LES VOYAGES
européens. Lorsque le czar alla visiter l'hôtel des» Monnaies de Paris, qui, comme vous le savez sans doute, est le lieu où se fabriquent les pièces d'or et d'argent du royaume, un ouvrier fit avec intention tomber aux pieds du monarque russe une belle médaille que Pierre ramassa aussitôt, et où il vit avec surprise d'un côté sa propre image parfaitement ressemblante, et de l'autre une Renommée posant un pied sur un globe terrestre, avec une inscription latine qui signifiait : u Elle ac- » quiert des forces en marchant. » Le czar sourit de cette attention délicate , et reçut avec plaisir cette précieuse médaille, qu'il emporta.
Lorsqu'on le conduisit à l'église de iaSorbonne de Paris, où s'élève un magnifique tombeau du cardinal de Pvichelieu , sur lequel est placée la statue de ce grand ministre, on raconte qu^embrassant cette statue avec un transport impossible à décrire : « Grand homme , s'écria-t-ii , si tu vi- » vais, je te donnerais sans regret la moitié de » mon empire,pour apprendre de toi à gouverner «l'autre.» Ces paroles, mes enfans, sont aussi honorables pour celui qui les prononça, quepour l'homme célèbre qui en fut Fobjet.
Le czar, dont tous les instans étaient comptés pour la prospérité de son empire, ne s'arrêta que peu de temps à Paris, d'où il ramena en Russie un certain nombre de savans , d'artistes et d'artisans de toute espèce, afin d'introduire dans ses ^tats les arts dont les produits avaient attiré son
DE PIERRE -lE-GRAlNI). 46B
attention pendant son séjour en France. Il rejoignit bientôt en Hollande la czarine Catherine, et retourna avec elle en Russie , en traversant toute l'Alleniagne , où sa simplicité et la grandeur de son nom excitèrent l'admiration publique, que ses travaux déjà célèbres dans le monde entier attiraient avec raison sur l'un des hommes les plus extraordinaires qui eûtjamais existé.
Depuis l'an 1718 jusqu'à Tan 1725.
Cependant, mes jeunes amis , Charles XII , à peine de retour dans ses états, n'avait pas pris un instant de repos qu'il n'eût fait de nouveaux préparatifs de guerre. Impatient de tirer vengeance des princes ses voisins qui, pendant son absence, avaient envahi ses provinces d'Allemagne après la défaite de Pultava , ce fut contre le roi de Danemarck , son plus ancien adve^^ aire , qu'il résolut d'abord de tourner ses armes ; mais cette fois, au lieu d'aller porter la guerre dans le royaume de ce prince , la Norwége qui , comme vous savez , touche à la Suède dans une grande étendue de territoire, lui parut une conquête plus j)rofitable et plus facile à conserver.
Quoique l'on fût alors en plein hiver , celte saison si rigoureuse et si pénible à supporter sous les climats du nord, Charles, que sa constitution robuste rendait insensible au froid le plus excessif , vint mettre le siège devant une ville nommée Frédérichstal, qui, par sa situation et la force de
lE FILS DO CZAR. -465
ses remparts, était une des places les plus importantes de ce royaume. Le froid qui régnait en ce moment était si vit' , que les instrumens de fer dont on se sert dans les sièges pour remuer la terre et creuser des tranchées dans lesquelles les assiégeans peuvent se mettre à couvert des coups des ennemis, ne pouvaient entamer le sol couvert d'une couche épaisse de neige glacée. Un grand nombre de soldats suédois , quoique nés euxmêmes sous ce climat rigoureux , expirèrent de froid sous les murs de la place , et plusieurs furent trouvés gelés aux postes où ils avaient été placés en sentinelle; mais aucun de ces hommes intrépides n'osait proférer une seule plainte , en voyant leur roi dormir en plein champ , pendant les nuits les plus glaciales, sur de la paille ou sur une planche, simplement enveloppé d'un manteau, n raconte même que pendant ce siège de Frédérichstal, ayant entendu parler d'une femme de ce pays qui s'était accoutumée, par de longues privations, à ne prendre pendant plusieurs mois d'autre nourriture que de l'eau, Charles eut la fantaisie d'essayer combien de temps il pourrait vivre en se privant de toute espèce d'aliment : il demeura ainsi cinq jours entiers sans boire ni manger, quoiqu'il continuât à mener une vie aussi active que de coutume , et passât plusieurs heures chaque jour à cheval pour diriger les travaux du siège, qui avançaient trop lentement au gré de son impatience.
