le nom de DIGUES , et qui offrent autant de barrières insurmoùtables aux vagues de la mer.
£h bien, mes bons amis, cette contrée qui atteste à un si haut degré tout ce que peuvent la persévérance et le génie des hommes , c'est la Hollande , dont Guillaume de Nassau venait d'être fait Stathouder , et qu'il était parvenu à soustraire à la domination tyrannique de Philippe II. La plupart des Hollandais chez lesquels le protestantisme avait fait de nombreux prosélytes , avaient préféré prendre les armes contre le roi d'Espagne au malheur de retomber au pouvoir de l'inquisition ; et il faudra vous rappeler que cet événement fut l'origine
des États de Hollande , qui prirent alors le nom des sept Provinces-Unies, parce quMls se composaient en effet d*un pareil nombre de provinces qui faisaient autrefois partie des Pays-Bas,
Cependant l'implacable Pbilippe II n'avait pu pardonner au prince d'Orange d'avoir ainsi arraché à son obéissance un pays qui, par son commerce et l'industrie de ses habitants, était une des plus riches parties de son royaume , et désespérant désormais de faire rentrer les Hollandais sous sa puissance tant que Guillaume serait vivant, il n'avait pas rougi de faire publier dans toute l'Europe que celui qui tuerait ce prince non-seulement recevrait une somme considérable en argent , mais encore qu'il serait honoré comme s'il eût accompli l'action la plus louable aux yeux de Dieu et des hommes. Le prince d'Orange , informé de cette publication qui livrait ainsi sa vie aux coups du premier assassin que l'appât d'une pareille récompense pourrait séduire, ne s'effraya pourtant point des menaces de son ennemi ;
318 LA VIEILLESSE DK PfllUPPE 11.
et en effet, pendant cinq ans, quoique plusieurs complots eussent été formes contre ses jours, toute la honte cte cette provocation sanguinaire retomba sur celui qui en était Fauteur; mais rien ne pouvait désarmer la hainç de Philippe , et le temps était veau oîi elle allait être enfin satisfaite.
Un jour que le prince d'Orange était à table avec sa femme, Louise de CoLiGinr, propre fille de l'illustre amiral assassine à Paris dans la fatale nuit de la Saint'^Barthélemy, un protestant français, que le prince connaissait sous le nom de Guton, se présentant à la porte de ses apparte« ments, demanda avec insistance à commu* niquer austathouder une affaire très-pressante. Cet étranger, qu'enveloppait un long manteau, avait le vidage pâle et Tœil égaré, et les serviteurs du prince refusèrent d'abord de l'introduire; mais Guillaume , averti de ses instances , ordonna qu'on le fît entrer, et dès que ce misérable , dont la vue causa un effroi involontaire à la princesse d'Orange , se fut
LA YlfilLLKSSB DB PHlUfPB U. 319
approché , il dégagea sa main droite de son manteau , et tirant un pistolet qu'il y tenait caché, il fît feu sur le prince , et le renversa sur la place où il expira sans pouvoir proférer d'autres paroles que celles-ci : « Mou Dieu ! ayez pitié de moi et de mon pauvre peuple ; je suis mortellement blessé ! » A la faveur du premier moment de terreur et de surprise, le meurtrier essaya de s'échapper en se jetant à la nage dans les fosses pleins d'eau qui environnaient le château , mais les gardes du prince l'atteignirent bientôt, et rayant chargé de fers, le traînèrent devant les magistrats pour qu'il y subît le juste châtiment de son crime. Lorsque ce scélérat futappliqué à la torture, selon l'usage barbare alors observé en Europe envers les criminels , il confessa que son véritable nom était Géraild, et que le seul espoir de gagner la récompense promise par le roi d'Espagne à celui qui tuerait Guillaume , l'avait déterminé à ce meurtre abominable. Ce malheureux expia bientôt son crime dans les suppli-
ces ; mais quoique la mort du prince d'Orange fût une perte irréparable , elle ne produisit pas l'effet que Philippe en avait attendu; car les Hollandais , indignés d'un si lâche attentat , au lieu de rentrer sous son obéissance , élevèrent à la dignité de stathouder Maurice de Nassau, second fils de l'illustre Guillaume ; et ce prince acheva glorieusement l'ouvrage de son père, en consolidant l'indépendance des États de Hollande , qui désormais, affranchis de l'Espagne, devinrent en peu d'années l'une des contrées les plus commerçantes et les plus riches du monde entier.
