‹ L'histoire moderne, racontée à la jeunesseChapitre 91 sur 117 · CHARLES XII A BENDER · texte numérisé non relu

CHARLES XII A BENDER

le czar ? » Achmet souriait de cette impatience de sa mère en faveur de Tun de ces petits rois d'Europe que les Turcs affectent de mépriser , quoiqu'ils aient été souvent vaincus par eux; mais les amis de Charles lui faisaient savoir secrètement à Bender que bientôt peut-être une armée ottomane , en combattant son rival , lui donnerait sa revanche de Pultava. Cet espoir seul donnait au prince suédois la patience de surmonter la longue inaction à laquelle il s'était condamné, et le retenait loin de son royaume, oîi le rappelaient pourtant les vœux de ses sujets.

SYKGH&OiriaMBS DE x'hISTOIRE DE FEAITCE.

i 709. Suite du règne de Louis XIV.

1713. Bataille de Denain. — Traité d'Utrecht.

SIS PUABB £T CÀTHBEINE.

PIERRE ET CATHERINE

Depuis Tan 1710 jusqu'à Tan 1714.

Si VOUS avez bonne mémoire, mes jeunes ami», vous n'avez point oublié sans doute ces vastes provinces situées de Tautre coté du Danube , que les anciens nommaient la Dacie , et dont l'empereur Trajaa fit autrefois la conquête, ainsi que je vous Tai raconté dans THistoire romaine. Depuis cette époque, ces provinces appelées aujourd'hui la Moldavie et la Valachie , successivement ravagées par les Barbares , et enfin conquises par les Ottomans après la prise de Constantinople, ont fait partie de la Turquie d'Europe, et leur territoire , qui a continué d'être habité par une nation farouche et guerrière , a été souvent tra-

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versé par les armées musulmaaes qui, à diverses reprises , vinrent foudre sur la Hongrie et sur l'Allemagne.

Ce fut dans ces provinces que la guerre éclata de nouveau entre le czar Pierre et le sultan Achmet III, qui, mécontent de voir la mer Noire se couvrir de vaisseaux russes, la forteresse d'Azof devenir une ville considérable , et de grands ports creusés par Tordre du czar, saisit la première occasion qui se présenta pour engager une nouvelle lutte contre Tempire de Russie. Près de trois cent mille Turcs et Tartares couvrirent tout à coup les plaines de la Moldavie , tandis que Pierre lui-même, à la tête d'une armée bien moins nombreuse, mais aguerrie, passa le Danube, à peu près au même lieu, dit-on , que le lit autrefois Darius , fils d'Hystaspes , lorsqu'il envahit si imprudemment ces contrées sauvages pour combattre les Scythes.

II y avait à cette époque , dans l'empire ottoman, un usage singulier qui n'a

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jamais éié pratiqué, que je sache , chez aucune autre nation du monde. Lorsqu'un sultan voulait mettre une armée en campagne ou une flotte à la mer , il choisissait le plus souvent parmi les domestiques du palais impérial un simple serviteur, pour en faire le chef de cette armée ou Tamiral de cette flotte avec le titre de vizir, et le nouveau général, faisant aussitôt porter devant lui les queues de cheval qui chez les Turcs tiennent lieu d'étendard , s'en allait guerroyer comme si de toute sa vie il n'eût pas fait autre chose.

Celui que le sultan Achmet choisit général de l'armée qu'il envoyait contre le czar , se nommait BALTAGi-MifscÉMET, c'est-à-dire Méhémet le fendeur de bois, parce qu'en effet son premier métier avait été de fendre du bois dans le sérail (les Turcs ont la coutume de joindre à leur nom celui de leur profession ou de celle de leur père , quelque obscure qu'elle soit, bien différents eu cela des autres peuples de l'Europe chez

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lesquels^ au contraire , on ne tire vanité que d'une famille illustre ou d'une longue suite d'aïeux élevés en dignités). Baltagi-Méhémet , qui était un homme sage et sensé, ne fut point ébloui de cette fortune subite à laquelle il était loin de prétendre ; lorsque le sultan, en lui donnant Tordre de se mettre à la tête de ses troupes^ lui fît présent d*un magnifique cimeterre enrichi de pierreries , le nouveau vizir, en se prosternant à ses pieds : i< Ta Hautesse, dit-il avec humilité , sait que j*ai appris dans ma jeunesse à me servir d'une hache pour fendre du bois et non pas d'un sabre pour commander des soldats : je tâcherai de donner la victoire à tes armes; mais si je ne réussis pas selon tes désirs, que Ta Hautesse se souvienne que je Tai suppliée de ne pas me charger de cet emploi difiicile. » Le sultan releva le modeste vizir avec bonté et après l'avoir encouragé par des paroles bienveillantes, il lui ordonna de se rendre au plus tôt au poste qui lui était assigné.