Un jour que le roi , suivi de trois ou quatre officiers seulement , parcourait les tranchées , il s'arrêta dans un endroit d'où il distinguait mieux, que de partout ailleurs les travaux de ses soldats, et se mettant à genoux sur le parapet, il parut fixer son attention sur les remparts de la ville assiégée ; tout à coup ceux qui étaient placés derrière Charles le virent tomber de tout son poids, en poussant un profond soupir : ils s'empressèrent autour de lui , mais lorsqu'ils le relevèrent , il avait cessé de vivre. Un coup de feu parti des murs de Frédérichstal venait de mettre fin à la vie du conquérant , dont le chapeau, percé d'un large trou , laissait assez voir qu'une balle da plomb lui avait traversé la tête. Sa mort avait été si prompte, qu'elle avait dû être sans douleur ; mais on remarqua que, par un dernier sentiment de courage, en se sentant frappé à mort, Charles avait porté sa main sur la garde de son épée , comme pour se défendre. Pour dérober aux soldats la connaissance de cet événement inattendu , un des témoins posa sur la tête du prince mort sa perruque et son propre chapeau ; on cou vrit le corps inanimé du monarque d'un manteau gris , et on le transporta jusqu'à la tente royale, comme si c'eût été celui d'un simple officier. Néanmoins la nouvelle de cette mort funeste ne tarda pas à se répandre dans toute l'armée , où elle occasiona plus surprise que de douleur de tant les compagnons même de Charles XH étaient
fatigués de son caractère opiniâtre et inflexible , qui ne leur permettait plus d'espérer ni paix ni repos tant qu'il serait vivant. Le siège de Frédérichstal fut aussitôt levé, l'armée de Suède rentra dans le royaume , et la paix , qui ne tarda pas à se conclure entre les Suédois et leurs ennemis , mit fin aux malheurs que le règne glorieux mais désastreux de Charles XII avait attirés sur ses peuples.
Ainsi périt, âgé d'environ trente-sept ans, mes amis, ce prince qui , pendant dix années, avait porté si loin la gloire du nom suédois. Il eut comme son grand-oncle Gustave-Adolphe, auquel il aimait à être comparé , la plupart des rares qualités qui , jointes à de vrais talens militaires , font les grands rois et les héros; mais l'inflexibilité de son caractère lui fut plus nuisible qu'utile. Après sa mort , sa renommée s'accrut , comme il arrive presque toujours aux conquérans , qui sont jugés plus favorablement par ceux qui n'ont plus à soufirir de leurs folles entreprises, que par leurs contemporains , témoins et trop souvent victimes de leurs hauts faifs ; et vous entendrez aujourd'hui le nom de Charles XÏI cité souvent comme l'un des plus illustres de l'histoire.
Cependant la mort du héros suédois, en délivrant Pierre-le-Grand de son plus redoutable adversaire, avait assuré à ce monarque fondateur le prix de ces efi'orts poursuivis avec tant de persévérance pour la prospérité de la Russie. Cet
46i8 LE FILS DU CZAR.
empire presque sauvage encore trente ans auparavant commençait à recueillir le fruit des immenses travaux du czar. Saint-Pétersbourg était déjà l'une des plus grandes et des pins belles villes du monde ; des routes nombreuses et soigneusement entretenues conduisaient aux provinces les plus éloignées de l'empire ; des vaisseaux russes naviguaient sur la Baltique , sur la mer Noire , sur la mer Caspienne , et commerçaient dans toutes les parties du globe. Sur les bords du golfe de Finlande , et à peu de distance de Saint-Pétersbourg, s'étendaient les délicieux jardins de Péterboff, tracés sur le modèle de ceux de Versailles , mais dans un site plus magnifique , dont la mer forme Thorizon. Le peujde russe lui-même , devenu moins grossier et moins ignorant , commençait à perdre ses mœurs barbares , et les jeunes Moscovites que Pierre avait forcés à voyager avaient rapporté dans leur patrie le goût des arts et la politesse des pays qu'ils avaient parcourus. Enfin ce grand prince avait élevé si baut la gloire de sa nation, que les souverains étrangers , comme d'un commun accord , lui décernèrent le titre d'empereur que j usqu'alors les monarques autrichiens avaient seuls porté en Europe.
Eh bien ! au milieu de cette prospérité toujours croissante, Pierre le- Grand était agité d'une grande inquiétude , parce qu'il n'ignorait pas qu'un grand nombre de ses sujets , secrèteiTient
LE^FILS bV CZAR. 469
attachés aux anciens usag es de leur nation, l'accusaient d'avoir amolli le peuple russe en l'instruisant, regrettaient l'ignorance de leurs pères, et n'attendaient qu'une occasion favorable pour renverser presque tout ce qu'il avait créé.
Or il faut que vous sachiez que dans sa jeunesse Pierre avait épousé une dame russe, et que de ce mariage il lui était né un fils, nommé Alexis, qui , par une humeur farouche , un esprit indomptable, un caractère taciturne et mutin, avait refusé obstinément d'acquérir l'instruction que le czar imposait aux autres seigneurs de son empire. C'était vers ce jeune homme , presque barbare encore au milieu d'une cour déjà instruite et policée , que se tournaient toutes les espérances des ennemis secretsde Pierre-le-Grand, >et le czar , qui ne l'ignorait point , voyait avec douleur son propre fils conspirer contre son ouvrage. En vain il avait essayé par des reproches paternels de rendre docile ce prince rude et incorrigible ; il n'avait trouvé en lui qu'une résistance obstinée à ses conseils , et point de tendresse filiale. Toujours environné des boyards les plus connus par leur opposition aux vues sages et prévoyantes de son père, Alexis se livrait avec fureur aux vices honteux que Pierre avait eu tant de peine à détruire chez les Russes. Dans ses murmures offensans contre l'empereur, ce fils dénaturé ne laissait point ignorer à ceux qui l'entouraient , qu'aussitôt qu'il serait parvenu au
trône, il renverserait tout l'édifice dont Pierre ëatit le fondateur. Jusque-là cependant l'empereur s'était contenté envers ce fils coupable d'avertissemens sévères , mais paternels, lorsqu'une nouvelle faute de ce jeune imprudent vint faire éclater sur sa tête la colère de son père.
