L'UNION DE CALMAR
Depuis l'an I346jusqu'à l'an 1397.
Quand je vous ai raconté dans un autre livre, mes jeunes amis, l'histoire de Knut-le-Danois, qui soumit l'Angleterre à la domination des hommes du nord, je vous ai dit que ce prince embrassa la religion chrétienne, et qu'il fît même un pèlerinage à Rome, pour visiter les tombeaux des apôtres saint Pierre et saint Paul, et recevoir la bénédiction du pape.
Depuis cette époque, les nations Scandinaves avaient vu plusieurs moines allemands et saxons venir parmi elles prêcher l'Evangile , 'et presque tous les habitansdeces contrées sauvages s'étaient soumis à recevoir le baptême; ce n'est pas, mes bons amis, que ces peuples rudes et ignorans comprissent dès lors toute la pureté de notre sainte religion , et qu'ils renonçassent aussitôt à leurs mœurs grossières; mais devenus chrétiens, ils cessèrent de se regarder comme les ennenais des autres hommes, et quoiqu'ils conservassent encore l'humeur belliqueuse et le caractère aventureux de leurs ancêtres les Normands, ils com-
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niencèrerjt à apprénier les bienfaits d'une existence plus douce.
Pendant plusieurs siècles, les princes auxquels les peuples du nord obéissaient ne furent que de simples chefs de guerre qu'ils choisissaient pour leurs expéditions lointaines, comme ces farouches rois de mer, dont il est tant question dans l'histoire d'Angleterre. La plupart de ces princes même, dont la mémoire s'était perpétuée par de vieux récits ou des chansons sauvages que les grands-pères répétaient à leurs petits -enfans, étaient à leurs yeux des enchanteurs ou des magiciens , et ce fut pour cela qu'ils regardèrent long-temgs Odin, l'un de leurs plus anciens rois, comme le père et le chef de leurs dieux.
Mais si les habitans du Danemarck et de la Suède oublièrent par degrés les mœurs grossières et le caractère féroce qui les avaient rendus si redoutables aux autres nations de l'Europe, il ne faut pas croire pour cela qu'il renonçassent entièrement à leurs anciens usages. A peine sortis de la barbarie dans laquelle ils étaient demeurés plongés pendant tant de siècles, ils continuèrent à choisir leurs rois parmi les seigneurs qui leur paraissaient les plus propres à les gouverner avec gloire, et les trois royaumes du nord restèrent électifs, c'est-à-dire qu'après la mort de chaque monarque, les principaux seigneurs et les évêques de ces divers états se rassemblaient pour désigner celui qui devait monter sur le trône à sa place.
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Or, il arriva qu'un roi de Daneraarck, nommé Waldemar, qui passait pour l'un des descendons d'Odin, après avoir régné glorieusement sur ce royaume, et étendu sa domination sur plusieurs des provinces Slaves qui bordent la mer Baltique, mourut en ne laissant qu'une fille, nommée Marguerite, qu'il avait mariée à un roi de Norwége, appelé Haquin. Mais à quelque temps de là le roi Haquin étant aussi venu à mourir, la reine Marguerite, qui était une femme d'un grand caractère et d'une ambition plus grande encore, conçut la pensée de réunir sur sa propre tête les trois couronnes de Danemarck, de Norwége et de Suède, afin de ne former qu'un seul royaume de ces trois états,
A cette époque, mes jeunes a mis, le royaume de Suède présentait à peu près le même aspect que les autres pays de l'Europe , pendant la plus grande partie du moyen âge. On y voyait un grand nombre de ces sombres châteaux forts dont la féodalité avait autrefois hérissé la France^ l'Angleterre et l'Allemagne, et où vivaient, entourés de leurs vassaux armés, des seigneurs rudes et bataillleurs. Quelques villes seulement s'élevaient dans ce royaume, et Stockholm elle-même, qui en était la capitale, n'avait que peu d'importance. Aussi la plus grande partie du peuple appartenait-elle à la classe des paysans qui, répandus dans les campagnes, formaient une nation bien plus sauvage que les bourgeois des villes.
