MARIE-THERESE D'AUTRICHE
Depuis Tan 1740 jusqu'à l'an 175G.
Le prince de Prusse, mes jeunes amis, était âgé de vingt-huit ans, lorsque, par la mort du roi son père , il lui succéda sous le nom de Frédéric II, qu'il a rendu célèbre en Europe par ses talens et ses exploits. Mais je dois vons dire qu'au lieu de ce prince si recherché dans sa parure , et uniquement occupé d'arts et de musique, qui avait fait craindre à Guillaume un règne honteux et efiféminé, on vit au contraire le nouveau monarque consacrer tout son temps aux soins de son royaume, conserver une discipline sévère parmi ses troupes , qu'il exerçait lui-même avec une ardeur infatigable ; adopter un maintien grave et imposant, et ne plus porter d'autre costumequele sombre uniforme prussien, lesgrosses bottes, le chapeau à cornes et l'écharpe militaire soutenant une lourde épée, dont Frédéric- Guillaume avait le premier donné l'exemple.
En même temps, pour ne négliger aucun des
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objets de son gouvernement, et craignaut de donner trop de temps au sommeil , auquel il était naturellement trop porté , il ordonna à son valet de chambre de venir le réveiller chaque matin , hiver comme été , à cinq heures précises ; mais comme il se rendormait quehjuefois malgré lui, il prescrivit à ce domestique de lui placer sur le visage une serviette trem})éc d'eau froide, dont l'impression désagréable l'arrachait forcément au plus profond assoupissement. Alors il se levait , s'habillait sans le secours de personne , et se mettant au travail , trouvait ainsi le temps non seulement de diriger utilement toutes les parties de son royaume, mais encore celui de se livrer à des études sérieuses et aux sciences, pour lesquelles il avait toujours un goût passionné. C'était pendant ces longues matinées , où il s'enfermait seul dans son cabinet pendant plusieurs heures, qu'il entretenait une correspondance suivie avec les beaux esprits, les savans et les personnages célèbres de toute l'Europe, qui ne pouvaient voir sans étonnement un jeune prince préférer ainsi la culture des lettres aux douceurs du repos qu'il lui eût été si facile de se procurer. Que déjeunes gens, mes bons amis, placés dans une condition moins élevée , et pour qui le travail est une nécessité , devraient se proposer Frédéric II pour modèle , et se livrer ainsi à l'étude avec zèle et persévérance î
A cette époque , mes enfans, l'empereur Char-
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les VI , dernier rejeton mâle de l'illastre maison d'Autriche , qui depuis trois siècles régnait sur l'Allemagne, venait de mourir à Vienne, laissant, par un édit appelé la Pragmatique-Sanction, qu'il avait eu soin de notifiera toutes les puissances de l'Europe , l'héritage de ses vastes états à sa fille unique, Marie-Thérèse d'Autriche, femme du duc François de Lorraine , de cette noble famille souveraine , célèbre dans l'histoire de France , qui tirait, dit-on, son origine de la postérité de Charlemagne.
Marie-Thérèse était belle , majestueuse , aimable, spirituelle, et adorée de ses sujets pour sa bienfaisance inépuisable envers les pauvres; mais personne ne pouvait prévoir alors que cette princesse, élevée dans les grandeurs et la puissance, eût encore plus de courage et de résolution que de vertus et de beauté.
En voyant le trône impérial occupé par une jeune souveraine sans expérience , la plupart des princes voisins prétendirent lui disputer son héritage, ou du moins s'approprier plusieurs provinces qui jusqu'alors avaient fait partie de l'empire d'Allemagne. D'un côté l'électeur de Bavière, qui descendait d'une fille de l'empereur Ferdinand 1"^, soutenait que c'était à lui que devait appartenir cette couronne , parce que jusqu'alors aucune femme n'avait été revêtue de la dignité impériale; de l'autre, l'électeur de Saxe, déjà roi de Pologne, qui avait épousé une nièce de Charles VI,
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cousine de Marie-Thérèse, prétendait que lui seul devait obtenir ce splendide héritage ; le roi d'Espagneenfin,PhiIippeV,petit-fils de Louis XIV, que ce grand monarque avait placé trente ans auparavant sur le trône de Castille , réclamait aussi l'empire , comme successeur de Philippe IV, dernier descendant direct de Charles-Quint.
Mais le plus redoutable et le plus audacieux adversaire que Marie-Thérèse eut à combattre, fut Frédéric II, le nouveau roi de Prusse, que personne jusqu'alors n'avait soupçonné d'être un prince guerrier et ambitieux. Celui-ci, après avoir fait demander à Marie-Thérèse de lui céder la Silésie, l'une des plus riches provinces allemandes, et la plus voisine desétats prussiens, n'attendit même pas le refus de cette princesse qu'il prévoyait, pour se ranger parmi ses ennemis; à la tête d'une armée formidable, il envahit brusquement la Silésie, s'empara deBreslau, capitale de cette province , vainquit les Autrichiens dans un lieu nommé Molwitz , et s'avança avec une telle rapidité vers l'Autriche que Marie-Thérèse , voyant Vienne menacée à la fois par les Prussiens, les Bavarois et les Saxons, alla chercher un asyle en Hongrie, seule partie de ses états qui ne lui fût point disputée , où elle se hâta de convoquer une assemblée des trois ordres de ce royaume.
Jusqu'à ce moment , mes enfans , Marie-Thérèse avait été admirée et respectée pour sa beauté remarquable et ses vertus, mais le temps était
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venu où|elle allait donner au monde l'exemple d'une grandeur d'ame et d'une fermeté tout-àfait au-dessus de son âge et de son sexe. Déjà mère à cette époque d'un petit prince qui régna depuis sous le nom de Joseph II , elle se présenta aux^lpalatins assemblée, ayant sou enfant dans les bras : « Mes amis m'ont abondonnée , leur )i dit-elle^, et mes plus proches parens me per- » sécutent : c'est entre vos mains, braves Hon- » grois , que je viens mettre la fille et le petit-fils » de vos rois, qui n'ont plus de salut à espérer » que dans votre courage et votre fidélité. »
Ces paroles prononcées d'une voix noble, mais émue , firent une profonde impression sur tous les assistans , dignes successeures de ces fiers Hongrois qui , au moyen âge , avaient fait trembler toute l'Europe. A la vue de cette majestueuse princesse, qui venait implorer leur secours, tous les palatins, tirant leurs sîjbres , jurèrent de mourir pour le roi Marie-Thérèse ; car ces braves gens, qui n'avaient jamais été gouvernés par une femme , n'avaient aucun mot dans leur langue pour exprimer la dignité de reine. En peu de temps la reine de Hongrie vit une armée considérable de cette nation généreuse se lever pour défendre l'empire contre ses ennemis ; et l'Allemagne, destinée en quelque sorte , depuis dixhuit siècles, à devenir le théâtre de toutes les guerres européennes, fut ensanglantée par de nouveaux combats.