Dans le dernier voyage que Pierre , accompa- Sné de Catherine , fit en Europe , ce prince avait ordonné à son fils de venir le joindre à Copenhague , où il avait l'intention de visiter alors le roi de Danemarck , son plus ancien allié ; mais le Czarewitz (c'est le titre que portent en Russie les fils du czar) , au lieu d'obéir , se rendit à Vienne auprès de l'empereur d'Allemagne , alors appelé Charles VI , et le supplia de le protéger contre la vengeance de son père. Ce monarque accueillit avec bienveillance ce jeune imprudent, mais craignant d'exciter le ressentiment du czar en le gardant auprès de lui, il lui conseilla de voyager en Italie , jusqu'à ce que Pierre voulût bien lui pardonner sa désobéissance.
Un pareille faute, mes jeunes amis , comme vous le comprendrez aisément , fut un coup terrible pour le czar, qui voyait ainsi son propre fils, celui qui devait un jour porter sa couronne, donner à ses sujets l'exemple de l'insoumission et de la révolte. Dès ce moment il prit la résolution de priver ce fils coupable d'un héritage dont il n'était plus digne , et envoya deux seigneurs
russes jusqu'à Naples , où le coupable Alexis s'était arrêté , avec ordre de le ramener au plus tôt à Moscou , pour y subir la punition qu'il avait méritée. Alexis , effrayé de la colère de son père, se repentit alors , mais trop tard, de l'avoir encourue , et se soumettant sans résistance aux ordres de l'empereur , il suivit à Moscou ses deux gardiens, résolu de renoncer lui-même au trône , pour satisfaire le czar et apaiser son ressentiment.
Dans quelques-unes des histoires que vous avez luesjusqu'à présent, j'ai eu occasion de vous faire remarquer quelques terribles exemples de sévérité paternelle , accomplis dans des temps presque barbares encore , ou par des hommes tout à fait dénaturés. Il vous souvient sans doute encore de plusieurs de ces traits que je ne vous ai rapportés qu'en frémissant; et plusieurs d'entre vous, j'en suis certain, sont prêts à me citer l'exemple de Junius Brutus sacrifiant ses propres enfans au salut de la république romaine ; Manlius Torquatus livrant son fils vainqueur à toute la sévérité de la discipline militaire; Glotaire I", roi des Franks, ordonnant de sang-froid le meurtre de Chramnès, son fils rebelle; le sombre Philippe II, enfin, abandonnant l'infortuné doa Carlos à toute la rigueur de l'inquisition espagnole. Mais plus de cent ans après cette dernière catastrophe , personne n'eût pu croire qu'un pareil exemple serait renouvelé.
A peine arrivé à Moscou , où il avait été conduit désarmé, au Kremlin, comme un prisonnier dangereux, le malheureux Alexis écrivit à son père qu'il renonçait pour jamais à son héritage, et lui demanda pour toute grâce la permission de se retirer dans un monastère pour y finir ses jours. L'enj[)ereur parut d'abord disposé à lui accorder cette faveur , mais le lendemain , convoquant tout à coup une assemblée d'évéques et des principaux boyards de l'empire , il accusa , devant eux, le czarewitz d'avoir souhaité sa mort et conspiré avec ses ennemis contre l'état, et demanda qu'il fût puni de ce double crime. Chacun des assistans demeura consterné en écoutant cette terrible accusation, mais Pierre voulait être obéi, et Alexis fut condamné à perdre la vie. On assure qu'en entendant cette sentence fatale , le coupable Alexis , frappé d'un mal subit , tomba à la renverse, et qu'il expira peu d'instans après en présence de son père, à qui il demanda pardon de ses fautes les larmes aux yeux , et qui ne put lui-raénie retenir ses pleurs. Le corps de ce prince infortuné , après avoir été exposé pendant plusieurs jours aux regards du peuple dans un cerceuil ouvert , fut déposé avec pompe dans la sépulture impériale ; mais ce terrible événement plongea le czar dans une Iritesse profonde qui troubla le reste de sa vie, et avança le terme de sa glorieuse carrière.