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Pendant ce temps , mes jeunes amis , le czar Pierre , ayant passé le Danube , s'était avancé avec son armée à travers de vastes solitudes, où après de longues marches sur un sol brûlant et desséché, il s'aperçut avec inquiétude que les provisions allaient lui manquer. Â l'approche des Moscovites , les habitants de cette contrée, craignant de s'attirer la colère du vizir s'ils allaient porter des vivres à ses ennemis, prenaient la fuite en détruisant tout ce qu ils ne pouvaient emporter.

Un grand nombre de soldats russes succombaient chaque jour aux privations qu'ils éprouvaient en traversant ce pays inculte ou dévasté, et Pierre commençait à se repentir de s'être ainsi aventure dans des régions inconnues^ où il voyait tomber autour de lui sans combat et sans gloire ses plus chers et ses plus vaillants compagnons d'armes.

Cependant les misères et les soufTrances auxquelles l'armée du czar était en proie n'étaient que le prélude d'un désastre plus grand encore. Parvenus

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sur les bords d'une large rivière nommëe le Pruth, qui se jette dans le Danube , les Russes , épuisés de fatigue et de feim, se virent tout à coup environnés par une armée dix fois plus nombreuse que la leur, et Pierre, à la vue de ce péril imminent^ ne put s'empêcher de s'écrier : « Me voici aussi mal que mon frère Charles l'était à Pultava ! »

Pendant les marches pénibles que les Russes venaient d'accomplir, une des souffrances les plus cruelles qu'ils eussent éprouvées avait été causée par la privation d'eau, qui manque presque entièrement dans les plaines arides de la Moldavie. Aussi y à la vue du Pruth, ces malheureux coururent-ils en foule vers cette rivière pour se désaltérer à longs traits ; mais quelle fat leur douleur, lors*que les Turcs, postés sur l'autre rive avec plusieurs canons, firent pleuvoir, sur tous ceux qui s'approchaient pour boire, une grêle de fer et de plomb qui en tua un grand nombre! Il fallut donc renoncera cette dernière douceur; des combats

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meurtriers, engagés pour sortir de cette position désastreuse, demeurèrent sans résultat ; et Pierre , forcé de se retirer derrière des chariots renvei*sés pour se préserver des insultes des Turcs, put entendre de son camp les cris de joie de cette multitude sauvage qui se flattait déjà d'avoir un riche butin à partager. Dans cette extrémité , le czar, voyant que tout espoir de salut devenait inutile en présence d'un ennemi aussi supérieur en nombre et au milieu d'un pays ravagé, prit une résolution extrême ; il assembla ses généraux , et leur annonça avec fermeté que le lendemain , à la pointe du jour, il était résolu de tenter un dernier effort pour s'ouvrir un passage à travers les Turcs, préférant périr en combattant que de voir sa vaillante armée s'épuiser dans les angoisses de la famine et du dés^ espoir. Après ces paroles affligeantes , il se retira dans sa tente, agité des plus sinistres pensées, non pas sur son propre destin , mais sur celui de son empire, où ij prévoyait . avec douleur que

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sa mort allait effacer tout le bien que depuis vingt ans il avait fait à la nation russe.

Il y avait alors auprès du czar une femme dont Thistoire est certainement une des plus extraordinaires que Ton connaisse : on la nommait Catheriite , et quoique Pierre ne lui eût point encore donné le titre de czarine, chacun sa* vait que, touché de sa beauté et de ses grandes qualités, il Tavait épousée secrètement.

A la prise d'une ville de Livonie, nommée Marienbourg, un soldat russe ayant rencontré une jeune femme , qui était veuve d'un Suédois tué dans la bataille , la conduisit devant son général ; celui-ci, prenant pitié de cette pauvre femme et touché de sa modestie, la garda comme servante dans sa maison, oii Pierre la vit par hasard et la remarqua. Telle fut, mes bons amis, Torigine de la fortune de Catherine, qui depuis ce temps, attachée aux pas du czar, avait même voulu le suivre dans cette désastreuse

HIST. MODERNE. T. II. 4* ÉDIT. , Itt

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campagne du Pruth y où son courage et sa résignation avaient excité Tadmiration de toute Tarmée. Dans ces marches pénibles où des calamités de toute espèce firent périr un si grand nombre d'hommes robustes, on voyait l*intrépide Catherine, encourageant ces infortunés par des paroles consolantes, panser leurs blessures de ses propres mains, partager avec eux le peu de provisions qui lui restaient pour elle-même, et se montrer ainsi la providence de cette armée qu'elle devait bientôt sauver d'une destruction totale.