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C*est cette lutte mémorable dans laquelle en- ' trèrent successivement la France, l'Angleterre, la Hollande , l'Espagne et la plupart des autres états de l'Europe, mes jeunes amis, que l'on nomme ordinairement la Guerre de la succession d'Autriche; et ce fut alors que Marie-Thérèse , déjà si intéressante par ses malheurs et sa beauté , acquit la réputation d'être l'une des plus habiles princesses qui aient jamais porté une couronne, comme elle en était la plus aimable. Assaillie par des ennemis avides et acharnés contre la maison d'Autriche . qui dévastaient à la fois toutes les provinces de l'empire , elle sut pendant huit ans faire tête à l'orage , et même au milieu des plus grands revers, s'illustrer par sa patience et sa magnanimité. Tandis que ses généraux disputaient le terrain pied à pied aux masses ennemies, Marie- Thérèse parvint à susciter des obstacles imprévus à ses adversaires , en contractant une alliance étroite avec l'impératrice de Russie, qui dans ce temps-là se nommait Elisabeth , et était la petitefille de Pierre-le Grand, Pour désarmer le roi de Prusse, elle lui abandonna la Silésie, premier objet de l'ambition de ce monarque, et par sa prudence et ses grandes qualités, elle excita dans toute l'Europe, une si vive admiration, qu'en Angleterre, lesdamespénétrées de respect pour une princesse dont les vertus faisaient tant d'honneur à leur sexe chargèrent lady Marlborough, veuve du grand général de ce nom, de luiofifrirune somme
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considérable d'argent, pour subvenir aux frais de cette guerre qu'elle soutenait avec tant de gloire.
Heureusement, enfin, la paix qui fut conclue à Aix-la-Chapelle mit un terme à celte lutte opiniâtre qui, commencée en Allemagne, avait successivement envahi la France, l'Italie, les Pays- Bas et l'Amérique même. Je dois vous faire remarquer à ce sujet que ce fut pendant cette guerre de la succession d'Autriche que fut livrée cette célèbre bataille de Fontenoy , gagnée en Flandre par le maréchal de Saxe etleroi Louis XV sur le duc de Cumberland , fils de Georges II, roi d'Angleterre , ainsi que vous pouvez l'avoir lu dans d'autyes livres. Par la paix d'Aix-la-Chapelle, Marie-Thérèse, qui jusqu'alors n'avait porté que le titre de reine de Hongrie, fut proclamée impératrice, et son mari, le duc de Lorraine, fut élu empereur sous le nom de François I". C'est de ce prince, mes jeunes amis, que descend la noble maison de Lorraine , qui occupe aujourd'hui le trône impérial d'Autriche , et qui compte avec orgueil parmi ses aïeux la grande Marie-Thérèse, dont la mémoire est encore en vénération dans tous les pays qui faisaient alors partie de l'empire d'Allemagne.
Cette femme célèbre, dont la jeunesse avait été marquée par un si noble caractère au milieu des plus grands revers, ne se démentit point lorsque la fortune vint seconderseseffortspourlaprospérité de ses peuples. Douée d'un esprit vaste et
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capable d'embrasser les travaux les plus divers, elle fit fleurir en AUeinagne les arts , les lettres et les sciences , auxquels, jusqu'alors, peu d'Allemands s'étaient livrés avec succès. Des collèges, des écoles de dessin , de peinture et d'architecture , furent établis par ses soins dans la capitale et dans les principales villes de l'empire. Des savans de différentes nations y furent appelés par ses encouragejnens; des routes faciles furent tracées entre les différentes provinces , et les Pays- Bas s'enrichirent d'une multitude de canaux qui devinrent pour cette contrée commerçante une nouvelle source de richesses.
Mais ce qui fixa surtout l'attention de la charitable Marie-Thérèse, ce furent ses sujets pauvres et malades sur lesquels elle ne cessa de répandre ses bienfaits. Non contente d'avoir créé des écoles pour les en fans, des hospices pour les vieillards, des asyles honorables pour les soldats blessés et infirmes, à l'exemple de notre grand roi Louis XIV, elle assura des retraites honorables aux dames et aux jeunes demoiselles dont les époux et les pères avaient péri en combattant pour son service. La vie entière de cette excellente princesse ne fut consacrée qu'a de bonnes actions , et l'on raconte qu'un jour ayant aperçu, des fenêtres de son palais, une pauvre femme et deux petits enfans qui étaient tombés sur le pavé, exténués de faim et de misère : « Qu'ai-je donc fait à la Providence, » s'écria l'impératrice avec l'accent de la plus vive
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douleur, « pour qu'un si triste spectacle vienne » affliger mes regards, et déshonorer mon rè- » gne ? » Aussitôt elle descendit elle-même auprès de ces infortunés, leur fît prodiguer en sa présence les soins les plus empressés, et après leur avoir fait servir des mets de sa propre table, elle ordonna que cette malheureuse mère , qui était la veuve d'un soldat , reçût chaque année une somme suffisante pour élever sa jeune famille. La grande Marie-Thérèse, à qui ses sujets, d'une commune voix , décernèrent le surnom glorieux de Mère de la patrie , eut la douleur de survivre à l'empereur François P"^. Depuis ce jour funeste , elle prit des habits de deuil , qu'elle ne quitta plus pendant les quinze années qu'elle vécut encore. Chaque mois elle descendait dans le caveau où reposaient les cendres de cet époux bien-aimé, et fit préparer auprès de la sépulture de ce prince le tombeau où elle voulait elle-même être placée après sa mort. Désormais vouée à la tristesse et aux regrets , dont les soins de l'empire et son inépuisable bienfaisance pouvaient seuls la distraire, elle trouvait encore le temps de travailler en secret, de ses mains royales, à une robe funèbre dans laquelle elle fît connaître en mourant qu'elle voulait être ensevelie; et lorsqu'elle descendit dans la tombe, ses ennemis mêmes , si l'on peut donner ce nom aux rois qui lui avaient fait la guerre, tout en admirant ses vertus, donnèrent des larmes à sa mémoire.