236 LDWION DE CALMAR.
Habituellement vêtus de peaux de bêtes sauvages dont les forêts du nord étaient peuplées , les paysans suédois se livraient avec ardeur aux fatigues de la chasse, qui les rendaient de bonne heure robustes et courageux, et dont ils tiraient un bénéfice considérable, en vendant les fourrures des bêtes qu'ils avaient tuées aux marchands des villes Anséatiques, qui les répandaient ensuite dans toute l'Europe.
Mais parmi les seigneurs suédois, ceux qui surpassaient tous les autres par leurs richesses et leur puissance, c'étaient les évêques, qui possédaient à eux seuls les principales villes et les campagnes les plus fertiles. Ces évêques n'étaient qu'au nombre de six, et ils avaient pour chef ou pour primat l'archevêque d'Upsal, l'une des plus anciennes villes du nord, où s'élevait autrefois un temple fameux bâti en l'honneur des trois grandes divinités Scandinaves, ainsi que je vous l'ai raconté dans la mythologie.
Dans le temps que Marguerite de Waldemar était reine de Danemarck et de Norwége , le trône de Suède était occupé par un prince allemand nommé Albert deMecklembourg, que les seigneurs et les évêques suédois avaient choisi pour roi à cause de ses belles qualités. Mais comme il arrive trop souvent, mes bons amis, cette élévation devint funeste au roi Albert; car à peine se vit-il maître de cette couronne, qu'oubliant ce qu'il devait à l'affection de ses peuples, il s'empara des princi-
pales forteresses du pays, fit entrer des soldats étrangers dans la plupart des villes et traita ensuite les Suédois de toute condition avec tant de hauteur et de dureté, que ceux-ci, résolus de renverser ce monarque , qui les avait trompés , implorèrent le secours de Marguerite de Waldemar, et lui offrirent la couronne de Suède, si elle voulait les délivrer d'un si méchant homme.
Maintenant il faut que je vous dise, mes jeunes amis, que, depuis les plus anciens temps, les Danois et les Suédois étaient ennemis les uns des autres, et que bien souvent des guerres sanglantes avaient éclaté entre ces deux nations. Mais Marguerite, qui se flattait d'eftVicer cette vieille haine en réunissant les deux peuples sous sa puissance, accepta avec joie la proposition des seigneurs et des évêques de Suède, qui aussitôt, prenant les armes, déclarèrent au roi Albert qu'ils ne voulaient plus lui obéir, et qu'ils avaient choisi la reine de Danemarck pour les gouverner.
Je vous laisse à penser quelle fut l'indignation d'Albert de Mecldembourg en apprenant cette nouvelle ; dans sa colère, il se mit à la tète d'une armée allemande, et voulut du moins disputer avec courage un trône que ses fautes lui faisaient perdre ; mais une seule bataille suffit pour ruiner toutes ses espérances, car ses troupes aj'^ant été défaites auprès d'une ville de Suède nommée Falkioping, il tomba lui-même entre les mains des vainqueurs avec son fils et ses principaux officiers
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et se vit contraint, pour racheter sa liberté et peut-être sa vie, de lenoncer pour jamais à la couronne de Suède.
Par ce t événement, mes enfaiis^ Marguerite de Waldemar se trouva à la fois souveraine des trois étaJs de Danemarck, de Suède et de Norwége ; et comme, dans ce rang suprême, elle s'illustra par une multitude de travaux utiles, qui arrachèrent entièrement ses peuples à la barbarie dans laquelle iis avaient vécu jusqu'alors, elle fut surjioramée la Sémiramis du Nord, en souvenir de cette puissante reine de Babylone avec qui, d'ailleurs, elle avait plus d'un trait de ressemblance par son ambition et ses grandes qualités.
