LA FLOTTE INVINCIBLE
Depuis l'an 1578 jusqu'à l'an 1588.
A répoque où Philippe II régnait en £spagne, mes jeunes amis, le prince qui occupait le trône de Portugal se nommait x>oK Sebastien. C'était un jeune homme aimable , pieux ^ et brave jusqu'à la. témérîté| qui, regrettant de n avoir pas vécu dans le temps où ses ancêtres arra« chaient leur royaume aux musulmans, nourrissait dès soi^ enfance un ardent désir de passer lui-même en Afrique*pour y répandre la connaissance de TEvan* gile 9 et combattre les infidèles.
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Or il arriva qu'un prince maure, à qui l'empire de Maroc aurait dû appartenir par droit de naissance , ayant été chassé du trône par son oncle qui était un guerrier farouche et ambitieux , vint implorer le secours de Sébastien contre cet usurpateur ; et le jeune monarque, à qui cette circonstance parut favorable à ses desseins contre les musulmans, accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui promit de le ramener prochainement dans son royaume.
En effet , peu de mois s'étaient écoulés, lorsqu'on vit Sébastien rassembler une petite armée, et s'embarquer avec les plus vaillants chevaliers du Portugal pour cette nouvelle croisade , ne doutant pas que bientôt il n'eût forcé les Maures vaincus à replacer sur le trône de Maroc le roi qu'ils en avaient chassé. Mais il est dangereux pour un jeune homme , mes bons amis, de ne pas savoir écouter les personnes à qui leur âge donne des connaissances qu'il ne peut avoir, et Sébastien^ qui avait rejeté les avis de tous
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]es vieux serviteurs de sa famille qui lui représentaient les périls de son entre* prise, en fit bientôt la triste expérience ; car à peine eut-il débarqué ses troupes sur le rivage africain qu'il se vit entouré par une armée dix fois plus nombreuse que la sienne.
Tout autre que don Sébastien , n'en doutons pas , eût hésité à en venir aux mains avec un ennemi supérieur en nombre dont les cavaliers couvraient au loin toutes les plaines environnantes; mais le prince portugais comptait tellement sur la valeur de son armée, et il avait luimême une si grande impatience de se mesurer avec les musulmans, que dédaignant encore une fois les prières de ses amis qui le suppliaient du moins de ne pas exposer aux hasards d'un combat inégal une existence aussi précieuse que la sienne, il se précipita lui-même à travers les escadrons maures. Dans le premier moment, en effet, cette témérité du prince portugais fit reculer les infidèles devant sa redoutable épée, qui jeta même
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le désordre dans leurs rangs ; mais bien* tôt leurs chefs les ramenèrent au combat, honteux d'avoir fui devant une poignée de chrétiens y et après une lutte sanglante, la victoire demeura dans leurs mains.
En vain l'intrépide Sébastien, reconnaissant, mais trop tard , la faute qu'il avait commise , essaya de rallier les débris de son armée , il s'aperçut bientôt qu'il ne lui restait qu'à mourir, et ne prit plus conseil que de son désespoir. Tous les chevaliers qui l'entouraient avaient déjà succombé en cherchant à le couvrir de leur corps, lorsque les Maures, reconnaissant le roi de Portugal à la brillante armure qui le distinguait , suspendirent leurs coups, en lui promettant qu'il aurait la vie sauve , s'il consentait à se rendre prisonnier : « Et me sauverezvous aussi l'honneur? » s'écria le malheureux prince avec l'accent de la douleur. En ce moment, un Arabe, pour mettre fin à ce combat inutile , l'atteignit d'un coup de son cimeterre, qui renversa
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rinfortuné Sebastien sans vie sur le lieu même où il venait d'acquérir tant de gloire. De tous les guerriers qui Pavaient suivi'y à peine quelques-uns rapportèrent en Portugal la nouvelle de cette catastrophe épouvantable; tous les autres avaient péri sur le champ de bataille, et le petit nombre de ceux que les vain-* queurs épargnèrent expièrent dans un long esclavage l'imprudence de leur malheureux monarque.