Depuis l'an 1756 jusqu'à l'an 1763.
Cependant, mes jeunes amis, cette guerre de la succession d'Autriche , qui venait d'embraser Je monde presque tout entier, n'était que le prélude d'une lutte plus terrible encore, où l'Europe allait s'armer contre un seul prince que ses talens et son ambition commençaient à rendre redoutable à tous ses voisins.
Tant que le nouveau royaume de Prusse , resserré dans les étroites limites de l'électorat de Brandebourg', avait été pauvre et obscur sous des princes avares et peu guerriers, les peuples environnans avaient vu ses progrès sans inquiétude ; mais depuis que Frédéric II , en conquérant la Silésie, avait paru prêt à balancer en Allemagne la prépondérance impériale, chacun avait compris tout ce que peut une nation brave et généreuse sous un monarque jeune, habile et belliqueux. L'impératrice Marie-Thérèse, la première, en fut effrayée , et , à son instigation , les rois de
France, de Pologne, de Suède, l'impératrice Elisabeth de Russie , formèrent bientôt une ligue formidable contre cet adversaire dont le mérite militaire avait assez brillé pendant lesévénemens des dernières années.
Alors éclata de nouveau, mesenfans,une lutte que l'on nomme ordinairement la Guerre de sept ans, parce qu'elle eut en effet cette durée, dans laquelle je dois vous dire qu'à aucune époque de l'histoire aucun capitaine ne déploya autant d'audace et d'habileté que le fit alors Frédéric II. Assailli par des armées six fois plus nombreuses que les siennes, et sans cesse renouvelées, Frédéric sut opposer à ces masses ennemies son génie infatigable et la sévère discipline des troupes prussiennes, réputées alors avec raison les mieux exercées du inonde entier. Toujours supérieur à la fortune parsaconstancedans les revers, comme par sa rapidité dans les succès, on le vit tantôt réduit à défendre sa propre capitale, tantôt faisant trembler à son tour ses ennemis consternés. Tour à tour ravageant la Saxe pour venger la Prusse dévastée, et courant à la Silésie envahie à la fois par quatre armées ennemies , il combat sans relâche les Français, les Autrichiens, les Russes, les Polonais, les Saxons; parfois victorieux, souvent vaincu, pendant toute la durée de cette guerre , il dispute pied à pied , aux plus habiles généraux de l'Europe , ses états ravagés , et mérite ainsi, par des exploits presque incroya-
Lies , le surnom de Grand que l'histoire lui a conservé.
Eh bien! mes bons amis, au milieu rie tant de vicissitudes, croiriez-vousque l'infatigable Frédéric trouvait encore, le soir ou le matin d'une bataille meurtrière où il avait exposé cent fois sa couronne et sa vie, le temps et la présence d'esprit nécessaires pour écrire à ses amis de Paris , sur les plus légers sujets de littérature, des lettres étincelantes de style et d'esprit. Avide de toutes les gloires, il aimait à faire contraster la gaieté de ses écrits avec la gravité des circonstances auxquelles il se trouvait réduit , et ce fut surtout par cette force d'ame que rien ne pouvait abattre, qu'il sut plus d'une fois forcer ses vainqueurs eux-mêmes à l'admirer et à le craindre.
A la suite de l'une de ces défaites sanglantes , dans laquelle il venait de perdre l'élite de son armée, et à la veille d'un nouveau combat, un grand nombre de soldats prussiens, fatigués de tant de revers , désertaient leuis drapeaux , ne voulant plus combattre pour un prince que la fortune paraissait avoir abandonné. Pendantcelte nuit, où l'inquiétude de sa situation présente le tenait éveillé malgré lui, Frédéric , parcourant seul les avenues de son camp, rencontre un de ces déserteurs qu'il reconnaît pour l'un des plus intrépides guerriers de son armée : u Ma foi ! » lui dit le soldat avec une franchise toute militaire, « nos affiiires vont si mal, que je ne veux plus
» me battre. — Eh bien ! » lui répond Frédéric en riant, « reste jusqu'à demain, mon brave, et si )• nous sommes encore battu s , nous déserterons )) ensemble.» Ce mot fit rougir le soldat de honte, et retournant au camp , il prit part le lendemain à la bataille , où , pour cette fois , Frédéric remporta une victoire éclatante qui força ses adversaires à rétrograder, ou du moins à lui accorder quelque répit.
Cependant , depuis plus de six ans que durait cette guerre marquée par tant de vicissitudes , la Prusse entière ne présentait plus qu'un aspect de misère et de dévastation, tel à peu près que les autres provinces d'Allemagne au temps de la guerre de trente ans. Ce n'étaitdetous côtés que des villes dépeuplées, des villages réduits en cendres, des champs abandonnés ; à peine s'il restait dans les campagnes assez de bras pour cultiver la terre , arrosée plus souvent du sang des guerriers que des sueurs du laboureur. Frédéric , tout belliqueux qu'il était , ne put demeurer insensible à cet affligeant spectacle , et tandis qu'en faisant un di^rnier effort il cherchait à lasser ses ennemis plutôt qu'à les combattre, la mort imprévue de 1 impératice Elisabeth, de Russie, le délivra de l'un de ses plus redoutables adversaires , et disposa les autres princes à lui accorder une paix glorieuse qu'il avait bien achetée par tant d'exploits et de travaux. Cette paix, qui fut enfin conclue dans une ville nommée Hubertsbourg , en
Silésie, province qui, depuis cette époque, n'a plus cessé d'appartenir au royaume de Prusse , fut en quelque sorte un hommage éclatant rendu àFrédéric-le-Grand par l'Europe armée, qui reconnut ainsi la monarchie prussienne pour l'un des principaux états de cette partie du monde.