Cependant Marguerite , parvenue à un si haut degré de gloire , pensait souvent avec douleur que cette puissance qu'elle venait de fonder serait sans doute dissoute après elle, parce qu'elle n'avait j)oint de fils qui pût un jour iiériter de ses trois couronnes; mais comme celte princesse orgueilleuse et jalouse du pouvoir suprême craignait de voir celui qu'elle désignerait pour son successeur jouir, de son vivant, d'une partie des honneurs de la souveraineté, elle résolut de choisir pour son héritier un de ses petits-neveux, qui n'était encore qu'un enfant, et portait le titre de duc de Poméranie, l'une des provinces allemandes situées sur la mer Baltique, entre l'embouchure de l'Elbe et celle de la Vistule. De plus, pour rendre ce choix agréable aux Suédois, elle
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changea le nom de ce jeune prince, qui jusqu'alors s'était appelé Henri, en celui d'Eric que plusieurs anciens rois de Suède avaierst porté antrefois.
Lorsque cette feraine habile eut ainsi préparé les esprits à l'accomplissi^neot de ses desseins , elle convoqua dans une ville de Suède nommée Calmar les seigneurs, les évêques et les principaux habitans de ses trois royaumes, et leur présentant le jeune duc de Poméranie comme son héritier, elle les pria avec tant de grâce et d'éloquence de le reconnaître pour leur souverain lorsqu'elle aurait cessé de vivre, que tous les assistans, touchés des prières d'une reine qu'ils étaient accoutumés à respecter, accueillirent avec joie sa proposition. En même temps , Marguerite leur proposa de jurer que désormais les trois états du nord obéiraient au même souverain , sous la condition que ce prince, quel qu'il fut, habiterait chaque année, pendant le même espace de temps, chacun de ces royaumes , et ne ferait jamais entrer dans l'un les troupes et les magistrats de l'autre : à cette condition , qui fut acceptée par toute l'assemblée, les trois peuples s'engagèrent par serment à vivre sous la domination du même roi, et l'ambitieuse Marguerite eut la gloire de réunir sous son sceptre trois nations qui jusqu'alors avaient toujours été divisées ou rivales.
Cette loi célèbre que les peuples Scandinaves reçurent alors avec reconnaissance, et à laquelle
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on donne le nom d'Union de Calinar, mes jeunes amis j est un événement trop remarquable pour que je ne vous engage point à en garder le souvenir; mais vous verrez bientôt que cette union , qui semblait devoir assurer la paix et la sécurité des nations du nord , devint au contraire , pour cette partie de l'Europe , la source d'une infinité de troubles et de guerres sanglantes, plus dé[dorables cent fois que les malheurs qu'ils s'étaient flattés d'éviter en se soumettant aux volontés de la puissante Marguerite.
Depuis l'an 1397 jusqu'à l'an 1520.
Il Y avait déjà bien des années , mes jeunes amis, que les peuples du nord s'étaient soumis à l'union de Calmar , et la reine Marguerite avait cessé de vivre , laissant sa triple couronne à son neveu Eric le Poméranien, lorsque ce prince, qui était d'un caractère hautain et orgueilleux , au lieu de traiter les Suédois comme des sujets soumis, affecta au contraire de faire peser sur eux une domination rigoureuse et sévère, comme s'ils eussent été des peuples vaincus. Au mépris des conditions du traité de Calmar, il fit entrer des soldats allemands en Suède, donna à des seigneurs danois les plus hautes dignités de ce royaume, et excita ainsi parmi les Suédois un si vif mécontentement, que ceux-ci regrettant, mais trop tard, le serment qu'ils avaient fait d'obéir au roi de Danemarck, résolurent de s'affranchir d'un joug qui désormais leur semblait insupportable.