Pierre-le-Grand , mes bons amis , ne survécut
que sept ans h ce prince infortuné , dont le sort funeste remplit sa vieillesse d'amertume ; mais les dernières années de cet homme infatigable furent encore consacrées tout entières à la prospérité de cet empire auquel il venait de sacrifier son propre fils ;déjà atteint d'une maladie morelle, qui lui causait des douleurs aiguës qu'aucun autre que Pierre-le-Grand n'eût pu supporter, il ne prit même pas le temps nécessaire pour soigner son corps épuisé de tant de travaux et de fatigues. Quoique affaibli par ce mal cruel, il traça lui-même , sur une carte géographique qu'il confia à un habile marin russe , nommé Behring , la route qu'il devait suivre vers le Nouveau-Monde , où ce hardi navigateur découvrit bientôt après , sous le climat glacé de l'Améiique du Nord , un détroit célèbre qui porte son nom. Déjà presque mourant , dans un voyage qu'il fait sur les bords du lac Ladoga , voisin de Saint- Pétersbourg , il aperçoit , pendant un violent orage, à la lueur des éclairs, une barque chargée de soldats et de matelots , qui, battue par la tempête, était près d^être submergée sans que ceux qui la montaient pussent la diriger au rivage : à cette vue , Pierre , oubliant ses souffrances , s'élance , avec quelques rameurs intrépides, dans une légère chaloupe , et après d'incroyables efforts, parvient à sauver tous ces infortunés d'une mort qui semblait inévitable.
Mais cet effort, mes jeunes amis, fut le dernier
de ce grand homme ; eu peu de jours une fièvre brûlante le conduisit aux portes du tombeau, sans que, jusqu'àson dernier soupir, il cessât de pourvoir au bien de la Russie. Peu d'instans avant d'expirer , il désigna pour lui succéder sur le trône cette même Catherine qui avait sauvé l'empire et l'empereur sur les bords du Pruth. Pour lui, satisfait d'avoir préparé jusqu'au soin de ses funérailles , il vit approcher sans effroi la fin de cette vie si glorieusement remplie , qui venait de poser un empire de plus en Europe, et mourut calme et impassible au milieu de sa cour éplorée.
Au centre del'une des places publiques de cette ville de Saint-Pétersbourg dont il avait fait la nouvelle capitale de son empire, s'élève un monument colossal qui semble digne du grand homme dont il consacre la mémoire. Sur un immense rocher courbé en arceau , que plusieurs milliers d'hommes ont amené jusqu'à ce lieu à force de bras et de travail , s'élève la statue en bronze de Pierre-le-Grand à cheval , et dans l'attitude du commandement dontil sut faire un si noble usage; du haut de ce piédestal gigantesque , il semble encore planer sur l'empire dont il fut en quelque sorte le fondateur ; et si la Russie tout entière n'était elle-même un monument de Pierre-Ie Grand , ce serait dans ce bronze immortel qu'i faudrait aller chercher son image*
Depuis Fan 1700 jusqu'à l'an 1713.
Quand je vous ai raconté , il n'y a pas long temps, mes jeunes amis , l'histoire de la ligue de Smalkalde, qui remplit l'Allemagne de tant de troubles du temps de l'empereur Charles-Quint , je vous ai fait remarquer que l'un des premiers princes qui s'associèrent à cette lutte contre la domination impériale fut Albert de Brandebourg, grand maître de l'ordre Teutonique , qui , ayant embrassé la religion protestante, prit le ttre d du duc de Prusse.
Depuis cette époque, mes enfans , la maison de Brandebourg avait acquis une grande puissance en Allemagne, et pendant les sanglans débats de la guerre de trente ans , un duc de Prusse avait pris rang parmi les électeurs de l'empire.
Ce fut à la faveur de ces circonstances , qu'un des princes de cette famille souveraine , nommé Frédéric-Guillaume , qui mérita par ses vertus et ses exploits le surnom de Grand électeur, ajouta de
nouvelles provinces à celles que ses aïeux possédaient déjà. Après avoir successivement vaincu les Suédois, secondé Jean Sobieski contre les Turcs , et contribué à la délivrance de l'Allemagne , dans les longues guerres suscitées par l'ambition de Louis XIV , il sut rendre le duché de Prusse riche et florissant , et le peupla d'une nation brave et industrieuse. Trop habile pour ne pas profiter des fautes de ses ennemis et de ses voisins , il avait fondé la prospérité de la Prusse sur des bases solides et durables , en ouvrant ses états aux protestans français que la révocation de 1 edit de Nantes , dont je vous ai parlé dans l'histoire de France, avait contraints de chercher un refuge dans les pays étrangers. Par ce moyen, Frédéric-Guillaume attira dans ses états une foule d'hommes utiles et laborieux , qui , en retour de l'hospitalité qu'ils recevaient delà nation prussienne , lui enseignèrent bientôt tous les arts de leur patrie. Ce fut ainsi que la Prusse, jusqu'alors pauvre et sauvage , vit en quelques années, par la sagesse du grand électeur, s'élever dans Berlin, sa capitale, des manufactures d'étoffes précieuses, des ateliers de tapisseries aussi recherchées que celles de Flandre , des fabriques de miroirs aussi estimés que ceux de Venise. Enfin Frédéric , appelé à gouverner une nation brave et belliqueuse , trouva le secret , avec des états encore peu étendus , d'entretenir une armée considérable, dont chaque soldat, vêtu d'habits uniformes,
chose toute nouvelle alors en Europe, était armé d'un fusil qu'il maniait avec promptitude et facilité. Les troupes de l'électeur de Brandebourg devinrent dès lors des modèles pour celles de tous les autres souverains de rAllemagne, et l'exercice à la prussienne, c'est-à-dire l'art de manier avec précision les armes de guerre, fut bientôt adopté par tous les états voisins.