Depuis cette époque, Frédéric, renonçant à cette gloire périlleuse qui avait failli hii devenir si funeste, ne songea plus qu'à réparer les maux de cette guerre par laquelle il avait acquis tant d'illustration. Entièrement Jivré à des soins vraiment paternels pour son peuple, il fit rebâtir, à ses frais , plus de six cents villages que les combats avaient détruits; il distribua aux paysans des différentes provinces qui avaient le plus souffert du passage et de la présence des armées, tout le blé qu'il avait amassé dans de vastes magasins pour la nourriture de ses soldats; les chevaux de la cavalerie prussienne furent confiés aux laboureurs pour être attelés à leurs charrues , en attendant qu'ils pussent en acheter d'autres ; et les manufactures de tout genre , créées par le grand électeur, reçurent de nouveaux accroissemens. Sous le gouvernement de ce monarque habile et infatigable, la Prusse atteignit promptement un haut degré de prospérité , et contre l'ordinaire des princes conquérans, Frédéric parut avoirrenoncé franchement à son goût pour la guerre , quoiqu'il continuât d'exercer lui-même, pendant plusieurs mois, chaque année, ses bataillons dans
les plaines de Postdam, où les officiers de tous les états européens venaient étudier l'art militaire sous le plus grand capitaine de ce siècle. C'est à Frédéric II , mes jeunes amis, que les armées modernes doivent cet ensemble et cette régularité parfaite que les anciens peuples ignoraient; et la discipline que ce prince introduisit alors dans les troupes prussiennes est devenue le modèle de celle qui est observée aujourd'hui chez toutes les nations de l'Europe.
Depuis l'an 1763 jusqu'à l'an 1772.
Tandis que le nouveau roy«nurae de Prusse ,par la valeur et le génie du grand Frédéric, atteignait ainsi un haut degré de prospérité et de puissance, une nation voisine , que sa turbulence et son caractère mobile livraient à des agitations sans cesse renaissantes , était au moment d'être effacée du nombre des états de l'Europe.
La Pologne, mes jeunes amis, cette noble et vaillante patrie de Jean Sobiesld , qui , la dernière, avait combattu les armées ottomanes, et préservé peut-être l'Occident d'une nouvelle irruption de Barbares, était en ce moment la proie d'une fermentation sourde et menaçante, qui , chez les nations , est un présage assuré de quelque grande catastrophe.
Depuis que la défaite de Charles XII, à Pultava, avait replacé le roi Auguste sur le trône, on aurait pu croire, mes enfans, que les Polonais, avertis par les rudes leçons de l'expérience , met-
traient enfin un terme à leurs funestes dissensions, et qu'ils cesseraient d'appeler les étrangers dans leurs querelles; mais les peuples, comme les individus, se laissent souvent entraîner parleurs passions à des fautes qu'ils ne reconnaissent que lorsqu'ils n'est plus temps de les réparer ; et la nation Polonaise , dès long-temps accoutumée aux désordres de l'anarchie^ avait creusé elle-même l'abime qui devait l'engloutir.
Après la mort d'Auguste de Saxe et de son fils, qui lui avait aussi succédéen Pologne sous le nom d'Auguste III , le choix des palatins , dirigé par l'impératrice de Russie , qui , dans ce temps là , se nommait Catherine II , s'était fixé sur un jeune seigneur, nommé Stanislas Poniatowski, de l'une des plus anciennes familles de la république polonaise. Stanislas 11 était beau, brave, brillant, spirituel , et ces qualités , qui ne suffisent pas toujours à un roi , avaient décidé le choix de la diète de Varsovie qui lui décerna la couronne.
Mais Stanislas^ mes jeunes amis, n'eut pas plus tôt revêtu la pourpre royale, qu'il reconnut combien était difficile à remplir la tâche qu'il avait entreprise. Depuis près de cent ans des querelles religieuses étaient venues se joindre aux autres causes de troubles toujours subsistantes dans la république; et le nouveau roi, dans l'espoir de les faire cesser, imagina d'admettre tous les Polonais, catholiques, luthériens et calvinistes, aux mêmes droits et aux mêmes avantages ; mais au lieu de calmer
leshaines des parties opposés, cette égalité ne fît que les exciter davantage les uns contre les autres, et les catholiques, indignés qu'aucun privilège ne les distinguât plus des protestans , conçurent contre Stanislas une haine violente qu'ils résolurent de satisfaire à tout prix.
Parmi les ennemis les plus acharnés du nouveau roi se trouvait un général polonais, nommé Pulawski, qui conçut le dessein de s'eni [tarer de la personne de ce prince , et même de le mettre à mort , s'il n'était point possible de le conduire hors du royaume. Quarante conjurés furent chargés d'exécuter ce complot criminel, dont les chefs furent trois officiers, d'un courage et d'une résolution à toute épreuve , qui jurèrent à Pulawski, en mettant leurs mains dans les siennes, de lui livrer le roi mort ou vif.
Un soir que Stanislas, dans son carrosse, rentrait au palais royal de Varsovie, n'ayant d'autre escorte qu'une quinzaine de domestiques sans armes et un seul officier, sa voiture fut tout à coup environnée d'une troupe d'hommes à cheval , qui crièrent au cocher d'arrêter ses chevaux , s'il ne voulait être tué à l'instant. En même temps plusieurs coups de feu furent tirés sur le carrosse , et un domestique , le seul qui tenta de défendje son maître , étant tombé mortellement blessé , tous les autres, sans exception, prirent la fuite, abandonnant ainsi le monarque aux coups des assassins.
Malgré l'obscurité d'une nuit profonde, un des
conjurés reconnut le roi au moment où il cherchait à s'échapper , et l'ayant saisi par les cheveux, lui porta un violent coup de sahre sur la tête , puis le traînant à pied entre les chevaux lancés au galop , ils eurent bientôt atteint les dernières maisons de la ville j où ils le contraignirent de monter sur le cheval de l'un d'eux, quoique le sang coulât à flots de sa blessure, et qu'il eût perdu un de ses souliers dans la course rapide qu'on lui avait fait faire. Alors les conjurés, pour ne point éveiller l'attention , résolurent de se disperser, etl'un deschefs du complot, nommé Kosinski, se chargea, avec sept hommes déterminés, de soustraire le roi à toutes les poursuites.