A cet effet, les principaux des trois classes des seigneurs, des bourgeois et des paysans , s'étant
réunis pour élire an prince de leur nation, firent choix d'un noble Suédois nommé Charles Canutson, quils {)roclanièrent roi de Suède, en le chargeant de chasser les Danois du royaume. Ce prince , qui était doué de grandes qualités , secondé par la confiance de son peuple, accomplil cette tâche difficile , et délivra la Suède du jong étranger; mais pour prix de ses travaux, il eut la douleur d'être trahi par la plupart de ceux qu'il croyait ses amis, devenusjaloux de son élévation, et sa vie entière s'écoula dans des guerres interminables. Parvenu à une vieillesse avancée, et se sentant près de mourir, Charles Canutson désigna pour son successeur un de ses neveux nommé Sténon, qui avait aussi un grand courage et une véritable habileté ; mais comme il savait qne beaucoup de Suédois voyaient avec peine qu'un de leurs égaux eût pris le titre de roi, le vieux monarque lui conseilla de se contenter de celui d'administrateur du royaume, pour désarmer leur jalousie; et, en eflPet, tant qu'il vécut, Sténon régna sous ce nom d'administrateur , que deux princes de sa famille portèrent successivement après lui pendant plus de cinquante ans.
Cependant , mes bons amis , les rois de Danemarck qui se succédaient dans le même espace de tempsnepouvaientoublierque l'union de Calmar avait autrefois soumis les trois royaumes du iiord. à la puissance danoise, et l'un d'eux, nommé Chrisliern d'Oldenbourg , conçut le désir de
replacer la Suède sous sa domination, ei de saisir la preiuière occasion qui s'offrirait pour l'accomplissement de ce dessein.
Dans ce temps-là , précisément, la Suède était troublée par la haine mortelle qui régnait entre l'administrateur Slénon II et l'archevêque d'Upsal, nommé Gustave Troll, qui, en sa qualité de primat de Suède, prétendait que c'était à lui qu'appartenait de gouverner ce ro^^iume. Ce dernier, qui était un homme ambitieux et intraitable, dans le but d'abattre son ennemi, appela secrètement les Danois en Suède, et^ à la faveur de la désunion de ces hommes puissans , Christiern eut la satisfaction de faire passer dans ce royaume une armée qui mit en fuite les soldats de l'administrateur , et s'empara en peu de mois de Stockholm, d'Upsal et de la plupart des provinces suédoises. Sténon lui-même, après avoir vaillam-^ ment combattu les ennemis , périt dans un c(nn^ bat, ne voulant pas survivre au malheur de sa patrie, et le royaume de Suède tout entier retomba sous la domination danoise.
Dans presque toutes les histoires que je vous ai racontées jusqu'à présent, mes enfans, je vous ai parlé de plusieurs princes qui , par leurs vices et leurs cruautés , ont mérité l'exécration des hommes de leur temps, et que la postérité même, c'est-à-dire ceux qui ont vécu après eux, a flétris par des surnoms odieux ; mais aucun, selon moi, ne mérita autant cette juste infamie que Chris-
liern d'Oldenbourg, que ses honteux défauts et sa férocité ont fait surnommer le Néron du nord. Dans un repas auquel il avait invité à Stockholm les principaux seigneurs, les évoques et les Suédois le plus honorables du royaume , il fit saisir par ses soldats quatre-vingts de ces nobles personnages, que le vindicatif Troll lui désigna comme ses ennemis; et les livrant à l'instant même à des bourreaux, il leur fit trancher la tête en sa présence, sans que ni les larmes ni les prières des femmes et des enfans de ces infortunés pussent l'attendrir. Cet événement épouvantable répandit sur toute la Suède une si grande terreur, que personne, depuis ce moment, n'osa plus opposer la moindre résistance aux violences des Danois, qui s'abandonnant alors à toute la haine qu^ils portaient à leurs ennemis sans défense , ne cessèrent plus de les accabler d'outrages et de mauvais traitemens de toute espèce.
Parmi les victimes du massacre de Stockholm, mes jeunes amis, se trouvait un vieux seigneur nommé Eric Wasa , qui passait pour l'un des descendans des anciens rois de Suède , et dont la mort cruelle excita les regrets de toute sa nation; mais ce vieillard infortuné laissait un fils nommé Gustave, qui était jeune, vaillant, et orné de toues sortes de belles qualités.