Mais il appartenait au successeur de Frédéric- Guillaume de placer ce nouvel état au rang des puissances européennes; et son fils aine , Frédéric, quoique moins illustre et moins brillant que son père, sut profiter habilement des avantages que la sagesse du grand électeur avait préparés •pour la Prusse.
Le nouvel électeur de Brandebourg, mes bons amis , n'avait point hérité des hautes qualités de son père, ni même de son extérieur imposant et remarquable. Frédéric, au contraire, était petit et contrefait ; mais dévoré d'ambition et de vanité , il attachait un prix infini au faste et à la représentation, dont les princes allemands étaient peu jaloux dans ce temps-là, et il supportait avec peine de n'être qu'un simple électeur de l'empire, lorsqu'il voyait autour de lui d'autres princes, dont les états étaient moins considérables que les siens, s'arroger le titre de rois, et prendre place sur des trônes.
En effet, mes enfans , c'était l'époque où Georges l*"", électeur de Hanovre, venait d'être ap-
pelé, par la mort de la reine Anne , sa tante , à la couronne d'Angleterre , ainsi que vous avez pu le lire dans l'histoire de ce royaume, tandis qu'un autre électeur , Auguste de Saxe , obtenait de la diète de Varsovie cette royauté polonaise qu'il devait payer bientôt après par tant de revers et de vicissitudes.
Il n'en fallut pas davantage pour inspirer à l'orgueilleux Frédéric un désir immodéré d'être environné à son tour des honneurs de la royauté, et il sut si bien diriger ses vues ambitieuses que l'empereur Charles VI , qui régnait alors , lui permit de changer son titre d'électeur en celui de roi de Prusse , qu'il se hâta de prendre publiquement, avec le nom de Frédéric P^. A la cérémonie de son sacre , qui eut lieu peu de mois après à Berlin , il se posa lui-même la couronne sur la tête, et depuis ce temps , mesenfans , la Prusse n'a plus cessé d'être comptée parmi les étals monarchiques de l'Europe, où elle occupe aujoud'hui un rang imposant et respectable.
Cependant , à peine parvenu au but de ses désirs , le vaniteux Frédéric 1" se livra tout entier à son goût immodéré pour le luxe et la magnificence. Persuadé qu'un roi devait se distinguer surtout par le faste de ses équipages et de son costume, jamais il ne paraissait en public qu'élégamment vêtu d'après les nouvelles modes françaises , qui étaient alors en possession d'être imitées de toute l'Europe. Les fêtes qu'il donnait
à Berlin ressemblaient , par leur somptuosité , à de véritables féeries; dans les pays étrangers, ses ambassadeurs . par son ordre , étalaient un luxe ruineux ; ses palais étaient splendidement décorés de meubles et d'étoffes précieuses ; ses moindres domestiques étaient richement habillés, ses écuries pleines des plus beaux chevaux, ses offices garnies d'une multitude de cuisiniers toujours occupés, et ses caves remplies des meilleurs vins de l'Europe. Enfin , pour avoir une demeure digne de sa royauté^ nouvelle il fit venir à Berlin un célèbre architecte français, appelé Lenôtre, par qui Louis XIV avait fait dessiner ses magnifiques jardins de Versailles et des Tuileries à Paris. Le palais que Lenôtre construisit, par ordre du roi de Prusse, sur les bords de la Sprée, belle rivière qui coule auprès de Berlin , reçut le nom de Charlottenbourg , en l'honneur de la reine Charlotte de Hanovre , princesse aimable et spirituelle qu'il avait épousée depuis plusieurs années. On raconte que cette princesse, qui n'avait jamais pu s'accoutumer au goût excessif de son royal époux pour l'appareil et les cérémonies , disait , au moment de mourir , à une dame qui déplorait devant elle la douleur que le roi éprouverait certainement de sa perte : « Soyez tranquille , ma- * dame, la magnificence de mes funérailles le 5) consolera , et pourvu qu'il ne manque rien à la » cérémonie , il n'aura rien à regretter. »
Frédéric 1^*^ , mes bons amis , qui survécut plu-
sieurs années à cette femme, dont il n'avait pas su apprécier toutes les belles qualités, mourut lui-même avec des circonstances qui sont assez curieuses pour que je vous les raconte. Quelques mois après la mort de Charlotte de Hanovre , le roi, quoique déjà avancé en âge, voulut prendre une autre femme, et fit choix d'une princesse, nommée Louise de Mecklenbourg , issue de l'une des plus illustres maisons d'Allemagne. Malheureusement , peu de temps après ce mariage, la nouvelle reine éprouva la plus gronde de toutes les infortunes, car elle perdit presque entièrement la raison ; mais on eut soin de cacher à Frédéric , pour ne point l'affliger, le triste état dans lequel cette princesse était tombée.