Cependant les domestiques avaient couru au palais où leurs cris jetèrent l'épouvante ; aussitôt les gardes du roi d'accourir vers le lieu de l'enlèvement, tandis que d'autres s'élançaient dans toutes les directions à sa recherche; mais ils ne doutèrentbientôt plus que le malheureiix prince n'eût déjà cessé de vivre , lorsqu'ils découvrirent son chapeau percé de coups et tout couvert de sang.
Pendant cetemps,mesbons amis, Stanislasétait entraîné par les assassins dont deux le tenaient de chaque côté, tandis qu'un troisième conduisait son cheval par la bride. Les autres conjurés l'entouraient en le menaçant de le tuer, s'il faisait un seul mouvement pour leur échapper; l'obscurité de cette nuit était si profonde , et la course des ravisseurs si rapide, qu'en franchissant un fosse
rempli de boue, le cheval du roi tomba deux fois et enfin se cassa la jambe ; il fallut l'abandonner dans le fossé: le pauvre prince , couvert de fange et soufiFrant cruellement de sa blessure, fut placé sur un autre cheval et entraîné de nouveau par les meurtiers, qui , attentifs au moindre bruit et croyant à tout moment entendre Jes pas des gardes du roi , s'arrêtaient de temps à. autre pour délibérer entre eux s'ils ne le tueraient pas, et solliciter leur chef de se défaire de ce dangereux prisonnier, mais Kosinski refusa formellement de commettre ce crime inutile, il fit même donner à Stauilas un chapeau et des bottes, et il fut résolu entre les ravisseurs qu'avant le jour ils se dirigeraient vers une forêt dont ils n'étaient plus éloignés, où ils pourraient prendre un instant de repos.
Cependant l'alarme avait été donnée dans tous les villages voisins de Varsovie, et des soldats russes , que l'impératrice Catherine II entretenait auprès de Stanislas pour le soutenir sur le trône chancelant où elle l'avait fait monter, parcouraient la campagne dans toutes les directions. Plus d'une fois, pendant cette nuit désastreuse , le roi et ses assassins passèrent à peu de distance de ceux qui le cherchaient, et sans l'épaisseur des ténèbres qui l'environnaient, il eût été proraptement délivré 5 mais ce prince infortuné se gardait bien de proférer une seule parole, certain, comme il l'était , d'être percé de coups , si les con-
jurés se voyaient en danger d'être pris. Heureusement enfin , fatigués de cette course rapide et périlleuse, dans laquelle ils s'étaient égarés, ces misérables, craignant d'être surpris par le jour, s'échappèrent l'un après l'autre, et Stanislas demeura seul avec Kosinski.
Ce Kosinski, mes jeunes amis, quoique l'un des chefs de la conjuration , n'était point un méchant homme , et lorsqu'il se vit ainsi seul avec le roi , il ne fut pas raaitre de son trouble et de son agitation , dont Stanislas s'aperçut aisément; comme ils continuaient à marcher à Taventure , ils passèrent sous les murs d'un couvent, dont la cloche sonnait alors pour les religieux l'heure de la prière du matin : « Je vois , » dit alors le roi à son gardien ^ « que vous ne savez plus quel che- >• min vous devez suivre; laissez-moi entrer dans » ce couvent, et vous aurez encore le temps de )» pourvoir à votre sûreté. — Non , lui répon- » dit brusquement Kosinski, j'ai prêté serment ; » et ils marchèrent encore pendant un instant. Alors le roi demanda au moins à cet homme , dont la résolution s'affaiblissait de moment en moment, de lui accorder un instant de repos , dont il avait le plus grand besoin , après les souffrances de cette nuit cruelle. Kosinski, désarmé peutrêtre par la douceur de son prisonnier, consentit enfin à s'arrêter pendant quelques minutes; alors ils s'assirent tous deux à terre, et Stanislas employa toute son éloquence à représenter au Polonais l'horreur
de son crime, et à lui persuader qu'un serment prêté pour une si mauvaise action ne pouvait lier en aucune façon un honnête homme.
Kosinski l'écoutait en silence : sans distinguer les traits de son visage, le roi s'apercevait que cet homme commençait à être touché de repentir : « Mais )) dit-il enfin au monarque, «i si je vous » ramène à Varsovie, je serai pris et mis à mort. 5) Je vous donne ma parole de roi, » lui répartit Stanislas, «c qu'il ne vous sera fait aucun mal: )• pourtant si vous en doutez, sauvez-vous pendant » qu'il en est temps encore ; je me mettrai moi- !• même en sûreté, et je vous jure par tout ce que :> les hommes ont de plus sacré, de faire prendre » une autre route à ceux qui pourraient vous pour- )> suivre. » En entendant ces paroles, Kosinski ne fut plus maître de son attendrissement; il se jeta, en pleurant, aux genoux de ce roi qu'il avait si cruellement outragé , implora son pardon , et se confia entièrement à sa générosité. Peu d'instans après ils allèrent frapper ensemble à la porte d'un moulin , dont le maître eut quelque peine à leur ouvrir sa porte , les prenant pour des voleurs , tant ils étaient pâles et défaits. Enfin, pourtant, cet homme céda aux instances de Stanislas , qui , sans se nommer, lui dit d'abord qu'ils étaient des voyageurs égarés et dépouillés par des brigands ; mais lorsqu'ils furent entrés dans la maison, il se fit connaître à ce brave homme , et parvint à ledéci-
der à courir jusqu'à Varsovie, pour avertir que le roi était retrouvé.
Ce fut ainsi , mes jeunes amis , que Stanislas II, par une espèce de miracle, échappa au plus grand danger que jamais monarque ait éprouvé : par une grandeur d'àrae qui l'honore , il eût voulu qu'aucun de ceux qui avaient attenté à sa vie ne fût puni du dernier supplice; mais s'il ne put soustraire Pulawski et ses principaux complices au châtiment qu'ils avaient mérité , il n'oublia point la promesse qu'il avait faite à Kosinski ; et celui-ci , après avoir été retenu quelques mois en prison , eut la liberté de se retirer en Italie , où, tant qu'il vécut, les bienfaits de Stanislas le suivirent et lui assurèrent une existence honorable.
