CHARLES XII A BENDER
monarque, jusqu'à son avènement au rang suprême, n'était guère sorti du sérail de Constantinople , grand et magnifique palais construit sur les borbs du bosphore de Thrace , dans le même lieu où s'élevait autrefois la somptueuse demeure des empereurs grecs, que je vous ai décrite dans un autre livre.
Or, le sérail, qui est formé de la réunion de plusieurs palais, sert aussi de demeure aux nombreuses femmes des empereurs turcs, et c'était là que vivait la sultane, mère d'Achmet III. Celte princesse, pour se désennuyer dans ce somptueux palais, où la promenade dans de magnifiques jardins était le plus souvent sa seule distraction, prenait quelquefois plaisir à écouter une jeune Allemande qui, ayant entendu parler dans son pays des exploits de Charles XII, ne cessait d'entretenir la sultane des victoires et des revers de ce prince, et lui inspira une si vive admiration pour le héros suédois, que cette dame, en parlant du roi de Suède, ne l'appelaitjaraais autrement que son lion. Aussi, chaque fois que le sultan son fils venait la visiter dans son appartement, elle ne manquait pas de lui dire : u Quand donc aiderez-vous mon lion à dévorer le czar? » Achmet souriait de cette impatience de sa mère en faveur de l'un de ces petits rois d'Europe que les Turcs affectent de mépriser, quoiqu'ils aient été souvent vaincus par eux; mais les amis de Charles lui faisaient savoir secrètement à Bender, que bientôt peut-être une armée
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ottomane, en combattant son rival, lui donnerait sa revanche de Pultava. Cet espoir donnait an ])rince suédois la patience de supporter la longue inaction à laquelle il élait condamné, et le retenait loin de son royaume, quoiqu'il y fût vivement désiré.
PIERRE ET CATilEilLNE.
Depuis l'an 1710 jusqu'à l'an 1714.
Si vous avez bonne mémoire, mes jeunes amis, vous n'avez point oublié sans doute ces vastes provinces situées de l'autre côté du Danube , que les anciens nommaient la Dacie , et dont l'empereur Traj an fit autrefois la (îonquéte, ainsi que je vous l'ai raconté dansl'histoire romaine. Depuis cette époque , ces provinces appelées aujourd'hui la Moldavie et la Valachie , successivement ravagées par les Barbares, ei enfin conquises par les Ottomans après la prise de Constantinople, ont fait partie de la Turquie d'Europe , et leur territoire, qui a continué d'être habité par une nation farouche et guerrière, a été souvent traversé par les armées musulmanes qui, à diverses reprises , vinrent fondre sur la Hongrie et sur l'Allemagne.
Ce fut dans ces provinces, mes enfans, que la guerre éclata de nouveau entre le czar Pierre et le sultan Achmet III , qui , mécontent de voir la mer Noire se couvrir de vaisseaux russes , la for-
teresse d'Azoph devenir une ville considérable , et de grands ports creusés par i'ordre du czar , saisit la première occasion qui se présenta pour engager une nouvelle lutte contre Terapire de Russie. Près de trois cent raille Turcs et Tartares couvrirent tout à coup les plaines de la Moldavie, tandis que Pierre lui-même, à la tète d'une armée bien moins nombreuse, mais aguerrie, passa le Danube, à peu près au même lieu, dit-on, que le fit autrefois Darius, fils d'Hystaspes, lorsqu'il envahit si imprudemment ces contrées sauvages pour combattre les Scythes.
Il y avait à cette époque, dans l'empire ottoman, un usage singulier qui n'a jamais été pratiqué , je crois , chez aucune autre nation du monde. Lorsqu'un sultan voulait mettre une armée en campagne ou une flotte à la mer , il choisissait le plus souvent parmi les domestiques du palais impérial un simple serviteur, pour en faire le chef de cette armée ou l'amiral de cette flotte avec le titre de visir; et le nouveau général, faisant aussitôt porter devant lui les queues de cheval qui chez les Turcs tiennent lieu d'étendard, s'en allait guerroyer , comme si de toute sa vie il n'eût par fait autre chose.