Un jour que ce monarque , retiré dans son cabinet, sommeillait sur un fauteuil , il fut tout à coup réveillé en sursaut par un bruit effroyable : c'était la reine elle-même, qui, à demi vêtue d'une robe blanche et les mains toutes pleines de sang , venait , dans un terrible accès de démence, de briser une porte en glace qui séparait son appartement de celui du roi , et s'était élancée avec violence sur ce prince en poussant des cris lamentables ; on eut une peine infinie à faire retirercette infortunée, dont la vue inattendue, dan& un pareil état, avait causé au roi autant d'efï'roi que de surprise. Dès le soir même, Frédéric V^ t(miba dangereusement malade d'une fièvre ardente , et accompagnée d'un épouvantable délire.
Il y avait alors en Prusse, mes bons amis, une croyance vraiment absurde , dont Frédéric luimême n'avait pu se défendre , parce que dans son enfance, il l'avait entendu répéter par sa nourrice : c'était que lorsqu'un prince de la maison de Brandebourg était près de mourir, une femme vêtue de blanc se montrait dans le palais de cette famille. Cette erreur ridicule avait sans doute frappé l'esprit faible de Frédéric, car, dans son délire, il ne cessait de répéter : a J'ai » vu la femme blanche , je n'en reviendrai pas. » En effet, peu de semaines après, il mourut sans avoir recouvré sa raison , laissant ses courtisans comblés de richesses et de faveurs , tandis que la misère du peuple accusait à la fois son insouciance et sa dureté envers ses malheureux sujets.
Depuis l'an 171 3 jusqu'à l'an 1740.
Il y a , mes jeunes amis , un proverbe que vous connaissez sans doute , et dont il serait difficile de vous donner une autre raison que celle de l'expérience; c'est celui-ci : « A père avare, fils prodigue, » parce qu'en effet rien n'est plus ordinaire que de voir de jeunes étourdis dissiper follement le bien que leurs parens sont parvenus quelquefois à amasser péniblement ; mais ce fut précisément le contraire qui arriva en Prusse après la mort du roi Frédéric P', lorsque son fils Frédéric-Guillaume lui succéda , car celui-ci se montra aussi parcimonieux, aussi rigoureux dans ses moindres dépenses , que son prédécesseur avait été prodigue et fastueux. C'est que la plupart des hommes, mes enfans, savent rarement éviter un écueil sans tomber dans un autre, et pour réparer les folles dissipations de son père, le nouveau monarque se jeta dans un excès tout opposé.
Bien loin de suivre l'exemple paternel , Frcdéric-Guillaurae, qui était d'un naturel bizarre, intraitable et irascible , poussait l'avarice jusqu'à laisser quelquefois sa famille et lui-même manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Pour diminuer le prix des perruques dont il était d'usage alors que chacun eût la tête ^couverte il les faisait faire si courtes, qu'à peine approchaientelles de ses oreilles. Ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'il pouvait mettre ses habits, tant il les faisait faire étroits et écourtés , pour épargner le drap grossier qu'il employait à cet usage. Les mêmes boutons de cuivre jaune lui servirent presque toute sa vie , parce qu'il avait soin de les faire transporter d'un habit à un autre, et quoiqu'il aimât le vin et la bonne chère, la plupart du temps sa table était servie avec tant de parcimonie, que ceux qu'il y admettait étaient obligés de retourner souper chez eux , après avoir pris leur part du banquet royal.
Mais rien n'était comparable , mes bons amis, à la dureté de Guillaume envers la reine sa femme et les princesses ses filles , envers lesquelles il se livrait quelquefois à des emportemens qu'il poussait jusqu'à la brutalité. Il ne pouvait souffrir que ces dames parussent devant lui avec la moindre parure , ou même que leurs plus simples ajusteinens eussent quelque élégance. On rapporte à ce sujet un trait de ce monarque qui vous fera mieux comprendreque tout ce que je pourrais vous dire
son despotisme et sa dureté envers Isa famille.
Un habile coiffeur français étant arrivé à Berlin , la reine de Prusse et ses filles eurent la fantaisie bien excusable sans doute de se faire parer par cet adroit coiffeur, et elles eurent l'imprudence de se présenter ainsi devant le roi ; mais rien n'échappait à l'œil de ce prince chagrin et bizarre , qui,| apprenant aussitôt que les princesses avaient eu recoursà cette main étrangère, fit amener aussitôt en sa présence le pauvre coiffeur tout tremblant, et après avoir frappé brutalement les jeunes princesses à coups de canne , en présence de cet homme , il lui ordonna de leur raser entièrement la tête ; puis, comme la reine , en pleurant, s'était jetée à ses pieds pour le supplier de ne pas priver ses filles de leur belle chevelure : »i Relevez-vous , madame , » lui dit le roi hors de lui-même , « et sije ne vous traite pas comme ces » créatures , c'est qu'il ne serait pas convenable ;» que la reine de Prusse fût tondue. » En achevant ces mots, l'inflexible monarque lui tourna le dos, et rentra dans son appartement, ou il n'était permis à personne de le suivre sans son ordre.