Cependant la Pologne, depuis si longtemps en proie à des agitations continuelles, étaità la veille des plus déplorables catastrophes. La peste , ce fléauquelaProvidence en voie quelquefois comme la guerre pour châtier les nations de leurs fautes, éclata sur ce malheureux pays , où elle fit périr un grand nombre de personnes ; et les rois voisins , sous prétexte d'empêcher les voyageurs et les marchandises d'introduire la contagion dans leurs états , rassemblèrent de grandes armées sur les frontières polonaises. Ces précautions contre l'introduction de la peste sont encore pratiquées aujourd'hui en Europe , lorsqu'un pays est ravagé par quelque épidémie ; mais malheureuseraen,t
elles ne sont pas toujours suffisantes contre la propagation du mal, et des causes qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître ni de comba tre rendent souvent inutiles les mesures que l'on a jugées les plus efficaces.
Or, les états les plus voisins de la Pologne, mes bons amis , étaient les empires d'Allemagne et de Russie et le royaume de Prusse. A Vienne, c'était encore la grande Marie-Thérèse qui régnait alors; à Saint-Pétersbourg, c'était Catherine II, qui devait bientôt achever l'œuvre commencée par Pierre-le-Grand, en plaçant la Russie au premier rang des puissances européennes; et enfin, à Berlin, c'était le belliqueux Frédéric II, à qui le re- })0s commençait à devenir pénible, en voyant ses coffres remplis de trésors considérables , et ses nombreux soldats exercés et disciplinés comme s'ils eussent dû commencer une nouvelle guerre. Ces trois souverain s conclurent entre eux un traité pour mettre fin aux troubles de la Pologne, en se partageant ce royaume dont l'impératrice Catherine s'attribua la plus grande j)artie. Marie-Thérèse eut plusieurs provinces à sa convenance, et enfin le roi de Prnsse obtint pour sa part tous les pays les plus voisins de la Silésie. Par ce traité qui fut exécuté sans résistance , et dont les fautes de cette nation généreuse mais turbulente avaient préparé depuis long-temps l'accomplissement , la Pologne, réduite aux portes de Varsovie, ne fut plus qu'un état sans force et sans importance , ou
le malheureux Stanislas II conserva le nom de roi sans en conserver l'autorité.
Vingt ans plus tard, mes jeunes amis, la nation polonaise cessa d'être comptée parmi les peuples de l'Europe ; Stanislas Poniatowski, après avoir vainement défendu le nom même de la Pologne contre ses redoutables adversaires, alla perdre jusqu'à son titre de roi, dans les antichambres de la puissante Catherine II, à Saint-Pétersbourg; et de cette nation qui cent ans auparavant, avait sauvé l'Europe des dernières invasions des Ottomans, il ne resta plus que le souvenir de sa valeur et la gloire d'avoir donné naissance à Jean Sobieski.
Depuis l'an 1773 jusqu'à l'an 1786,
Lorsque vous lisez des livres d'histoire, mes jeunes amis, ne vous semble-t-il pas que les rois et les autres hommes marquans des différons siècles qu'ils font passer et agir sous vos yeux sont autant de personnages de tableau et de théâtre faits pour jouer un rôle devant vous , et disparaître ensuite comme des marionnettes ? Mais ce n'est pas seulement à la tête des armées , sur les champs de bataille, dans les conseils des rois , sur les places publiques, où se débattent les grands intérêts des nations , que l'on doit apprendre à connaître les héros , les conquérans, les capitaines, les législateurs; il faut aussi les voir dans l'intérieur de leur maison , au milieu de leurs familles et de leurs amis , lorsqu'ils ont , en quelque sorte , dépouillé leurs habits de cérémonie , pour se montrer à découvert sans le prestige de la scène ou de la perspective qui embellit tous les objets.
Aussi souvent que je l'ai pu, j'ai tâché, dans les différentes histoires que je vous ai racontées, de vous représenter rentrés dans la vie ordinaire à tous les hommes ces rois, ces guerriers, ces empereurs , qui avaient rempli le monde du bruit de leur grandeur et de leurs exploits. Vous en avez vu quelques-uns affaiblis par les maladies ou les années, assaillis par les remords , pâlissant au souvenir d'un mauvais rêve, attribuant à des présages sinistres le trouble de leur imagination ou de leur conscience , déplorant dans leur veillesse l'ambition qui a consumé toute leur existence, et se préparant à mourir , les uns avec confiance, les autres avec terreur, selon qu'ils ont bien ou mal vécu. C'est là surtout, mes enfans , que vous avez pu juger ces personnages fameux , qui n'avaient plus alors tout l'éclat de leur gloire pour auréole, et l'admiration des spectateurs pour mobile. Vous avez pu remarquer que beaucoup d'en" tre eux perdaient à vos yeux cette élévation qu* vous les avait fait regarder jusqu'à ce moment comme des êtres surnaturels : c'est que peu d'hommes, en effet, peuvent se soutenir ainsi toute leur vie au-dessus d'eux-mêmes , et ceux-là seuls qui sont vraiment grands peuvent supporter cette épreuve.
Un de ces princes qui semblaient destinés à marquer leur passage sur la terre par des actions éclatantes et des qualités éminentes , fut certainement Frédéric II, l'un des génies les plus extraor.
LE PflILOSOPQE DE SANS-SOCCI. 519
dinaires dont il soit question dans l'histoire. Eh bien! je vais essayer de vous montrer ce conquérant dans la retraite, déjà avancé en âge, mais toujours animé d'un esprit actif et infatigable, qui semblait avoir conservé toute la vigueur de la jeunesse.