Celui dont le sultan Achmet nt choix pour être le général de Tarmée qu'il envoyait contre le czar se nommait Baltagi-Méhémet, c'est à dire Méhémet le fondeur de bois, parce qu'en effet son métier avait été jusqu'alors de fendre du bois
dans le sérail , et que les Turcs ont la coutume de joindre à leur nom celui de leur profession ou de celle de leur père, quelque obscure qu'elle soit, bien difFérens en cela des autres peuples de l'Europe , chez lesquels , au contraire , on ne lire vanité que d'une famille illustre ou d'une longue suite d'aïeux élevés en dignité. Baltagi-Méhémet, qui était un homme sage et sensé, ne fut point ébloui de cette fortune subite à laquelle il était loin de s'attendre ; lorsque le sultan , en lui donnant l'ordre de se mettre à la tête de ses troupes, lui fit présent d'un magnifique cimiterre enrichi de pierreries, le nouveau visir , en se prosternant à ses pieds : » Ta Hautesse, » dit-il avec humilité , « sait que j'ai appris dans ma jeunesse? à n me servir d'une hache pour fendre du bois , » et non pas d'un sabre pour commander des sol- » dats : je tâcherai de donner la victoire à tes )> armes; mais si je ne réussis pas selon tes désirs, » que ta Hautesse se souvienne que je l'ai sup- » pliée de ne pas me charger de cet emploi diffi- » cile. » Le sultan releva le modeste visir avec bonté, et après l'avoir encouragé par des paroles bienveillantes, il lui ordonna de se rendre au plus tôt au poste qui lui était assigné.
Pendant ce temps, mes jeunes amis, le czar Pierre , ayant passé le Danube, s'était avancé avec son armée à travers de vastes solitudes , où après de longues marches sur un sol brûlant et desséché , il s'aperçut avec inquiétude que les provi-
sions allaient lui manquer. A l'approche des Moscovites, les habitans de cette contrée , craignant de s'attirer la colère du visir , s'ils allaient porter des vivres à ses ennemis, prenaient la fuite en détruisant tout ce qu'ils ne potivaient emporter. Un grand nombre de soldats russes succombaient chaque jour aux privations qu'ils éprouvaient en traversant ce pays inculte ou dévasté , et Pierre commençait à se repentir de s'être autant aventuré dans des régions inconnues , où il voyait tomber sans combat et sans gloire autour de lui ses plus chers et ses plus vaillans compagnons d'armes.
Cependant les misères et les souffrances auxquelles l'armée du czar était en proie n'étaient que le prélude d'un désastre plus grand encore. Parvenus sur les bords d'une large rivière nommée le Pruth, qui se jette dans le Danube, les Russes, épuisés de fatigue et de faim, se virent tout à coup environnés par une armée dix fois plus nombreuse que la leur, et Pierre, à la vue de ce péril imminent , ne put s'empêcher de s'écrier : «(Me voici aussi mal que mon frère Charles l'était à Pultava. »
Pendant les marches pénibles que les Russes venaient d'accomplir, une des souffrances les plus cruelles qu'ils eussent éprouvées avait été causée par la privation d'eau, qui manque presque entièrement dans les plaines arides de la Moldavie. Aussi, à la vue du Pruth, ces malheureux
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coururent-ils en foule vers cette rivière pour se désaltérer à longs traits ; mais quelle fut leur douleur, lorsque les Turcs, postés sur l'autre rive avec plusieurs canons, firent pleuvoir sur tous ceux qui s'approchaient pour boire une grêle de fer et de plomb qui en tua un grand nombre ! Il fallut donc renoncer à cette dernière douceur; des combats meurtriers , engagés pour sortir de cette position désastreuse , demeurèrent sans résultat; et Pierre, forcé de se retirer derrière des chariots renversés pour se préserver des insultes des Turcs , put entendre de son camp les cris de joie de cette multitude sauvage, qui se flattait déjà d'avoir un riche butin à partager.
Dans cette extrémité, le czar, voyant que tout espoir de salut devenait inutile en présence d'un ennemi aussi supérieur en nombre , et au milieu d'un pays ravagé , prit une résolution extrême : il assembla ses généraux, et leur annonça avec fermeté que le lendemain, à la pointe du jour il fallait tenter un dernier effort pour s'ouvrir un passage à travers les Turcs, préférant périr en combattant que de voir sa vaillante armée s'épuiser dans les angoisses de la famine et du désespoir. Après ces paroles affligeantes, il se retira dans sa tente , agité des plus sinistres pensées , non pas sur son propre destin , mais sur celui de son empire , où il prévoyait avec douleur que sa mort allait effacer tout le bien que depuis vingt ans il avait fait à la nation russe.
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11 y avait alors auprès du czar une femme dont l'histoire est certainement une des plus extraordinaires que l'on connaisse : on la nommait Catherine , et quoique Pierre ne lui eût point encore donné le titre de czarine, chacun savait que, touché de sa beauté et de ses grandes qualités, il l'avait épousée secrètement.