Une des plus singulières manies du roi de Prusse, qui, comme vous voyez, ne manquait pas d'êtrebizarre, c'était d'avoir dans les rangs deson armée les hommes les plus grands et les plus robustes du monde entier. Ses grenadiers entre autres (sorte de soldats d'élite chargés dans ce temps , à la guerre, de lancer des pièces d'artifice que l'on
nomme des Grenades), étaient célèbres danstoute l'Europe par leur stature élevée , qui faisait de cette troupe choisie nn vrai régiment de géans: aussi , comme le royaume de Prusse ne suffisait pointa satisfaire cette fantaisie de Guillaume, il achetait à prix d'argent , ou faisait enlever de force en France, en Angleterre, en Italie et en Allemagne, tous les hommes d'une taille remarquable que ses espions pouvaient rencontrer. Ces pauvres gens , ainsi traînés malgré eux: dans un pays étranger, étaient soumis alors à toute la rigueur d'une discipline inflexible ; et malheur à celui d'entre eux qui tentait de déserter , car le plus souvent il était condamné à périr sous le bâton, sans que les représentations ni les prières pussent désarmer l'impitoyable Guillaume. Vous comprendrez aisément, mes enfans, qu'un pareil prince n'était guère aimé dans sa famille et dans son royaume; mais Frédéric-Gnillaume se souciait peu d'être aimé pourvu qu'il fût craint, et qu'il vît ses coffres-forts se remplir d'or arraché aux labeurs de son peuple , ou ses casernes peuplées des plus beaux soldats de l'Europe.
Le roi de Prusse, mes jeunes amis, avait quatre fils, qui tous furent plus tard des princes distingués par leur mérite et leurs talens ; mais cela ne les préservait pas des emportemens de leur père , qui, toujours la canne en main , punissait avec la dernière violence la moindre infraction à ses bizarres volontés.
486 LES GRENADIEBS
Frédéric , l'aîné de ces princes , qui devait un jour mériter le surnom de Grand, était constamment en butte aux mauvais traitemens de Guillaume. Ce jeune prince , qui montra de bonne heure un goût déterminé pour les arts et pour les études sérieuses , était détesté , par ce motif , de ce prince grossier, qui ne cessait de dire à tout propos : « Mon fils aine n'est qu'un petit-maitre et » un bel esprit français , qui me gâtera tout mon » ouvrage. » Sous le plus léger prétexte, il épuisait à son égard tous les moyens de rigueur les plus durs, et accablait des plus affreux traitemens toutes les personnes qu'il savait lui être attachées ou seulement disposées à lui être agréables. On assure même à ce sujet que cet homme impitoyable eut la barbarie de faire saisir et fouetter publiquement par le bourreau , aux quatre coins de Postdam (petite ville voisine de Berlin , que la cour de Prusse habitait ordinairement) , une pauvre demoiselle dont le seul crime était d'avoir accompagné trois fois , sur son piano , le prince royal qui jouait assez bien de la flûte, et avait un goût passionné pour la musique.
Cependant la reine, mère de Frédéric, toutaccoutumée qu'elle était aux bizarreries de son mari, ne pouvait supporter son injustice envers ce jeune prince qui , de son côté , né avec un caractère vif et impatient, souffrait amèrement delà dureté de son père. Cette bonne princesse, qui était parente du roi d'AngleterrCj engagea son fils à faire
secrètement un voyage à la cour de ce monarque, pour y attendre que la colère de son père fût apaisée ; mais il fallait pour cela que cette fuite eût lieu avec le plus grand mystère ; car si l'intraitable Guillaume en avait eu le moindre soupçon , personne au monde n'eût pu être à l'abri de son ressentiment. Deux jeunes officiers, nommés Keith etCatt,qui étaient sincèrement attachés au prince royal, furent seuls mis dans la confidence, et chargés de tout préparer, pour que Frédéric pût s'échapper prochainement de la cour et gagner un pays étranger, avant que le roi fût informé du complot.
Malheureusement Frédéric-Guillaume découvrit toute cette trame par une lettre venue d'Angleterre, que le hasard fît tomber entre ses mains; et je ne saurais vous dire quelle fut la fureur de ce père irascible, lorsqu'il fut informé que la fuile du prince royal devait avoir lieu dans la nuit même, et que déjà Frédéric avait quitté lepalais. Hors de lui-même , il fit faire une telle diligence aux soldats qu'il envoya à la poursuite du fugitif, que celui-ci fut atteint au moment où il prenait place dans un chariot qui devait le conduire en Saxe. Des deux confidens de Frédéric , le jeune Keith , qui montait un excellent cheval , parvint à dépasser la frontière de Prusse; mais Catt, moins heureux , fut ramené à Postdam avec le prince royal, tous deux pieds et poings liés commodes malfaiteurs, et aussitôt après leur arrivée dans
cette ville, ils furent pl(3ngés dans des cachotsséparés , pour y attendre que le roi prononçât sur leur sort. Toutes les personnes que Guillaunje soupçonna d'avoir connu le dessein du prince furent jetées en prison, et peu s'en ûdlut même que sa fille aînée, pour avoir imploré le pardon de son frère , après avoir été rudement frappée , ne fût précipitée par une fenêtre du palais par cet homme inexorable.