Or Gustave Wasa, qui avait combattu jusqu'au dernier moment contre les Danois avec le valeureux Sténon, ayant été attiré dans une ambuscade
par le lâche Christiern, sous prétexte d'une conférence pour rétablir la paix entre les deux nations, avait été chargé de chaînes par cet homme sans foi, et jeté dans un vaisseau qui l'avait conduit en Danemarck : là, le farouche monarque le fit plonger dans un cachot où il demeura plusieurs moisjusqu'à ce qu'enfin un seigneur danois touché de sa jeunesse et de sa misère , obtint , à force de prières, que le tyran lui permît de garder le jeune prisonnier dans son château, à condition pourtant que si celui-ci lui échappait, son geôlier lui même paierait à l'avare monarque une grosse somme d'argent pour sa rançon.
Cependant Gustave, à qui son gardien avait fait promettre de ne jamais sortir du château sans sa permission, supportait avec impatience l'étroite captivité dans laquelle il étaitretenu, et gémissait chaque jour de ne pouvoir courir à la défense de sa patrie: aussi dès qu'il apprit la mort cruelle de son vieux père, et lé meurtre de tant d'illustres citoyens, la vie inactive qu'il menait lui devint odieuse , et étant parvenu à se procurer un déguisement, il fut assez hardi pour l'epasser en Suède , persuadé qu'il n'aurait qu'à appeler les Suédois aux armes pour chasser les ennemis de sa patrie ; mais lorsque , caché sous les habits d'un marin étranger, il fut débarqué en Suède , quelle fut à la fois sa douleur et son indignation , en voyant son malheureux pays en proie à la consternation , et aux barbaries de Christiern !
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Dans toutes les provinces suédoises que Gustave parcourait , la terreur était si grande que deux personnes ne s'abordaient plus qu'en tremblant , de peur que quelque espion de Christiern n'entendît leurs plaintes , que le tyran punissait comme des crimes. Les plus nobles familles suédoises étaient détruites ou dispersées : chacun pleurait u!i père, un frère, un ami égorgé par les Danois, ou réduit à chercher dans les forêts un refuge contre la rage de ces hommes cruels ; ceux même dont lesparens avaient péri n'osaient point en porter le deuil, et si quelqu'un d'eux paraissait en public avec un visage triste , c^en était assez pours'attirer la colère du despote. Aussi tous ceux à qui Gustave s'adressa pour les associer à sa vengeance s'éloignèrent-ils de lui avec épouvante, et ses meilleurs amis eux-mêmes ne purent que le supplier de fuir ce pays désolé, où la vie d'aucun Suédois n'était plus en sûreté.
Pendant ce temps, mes amis, Christiern avait appris que son prisonnier lui était échappé ; et ne doutant pas qu'il ne cherchât à rentrer en Suède, parce qu'il connaissait son courage et sa résolution, il fit annoncer de tous côtés qu'une grande récompense serait donnée à celui qui livrerait Gustave, mort ou vif; heureusement pour cet intrépide jeune homme, que prompteraent informé du danger qui le menaçait, et résolu de sauver des jours qui pouvaient être utiles à sa patrie , il eut encore le temps de se soustraire à toutes les re-
LES MirïES DE SCÈDE. 247
cherches que les Danois dirigèrent contre lui; mais ce ne fut qu'à travers mille périls qu'il parvint à leur échapper.
Un jour entre autres que, poursuivi de près par des cavaliers qui avaient découvert sa retraite, le proscrit s'était réfugié dans un village occupé par les Danois, il fut réduit à se cacher sous une charrette chargée de paille, que conduisait un paysan, et traversa ainsi, sans être aperçu, toute l'armée des ennemis.