Il fallutdonc, mesjeunesamis, qu'après avoir vainement tenté pendant longtemps encore de reconquérir cette province que sa cruauté lui avait fait perdre, Philippe consentît enfin à céder la souveraineté du reste des Pays-Bas à sa fille aînée , l'infante ISÀBELLE-CLAIRE-EUGÉiriE , qu'il
avait mariée à Ta^rchiduc Albert d'Autriche, dernier fils de Maximilien II, empereur d'Allemagne, qui les réunit aux
États de sa famille. Les provinces flamandes qui échappèrent par ce mariage à la tyrannie espagnole , forment à présent le royaume de Belgique qui borne la France du côté du nord , comme vous pouvez aisément le distinguer sur une carte géographique.
Cependant, malgré les soucis sans nombre que son ambition et sa barbarie envers les protestants avaient suscités à Philippe II, Tauslère monarque, parvenu à un âge avancé , semblait encore devoir atteindre une plus longue carrière. Son corps robuste, son âme insensible lui avaient permis de vieillir sans être accablé du poids des années ni des remords, et il n'éprouvait point, comme Charles^Quint , la satiété des grandeurs et la nécessité du repos. Trop soupçonneux pour croire que sa vie pût être en sûreté lorsqu'elle ne serait plus protégée par la puissance souveraine , il aimait mieux mourir roi que de descendre d'un trône qu'il avait souillé de tant de crimes. Persécuteur de plusieurs millions de ses sujets, il n'igno-
322 LA TIEaLSSSB DS PHILIVPB IL
rait point que son nom était en horreur au genre humain ; mais se persuadant que sur les bûchers où avaient péri par son ordre tant d'innocentes victimes, il avait accompli autant de sacrifices agréables à Dieu, à peine si sa conscience lui reprochait le mal qu'il avait fait ou laissé faire. Enfin cet homme cruel, qui n'était plus entouré que de serviteurs tremblants et constamment soupçonnés par leur maître, tomba dangereusement malade à Bruxelles , et comprenant aussitôt que sa fin était prochaine , il demanda à être conduit aussi promptement que possible à rEscurial, voulant, disait^-il, arriver vivant encore au bord de sa tombe. Ce dernier voyage, où tous ceux quï raccompagnaient voyaient de moment en moment le jour approcher où le tyran allait paraître à son tour devant Dieu pour y être jugé selon ses œuvres, fut une lente agonie pour ce roi qui avait fait un si coupable usage du pouvoir que la Providence lui avait confié. Des plaies douloureuses et infectes, dont il était couvert,
se remplirent d'une vermine dégoûtante, mais personne ne pouvait avoir pitié de celui qui toute sa vie avait été impitoyable ; et lorsqu'il mourut, il ne se trouva pas dans toute TEspagne un seul homme qui le regrettât, si ce n'est peut-être les inquisiteurs et les bourreaux. Cependant à ses derniers moments, la froide impassibilité qu'il avait montrée toute sa vie ne parut point l'abandonner; il fit apporter près de son lit le cercueil dans lequel il devait être enseveli , et ordonna qu'on le laissât devant ses yeux jusqu'à ce qu'il eût cessé de vivre.
La mort de Philippe II , mes jeunes amis, fut le dernier événement mémorable du XVI® siècle, de ce siècle justement' fameux que remplirent tant d'hommes et de faits célèbres, dont vous ne sauriez trop vous attacher à retenir l'histoire. Dans ces cent années , le monde , à peine dégagé des ténèbres du moyen âge, semblait avoir pris un tout autre aspect. La découverte de l'Amérique avait ouvert une carrière immense
aux entreprises des hommes énergiques et aventureux ; la propagation des connaissances humaines, assurée désormais par les progrès de l'imprimerie, ne devait plus s'arrêter ; la réforme religieuse accomplie en Allemagne venait de donner un libre essor à l'esprit d'examen : des génies immortels , tels que Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, le Bramante, Tartaglia, Aide Manuce, avaient marqué une ère nouvelle ponr les arts , les sciences et les lettres. La plupart^ des princes même de cette période mémorable n'étaient point demeurés étrangers à celte régénération sociale. On avait vu successivement Cosme de Médicis, Louis XII, François T*", Charles-Quint, Léon X, Soliman le Magnifique, la grande Elisabeth d'Angleterre , remplir l'univers de leur sagesse ou de leurs exploits ; et il ne restait plus aux nations européennes, des mœurs et du caractère de leurs sauvages ancêtres, que le courage militaire et l'amour de la liberté , naturels aux races généreuses.
LA VIEILLESSE DE PHILIPPE II. 325 stughbohismbs db l'histoire de frahge.
1588. Journée des Barricades. — OuTerture des
états de Blois. — Assassinat des princes lorrains.
1589. Fureurs de la Ligue. — Meurtre de Henri III
par Jacques-Qément.
1592. fiauilie d'Ivry , gagnée par Henri IV sur la
Ligue. — Siège de Paris.
1593. Abjuration de Henri IV.
1594. Entrée de Henri IV à Paris.
1598. Édit de Nantes