Frédéric-le-Grand , mes bons amis^ était d'une taille médiocre , mais bien proportionnée; en vieillissant, ses épaules s'étaient voûtées, et il avait la tète penchée à droite , habitude que l'on attribuait au goût passionné qu'il avait long-temps conservé pour jouer de la flûte. Ses yeux étaient vifs et spirituels, et son regard sévère et pénétrant; sans cesse vêtu rigoureusement de son habit militaire, il ne le quittait même pas lorsqu'il était malade; et Ton raconte qu'un jour où une douloureuse attaque de goutte l'obligeait à se tenir couché, il s'était jeté sur son lit, ayant son chapeau à cornessur la tête, ses grosses bottes aux janibeset son épée au côté. C'était dans ce costume qu'il se montrait au petit nombre de personnes instruites ou spirituelles qu'il voulait bien admettre en pareil cas à ses conversations, dans lesquelles il aimait à éprouver quelque contradiction, pour avoir occasion d'exercer son esprit caustique et railleur.
Au palais de Charlottenbourg et aux autres demeures royales élevées par son père et son aïeul, Frédéric préférait un petit château qu'il avait fait bâtir tout exprès pour y vivre entière-
ment en philosophe, disait-il, c'est-à-dire selon ses goûts; il lui avait donné le nom de Sans- Souci, parce que c'était en eflFet dans ce séjour qu'il se flattait de finir sa vie , exempt de soucis et de peines. Là, sans gardes, sans courtisans, il se montrait accessible à ses sujets et à tous les étrangers de distinction que la curiosité ou l'admiration attirait auprès de ce prince qui avait rempli l'Europe de son nom. Il prenait plaisir sur tout à y recevoir les voyageurs Français, pour lesquels il eut toujours de l'estime et de la bienveillance, et dont il entendait et écrivait parfaitement la langue. Sa correspondance continuelle et piquante avec les hommes les plus célèbres de son temps, au premier rang desquels je dois citer Voltaire, l'un des plus grands écrivains dont s'honore la France; les soins de son gouvernement, auxquels jusqu'à son dernier jour il donna toute son attention; les exercices militaires de son armée , ses audiences qu'il accordait sans difficulté à tous ceux qui avaient quelque grâce à lui demander, remplissaient coraplètementses journées. Quoitju'il se levât chaque jour ])lusieurs heures avant l'aurore, il avait si bien réglé l'emploi de son temps, que, malgré son goût très vif pour la musique , il s'était imposé l'obligation de ne jamais jouer de la flûte pendant plus d'une heure chaque soir. C'était là ce que Frédéric appelait ses concerts, auxquels assistaient cinq ou six persim. nes seulement, qu'il congédiait brusquement^
dès que sa montre lui apprenait que l'heure fixée pour une autre occupation était arrivée.
Un autre goût de Frédéric II , auquel il ne se montra pas moins fidèle , ce fut son afî'ection pour les chiens, doutil avait toujours un grand nombre autour de lui, logés dans ses propres appartemens. Ceux de ces animaux qu'il préférait à tous les autres étaient trois jolies petites leverettes qu'il faisait habituellement coucher sur s on propre lit, et que le plus souvent il portait avec lui , lorsqu'il allait à la parade ou même à ia guerre ; mais malheur à quiconque, en entrant chez le roi de Prusse, aurait marché sur la patte de l'un de ces petits animaux : Frédéric n'était plus maître alors de son emportement, et, dans sa colère, il lui échappait quelquefois les paroles les plus desobligeantes contre le maladroit qui avait fait crier le chien favori. C'était, du reste, tout ce quj restait à ce prince d'un caractère naturellement violent et irascible; car, dans d'autres circonstances, au contraire, il se montrait patient et modéré.
Un jour, entre autres, il aperçut de l'une des croisées de ses appartemensde Postdam, une affiche autour de laquelle se pressaient une foule de passans. Curieux de connaître le motif de cet attroupement , il envoya aussitôt un domestique s'informer de ce que contenait cette affiche; mais lorsqu'on lui eut rapporté que ce placard n'était qu'une satire mordante et injurieuse contre sa personne et son gouvernement, au lieu de le faire
arracher, il ordonna qu'on le plaçât plus bas sur la muraille , afin que chacun put le lire plus à son aise.
Pendant qu'il faisait bâtir son palais de Sans- Souci, les architectes lui firent remarquer qu'un moulin élevé à quelque distance du château nuisait au point de vue de ses appartemens , et lui dérobait une partie du paysage. Frédéric ordonna qu'on lui amenât le propriétaire de ce moulin, et lui proposa de l'acheter au prix qu'il en demanderait; mais le moulin appartenait de père en fils à la famille de ce meunier, qui refusa obstinément de le vendre au roi , quelque valeur qu'il lui en offrît. « Sais-tu bien, » dit à cet entêté le monarque qui ne s'attendait pas à cette résistance , » que je pourrais te le prendre sans le <( payer ? — Oui-dà ! « lui répartit cet homme avec liberté, «si nous n'avions pas des juges à Berlin!» Cette réponse hardie fît aussitôt rentrer Frédéric en lui-même; il sourit de plaisir en voyant la confiance que sa justice inspirait à son peuple, et au lieu de conserver rancune au meunier de son obstination , il ne le renvoya qu'après l'avoir comblé de présens.
Eh bien! mes bons amis , croiriez-vous que ce monarque qui, par ses talens miHtaires, la supériorité de son esprit, son infatigable activité etson goût soutenu pour l'étude et pour les lettres, s'était placé au premier rang des souverains de l'Europe, fut privé de la plupart des qualités qui ont distin-
Île philosophe de sanssodci. 52â
gué les grands hommes de tous les pays et de tous les siècles? Les principaux avantages qui attirent l'amour des contemporains et fixent l'admiration de la postérité ne se trouvaient point chez cet homme , plus illustre par ses talens que par ses vertus. On lui reprocliait sa dureté envers ses inférieurs, son inhumanité dans les cîiâtimens, sa parcimonie dansles récompenses, son ingratitude même envers ceux qui l'avaient servi avec le plus dedévouemenldanslestempsmalheurcuxdesavie.
On cite à ce pro[)Os l'exemple du jeune Keith, qui pour avoir pris part à son projet de fuite, du temps de Frédéric-Guillaume, avait passé de longues années loin de sa patrie, où l'attendait un sort pareil à celui du malheureux Cait. On assure que jamais Frédéric, lorsqu'il fut monté sur le trône, ne permit à cet infortuné de reparaître devant lui, pour le punir, dit-on, d'avoir osé désobéir au roi son maitre, et qu'il oublia ainsi les services rendus au prince royal de Prusse, comme autrefois notre bon roi Louis XII avait oublié les injures du duc d'Orléans.