Une autre fois, pressé par la fatigue et la faim, il entra dans la maison d'un Suédois nommé Peterson, qu'il croyait son ami, parce qu'il avait combattu autrefois avec lui sous l'administrateur Sténon, et se faisant coimaître à lui, il le supplia de lui accorder l'hospitalité pour une nuit seulement,afin qu'un peu de repos lui permît de continuer sa route. Tout autre quePeterson, mesenfans, aurait pris pitié de l'horrible détresse du fugitif; mais cet homme avait une ame basse et corrompue; il fut tenté apparemment par la récompense énorme que Christiern avait promise à cehiiqui livrerait Gustave : et pendant que celuici prenait quelque nourriture, le traître, sortant secrètement de sa maison, courut avertir une troupe de Danois qui se trouvaient à peu de distance que le proscrit était chez lui. C'en était faitde Gustave, mes bons amis, et l'avenir de la Suède périssait avec lui, si lafemme du perfide Peterson, touchée de sa jeunesse et de ses malheurs, ne lui eût dé-
couvert à l'instant mêraeles mauvais dessci ns de son mari, et lui donnant aussitôt le meilleiu- cheval de son écurie, ne l'eût supplié de prendre la fuite. Peterson, à son retour à la tète des Danois, se livra à une terrible colère en voyant que Gustave lui était échappé, maiscomme le fugitifavait plusieurs heures d'avance, tous les efforts des Danois pour l'atteindre furent inutiles, et peu de jours après ils perdirent entièrement ses traces.
Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis que Gustave menait cette vie périlleuse et misérable ; malgré tous ses efforts, aucun Suédois n'avait consenti à se joindre à lui pour secouer la domination danoise, lorsque désespérant du succès de son entreprise, il conçut la pensée de se retirer dans la Dalécarlie, l'une des provinces les plus éloignées et les plus pauvres du royaume de Suède, où il espérait se soustraire plus aisément aux poursuites des ses ennemis.
A cette époque, mes enfans, les paysans dalécarliens, qui pour la plupart ne tiraient leur subsistance que dutravail des mines decuivre, qui sont fort abondantes dans cette partie de la Suède, formaient un peuple rude et farouche: les huttes basses et enfumées où ils vivaient avec leurs femmes et leur senfans semblaient plutôt des tanières d'animaux que des demeures humaines. Sous leclimat le plus rigoureux du monde, où la terre est couverte d'une neige épaisse pendant plusieurs mois de l'année, cette population misérable était à peine
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vêtue de quelques peaux de bêtes fauves, qui lui donnaient un aspect effrayant et sauvage.
Ce fut au milieu de cette nation grossière que Gustave résolut d'attendre un moment favorable pour affranchir sa patrie du joug affreux sous lequel elle gémissait; là, sans se faire connaître de personne, vêtu comme les plus pauvres Dalécarliens, il se livrait avec persévérance aux travaux pénibles des mines, seul moyen qui lui restât pourassurer son existence. A la vérité, les paysans qui l'entouraient voyaient avec surprise cet étranger dont les mains blanches ne paraissaient point accoutumées à manier la pioche et le pic ( sortes d'instrumens de fer dont on fait usage pour creuser la terre et percer les rochers), s'associer à tout ce que leurs travaux avaient de plus pénible; sa force et son courage les frappaient malgré eux d'une secrète admiration; mais en le voyant humble et obscur comme eux, ils cessèrent bientôt de s'en occuper.
Un jour pourtant une femme chez laquelle Gustave demeurait, et qui l'avait regardéjusqu'alors comme un simple ouvrier, s'aperçut avec étonnement que, sous ses épais vétemens de mineur, il portait une chemise fine et brodée. Cette découverte excita vivement la curiosité de cette commère, qui aussitôt, faisant part de sa découverte à cinq ou six de ses compagnes, répandit le bruit qu'un étranger de distinction se trouvait réfugié chez elle. Cette nouvelle, promptement répétée
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de tous côtés, attira l'attention d'un seigneur du voisinage qui avait été autrefois à Stockholm, et qui ayant aperçu Gustave, le reconnut parfaitement pour un de ses anciens camarades d'école, malgré les misérables haillons qui le couvraient; mais comme ce seigneur était un homme discret et prudent, il feignit en public d'ignorer le nom du fugitif, et lui fit dire simplement de se rendre dans sa maison dès que la nuit serait venue.