Maintenant , il faut que je vous dise qu'après la mort de Sébastien, son successeur fut un vieux cardinal, nommé don Henbi , qui ne régna que quelques mois ; et que ce prince n'ayant laissé que des parents éloignés, plusieurs seigneurs portugais ou étrangers se disputèrent son héritage. Parmi ces prétendants, celui qui avait le plus de droits à ce trône était JACQUES, duc DE Bbagange, mari de l'une des cousines de Sébastien; mais Philippe ]!, qui était aussi parent du dernier roi ( dont la grand' mère était propre sœur de l'empereur Charles-
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Quint) y réclama cette couronne comme devant lui appartenir , et le duc d'AIbe, par son ordre , étant entré en Portugal avec une armée considérable, fît en peu de jours la conquête de ce royaume que le duc de firagance fut contraint de lui abandonner. Vous ferez bien, mes bons amis , de ne point oublier le nom de ce prince que nous retrouverons quelque jour dans la suite de cette histoire.
Ce fut ainsi , mes amis , que Philippe ajouta la couronne de Portugal à celles qu'il réunissait déjà sur sa tête, et peu de temps après, toutes les contrées que la nation portugaise possédait dans les quatre parties du monde se soumirent à son autorité , sans en excepter même le Brésil, cette terre si féconde en or et en diamants, qui avait été découverte, moins d'un siècle auparavant, par Alvarez Cabral, ainsi que vous avez pu l'apprendre dans un autre livre.
Mais si Philippe II , dans cette entreprise, avait vu la fortune seconder ses vues ambitieuses, il s'en fallait de Leau-
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coup qu'elle lui fût aussi favorable dans d'autres lieux. Les Pays*Bas, particulièrement , malgré les efforts d' Alexaitjdre Farnèse, prince de Parme , Tun des petits-fils de Charles-Quint, qui avait succédé à don Juan d'Autriche comme gouverneur de cette contrée, étaient alors le théâtre d'une révolution qui devait avoir des conséquences remarquables. Guillaume de Nassau , prince d'Orange, qui, comme vous savez, avait cherché un refuge en Allemagne pour échapper au sort de ses nobles amis , les comtes de Horn et d'Egmont, avait reparu en Flandre à la tête d'une armée protestante , presque entièrement composée d'Allemands et de Français. Secondé par les Gueux marins, dont le nombre était devenu de plus en plus considérable , le prince s'empara de deux provinces nommées la Hollande et la Ziêlande, qui , entièrement situées sur le bord de la mer et dans un pays coupé de plusieurs rivières , étaient habitées par Tun des peuples de l'Europe les plus adonnés au
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commerce et à la navigation. Les habitants de cette contrée, qui haïssaient Philippe II autant qu'ils le craignaient , ayant formé entre eux une alliance que l'on appela rUwiOîr d'Utrecht, parce qu'elle fut conclue dans la ville de ce nom , supplièrent Guillaume de se mettre à leur tête, avec le titre desTATHOUDEK, c'està-dire de gouverneur , et déclarèrentqu'ils préféraient la mort au malheur de retomber sous la tyrannie du roi d'Espagne et de ses bourreaux.
Cependant ce n'était pas seulement dans les pays soumis à sa domination que Philippe II se montrait l'implacable ennemi de la réforme. A l'époque où le royaume de France était déchiré par les guerres de religion que je vous ai racon* tées dans une autre histoire, il ne cessait d'exciter les catholiques français en leur promettant du secours contre leurs ennemis ; et lorsque , sous Charles IX , eut lieu cet épouvantable massacre des protestants , qui est connu sous le nom de Saint-Barthélémy, il ne rougit pas de
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témoigner à la face du monde la joie qa'il ressentait du meurtre de tant d'in* nocents , en faisant célébrer des fêtes publiques à Madrid et frapper des médailles qui représentaient un ange extermina* teurfoudroyantles hérétiques. Plus tard, une armée espagnole, sous les ordres du prince de Parme , vint soutenir les li* gueurs contre notre bon roi Henri IV , et vous pouvez vous souvenir qu'à la faveur des troubles qui désolèrent alors le royaume de France, Philippe se flatta un moment de joindre cette nouvelle couronne à celles qu'il possédait déjà.
Mais de tous les pays où ce monarque voyait avec colère triompher le protestantisme^ celui qui attirait le phis ses regards , c'était l'Angleterre où régnait aloi^ la grande Elisabeth , qui , en succédant à sa sœur la sanguinaire Marie, avait rétabli la religion anglicane , fondée par son père Henri Yïll. Elisabeth , à la vérité , ne s'était point bornée à protéger les protestants dans son royaume , et à lexemple de Philippe qui secondait les