Cependant, mes bons amis, la vengeance de Frédéric Guillaume n'était point encore satisfaite, et il avait résolu de faire mourir son fils aîné sur lin échafaud : «i Cenesera jamais , disait-il, qu'un » mauvais sujet, et j'ai trois autres garçons qui va- » lent mieux que lui.» Il ordonna à ses ministres de s'assembler pour faire le procès du jeusie prince, et comme ceux-ci lui représentaient qu'ils n'avaient pas le droit déjuger ainsi l'héritier de la couronne de Prusse, il les chassa de sa présence en les injuriant. Alors il convoqua les principaux généraux de son armée , et leur ordonna de condamner le prince royal à mort, comme un déserteur, sous prétexte que la loi militaire punissait du dernier supplice le soldat assez lâche pour abandonner ses drapeaux; mais ces généraux refusèrent aussi de lui obéir, et déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de prononcer un pareil jugement. Le roi, qui ne se connaissait plus, tant il était en fureur, condamna alors son fils à être enfermé pour le reste de ses
DE FRÉDERIC-GTJIItAUME. 489
jours dans une forteresse appelée Custrin, où il ordonna qu'il fût traité avec la dernière rigueur. Mais auparavant, cet horame cruel exigea que Frédéric fût témoin du supplice du malheureux Catt , que ni les prières de la reine et de toute la cour, ni les larmes delà famille de ce jeune homme, qui était considérable dans le royaume , ne purent sauver de la mort. L'impitoyable monarque ordonna que l'échafaud sur lequel le malheureux Catt allait perdre la vie fût dressé devant l'appartement du prince, et à la hauteur de ses fenêtres, afin que Frédéric ne pût se soustraire à la vue du supplice de son ami. Ces ordres cruels ne furent que trop bien exécutés; mais au moment où Catt monta sur l'échafaud et tendit les bras vers le prince pour lui dire un dernier adieu, celui-ci ne put qvie jeter un cri de douleur, et perdit entièrement connaissance entre les bras de ceux qui l'entouraient.
il me serait impossible , mes enfans, de vous peindre quelle fut la douleur deFrédéric lorsqu'il revint à lui après cette scène déchirante; peuplant long-temps le souvenir cruel de son malheureux ami, victime de son dévouement à son service, fut sa seule préoccupation, et lui fit endurer avec patience toutes les privations par lesquelles son père avait ordonné que l'on ajoutât ;mx rigueurs de sa captivité. Le gouverneur de Custrin était la seule personne qui visitât le prince dans sa prison : des livres, du papier, des
•490 LES GRENADIEUS
plumes , sa flûte même , lui étaient refusés , de peur qu'il n'y trouvât quelque adoucissement à ses peines, et à neuf heures du soir ses geôliers venaient lui ôter la seule lumière qu'on voulût bien lui accorder, afin qu'il passât des nuits entières dans l'abandon et l'obscurité , livré aux plus tristes pensées. Heureusement enfin , après quelques mois, la sévérité du gouverneur, ou peut-être celle du roi lui-même, se relâcha secrètement en faveur de son prisonnier. Il fut permis quelquefois à Frédéric , lorsque le soir était venu, de sortir de sa prison pendant quelques heures, qu'il allait passer chez un simple bourgeois de Custrin, où il trouvait du moins des visages amis et quelques occasions de faire de la musique avec les jeunes gens et les demoiselles de cette famille. Ces bonnes gens lui procurèrent aussi des livres , une écritoire et même des bougies , dont il faisait usage pour se désennuyer pendant les longues nuits d'hiver.
Il y avait déjà plus d'un an que Frédéric était prisonnier à Custrin , lorsqu'enfin le ressentiment de son père parut s'adoucir; mais par une bizarrerie qui serait inexplicable chez tout autre que le fantasque Guillaume, il lui ordonna de se rendre à Derlin, où il arriva pendant une fête que, par extraordinaire, le roi donnait à sa famille. Frédéric , vêtu d'un habit grisâtre , le seul qu'il lui eût été permis de porter depuis sa disgrâce, fut placé derrière le fauteuil de sa mère,
qui, au moment où elle se retourna, éprouva une si vive joie de revoir son fils, qu'elle faillit mourir de saisissement. Depuis ce jour le prince royal parut rentré en grâce auprès de Guillaume; mais celui-ci ne pouvait lui pardonner demontrerpeu d'inclination pour les exercices militaires , d'aimer les arts et la musique, et surtout de mettre trop de soin à son costume, dans lequel il préférait les modes les plus nouvelles et les plus élégantes au sévère uniforme prussien , dont le roi donnait l'exemple à ses sujets. Nous verrons bientôt , mes enfans, ce même Frédéric de Prusse, qui jusqu'alors avait témoigné peu de goût pour le métier des armes , devenir l'un des premiers capitaines du monde, et prendre rang dans l'histoire parmi les plus fameux généraux anciens et modernes.
492 MARIE THÉRÈSE d'aDTRICUE.