C'est qu'il manquait à Frédéric, mes jeunes amis, une qualité qui fut le partage de presque t(ms les hommes illustres des siècles précédens. C'était cette religion vraie et sincère, celte confiance eu Dieu qui inspira à tant de héros les actions les plus sublimes, cette foi chrétienne enfin, sœur de l'espérance et de la charité, dont noire religion a frût autant de vertus, parce
qu'elles font naitre toutes les autres. Jamais Fré. déric ne parut accessible au moindre sentiment religieux, et cette impiété, si affligeante chez un homme d'un si haut mérite, fut la seule cause qui l'empêcha de prendre place parmi les vrais grands hommes.
A ce moment suprême, mes bons amis, où la plupart des hommes illustres dont vous connaissez l'histoire out ajouté à l'éclat de leur vie par l'illustration de leur mort , où Louis IX, couché sur un lit de cendres, trouvait encore des paroles pour recommander à son fils de faire le bonheur de la France, et tournait ses regards vers un avenir éternel; où Louis XIV lui-même, le fastueux Louis XIV, chargé d'ans et de gloire, plaignait ses serviteurs éplorés d'avoir cru que les rois étaient immortels ; Frédéric de Prusse, dévoré d'une fièvre ardente, et sentant la mort qui s'approchait, ne prononça que ces mots : a Que » l'on m'enterre avec mes chiens. • Ce furent là ses dernières paroles.
C'est ici, mes bons amis , que nous allons cesser ces petits entretiens sur l'histoire , auxquels depuis sept ans, je vous l'avouerai, j'ai trouvé chaque jour plus de charme , à mesure que vous mêmes paraissiez y prendre plus d'intérêt. Vous êtes presque tous maintenant devenus assez raisonnables pour pouvoir étudier avec fruit des livres plus savans que les miens, et vos parens euxmêmes, lorsqu'ils vous raconteront les événemens dont ils ont été témoins , trouveront en vous des auditeurs attentifs , parce que vous compare rez involontairement leurs récits aux histoires que vos lectures vous ont apprises.
La plupart d'entre vous, mes enfans, étaient bien jeunes encore, lorsque nous avons commencé à causer ensemble ; car, si j'ai bonne mémoire , vous n'aviez guère que cinq ou six ans , quand on a mis entre vos mains l'Histoire Sainte, cette histoire si touchante et si vraie, que vous avez bientôt préférée à tous les contes de fées de votre nourrice.
Eh bien! mes jeunes amis, depuisce temps, vous
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avez appris beaucoup d'autres histoires. Vous avez vu passer sous vos yeux , après le peuple Israélite , les Assyriens , les Babyloniens, les Egyptiens, les Grecs, les Piomains, les Barbares de toute origine, Goths, Vandales, Lombards; puis enfin les nations modernes, Français, Anglais, Espagnols, Allemands, Italiens, Suédois, Prussiens, et jusqu^à ces pauvres sauvages de l'Amérique, si cruellement traités et pourtant si digues de pitié.
N'avez-vous pas été frappés, comme moi, de cette ressemblance entre tous les hommes de tous les temps et de tous les pays , ressemblance si parfaite, qu'ils semblent tous appartenir à la mémeépoque et à la même famille. Les uns sont bons, sensibles, généreux, charitables, désintéressés; ceux-là sont farouches, implacables, ambitieux, irascibles, insatiables de richesses. Aux premiers. Dieu n'ac- (îorde souvent qu'une vie agitée et semée d'épreuves dont ils sortent toujours victorieux. Au contraire, une prospérité trompeuse environne les seconds; il semble quelquefois que tout réussit au gré de leurs désirs , et pourtant leur fin est misérable et abreuvée d'amertume. C'est que la Providence a voulu que chacun fût puni ou récompensé selon ses mérites. C'est-là toute la morale que l'on doit tirer de l'histoire , à tout âge , et principalement au vôtre , où l'on a tant d'années devant soi pour apprendre le bien et le mal.
J'entends d'ici quelqu'un de vous , mes jeunes
amis, dire avec naïveté à son voisin: J'ai bien appris toutes mes histoires ; je connais tous les personnages fameux des temps anciens et modernes, je sais ce que l'on nomme un fondateur , comme Romulus; un conquérant , comme Alexandre-le Grand; un législateur, comme Lycurgue ; et pourtant cela ne m'empêche pas d'être quelquefois paresseux, menteur, orgueilleux, gourmand même, et désobéissant envers mes parens !
C'est que cet enfant, mes bons amis, n'a posbien compris le fruit qu'il pouvait tirer de ses lectures, où sa njémoire seule a travaillé sans que son cœur en profitât. Pour se corriger de la gourmandise, qu'il ait présente à l'esprit la sobriété de Cyrus nourri de pain et de cresson, et refusant avec dédain les mets succulens que son grand-père Astyage iepressed'accepter. Pour se guérir delà paresse, qu'il se souvienne de Pierre le-Grand descendant de son trône, pour se faire charpentier et pilote à Sardam; pour détester le mensonge, qu'il se rappelle le sage Socrate préférant la mort au malheur de parler contre la \érité ; pour rougiî" de sa vanité , qu'il songe à Crésus et aux utiles leçons qu'il reçoit de Selon. Chacun de ces personnages, qu'il n'a d'abord examinés que par curiosité, et peut-être pour faire parade de son petit savoir, sont pour lui autant de bons modèles à suivre , ou de mauvais exemples à éviter.
Que chacun de vous , mes enfans , prenne sa part de la leçon que votre camarade a provoquée
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par sa franchise , et dont je suis certain d'avance qu'il fera son profit. Alors, en repassant dans votre mémoire tous les faits et tous les personnages que j'ai pris plaisir à faire passer sous vos yeux, vous aurez utilement profité des conseils de vos parens et de vos maîtres, et j'aurai la satisfaction, moi qui suis votre ami à tous , d'avoir contribué à faire de vous , tout jeunes que vous êtes encore, desenfans sages , des écoliers dociles , et un jour, j'espère, des hommes vertueux.
Firr
TABLE DES UATIÈRES. 529