Ce fut alors, mes jeunes amis, pour la première fois depuis sonarrivéeen Dalécariie, que Gustave, se voyant auprès d'un ami qui le reçut à bras ouverts, lui découvrit le généreux dessein qu'il avait formé de soulever la Suède contre l'odieux Christiern. En vain son hôte voulut le détourner de cette entreprise en lui représentant la témérité d'un pareil projet et le nombre des ennemis qu'il aurait à combattre; Gustave fut inébranlable, parce qu'il avait résolu de sacrifier sa vie au salut de la Suède, et comme il s'aperçut que son nouveau confident se souciait peu de prendre part à ce dessein périlleux, il lui demanda le secret sur ses projets, et le pria de lui indiquer une maison où il pût attendre sans danger le moment de les accomplir. Le timide Dalécarlien, trop heureux d'éloigner à ce prix cet hôte téméraire et dangereux, l'envoya aussitôt chez un pauvre curé du voisinage, qui en effet accueillit Gustave avec enthousiasme, et lui fit connaître les moyens qu'il pourrait employer pour décider les Dalécar-
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liens à prendre les armes contre les oppresseurs delà Suède; en attendant le moment favorable, ce brave homme offrit à Gustave, pour demeure, sa propre maison, que celui-ci accepta avec reconnaissance, se promettant bien de ne jamais oublier un pareil service.
A quelque temps de là, il y avait dans un bourg: nommé Mora, voisin du village qu'habitaitle bon curé, une fête publique où descendaient chaque année un grand nombre de paysans de toutes les montagnes de la Dalécarlie. Ce fut dans ce lieu que Gustave résolut de se rendre pour soulever ce peuple farouche contre !a tyrannie danoise, persuadé, avec raison, qu'il lui suffirait déparier à ces hommessimples,maiscourageux, lelangage de la vérité et de la patrie pour les décider à courir aux armes.
En effet, profitante cette grande réunion (car c'est surtout lorsqil'iis sont rassemblés que les hommes sont faciles à émouvoir), le noble Gustave, vêtu d'habits de deuil, se présenta au milieu de la foule avec un air de fierté et de résolution qui bientôt attira sur lui toute l'attention des paysans; sachant bien que ce n'était point par de longs discours qu'il pouvait ébranler une si nombreuse assemblée, il leur rappela en peu de mots tous les malheurs que les Danois avaient causés à la Suède; il leur représenta l'horrible massacre de Stockholm, où avaient péri les plus nobles Suédois, et finit par les engager à se joindre
à lui pouF exterminer ces odieux étrangers, s'ils ne voulaient eux-mêmes être exterminés par eux.
Ce discours, prononcé avec cette véhémence qu'inspire le vrai courage, fut écouté avec attention par l'assemblée ; mais quoique les traits remarquables de Gustave, ses paroles et sa résolution, eussent touché la plupart desassistans, aucun cri ne s'élevait encore au milieu de cette foule tumultueuse en faveur du proscrit, et chacun semblait incertain sur le parti qu'il devait prendre, lorsque tout à coup un vent froid qui venait du côté du nord ayant commencé à souffler, un des plus vieux paysans s'écria que Dieu lui-même approuvait les desseins de Wasa, parce que le vent du nord est toujours d'un heureux présage; la remarque de ce vieillard fit plus d'effet sur ces hommes simples que tout ce^u'on aurait pu leur dire en ce moment ; car aussitôt, témoignant leurs sentimens par des cris de fureur, ils coururent aux armes, et supplièrent Gustavedeles conduire à l'instant même contre les Danois.
Ce fut ainsi, mes enfans, que, par son courage et sa persévérance, un seul homme parvint à réunir une armée assez nombreuse et assez vaillante pour tenter le sort des batailles contre les troupes aguerries et formidables du roi de Danemarck, et préparer ainsi l'affranchissement de sa patrie qu'aucun Suédois n'osait plus espérer.