En effet, dès que Catherine, qui avait été témoin de la douleur du czar, eut entendu ses dernières paroles, elle assembla sans le prévenir les principaux officiers de l'armée russe, et leur proposa de tenter auprès du vizir le seul moyen de salut qui parût possible , en lui demandant la paix. Elle n'eut pas de peine à trouver dans cette réunion un homme qui voulût bien se charger de cette commission difficile; mais comme c'est un

PIERRE BT CATHSRINS. 327

Hsage en Orient , ainsi que je vous l'ai raconte ailleurs, de ne jamais aborder le sultan ou ses vizirs sans leur offrir quelcpie présent, Catherine n'hésita point à remettre à son ambassadeur toutes les bagues, tous les bijoux qu'elle avait apportés avec elle, et même plusieurs fourrures d'un grand prix dont elle savait que les Turcs sont fort curieux. Quelques officiers joignirent à ce présent le peu d'or et d'argent dont ils étaient porteurs, et l'envoyé de Catherine partît secrètement avec un interprète, au risque d'être pris ou dépouillé par les Tartares avant d'arriver jusqu'au vizir.

Or, nous savons déjà que le bon Baltagi-Méhémet n'aimait point la guerre :

aussi dès qu'il eut connaissance du ifiessage pacifique dont l'ambassadeur de Catherine était chargé, reçut-il avec plaisir les présents qu'elle lui offrait , et pensant aussitôt quMlvalaitmieux accorder la paix au czar que de réduire au désespoir un prince qui ne manquerait pas de faire payer cher sa défaite, il consen-

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lit avec joie à mettre un terme à cette lutte inutile, et se contenta d'imposer au czar l'obligation de rendre Azoph au sultan, et de combler plusieurs des ports qu'il avait commencé à faire creuser sur la mer Noire. A ces conditions, qui furent promptement accueillies, le vizir permit à Pierre de rentrer dans ses États avec son armée; et avant même que la paix fût conclue entre les deux nations, il envoya à ce prince une quantité considérable de provisions de toute espèce qui ramenèrent aussitôt l'abondance et la tranquillité dans ce camp , oîi peu d'instants auparavant chacun ne songeait plus qu'à mourir avec courage.

Ce fut ainsi , mes jeunes amis, que, par lasagesseet la présence d'esprit de Catherine, le czar Pierre et son empire échappèrent presque miraculeusement au plus grand danger qui le$ eût menacés jusqu^à ce jour. Cette femme courageuse , dont le monde entier répétait Téloge, reçut avec modestie les témoignages de reconnaissance de toute la Russie; peu de

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mois après son retour à Moscou, Pierre, pour prix du service éminent qu'elle venait de lui rendre dans la circonstance la plus périlleuse de sa vie^ la proclama Czarine, et depuis ce temps la captive de Marienbourg prit place à ses côtes sur Tun des plus puissants trônes de TEu* rope.

Le czar venait à peine d'échapper à ce danger , que Charles XII , ayant appris à Bender l'extrémité à laquelle son rival était réduit , arriva en toute hâte suivi d'un petit nombre de cavaliers polonais et cosaques ; mais quel fut le désappointement du prince suédois , lorsqu'il apprit en arrivant que la paix venait de se conclure ! Dans sa colère , il courut aussitôt à la tente du vizir , et lui reprocha avec emportement d'avoir perdu cette occasion d'exterminer l'arrnée russe, ou du moins de retenir le czar prisonnier. Le pacifique Baltagi écouta sans émotion ses reproches, et lorsqu'il les eut achevés : « La loi de Mahomet, répondit-il gravement au mo«

SSO PUtHI ET CàTHIRINl*

narque irrite, nous ordoone de donner la paix à nos ennemis lorsqu'ils implorent notre miséricorde; et si j'avais conduit le czar à Constantinople, qui est-ce qui aurait gouverné son empiré en son absence ? Il ne faut pas , ajouta malignement le yizir, que tous les rois chrétiens soient absents de chez eux. [» Ces paroles ne firent qu'exciter davantage encore l'indignation de Charles ; il tourna brusquement le dos à Baltagi-Mé* hémet ; et l'on dit qu'avant de monter achevai pour retourner à Bender, il embarrassa exprès ses bottes dans les longs vêtements du vizir , afin de se donner au moins le plaisir de lui déchirer sa robe avec ^es éperons.

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