A la })rise d'une ville de Livonie , nommée Marienbourg, un soldat russe prit une jeune femme, d'une figure remarquable, qui était veuve d'un Suédois tué dans la bataille, et la conduisit devant son général ; celui-ci, prenant pitié des malheurs de cette pauvre femme et de sa modestie , la garda comme servante dans sa maison , où Pierre la vit par hasard et la remarqua. Ce fut là, mes enfans, l'origine de la fortune de Catherine, qui depuis ce temps ne quitta jamais le czar, et voulut même le suivre dans cette désastreuse campagne du Pruth, où son courage et sa résignatioi» firent l'admiration de toute l'armée. Dans ces marches pénibles , où des calamités de toute espèce firent périr un si grand nombre d'hommes l'obustes , on voyait là l'intrépide Catherine , encourageant ces infortunés par des paroles consolantes, panser leur§ blessures de ses propres mains, partager avec eux le peu de provisions qui lui restaient pour elle-même , et se montrer ainsi la providence de cette armée qu'elle devait bientôt sauver d'une destruction totale.
En effet, dès que Catherine, qui avait été témoin
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de la douleur du czar , eût entendu ses dernières paroles, elle assembla , sans le prévenir, les principaux officiers de l'armée russe , et leur proposa de tenter auprès du visir le seul moyen de salut qui parût possible, en lui demandant la paix. Elle n'eut pas de peine à trouver dans cette réunion un bomme qui voulût bien se charger de cette commission difficile ; mais, comme c'est uii usage en Orient , ainsi que je vous l'ai raconté ailleurs, de ne jamais aborder le sultan ou ses visirs sans leur offrir quelque présent , Catherine n'hésita point à remettre à son ambassadeur toutes les bagues , tous les bijoux qu'elle avait apportés avec elle, et même plusieurs fourrures d'un grand prix, dont elle savait que les Turcs sont fort curieux. Quelques officiersjoignirent à ce présent le peu d'or et d'argent dont ils étaient porteurs , et l'envoyé de Catherine partit secrètement avec un interprète, au risque d'être pris ou dépouillé par les Tartares avant d'arriver jusqu'au visir.
Ov, vous avez pu juger déjà, mes jeunes amis, que le bon Baltagi-Méhémet n'aimait point la guerre : aussi, lorsqu'il vit arriver l'ambassadeur pacifique de Catherine, reçut-il avec plaisir les présens qu'elle lui offrait, et pensant aussitôt qu'il valait mieux accorder la paix au czar que de réduire au désespoir un prince vaillant qui ne manquerait pas de faire payer cher sa défaite , il consentit avec joie à mettre un terme à cette lutte inutile, et se contenta d'imposer au czar
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l'obligation de rendre Azoph an sultan, et de combler plusieurs des ports qu'il avait commencé à faire creuser sur la mer Noire. A cesconditions, qui furent pronipteraent accueillies , le visir permit à Pierre de rentrer dans ses états avec son armée; et avant même que la paix fût conclue entre les deux nations, il envoya une quantité considérable de provisions de toute espèce , qui ramenèrent aussitôt l'abondance et la tranquillité dans ce camp où, peu d'instans auparavant, chacun ne songeait plus qu'à mourir avec courage. Ce fut ainsi, mes enfans , que, par la sagesse et par la présence d'esprit de Catherine , le czar Pierre et son empire échappèrent presque miraculeusement au plus grand danger qui les eût menacés jusqu'alors. Cette femme courageuse , dont le monde entier répétait l'éloge, reçut avec modestie les témoignages de reconnaissance de toute la Russie, et peu de temps après son retour à Moscou, Pierre, pour prix du service érainent qu'elle venait de lui rendre dans la circonstance la plus périlleuse de sa vie , la proclama czarine , et depuis ce temps , la captive de Marienbourg prit place à ses côtés sur l'un des plus puissans trônes de l'Europe.
Le czar venait à peine d'échapper à ce danger , que Charles XII , ayant appris , à Bender , l'extrémité à laquelle son rival était réduit , arriva en toute hâte suivi d'un petit nombre de cavaliers polonais et cosaques; mais quel fut le désappoin-
lement du prince suédois, lorsqu'il apprit en arrivMiit que la paix venait de se conclure 1 Dans sa roîère , il courut aussiôt à la tente du visir, et lui reprocha avec emportement d'avoir perdu cette occasion d'exterminer l'armée russe, ou du moins de retenir le czar prisonnier. Le pacifique Baltagi écouta sans émotion ses reproches , et lorsqu'il les eut achevés: « La loi de Mahomet, » répondit-il gravementau monarque irrité, «nous î) ordonne de donner la paix à nos ennemis lors- » qu'ils implorent notre miséricorde ; et si j'an vais conduit le czar à Constantinople, qui esti> ce qui aurait gouverné son empire en son » absence? Il ne faut pas, » ajouta malignement le visir , « que tous les rois chrétiens soient ab- » sens de chez eux. » Ces paroles ne firent qu'exciter d'avantage encore Tindignation de Charles ; il tourna brusquement le dos à Baltagi-Méhémet ; et l'on dit qu'avant de monter à cheval pour retourner à Bender, il embarrassa exprès ses bottes dans les longs vêtements du visir, afin de se donner au moins le plaisir de lui déchirer sa robe avec ses éperons.