CHARLES XII A BENDER
C'était pour la première fois depuis son enfance, mes bons amis, que Charles menait une vie aussi douce et aussi exempte de mouvement et de travail : aussi cette existence lui parut-elle bientôt insipide et insupportable. A peine guéri de sa blessure, il lui prit fantaisie , pour s'occuper, de faire bâtir une maison où il s'établit bientôt après avec ses dom estiques. Plusieurs de ses officiers suivirent son exemple; les soldats eux-mêmes se construisirent des habitations j)lus solides que leurs barraques, et l'on vit en quelques mois le camp des Suédois prendre Taspect d'une ville. Là Charles XI!, pour qui l'oisiveté était un mal intolérable, passait son temps dans une activité continuelle, comme s'il eût encore été à Stockholm occupé du gouvernement de son royaume , ou à la tête de cette glorieuse armée ensevelie à Pultava ; fatiguant trois chevaux par jour, il exerçait ses soldats sans relâche, et employait le reste de ses journées à jouer aux échecs, seul jeu qu'il aimât, probablement parce qu'il lui trouvait de la ressemblance avec le terrible jeu de la guerre, qui lui avait été si funeste. Ce fut aussi dans ce temps-là qu'un officier français, qui avait été envoyé près de lui par le roi Stanislas Leczinski, parvint pour distraire Charles XII, à lui faire lire les meilleurs auteurs qui ont écrit dans notre langue, que ce prince entendait fort bien, mais dont il refusa toute sa vie de dire un seul mot, par une de ces bizarreries qui n'étaient point rares en lui.
CHARIES XII A BENDEB. 4^3
On Ëconte merae à ce propos qu'an jour lisant un passage de l'un de nos meilleurs poètes, où Alexandre-ie-Grand, ce fameux conquérant qu'il semblait avoir pris pour modèle, est traité de fou pour avoir réduit tant de villes en cendres et causé tant de maux aux hommes, Charles, hors de lui-même, })rit le livre des mains du lecteur et déchira la page où son héros favori était ainsi outragé. Ce fut ainsi, mes enfans, que Charles XII passa trois années entières, à cinq cents lieues de son royaume, où pendant long-temps ses sujets, le croyant mort ou prisonnier des Tartares, furent au moment de renoncer à l'espoir de jamais le revoir.
Mais ce n'était j>as seulement le regret des revers causés par son opiniâtreté qui retenait Charles XII loin de ses états ; s'il s'obstinait ainsi à abuser de l'hospitalité des Turcs, c'est que ce prince, dont la constance et la ténacité semblaient croître avac sa mauvaise fortune, avait conçu l'espoir de décider le sultan à déclarer la guerre au czar, et à l'obliger de rendre au roi de Suède toutes les provinces qu'il venait d'enlever à ce royaume. C'était là le but se(?ret du long séjour de Charles en Turquie, et l'objet de ses désirs les plus ardens.
A cette époque, mes enfans, un jeune sultan nommé Achmet IIl venait de monter sur le trône de Constantinople. Selon la coutume des peuples de l'Orient, où les princes passent toute leur jeunesse dans une espèce de captivité, ce nouveau